LE CAMP DU DRAP-D'OR.

1519.

Les annales de la chevalerie ont gardé une longue mémoire de ce qui a

été appelé le camp du Drap-d'Or: l'entrevue de François Ier et de

Henri VIII d'Angleterre, le 18 juin 1519, dans un champ devenu célèbre

entre Arras et Guines. Les miniatures des manuscrits, les premières

gravures de la Renaissance[82] ont reproduit les somptueuses scènes du

camp du Drap-d'Or: les joutes, les tournois, les combats à outrance,

les _gorgiales festes_, les mille jeux de lance, d'épée et de bague en

présence des dames et damoiselles. Cette entrevue, qui aboutit à peu

de résultats, avait néanmoins un but considérable: l'alliance de la

France et de l'Angleterre contre la politique envahissante de

Charles-Quint, qui tentait de se faire élire et proclamer empereur

d'Allemagne.

[82] Bibliothèque Impériale (collection des estampes).

Les progrès toujours croissants des Turcs en Europe avaient donné une

vie nouvelle à la grande idée des papes: «la fusion de toutes les

puissances chrétiennes dans une croisade pour éviter les conquêtes des

Ottomans.»

Cette magnifique tentative de résistance, les papes l'avaient

poursuivie depuis le moyen-âge, deux obstacles s'y étaient opposés: le

schisme grec qui avait absorbé, divisé la chrétienté, et, en ce

moment, la réformation de Luther qui jetait de nouveaux troubles dans

l'Europe[83]. Il avait été beau de voir l'empereur Maximilien adopter

les idées pontificales et suspendre toute rivalité pour s'occuper

d'une croisade contre le turc! L'Empereur mourut au milieu de ces

préparatifs de guerre et la couronne d'or fut un nouveau sujet de

rivalité.

[83] Voyez mon travail sur _Catherine de Médicis_.

Trois compétiteurs se présentèrent pour revendiquer la couronne

impériale: François Ier, roi de France, Henri VIII, roi d'Angleterre

et Charles, roi d'Espagne[84]; l'idée de l'empire était si élevée

encore aux yeux du monde! les souvenirs d'Auguste et de César avaient

traversé le moyen-âge avec leurs splendeurs et leurs prestiges!

Quand l'empire fut vacant, les trois compétiteurs négocièrent avec les

électeurs d'Allemagne: l'habileté de Charles d'Espagne triompha.

François Ier et Henri VIII en conçurent un profond dépit; le roi de

France surtout qui s'était appuyé sur la partie militaire et un peu

sauvage des Teutons, des bandes noires et des lansquenets: Sickingen,

ce type des Burgraves des sept montagnes, si redoutable aux bords du

Rhin, le comte de la Marck, le descendant du _sanglier des Ardennes_,

célèbre sous Louis XI.

[84] Il existe une savante dissertation du professeur Bohm, sous

ce titre: de _Henrico Octavo angliæ rege, imperium romanum post

obitum Maximiliam primi affectante. Leipsick 1765._

L'idée qui avait triomphé avec l'empire de Charles-Quint, vaste,

universelle, c'était une pensée de résistance à la conquête des Turcs;

l'Allemagne, la chrétienté entière, avaient besoin de la monarchie

universelle pour se liguer contre les hordes asiatiques; la papauté si

élevée de pensée n'était plus assez forte matériellement;

Charles-Quint prenait son rôle militaire. Toutes les questions

capitales se décidant en Asie, l'Empereur voulait par une croisade,

porter la guerre en Orient, comme les Césars de Rome, comme

Philippe-Auguste, saint Louis, Frédéric Barberousse, Conrad: l'Orient

troublait l'Occident par sa force et sa faiblesse. Tous les grands

esprits ont toujours jeté leur regard sur Constantinople, l'Égypte,

la Syrie; l'avenir appartenait à ces riches contrées, et

Charles-Quint, déjà maître du Nouveau-Monde, aspirait à la puissance

des empereurs romains.

