LES POÈTES D'AMOUR ET DE GUERRE.--JEAN ET CLÉMENT MAROT.--DIANE DE
POITIERS.
1524-1530.
Tandis que l'ennemi envahissait le territoire, les grands tournois,
les héroïsmes de la guerre, les sentiments exaltés de l'amour, avaient
leurs chanteurs et leurs poëtes. A cette époque de la renaissance, on
ne saurait assez dire combien l'exaltation produite par la lecture des
beaux romans de chevalerie produisit de fabuleux exploits: la guerre
est si triste dans ses réalités, qu'il est besoin d'une poésie idéale
pour exalter les âmes. Si l'on n'avait eu, je le répète, que le vieux
sybarite de Meudon, comparant François Ier à Panurge et ses soldats à
des moutons, l'ennemi aurait paisiblement envahi le territoire, et
Charles-Quint serait resté maître de la Provence. Heureusement les
imaginations chevaleresques rêvaient un monde de gloire que le
pourceau de Touraine ne comprenait pas: Rabelais garnissait sa panse,
tandis que Bayard, Lautrec, La Trémouille, Montmorency, couraient
défendre la patrie.
Les lectures favorites de François Ier et de ses paladins, de Diane de
Poitiers, de madame de Châteaubriand, étaient le _Roman de la Rose_,
commencé par Guillaume Lorris[126] et terminé par Jean de Meung.
Malgré quelques méchancetés contre les dames, quelques mystiques
histoires, le _Roman de la Rose_ exaltait les âmes et créait les
nobles actions. Le monde des réalités est si peu de chose, qu'il
resserre l'oeuvre de l'homme dans un cercle rétréci et matériel; il
faut s'enivrer du fantastique pour courir à tous les héroïsmes. Qu'on
me pardonne cette admiration pour Amadis de Gaule, pour Tristan le
Léonnais, pour les quatre fils Aymond: j'aime à vivre avec ces
épopées, ces contes et ces fables, la joie de nos aïeux.[127]
Lorsqu'on veut s'expliquer l'héroïsme de Bayard ou de Gaston de
Foix, il faut ouvrir un de ces grands romans du moyen-âge, où tout est
en dehors du possible: il n'y a que la vie usuelle qui ne soit pas
comprise et racontée; le chevalier a le privilége de passer au milieu
des prodiges pour arriver à un but fabuleux: amour ou gloire. C'est ce
qui le faisait l'ami des poëtes et des chanteurs de fables.
[126] Guillaume Lorris était mort en 1240. _Le roman de la Rose_
exerça une immense influence sur toute la société du XIVe et du
XVe siècle. Voyez sur ce sujet le beau travail de M. Méon,
vieillard respectable qui passa sa vie à publier un texte pur et
complet du _Roman de la Rose_. Je l'ai connu, étant élève de
l'école des Chartes à la Bibliothèque Impériale; lui et l'abbé de
Lépine appartenaient encore à la vieille érudition.
[127] Je me suis souvent enivré de la poussière de ces vieilles
éditions des romans de chevalerie. La Bibliothèque impériale en
possède une magnifique collection rare et premières oeuvres de
l'Imprimerie. La traduction _princeps_ en prose d'Amadis de Gaule
fut dédiée à François Ier.
On les voit ces chanteurs à la suite de toutes les batailles aux
époques les plus reculées, lors de la conquête de l'Angleterre par les
Normands, et Robert Wace le Trouvère en a gardé mémoire. Les deux
Marots, les poëtes de Louis XII et de François Ier, suivirent ces Rois
dans leur guerre. Jean Marot, le père de Clément, aussi remarquable
que lui, né de race normande, était devenu le secrétaire et le poëte
de la reine Anne de Bretagne, femme de Louis XII; il accompagna le Roi
dans son expédition en Italie, à Gênes, à Milan, à Venise, riches
cités qu'il célébra dans ses poésies. Il aimait les batailles et
écrivait au milieu des hasards de la guerre. A la mort de Louis XII,
devenu le poëte en titre de François Ier, il le servit également dans
sa politique et dans sa gloire[128]: voulant associer les trois
États aux succès de la guerre, il composa son dialogue _entre clergé,
noblesse et labour_, qui tous offraient leurs bras et leurs deniers
pour la gloire de la France. N'était-ce pas le devoir de tous de
relever la patrie, que les sceptiques abaissaient, en détruisant le
prestige des belles actions? Quand le Roi fut vainqueur à Marignan,
Jean Marot composa _une Epître galante des dames de Paris au roi
François Ier étant au delà des monts_; puis une autre _aux courtisans
de France étant pour lors en Italie_[129]. Parmi de hardies
comparaisons qu'on ne peut toujours suivre dans leur licence, Jean
Marot place bien au-dessus des Italiennes, les dames de France, pour
les grâces, le maintien et les mille trésors de leur beauté
ravissante. Aussi, après les avoir louées à l'extrême, il veut les
enseigner dans leur conduite, et c'est pourquoi il écrit son
_Doctrinal des Princesses et nobles Dames_, livre d'enseignements pour
le maintien, l'esprit et les beaux habits qu'elles doivent porter.
