XI

LA CHEVALERIE FRANÇAISE DANS LE MILANAIS.--LES ESPAGNOLS EN

PROVENCE.--LES DAMES DE MARSEILLE.

1523-1524.

L'alliance politique conclue entre l'empereur Charles-Quint et Henri

VIII d'Angleterre, après la défection du connétable de Bourbon, était

une véritable coalition militaire, que le roi François Ier ne pouvait

repousser que par le développement de toutes les forces nationales. Il

y eut dans toute la France un grand élan de chevalerie, qui se

manifesta par une prise d'armes du ban et de l'arrière-ban et par des

dons gratuits d'impôts.

Toutes les frontières allaient être envahies à la fois, et dans ces

temps de sacrifice, les dames exerçaient un prestige de gloire, une

puissance de générosité; elles firent voeu de n'aimer, de ne choisir

pour leur servant d'amour, que les chevaliers qui partiraient, haut

leur lance, dans les périls de la patrie pour combattre Charles-Quint

avec ses Espagnols, ses Flamands, et Henri VIII avec ses

Anglais[112]. Madame de Châteaubriand et Diane de Poitiers

instituèrent un nouvel ordre de chevalerie, de courage et de

galanterie.

[112] Paul Jove _Hist. sui tempor._ lib. X.

Le premier théâtre de la guerre devait être encore l'Italie; les

Français occupaient le Milanais, le protégeant contre les Suisses et

les reitres, sans jamais obtenir les sympathies des Italiens, toujours

les mêmes, impatients de tout joug et pourtant incapables de s'en

délivrer[113]. La cause en était peut-être au mauvais gouvernement du

maréchal de Lautrec, qui avait les pleins-pouvoirs de François Ier.

Chaque brave capitaine, Bayard, La Palisse, Montmorency, combattant de

droite, de gauche, faisaient des prodiges de valeur à Milan, Crémone,

Brescia, sans obtenir ces résultats décisifs que la bataille de

Marignan avait donnés aux Français. Le Roi avait confié le

gouvernement suprême du Milanais à Guillaume Gouffier de Boissy,

seigneur de Bonnivet, amiral de France, qui devait prendre la

direction de l'expédition militaire résolue contre une ligue

italienne, qui se formait encore une fois contre la domination

des Français[114].

[113] Guichardini, _lib. XV_, il est très-dessiné pour la ligue

italienne.

[114] Bonnivet devait remplacer Lautrec au gouvernement de la

Guyenne.

A chaque époque de son histoire, l'Italie, composée de populations

hostiles les unes aux autres, avait cherché à se réorganiser en un

seul corps de nation par une ligue politique et militaire

momentanément formée, quelquefois dissoute par des antipathies ou des

haines avant même qu'elle eût produit des résultats de délivrance et

encore moins de nationalité. Cette fois, les Lombards, les Florentins,

les Romains, les Modénais, les Napolitains, s'étaient formés en ligue,

sous la protection de l'empereur Charles-Quint, pour marcher contre

les Français et les expulser de la Lombardie. Les chefs militaires de

cette ligue étaient Prosper Colonnia et François Sforza[115], tous

deux Italiens et profondément hostiles à la France. Les troupes

devaient se joindre aux Espagnols, aux Flamands, aux reitres et aux

lansquenets placés sous l'épée du connétable de Bourbon, qui en avait

reçu le commandement suprême des mains de l'Empereur. Tous marchaient

également contre la chevalerie de France, qui opposait la bravoure la

plus brillante, mais aussi la plus désordonnée à la ruse, à la

finesse des Italiens, dont l'historien Guichardini nous fait le

tableau si animé: Guichardini, chaud patriote, qui espérait restaurer

la nationalité italienne! De là, ses déclamations contre les Français

qu'il considérait comme des obstacles à la délivrance de la patrie.

Mais n'étaient-ils pas des étrangers aussi, ces Suisses, ces reitres

et lansquenets, la plupart huguenots et mécréans, que l'Italie

appelait à son secours? Le caractère du connétable plaisait à ces

troupes d'aventuriers, qui avaient pleine confiance dans la hardiesse

de ses projets, dans la fougue de son caractère et la force de son

bras.

[115] Le Pape s'était déclaré le chef de la Ligue italienne.

Guichardini, lib. XV, Belcarius, lib. XVII, no 55.