C'était contre cette vaste idée, que François Ier et Henri VIII

cherchaient à se liguer: il fallait qu'à leurs yeux elle fût bien

redoutable, puisqu'elle avait fait taire les anciennes rivalités. Un

siècle s'était à peine écoulé depuis que le roi anglais Henri VI

régnait à Paris, et les angelots, monnaie courante en France,

portaient encore l'écusson d'Angleterre: tous ces différents devaient

s'oublier, et les deux rois étaient convenus de se visiter sur une

partie neutre de leur territoire[85], pour conférer sur leurs intérêts

respectifs[86]. C'étaient bien les caractères les plus opposés et les

natures les plus différentes! François Ier, grand et beau garçon,

excellant à tous les arts des tournois, faiseur de vers et de

galanteries, rieur et tout plein d'esprit; Henri VIII, ramassé sur

lui-même, gros et savant universitaire, parlant latin comme un

docteur, rustre, dur et passionné auprès des femmes. Les deux

noblesses, également braves, mais jalouses l'une de l'autre: ici

Buckingham, Talbot, Russel[87]; là Bayard, La Trémouille, Montmorency.

Ces deux noblesses, au lieu d'une lice courtoise et à fer émoulu,

auraient préféré se rencontrer sur un champ de bataille et se heurter

l'une contre l'autre, hommes et chevaux. Il y a des antipathies qu'il

est impossible de vaincre; la politique ne peut éteindre les inimitiés

de race; la lutte est vieille entre la raillerie et le sentiment

excessif et froid de la supériorité.

[85] Cette entrevue ne fut pas un fait spontané; elle avait été

résolue entre François Ier et Henri VIII.

[86] Reymer Federa XIII pages 719 à 724.

[87] Le cardinal de Wolsey était alors le conseiller intime de

Henri VIII.

Cependant le lieu de l'entrevue fut fixé dans une belle plaine entre

Guine et Ardre en Flandre.[88] Les deux rois devaient y amener leurs

cours, les reines et leurs belles maîtresses, leurs pages, leurs

meutes de chasse, leurs équipages de paix. Mille ouvriers habiles,

comme l'étaient les corporations flamandes, travaillèrent nuit et jour

à élever un palais en charpentes circulaire de 437 pieds anglais, pour

servir d'habitation au roi d'Angleterre, il était couvert de

tapisseries de Gand et de Bruges. A son exemple, François Ier fit

élever également un pavillon d'une même étendue, tout couvert

d'étoffe ou de tissu d'une richesse féerique rapporté d'Italie. Ces

étoffes d'or étaient travaillées à Constantinople par les habiles

ouvriers grecs, telles qu'on les voyait à Venise, à Rome, à Florence

dans les palais et les églises. Le camp du Drap-d'Or a eu son

historien, témoin occulaire, le brave Fleurange[89]. Les gentilshommes

de France y déployèrent un luxe immense, et, comme le dit Martin du

Belay, plusieurs y portèrent leurs moulins, leurs prés, leurs terres

sur leurs épaules. Il fut à honneur parmi les gentilshommes de France

d'éclipser les Anglais par le luxe des armes, la beauté des chevaux,

les vêtements de velours et d'or. François Ier aimait le faste et les

arts, autant que Henri VIII excellait dans les dissertations et les

thèses d'université. Les dames étaient de part et d'autre si bien

accoutrées, que, selon l'expression encore de Fleurange: «On eut dit

des fleurs épanouies sous le premier soleil du matin.» Les parures de

France semblèrent si gracieuses, si élégantes aux dames anglaises[90],

qu'elles s'en firent faire de semblables au grand dépit des

chevaliers et barons d'Angleterre, qui trouvaient ces modes trop peu

voilées et sans décence: «elles n'avaient ni guimpe ni linon jusque

presque au-dessous des bras.»

[88] Consultez sur le camp du Drap-d'Or, Belcarius livre XVI no

14. Sleidan comment. livre XIX et Paul Jove _Historia sui

tempor._, lib. XIX.

