LA PAIX DE CAMBRAI OU DES DAMES[224].

1528.

Quand on lit le procès-verbal minutieux du héraut-d'armes Bourgogne,

tout en faisant même une grande part à sa passion personnelle pour

l'empereur Charles-Quint, son maître, on serait tenté de croire à un

manque de coeur et de courage du côté de François Ier. Il semble en

résulter, en effet, que Charles-Quint cherchait très-sérieusement un

duel corps à corps, même à outrance, à la lance, à l'épée, au

poignard, et que François Ier l'éluda par des prétextes et des délais

qui tinrent évidemment à des causes particulières qu'on expliquerait

difficilement au point de vue de la chevalerie.

[224] Je conserve ce mot de _Paix des Dames_, qui est dans

Brantôme; les véritables négociateurs furent des clercs et des

parlementaires sous la médiation du légat.

On ne peut croire néanmoins que François Ier, si brave, si déterminé,

le vainqueur de Marignan, le héros de Pavie, qui, seul,

combattait à pied, l'épée brisée, une multitude d'ennemis, eût cherché

un prétexte pour éviter le champ-clos, si exalté par _les chansons de

gestes_ du moyen-âge; les romans de chevalerie fournissaient des

exemples d'empereurs et de rois rompant une lance au carrefour d'une

forêt avec une intrépidité incomparable contre un chevalier inconnu,

et Charlemagne lui-même, le grand empereur, n'avait pas dédaigné de se

mesurer avec Sacripan et Ferragus, comme on le lisait dans le poëme de

l'_Orlando furioso_[225].

[225] L'_Orlando furioso_ d'Arioste avait été publié en 1515, et

la première édition était très-répandue en Italie et en France;

François Ier en commanda la traduction.

Il eût été difficile de croire à un piége de la part de Charles-Quint:

on devait se battre en terre neutre sur l'extrême frontière, et il

était si aisé de prendre ses précautions! Il faut donc penser que ce

refus ou ces délais tenaient à une cause générale et politique: la

question d'honneur et de courage restait en dehors. Le conseil de

François Ier avait jugé que tout ce qui s'était fait à Madrid était

nul et que Charles-Quint lui-même avait brisé le traité par des

entreprises nouvelles qui en modifiaient singulièrement l'esprit

et la tendance. Selon le conseil du roi de France la conséquence

immédiate du traité de Madrid, devait être la paix absolue; François

Ier avait tant cédé pour apaiser l'ambition de Charles-Quint! Comment

arrivait-il donc que la guerre continuât en Italie et que l'Empereur

combattît encore les Florentins, les Milanais et notre saint-père le

Pape lui-même? Toutes les conditions étaient donc changées; la

domination suprême de l'Italie était convoitée par Charles-Quint en

violation manifeste du traité. Il est vrai que cette Italie méritait

peu d'intérêt de la part de la France: les Milanais secouaient tout

gouvernement régulier dans la guerre civile, sous les Sforza et les

Visconti. Les Florentins, capricieusement, exilaient ou rappelaient

les Médicis; les Romains s'agenouillaient devant les papes ou les

chassaient: Bologne, Ferrare, étaient en pleine révolution, et les

Vénitiens, naguère si puissants, s'affaiblissaient dans l'excès de

leur propre ambition conquérante[226] dans l'Orient.

[226] Guichardin, quoique profondément italien, constate ces

tristes agitations des peuples.

Au milieu de ces agitations intestines, se révélait le caractère

ambitieux de la maison de Savoie. Au passage de François Ier, avant la

triste bataille de Pavie, le duc Charles III, lié à la France,

avait reçu du roi des subsides et des promesses d'agrandissement

depuis le Piémont jusqu'à la frontière de Gênes; après les malheurs de

la France, le duc brisait presque avec éclat cette alliance, sans

s'arrêter même à la question de famille: car la régente, mère du roi

de France, était la tante du duc Charles III[227]. L'empereur eut

désormais la clef des Alpes et le concours des forces des ducs de

Savoie.

[227] Charles était le successeur de Philibert II, duc de Savoie;

son règne fut très-long, il ne mourut qu'en 1558.

La république de Gênes elle-même avait abandonné la cause de la France

en péril; la désertion éclatante d'André Doria, le célèbre marin,

mettait le sceau à cette politique d'oubli et d'abandon.