La guerre d'Italie n'était qu'un point dans le vaste dessein de

l'Empereur, qui voulait ramener la France à l'état d'abjection et

d'abaissement, où elle se trouvait sous Charles VI. D'après son traité

particulier avec le connétable, la Provence entrait dans le lot

assigné au chef de la maison du Bourbon; le connétable, impatient de

prendre possession de la terre promise, dirigea son corps de troupes

vers le Var, par Gênes et Nice; la Provence n'était-elle pas le plus

beau fleuron ajouté à ses domaines[116]? L'Empereur devait

joindre une flotte et un corps de débarquement espagnol, pour seconder

l'expédition du connétable. Le vieux Peschiera la commandait; plein de

raillerie et de jalousie, le général espagnol n'obéissait que malgré

lui au connétable; il avait reçu l'ordre secret de l'Empereur de

s'emparer du littoral de la Provence: car il y avait longtemps que

Marseille, république si riche, si commerçante, était convoitée par

l'Espagne: n'y parlait-on pas la langue de l'Aragon et de la

Catalogne? son pavillon était illustré en Orient et par toutes les

mers; ses navires faisaient des escales en Egypte, et tant l'intimité

était grande entre les Catalans et les Provençaux, qu'une colonie de

pêcheurs était venue s'établir dans les rochers, vers une anse

favorable de la côte qui gardait le nom des Catalans[117].

[116] L'historien de Thou entre dans beaucoup de détails sur la

campagne du connétable en Provence. Comparez avec Belcarius,

livre XVIII, et Papon, _Histoire de Provence_, livre VIII.

[117] Pour s'opposer à la marche des Espagnols, François Ier,

venait de signer un traité d'alliance avec Henri, roi de Navarre

(27 septembre 1525).

Traversant le bas Piémont au pas de course, après avoir franchi le

Var, le connétable de Bourbon et ses lansquenets, auxquels s'étaient

jointes quelques bandes ou régiments espagnols, pénétrèrent dans la

Provence, dégarnie de troupes: l'ennemi s'empara de Grasse, Antibes,

Toulon (qui alors n'étaient pas fortifiées), et d'Aix, la capitale du

roi Réné, naguère si plaisante et si gaie, ravageant tout, les riches

campagnes, les terres en fleurs; puis, le connétable marcha sur la

ville de Marseille, objet de convoitise pour l'empereur Charles-Quint,

car Marseille liait la Catalogne à Gênes; ces côtes devaient former

une ligne déports jusqu'en Italie. Aussi, à l'expédition du

connétable, s'étaient jointes des troupes venues d'Espagne, sur la

flotte que commandait Peschiera; caractère prudent et tout à fait

opposé à l'impétuosité du connétable, le marquis de Peschiera

connaissait les Marseillais de vieille date, il les savait

très-décidés à défendre leur ville, ou comme ils l'appelaient, leur

république municipale, leurs lois et leurs franchises.

C'était au contraire avec une sorte de dédain que le connétable

parlait de la résistance de Marseille: «Les bourgeois et marchands

devaient venir la corde au cou implorer sa clémence et demander son

commandement.» C'était mal juger l'esprit et la situation de Marseille

et de sa corporation municipale; on ne peut lire sans émotion dans le

vieux historien Ruffi, la chronique de notre belle époque civique;

Ruffi[118] la source de toute érudition en Provence, vieux

conseiller municipal qui, assis sur sa chaise curule ou sous l'ombrage

des pins de sa bastide, secouée par le mistral, écrivait avec un

patriotisme érudit les faits de notre ville: que sommes-nous à côté de

ces fidèles chroniqueurs du XVIIe siècle?

[118] Antoine de Ruffi conseiller de la Sénéchaussée était né à

Marseille en 1607. Son fils Louis-Antoine continua son

oeuvre d'érudition. _Histoire de la ville de Marseille_, 1643.

Marseille alors s'élevait sur le flanc de la colline, abritant son port

creusé dans l'anse qui sépare la montagne de la Vierge-de-la-Garde et la

Colline-des-Moulins, situation admirable qui la garait du vent

impétueux, du mistral et de la tempête des sables du Rhône; les champs

de Canèbe ou Chanvre[119] véritables marais, n'étaient pas bâtis encore;

la population armée des corporations, porte-faix, forgerons, ouvriers

constructeurs, s'était accrue de quelques compagnies corses et

gênoises[120] au service de la république municipale. Les murailles

comptaient huit tours, parmi lesquelles la tour de Sainte-Paule, la plus

haute, protégeait la porte de la Joliette, (Paule et Jules-César, deux

noms de la vieille Rome, la soeur de Marseille[121] dans les médailles

votives). L'armée du connétable, venue d'Aix, s'établit sur les hauteurs

de la ville, en face même des murailles et de la porte de Jules-César;