[89] Fleurange fort connu sous le nom du _Jeune aventureux_, a

écrit _l'histoire des choses advenues en son temps_ depuis 1499

jusqu'en 1521.

[90] Mémoires de Fleurange, 1520.

Au camp du Drap-d'Or, le caractère si différent de François Ier et de

Henri VIII se révéla tout entier: le roi de France, jovial, spirituel,

bon garçon; le roi d'Angleterre, méfiant, triste et compassé[91]. Un

matin, François Ier alla surprendre Henri jusque dans son lit en lui

disant: «Mon frère vous êtes mon prisonnier[92].» Une autre fois, il

courut sur lui la lance en arrêt comme pour le désarçonner, et

s'arrêta tout d'un coup, en le saluant de la pointe.

[91] Du Bellay, livre Ier.

[92] François Ier ensuite voulut servir d'écuyer au roi

d'Angleterre pour l'habiller et le vestir. Ce que Fleurange

trouve très-indigne du Roi. François Ier répondit: «Je n'ai pris

conseil de personne, parce que personne ne m'aurait donné le

conseil de la résolution que j'ai prise.»

Il y eut même une lutte entre les deux rois, ou, comme disaient les

Anglais dans leur langue gutturale saxonne, une boxe[93] corps à corps

à coups de poing, et à chaque épreuve François Ier, un des plus forts

et des plus adroits lutteurs, sortait victorieux aux applaudissements

de la chevalerie: ne se rappelait-on pas qu'il avait reçu en

jouant, tout enfant à Romorantin, un coup de fronde ou de gaule, dont

les cicatrices profondes lui restèrent toute la vie? Dans la joute et

les tournois, le prix fut dignement disputé entre les gentilshommes

Français et les Anglais; tous déployèrent adresse et courage en

présence des dames juges du combat, placées sur des échafauds,

couverts de soie jaune, blanche, verte et bleue, comme dans les

hypodromes bysantins. Ce goût des tournois allait jusqu'à la frénésie

dans les moeurs des nobles dames et damoiselles. Elles s'y

animaient, s'y agitaient jusqu'à oublier les lois de la décence, à

jeter leurs atours et leurs vêtements aux chevaliers qui luttaient et

triomphaient. «A la fin, (dit le roman de Perceforet, dans la

traduction en prose faite sous François Ier,)[94] les dames étaient si

dénuées de leurs atours, qu'elles restaient en pur chef (tête nue) et

qu'elles s'en allaient les cheveux sur leurs épaules plus jaunes que

fin or, leur cotte sans manche, car toutes avaient donné aux

chevaliers pour les parer, guimpes, chaperons, manteaux et camises;

mais quant elles se virent en tel point, elles en furent ainsi comme

toute honteuses; mais sitôt qu'elles virent que toutes étaient de

même, elles se prirent à rire de leur aventure, car elles avaient

donné leurs habits et leurs joyaux toutes de si grand coeur aux

chevaliers, qu'elles ne s'apercevaient pas de leur dénûment et

devestement.»

[93] Ce mot boxe est dans la chronique, _the box one_ signifie

donner un coup de poing.

[94] Roman de Perceforet, vol. Ier fo 155.

C'était l'honneur de la chevalerie que la présence des dames aux

tournois; elles en faisaient l'orgueil, comme leur doux regard en

était la récompense, ainsi que le disent les ballades d'Eustache

Deschamps au XVe siècle:

Armes, amour, déduit, joye et plaisance

Espoir, désir, souvenir, hardement,

Jeunesse aussi, manière et contenance

Humble regard, trait amoureusement.

Gens corps, jolis, parés très-richement

Advisez bien ceste saison nouvelle,

Ce jour de mai, cette grande feste et belle

Qui par le Roi se fait à St-Denis

A bien jouter gardez vostre querelle,

Et vous serez honorés et chéris[95].