Le conseil de François Ier soutenait donc qu'il y avait rupture ou

modification dans le traité de Madrid, et par conséquent liberté pour le

roi de s'en affranchir ou de prendre tous les moyens pour le rendre

moins lourd. L'habile diplomatie de la France d'ailleurs avait déjà

obtenu quelques résultats d'alliance et de concours efficaces: durant

même la captivité de François Ier à Madrid, la régente, Madame de

Savoie, avait ouvert des négociations avec Henri VIII d'Angleterre,

inquiet lui-même des empiétements de Charles-Quint; elles avaient abouti

à des stipulations secrètes[228], et le cardinal Wolsey, après la

délivrance du roi de France, était venu négocier sur le continent: un

traité de mariage fut conclu entre le second fils du roi de France et

Marie, princesse d'Angleterre. Cette alliance assurait le concours de

Henri VIII dans une guerre, si Charles-Quint persistait à garder les

deux fils de François Ier en captivité et à persécuter notre Saint-Père.

Dans les caprices de sa puissance, Charles-Quint s'agenouillait devant

le pape et le gardait captif; l'Empereur respectait la papauté, mais il

voulait avoir son pape. On rencontre souvent de ces esprits dans

l'histoire qui ménagent les institutions pourvu qu'elles se ployent à

leur caprice.

[228] Traité du 7 août 1526, avec l'Angleterre.

Dans l'état où se trouvait l'Europe menacée par les Turcs, il était

difficile qu'une longue guerre pût se renouveler entre les princes

chrétiens, sous un simple prétexte d'ambition et de querelles

personnelles; les esprits étaient tournés vers la croisade en Orient.

Tout ce qui avait un coeur élevé songeait donc à combattre le

Turc; et, sous l'influence de Diane de Poitiers, il s'était formé un

ordre de chevalerie, dont le premier voeu était de combattre les

infidèles avec les braves chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Il

fallait donc assurer une paix définitive et sans esprit de retour

entre Charles-Quint et François Ier: comme il était difficile de les

rapprocher personnellement après tant d'irritation et d'injures, deux

femmes encore se chargèrent de ménager la réconciliation des princes.

En France, ce fut la prudente et active duchesse d'Angoulême[229], la

mère de François Ier; elle avait négocié avec l'Angleterre et se

croyait assez puissante pour conclure une seconde paix avec

Charles-Quint. Pour l'Empereur, la femme choisie pour négocier fut

Marguerite, archiduchesse d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas,

princesse d'une intelligence supérieure, la fille de l'empereur

Maximilien et de Marie de Bourgogne; enfant, elle avait été fiancée à

Charles VIII, roi de France, puis à l'infant d'Espagne, mort avant son

mariage[230], enfin veuve presqu'aussitôt de Philibert-le-Beau,

duc de Savoie; elle vit à peine son mari qu'elle pleura toute sa vie.

Dès ce moment, Marguerite se consacra au gouvernement des Pays-Bas;

une des héritières de la maison de Bourgogne, elle en avait gardé la

hardiesse, la fierté; elle protégeait les lettres et les arts, et son

gouvernement fut aimé et admiré: l'industrie des villes de Bruges, de

Gand, de Malines, grandit sous ses lois: il n'y eut pas de révolte

mais des libertés. Du gouvernement de Marguerite, datent la plupart de

ces hôtels-de-ville à horloge, à clochetons qui couvrent les Flandres:

les corporations libres et heureuses purent bâtir leur maison commune,

se grouper dans la salle des festins, processionner an son des cloches

à carillon. Les Flandres sont aujourd'hui encore les gardiennes de

l'esprit de corporation au moyen-âge; c'est ce qui fait leur joie,

leur liberté et leur grandeur!

[229] Comparez Belcarius, liv. XX, Sleidan, _Comment._ lib. VI,

avec Guichardin, liv. XIX. Guichardin est fort irrité contre

cette négociation, qui selon lui sacrifiait l'Italie.

[230] Marguerite d'Autriche était née à Gand, en 1430; elle avait

été fiancée à l'infant en 1497. Ce fut alors qu'elle composa

l'épitaphe si connue:

Ci gît Margot, la gente damoiselle,

Eut deux maris et si mourut pucelle.