quand les batteries furent établies, les couleuvrines commencèrent à

jouer, et l'on vit, comme aux temps héroïques, un beau spectacle; tandis

que les hommes combattaient fièrement sur les remparts, les femmes

apportaient des matériaux pour réparer les brèches, les projectiles de

guerre pour lancer à l'ennemi. Ces femmes de Marseille, de race

hellénique et gauloise, étaient fières et glorieuses de la cité; à cette

époque, les romans de chevalerie mêlaient les femmes à tous les

dévouements: elles avaient leurs Marphises, leurs Bradamantes, leurs

Clarisses, transformation des Amazones de l'antiquité.

[119] Depuis la Canebière.

[120] Notre famille sort de quelques-uns de ces capitaines de

compagnies génoises.

[121] _Romæ soror_ dans les inscriptions lapidaires.

Marseille, malgré sa belle défense, eut inévitablement succombé,

sans quelques circonstances qu'il faut noter: 1º la victoire de

l'amiral André Doria[122] qui, à la tête des flottes gênoises et

marseillaises[123], dispersa la flotille espagnole; 2º la jalousie

invincible du marquis de Peschiera, commandant les Espagnols contre le

connétable de Bourbon; ils ne pouvaient se supporter l'un l'autre;

l'espagnol savait que la Provence était un lot qui revenait au

connétable comme fief de son nouveau royaume, il le servait mal et

mollement. Peschiera raillait même les efforts de Bourbon contre

Marseille, et plusieurs fois il fit remarquer combien les Marseillais

pointaient bien en envoyant leurs boulets jusque dans la tente du

connétable, et il lui disait: «ce sont les timides bourgeois qui

viennent la corde au cou et les clefs à la main se jeter à vos

pieds»[124].

[122] Guichardini, lib. XV, Mémoires du Bellay livre II.

[123] François Ier y avait ses galères commandées par un amiral

du nom de Lafayette.

[124] Je ne pourrai rien dire de plus que Ruffi sur ces souvenirs

du siége de Marseille, livre VI.

Mais ce qui sauva la Provence, ce qui délivra Marseille, ce fut la

marche rapide d'un corps de gendarmerie de France, qui s'avança

jusqu'au delà d'Avignon[125], sous la conduite du roi François Ier

lui-même. Les Espagnols et les lansquenets, ainsi pris par les flancs,

resserrés entre les Gênois, les Marseillais et les Provençaux insurgés

levèrent le siége de Marseille en toute hâte: ce fut presqu'une fuite.

François Ier et sa brillante cour séjournèrent quelque temps à Aix, le

Roi y fit célébrer les jeux du roi Réné, comme comte de Provence et il

visita la Sainte-Baume, grotte antique où s'abrita Madeleine la

pécheresse; le nom du roi de France fut longtemps incrusté sur ces

rochers abruptes, couronnés d'une forêt séculaire, où le druidisme

antique s'était abrité avec son caractère sombre et sanglant.

[125] Du Bellay, livre II.

Que reste-t-il de ces vieux souvenirs, de cette grande mémoire de la

défense de Marseille par ses citoyens et ses illustres dames? les murs

ont été détruits, la tour Sainte-Paule, la porte de Jules-César ont

été renversées par les embellisseurs des cités. Le sol a été nivelé

pour laisser place au vent du mistral, et à ce sable du Rhône, à la

poussière de la Crau et d'Arenc. La civilisation moderne respecte peu

les traditions du passé, elle sera dévorée à son tour par ses fils

comme châtiment! Il est triste de voir Marseille si grande dans

l'histoire, si antique dans ses souvenirs, renverser ses derniers

monuments du passé: la vieillesse glorieuse a tort, on brise ses durs

ossements; on la découronne de ses vestiges; l'industrie est

impitoyable dans ses ravages et matérialise toutes les idées. Si la

peinture n'avait crayonné le souvenir de l'héroïsme des dames

marseillaises, si elle n'avait reproduit les murailles antiques, les

tours, la cathédrale de la Major, l'esplanade de la Tourette, la place

de Linche, les moulins et les sources abondantes qui tombaient

des Accoules, sous les beaux jardins ombragés de Platanes, il ne

resterait aucune trace de l'ancien Marseille, de cette ville

aujourd'hui entrepôt de passage plutôt que cité, où les caravanes de

la civilisation posent un instant leurs tentes de voyage vers

l'Orient.

Diane de Poitiers · 第 24 / 65 题