Car là sera la grand beauté de France,

Vingt chevaliers, vingt dames ensement[96],

Qui les mettront armés par ordonnance

Sur la place, toute d'un parement

Le premier jour et puis secondement,

Vingt écuyers, chacun sa damoiselle,

Doux paremens, joye se renouvelle,

Et là feront les héraults plusieurs cris

Aux bien joustant tenez fort votre selle,

Et vous serez honorés et chéris.

....... amour qui ne chancelle

L'enflammera d'amoureuse étincelle

Honneur donra[97] aux mieux faisans le prix,

Advisez tous cette doulce nouvelle,

Et vous serez honorés et chéris.

Servans d'amour, regardez doulcement,

Aux eschaffaux anges du Paradis,

Lors jouterez fort et joyeusement,

Et vous serez honorés et chéris.

[95] Poésie d'Eustache Deschamps: Eustache Deschamps, charmant

poëte vivait au XVe siècle.

[96] Ce vieux mot signifiait _aussi_.

[97] Donnera.

Ces fêtes et tournois maintenaient l'honneur chevaleresque et la

galanterie, ils formèrent le caractère national; et ce fut en gardant

ces nobles moeurs, que la France fit de si grandes choses.

X

DÉFECTION DU CONNÉTABLE DE BOURBON.--COMPLICITÉ DU COMTE DE

SAINT-VALLIER.--DIANE DE POITIERS.

1520-1522.

L'entrevue du camp _du Drap-d'Or_, si magnifique comme fête de

chevalerie, n'eut pour résultat qu'une manifestation d'antipathie

politique entre les Français et les Anglais. Il y a dans l'esprit des

nations, je le répète, certains caractères qu'il est impossible de

détruire, et les symptômes s'étaient produits avec une telle énergie,

que François Ier rapporta du camp du Drap-d'Or la conviction profonde,

que la neutralité de l'Angleterre serait à peine gardée dans la lutte

violente, qui allait s'engager avec Charles-Quint[98]. Il y avait à la

fois quelque chose de fier et d'imprudent dans le caractère de

François Ier, il ne doutait jamais de lui-même et de sa

chevalerie; c'était bien le vigoureux paladin de la _vieille chanson

des Gestes_ de Roland, cette chanson que plus tard le loyal et savant

Lacurne Sainte-Palaye traduisait par ce vers si connu:

Combien sont-ils? Combien sont-ils?

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et ne comptez vos ennemis

Qu'étendus morts sur la poussière.

[98] Le Roi savait aussi que Charles-Quint et Henri VIII avaient

eu des entrevues secrètes et qu'il était même question d'une

alliance intime: _Sleidan commentar_ lib. XIX, et Paul Jove

_Hist. sui tempor._, liv. IX.

Le Roi savait quelle était la puissance de Charles-Quint, mais avec sa

tête chevaleresque, il n'avait jamais lu qu'Amadis de Gaule ou Tristan

le Leonais eussent fait de telles réflexions, lorsqu'ils avaient à

combattre des adversaires plus nombreux et formidables. Les politiques

froids et réfléchis peuvent blâmer ces caractères imprudents même dans

la gloire, mais donnez-les à juger à ces soldats d'honneur qui savent

mourir sur un champ de bataille, ils en admireront la grandeur et la

beauté; plus Charles-Quint était puissant, plus François Ier mettait

d'orgueil à le vaincre. Rabelais, le cynique philosophe de Meudon,

seul pouvait tourner en ridicule cette glorieuse audace de François

Ier[99], et la comparer à Panurge dans l'île des Lanternes.

[99] Le caractère de Panurge dans l'île des Lanternes était une

allusion critique à l'esprit aventureux et plein d'illusions de

François Ier.

Le Roi confia de nouveau le gouvernement du royaume à sa mère, la

duchesse d'Angoulême, régente pendant sa minorité, princesse remplie

d'affection pour son fils, avec certaines passions, certaines

antipathies, désireuse avant tout de joindre provinces sur provinces

autour de la couronne de France. En vertu de cette idée, la duchesse

d'Angoulême poursuivait un procès féodal contre le connétable de

Bourbon sur la possession et l'héritage de plusieurs grands

fiefs[100], le Bourbonnais, l'Auvergne, la Marche, le Forez, le

Beaujolais, procès qui était une faute, au moment où la guerre avec

Charles-Quint appelait le concours de toutes les forces des vassaux.