Poëte soldat, il chantait au milieu des camps; son Manuel, son
Doctrinal, son Bréviaire, c'était le _Roman de la Rose_, d'une si
fabuleuse popularité jusqu'au XVIe siècle, où les ennuyeuses
controverses et la guerre civile vinrent détrôner les doux passe-temps
des châteaux.
[128] Jean Marot était né à Caen en 1463; il avait commencé par
publier son _Voyage à Gênes_, ou _Voyage à Venise_.
[129] Les oeuvres de Jean Marot ont été recueillies pour la
première fois, Paris, 1563.
Clément, son fils, entra comme page dans la maison des
Neuville-Villeroy, déjà grande à son origine; puis, il passa comme
valet de chambre dans le service de Marguerite de Valois, duchesse
d'Alençon, soeur de François Ier, ce ravissant esprit, qui adorait
l'art de faire les vers; à cette cour, il connut Diane de Poitiers,
qui devint un moment sa protectrice, et à laquelle il adressait ses
rondeaux et ballades. Il se montra ardent, passionné pour la divinité
de ses rêves, passion de poëte, idéale, vaniteuse; on a dit qu'il fut
aimé de Diane de Poitiers et de Marguerite de Valois; l'amour-propre
des poëtes a supposé tant de choses! S'il avait été aimé de
Marguerite, s'il avait eu puissance sur des coeurs si élevés, eût-il
tendu la main dans ses poésies pour demander une gratification, et son
traitement arriéré de valet de chambre[130]. Les poëtes ne marchandent
pas leurs expressions d'amour et d'enthousiasme; grelottant de froid,
souvent ils chantent les feux du soleil, et mourant de faim ils
décrivent les banquets somptueux. Il ne faut jamais prendre dans leur
sens moderne les expressions galantes et d'une douce familiarité de la
langue naïve du moyen-âge, l'amour n'y est pas voilé, les grâces
restent nues; les savants en galanteries expriment leurs passions pour
des dames quelquefois inconnues, et jettent des baisers qui passent à
travers les crénaux pour arriver jusqu'aux tourelles[131]. Clément
Marot garda ces traditions dans ses ballades; noble coeur, plein de
courage, servant d'armes très-brave, comme son père, il suivit
François Ier dans son expédition de Flandre et se battit bien, en
brave gentilhomme.[132] Inquiet de sa nature, frondeur de caractère,
il n'épargnait personne dans ses vers pour l'éloge et le blâme. Ainsi
que les trouvères et les troubadours du moyen-âge, il fit une rude
guerre au clergé ou papelards; on le soupçonna même d'une certaine
tendance pour les opinions nouvelles: n'était-il pas de mode parmi les
universitaires et les lettrés de déclamer contre l'Église? Les poëtes
du XVIe siècle rappelaient les hardiesses des troubadours
albigeois au XIIIe siècle; l'esprit ne peut se passer de certaines
allures frondeuses, et Clément Marot les gardait avec une grande
liberté: gourmand de son ventre, il n'observait aucune des abstinences
de l'Église, ce qui le faisait soupçonner d'être huguenot ou mangeur
de la vache à Colas; il paraît qu'il fut dénoncé pour s'être affranchi
des abstinences du vendredi.
Un jour j'écrivis à ma mie
Son inconstance seulement
Mais elle ne mie fut endormie
A me le rendre chaudement,
Car dès lors elle tint parlement
Avec je ne sais quel papelard
Elle lui dit tout bellement:
Prenez-le, il a mangé du lard[133].
[130] Ballade VIII. C'est Langlet Dufresnoy, le dernier des
éditeurs de Clément Marot qui a émis l'opinion des amours de
Clément Marot avec Diane de Poitiers (1745). L'abbé Goujet a
discuté cette opinion avec une judicieuse critique.
[131] J'ai parlé des troubadours dans mon travail sur
_Philippe-Auguste_.
[132] Clément Marot avait suivi François Ier à l'entrevue du
_Camp du Drap-d'Or_ et au camp d'Attigné, 1520.