La protection artistique de Marguerite d'Autriche s'étendit sur les

domaines de Savoie, la patrie de l'époux pleuré; elle y fit

construire la charmante église de Brou qui fait encore l'admiration

des artistes. Maîtresse de toute la confiance de Charles-Quint, ce fut

à elle que le pape s'adressa pour obtenir son intervention: il

s'agissait d'une grande trève pour tourner les armes chrétiennes

contre les Turcs. Ainsi, deux femmes allaient présider à des

négociations délicates que la colère des princes avaient rendu

impossibles; elles allaient donner à l'esprit chevaleresque une autre

direction, celle de la croisade contre les Turcs. A Cambrai, furent

réunies toutes les dames de la cour de Fontainebleau, de Gand, de

Malines et de Bruxelles. Diane de Poitiers, la duchesse d'Étampes,

suivirent la reine régente, comme attachées à sa personne, et pour

présider aux fêtes de la chevalerie.

Les premières gravures de la Renaissance nous donnent, comme pour le

camp du Drap-d'Or, la reproduction des solennités qui accompagnent les

négociations de Cambrai: une surtout témoignait du mélange de l'esprit

français et de la grande piété flamande. Dans une haute tour, est dame

l'Église vêtue de blanc, toute en pleurs, assiégée par des mécréans

tout noirs, Sarrasins et Turcs; elle implore le secours des chevaliers

qui accourent de toute part, la croix sur la poitrine. Dans une

miniature, on voit Constantinople et Jérusalem: les règles de la

perspective n'y sont nullement gardées, les maisons semblent se

refouler sur les maisons, les cités sont pleines de Sarrasins, mais

sur l'horizon apparaît un ange à l'épée flamboyante qui montre aux

chrétiens les cités captives.

L'esprit des croisades suffirait-il pour apaiser les colères

politiques de Charles-Quint et de François Ier? Néanmoins les deux

négociatrices en profitèrent pour signer la paix de Cambrai[231], que

Brantôme, le premier, appelle la _paix des dames_. Ce traité modifiait

sous quelques points de vue l'inflexible convention de Madrid:

moyennant le mariage accompli de François Ier et d'Éléonore de

Portugal, le roi de France gardait le duché de Bourgogne, sous la

condition expresse qu'il serait donné en apanage à un des fils du roi,

sous un simple hommage; le dauphin devait épouser une infante, car

l'empereur Charles-Quint semblait mettre un grand prix à reconstituer

l'illustre maison de Bourgogne, dont il était l'héritier et le

représentant. La Flandre, l'Artois avec Tournai étaient réunis

aux Pays-Bas sous le gouvernement de Marguerite d'Autriche. Le roi de

France rendait aux héritiers du connétable de Bourbon, tous les fiefs

confisqués, pour les tenir sous simple hommage, sans qu'on pût

invoquer les arrêts prononcés par le parlement. La principauté

d'Orange était reconstituée au profit de Philibert de Châlons[232], le

compagnon si brave du connétable de Bourbon au siége de Rome, vaillant

chevalier resté fidèle à la cause de Charles-Quint. La principauté

d'Orange était enclavée dans les terres pontificales du comtat

d'Avignon; plus tard elle passa dans la famille protestante des ducs

de Nassau qui prirent le titre, depuis si glorieux, de prince

d'Orange. Charles-Quint voulait ainsi entourer le royaume de France de

principautés indépendantes et libres, afin d'en empêcher le

développement territorial.

[231] Les deux princesses logeaient dans deux maisons contigues,

afin de se voir facilement. Consulter Belcarius, liv. XX, no 24,

25, et Sleidan, _Comment._, lib. VI.

[232] Philibert de Chalons, prince d'Orange, était fils de Jean

de Chalons, baron d'Aulay, et de Philiberte de Luxembourg; il

avait dû épouser Catherine de Medicis, pour se faire un grand

État en Italie. La négociation fut brusquement rompue. Philibert

de Chalons, prince d'Orange, étant mort sans enfants, ses biens

et ses armoiries passèrent à Réné de Nassau, fils de sa soeur,

qui institua pour héritier Guillaume de Nassau, le fondateur de

la république hollandaise.

L'article de ce traité qui dut coûter durement à François Ier, ce fut

la renonciation absolue à tous les droits, à toutes prétentions

sur l'Italie, cette terre pour lui toute de prédilection. Le roi

donnait sa parole sous la garantie du pape, de ne jamais plus

revendiquer ses héritages du Milanais, de Naples et de Gênes, ces

terres qu'il avait tant aimées. L'histoire des premiers Valois révèle

l'amour immense de ces rois pour l'Italie; tous l'avaient traversée,

les armes à la main, en la revendiquant comme leur patrimoine; il en

fut ainsi jusqu'à la réformation qui annula l'action diplomatique de

la France pendant un siècle.

Diane de Poitiers · 第 35 / 65 题