On a dit que la duchesse d'Angoulême se vengeait d'un amour méconnu et

rétrospectif; les faiseurs de chroniques ont développé ce petit roman,

sans remarquer que la duchesse d'Angoulême avait alors plus de

cinquante-cinq ans, que le connétable de Bourbon en avait à peine

trente, et que Louise de Savoie, duchesse d'Angoulême était absorbée

dans son amour maternel. La véritable cause du procès féodal, intenté

au connétable de Bourbon, était le désir d'agrandir le royaume de

France par de belles provinces, qui dans l'opinion des jurisconsultes,

devaient revenir au domaine[101]. Le connétable de Bourbon, fier et

impétueux caractère, devait vivement s'impressionner d'une

confiscation qui lui arrachait la plus riche partie de ses apanages:

de là ses premières négociations avec Charles-Quint.

[100] Pasquier a très-bien analysé le procès au Parlement contre

le connétable. _Recherches sur la France_, livre VI, chapitre 4.

[101] Le chancelier Duprat fut la main persévérante et inflexible

qui fit prévaloir dans le Parlement le principe de la réversion à

la couronne des apanages du connétable. L'arrêt est du 11

novembre 1522.

Le connétable de Bourbon, après les grands services rendus au Roi et à

la France à la bataille de Marignan, devait espérer une autre

destinée[102]. Quand la guerre était prête à éclater, on l'humiliait

encore en donnant toute confiance à la maison de Foix, qui, sous

l'influence de la comtesse de Châteaubriand, grandissait au-dessus de

la maison de Bourbon; le maréchal de Lautrec gardait le commandement

de l'armée d'Italie malgré ses fautes. La comtesse de Châteaubriand

avait une famille de soldats à protéger: Lautrec, Bonnivet, capitaines

aussi braves, aussi impétueux aux batailles, mais moins capables que

le connétable de Bourbon de diriger une expédition militaire, de

conduire à bonne fin les batailles et d'administrer surtout une armée,

composée de compagnons hardis, de reitres, de lansquenets

insubordonnés, qu'il fallait maintenir dans une discipline indulgente.

Cette situation injuste qu'on avait faite au fier connétable était

difficile; le procès en parlement avait reçu une solennelle

application, et tout le monde savait le mécontentement du duc de

Bourbon, qui s'exprimait hautement et avec aigreur sur la

reine-régente et François Ier.

[102] Le séquestre fut mis sur tous les biens de la maison de

Bourbon. (Mémoires de Du Bellay, livre II).

Aucune de ces circonstances n'avait échappé à la sagacité politique de

Charles-Quint: il avait compris tout le parti qu'il pouvait tirer de

la science militaire du connétable, et quand le roi de France

l'humiliait, le persécutait, l'Empereur offrait de le grandir et

l'élever. Le plan de Charles-Quint était vaste, réfléchi, profondément

hostile à la France; il faisait rétrograder la monarchie jusqu'au

règne de Charles VI avec ses infirmités et ses faiblesses. Il

s'agissait de reconstituer le système des grands fiefs qui enlaçaient

la couronne de France au XIVe siècle: les liens féodaux entre la

maison de France et la maison de Bourbon n'étant pas très-bien

définis, l'Empereur se proposait de constituer en faveur du connétable

un royaume indépendant qui eût embrassé toutes les terres depuis

le Bourbonnais jusqu'aux Pyrénées, depuis l'Auvergne jusqu'aux Alpes,

de manière à morceller, à briser l'écu blasonné de la maison de

Valois: ce royaume nouveau eût été donné au connétable[103]. Ainsi, le

roi de France n'aurait plus été qu'un prince de second ordre, enserré

d'un côté par les duchés de Bourgogne, dont les droits étaient passés

à Charles-Quint comme légitime héritier; d'un autre côté par le roi

d'Angleterre, qui devait reprendre une fraction de la Normandie, et

enfin par le nouveau royaume institué au profit de la maison de

Bourbon, qui agglomérait encore la Provence avec la promesse du

Dauphiné. Ce projet se rattachait au système de monarchie universelle,

auquel aspirait Charles-Quint, et qui ne pouvait admettre aucun roi

puissant autour de son empire.