[133] Ballade VIII. Voyez l'édition Elzevir qui est la plus
exacte et la plus correcte; celle de Niort, in-16, 1595, est
aussi très-recherchée.
Or, manger du lard, ce n'était plus garder l'abstinence, c'était le
signe qui vous faisait reconnaître huguenot. Dans l'opinion du peuple,
le huguenot était un maudit, il mangeait de la vache à Colas, dicton
des multitudes qui avaient leur instinct dans ces jugements. Les
jeûnes, les abstinences avaient été institués par l'Église,
non-seulement pour imposer la pénitence, mais encore pour
signaler aux riches ce que le pauvre souffrait de privations: le jeûne
que l'opulent faisait à certaine période, le pauvre ne le
supportait-il pas toujours? Et il était bon de le rappeler aux heureux
qui faisaient un dieu de leur ventre.
Des commentateurs ont supposé que la _Mie_ de Marot, dont il est
question dans ces mauvais vers et qui le dénonça, fut Diane de
Poitiers. Il faut vraiment manquer de toute critique pour croire que
madame de Châteaubriand, où Diane de Poitiers se fussent abaissées à
dénoncer un poëte, valet de chambre spécialement protégé par
Marguerite de Valois! Si Clément Marot fut poursuivi, c'est qu'il
avait par ses écrits attaqué la foi de l'Église; s'il fut mis au
Châtelet, ce fut par ordre ou mandement des officiers de justice et
par le parlement.
Lors, six pendards ne faisant mie,
A me surprendre finement,
Et de jour pour plus d'infamie
Firent mon emprisonnement.
Ils vinrent à mon logement
Lors, il va dire aux gros pendards:
Par là, morbleu! voilà Clément,
Prenez-le, il a mangé du lard.
Marot, batailleur, plein de fantaisie, se faisait sans cesse arrêter
sur la voie publique par les sergens. Aussi c'était surtout
contre les gens de justice que Marot déclamait; n'est-ce pas la
plainte ordinaire de tous ceux que la justice poursuit? Marot parlait
du Châtelet en termes durs et amers:
Là, les plus grands, les plus petits détruisent
Là, les petits peu ou point aux grands nuisent,
Là, trouve-t-on façon de prolonger
Ce qui se doit ou se peut abréger,
Là, sans argent, pauvreté n'a raison,
Là, se détruit mainte bonne maison etc.[134].
[134] C'est dans la pièce intitulée _l'Enfer_, que Clément Marot
se livre à ces déclamations: _L'Enfer_, c'est le Châtelet. Au
point de vue de la versification et de l'idée, je n'ai jamais
beaucoup admiré Clément Marot, je n'ai même jamais compris que
Boileau ait appelé _un élégant badinage_ ces vers, la plupart
fort ennuyeux, lourds et inintelligibles. Mais Clément Marot
était mort hérétique, de là la renommée qu'on lui a fait.
Ces déclamations toujours les mêmes, à toutes les époques,
s'adressaient au Châtelet. Pourquoi y mêler Diane de Poitiers et
madame de Châteaubriand, nobles esprits qui inspiraient à François Ier
les belles résolutions de lutter contre la coalition des Espagnols,
des Allemands, des Italiens et des Anglais, qui menaçaient la
monarchie. Les gens de littérature sont ainsi faits, quand on ne leur
laisse pas dire et faire tout ce qu'ils veulent, ils se disent
persécutés. François Ier qui comprenait mieux les généreux
dévouements, savait tout ce qu'à d'autres époques les femmes avaient
rendu de services à la France; n'est-ce pas lui qui à Fontainebleau
écrivit ces vers charmants sur Agnès Sorel:
Gentille Agnès plus d'honneur en mérite
La cause étant de France recouvrer
Que ce que peut en un cloître ouvrer
Close nonain ou bien dévôt ermite.
Oui, telle était Diane de Poitiers, amoureuse de toutes les gloires,
poussant le Roi comme Agnès Sorel «_à France recouvrer_», elle le
jetait en nouvel Amadis de Gaule, partout où il y avait péril et
honneur. Diane, fidèle à la loi catholique, voulait maintenir la force
d'impulsion que la foi donnait à la chevalerie, mais dénoncer un
pauvre diable de poëte, tel que Clément Marot, un valet de garde-robe,
parce qu'il avait mangé du lard et qu'il était parpaillot, c'est ce
qui ne peut être supposé! Les érudits ont bien souvent des petites
idées et des sentiments même au-dessous de leurs idées[135].
[135] J'ai choisi la version la plus commune; une autre peu
différente a été donnée dans le _Recueil des poésies de François
Ier_ dont je parlerai plus tard.