[103] Le connétable devait épouser Éléonore, soeur de

Charles-Quint, veuve du roi du Portugal avec une dot de 400,000

écus d'or. Pour tous les détails, on peut consulter _le procès en

original du connétable_. (Manuscrits de la bibliothèque

impériale). Voyez surtout la déposition de l'évêque d'Autun, 9

novembre 1523.

A l'effet de conduire cette négociation secrète et considérable avec le

connétable, l'Empereur députa le comte de Beaurein[104], un de ses plus

habiles conseillers, qui devait apporter les bulles d'institution du

royaume de Provence; le négociateur trouva le connétable de Bourbon si

profondément irrité contre la duchesse d'Angoulême, qu'il ne fut pas

difficile de le convaincre et de l'entraîner. En acceptant ce traité

hardi et secret dans cette circonstance particulière, le connétable ne

commettait pas précisément une trahison envers la couronne de France: la

maison de Bourbon ne possédait que l'Auvergne comme terre féodale du roi

de France, et précisément le parlement venait de la confisquer; le

connétable n'était plus qu'un chevalier sans terre, sans état, libre

d'accepter toutes les conditions qu'on lui proposait, et celles que lui

présentait Charles-Quint étaient magnifiques. Il ne signa rien: mais il

engagea sa parole, et résolut de s'enfuir pour rester libre de sa

personne et de sa dignité. Le connétable fit connaître son projet à

quelques membres de sa famille, à quelques vassaux sur lesquels il

pouvait compter, et parmi eux à son cousin le sire de Poitiers, comte de

Saint-Vallier[105]; tous jurèrent sur le bois de la vraie croix qu'ils

n'en diraient mot à âme qui vive. Dans sa déposition au grand procès, le

comte de Saint-Vallier dit bien «qu'il avait cherché à détourner son

cousin de cette funeste résolution[106]» ce qui n'est pas probable, car

il entra complétement dans le complot. Ce qui avait été convenu fut

exécuté, le connétable prit la fuite avec une hardiesse incomparable

pour aller joindre l'empereur Charles-Quint[107]. Le comte de

Saint-Vallier moins heureux, arrêté et traduit devant une commission du

parlement, se défendit avec habileté, en protestant de son ignorance

absolue des projets réels du connétable, en invoquant surtout la

fidélité que, par la loi féodale, il devait à son seigneur immédiat le

connétable, et le serment qu'il avait fait sur la vraie croix. Il fut

flétri d'une sentence de félonie, on dressa un échafaud couvert d'un

drap noir, la hache du bourreau était levée pour le frapper, quand un

ordre du Roi vint tout à coup suspendre l'exécution.

[104] Adrien de Croy, seigneur de Beaurein, fils du comte de

Roeux.

[105] Le comte de St-Vallier était chevalier de l'ordre,

capitaine de cent hommes d'armes.

[106] Déposition de Saint-Vallier (procès du connétable).

[107] On peut voir toutes les ruses qu'employa le connétable pour

cacher sa fuite dans la déposition de Grossone, 4 octobre 1523

(procès du connétable).

De romanesques récits ont été faits sur la cause réelle qui détermina

le Roi à cette clémence, et le plus accepté de ces récits est

celui-ci: «Diane de Poitiers, jeune fille, sacrifia son honneur au

Roi pour sauver la vie de son père.» Ce drame un peu honteux est

inexact, faux, et l'on peut s'en convaincre par le rapprochement des

dates et l'examen des pièces[108]. Le procès du connétable de Bourbon

est de l'année 1523, ainsi que cela résulte de l'interrogatoire du

comte de Saint-Vallier, encore existant (12 octobre 1523); Diane de

Poitiers, née en 1499, avait été mariée le 6 novembre 1518, à Louis de

Brézé, grand-sénéchal de Normandie; ainsi, en 1523, elle n'était ni

jeune fille, ni sous la dépendance de son père; elle ne fut veuve que

six ans après[109] et montra un grand désespoir à la mort de son mari,

auquel elle éleva un monument funèbre où se lisait encore le nom de

«Louis de Brézé, comte de Maulevrier.»

[108] Le grave de Thou, au reste, le plus passionné, le plus

inexact des historiens a rappelé toutes ces fables; Bayle les a

acceptées (Diction. historique).

[109] D'après les généalogistes, la mère du comte de Maulevrier

était fille naturelle de Charles VII et d'Agnès Sorel; le comte

de Maulevrier mourut le 23 juillet 1531.

Diane de Poitiers était donc femme du sire de Maulevrier, quand elle

fut aimée de François Ier. Était-ce avant ou après le grand procès,

suivi contre les complices du connétable? Ici les faits manquent.

L'origine d'un sentiment d'amour est presque toujours caché, et la

publicité n'arrive que lorsque la faveur est venue à son apogée.

Il faut remarquer qu'à la suite de la conjuration du connétable de

Bourbon, il n'y eut aucune exécution à mort, tout fut transformé en

prison perpétuelle, plusieurs des complices obtinrent même leur grâce

absolue. Toutes les rigueurs se réunirent contre le comte de

Saint-Vallier jusqu'au pied de l'échafaud: ce fut là seulement qu'il y

eut commutation de peine; et encore quelle grâce! une transformation

de la mort en une captivité perpétuelle[110]. On pourrait douter même

de l'influence de Diane de Poitiers à cette époque, puisque, dit-on,

très-aimée du Roi, elle ne put obtenir la liberté absolue de son père.

[110] Voir le procès du connétable (manuscrits de la Bibliothèque

Impériale).

Peut-être François Ier avait-il compris toute la profondeur de cette

conjuration et toutes ses conséquences politiques. Le connétable avait

quitté la France pour se mettre à la tête des armées de Charles-Quint.

La face de la guerre allait changer. Il y avait sans doute dans la

chevalerie de François Ier de braves coeurs, de rudes bras, des

courages indomptables; mais il n'y avait aucun chef d'expérience et de

guerre qui pût être à la hauteur du connétable pour la direction

et la tactique d'une armée. Bourbon avait été le véritable vainqueur

de Marignan; il savait ranger une armée, la conduire avec

intelligence. Si le maréchal de Lautrec, si les Bayard, les La

Trémouille menaient vaillamment une troupe de chevalerie, de gens

d'armes et même de reitres ou de lansquenets, là se bornait leur

science militaire. Le connétable manquait donc à l'armée du Roi dans

les circonstances périlleuses où se trouvait la France; le vide qu'il

faisait dans les rangs était immense, et malgré son dépit, sa colère,

le Roi le savait bien.

Cette époque de la défection du connétable marque non pas la période

de triomphe et de faveur de Diane de Poitiers, mais celle de la

toute-puissance de la reine-mère, Louise de Savoie, régente; elle

seule gouverne, car le Roi est absorbé par la coalition qui, de tout

côté, menace la France d'une invasion redoutable. Les lettres-patentes

en faveur de la reine-mère sont des plus étendues; le Roi l'institue

régente «à cause de son sens, vertu, prudence et intégrité pour régir

et administrer jusqu'à ce qu'il soit de retour[111].»

[111] Ces lettres-patentes du 12 avril 1523, sont enregistrées au

Parlement de Paris, le 7 septembre, et se trouvent au _Mémorial

de la Chambre des Comptes, c. c._ fo 246.

Diane de Poitiers · 第 23 / 65 题