DEPUIS trois jours, Maurice attendait anxieusement, à Heidelberg, la
réponse de Claire. Qu'allait-elle répondre, si elle répondait? Et que
pouvait-elle répondre dont il fût satisfait? La situation était sans
issue pour elle comme pour lui. Un seul événement aurait pu mettre son
coeur en repos; il était impossible, sûrement impossible, et pourtant il
s'attardait souvent à le rêver: Claire quittait Paris et le rejoignait
en Allemagne, comme naguère Julie. Oh! le voyage avec elle, avec Claire,
cette taille souple serrée contre lui, et le baiser de ces lèvres rouges
et l'odeur de ces noirs cheveux crêpelés... Une à une, il avait le cruel
courage de revivre par le souvenir les journées, les minutes de
Cronberg, la jeune fille substituée, dans ce rêve, à la maîtresse
trahie... Et subitement, en plein rêve, il recevait comme un coup de
poignard le choc de la dernière parole de Julie:
«Si tu reviens ici avec une autre femme, et que la petite Koethe te
demande où je suis, tu lui répondras que je suis morte, n'est-ce pas?»
Le troisième jour, une lettre arriva. Il reconnut sur l'enveloppe
l'écriture de Julie. «Pauvre Julie! Encore des tendresses vides...
Encore des:--Je t'aime, mon adoré! Tu manques bien à ta Yù!...» Mais,
quand il eut ouvert le papier, parcouru les quelques lignes qu'il
contenait, il fut réveillé en sursaut de son indifférence.
/#
«Mon ami, des événements graves, qui vous intéressent, se passent
ici. Revenez par les plus courts chemins. Votre présence est
nécessaire, et celle qui la réclame c'est
«Votre amie
«JULIE SURGÈRE.»
#/
Il relisait ce court billet, en répétait les mots à haute voix. C'était
l'écriture bien connue, c'était le papier favori de Julie; mais la
pensée qui avait animé ces lignes, non, ce n'était pas la sienne.
«Quelque chose de grave se passe vraiment là-bas... _Mon ami_, au lieu
de _Mon aimé_... Pas un mot de tendresse émue... Une mère aurait pu
m'écrire cela...» Il réfléchit, envisagea une à une toutes les solutions
qui lui parurent vraisemblables... Il ne vit naturellement pas la seule
vraie: il ne devina pas que Daumier eût pu montrer ses lettres à Julie.
«Claire va plus mal... ou bien Antoine se meurt...» Et tout de suite il
rejeta la première hypothèse... «Si Claire était très malade, ce ne
serait pas Julie qui m'appellerait auprès d'elle.» Car, comme la plupart
des hommes, il n'imaginait pas qu'une femme, sans cesser de l'aimer, pût
faire le sacrifice de son amour.
«Oui, c'est bien cela. Antoine va mourir. Julie a hâte de me revoir;
elle m'appelle. Elle va me demander de tenir ma parole. Elle veut
s'assurer que j'y suis toujours résolu.»
Quelques jours plus tôt, cette nécessité du retour à Paris, face à face
avec son serment, l'eût effaré. Aujourd'hui cette lettre, qui contenait
la mise en demeure, l'arrêt, lui procurait un soulagement, un
contentement secrets. Ces trois lignes sur papier mauve, c'était la
libération, la fin de l'exil: elles lui rendaient, devant sa conscience,
le droit au retour. Au bout du voyage, il allait trouver le mur de
l'impasse... Mais de louches espoirs le soutenaient comme à tant
d'heures de sa vie. «Soit... je tiendrai ma parole, mais je serai près
de Claire, et d'être près d'elle, je la guérirai. Et puis, tout
s'arrangera...» Il n'osait pas se dire comment, par quelle double
trahison... Ce qui fut résolu dans son esprit sans l'ombre
d'hésitation, ce fut le retour. Comme toujours, esclave de la destinée,
il avait attendu l'impulsion d'autrui pour se décider.
Il partirait donc; il partirait au plus vite. Ayant consulté l'horaire
des trains, il constata qu'il fallait attendre le lendemain pour
rejoindre à Carlsruhe l'Orient-express qui le ramènerait à Paris dans la
matinée du surlendemain. Cet homme que la plus dure échéance menaçait, à
qui se présenterait, quarante-huit heures plus tard, une traite à payer,
dont le montant était son avenir, cet homme passa les deux jours qui
suivirent dans la fièvre, mais dans une fièvre active, bien vivante,
presque heureuse. Il consacra sa matinée à reparcourir les merveilleux
environs de Heidelberg: le soleil les incendiait des feux pâles de
novembre, la robe rouge des bois se déchiquetait aux moindres souffles;
mais jamais le Philosophenveg ni le Koenigstuhl ne lui semblèrent plus
délicieux. Il ressentait pour Heidelberg, comme pour Hombourg, comme
pour Cronberg, l'attrait mystérieux dont nous parons les lieux où nous
avons beaucoup vécu, y ayant beaucoup aimé ou beaucoup souffert.
La nuit suivante, il dormit peu: cette nuit d'insomnie ne lui parut ni
lente ni pesante, et quand, aux premières lueurs du jour, il s'embarqua,
il tressaillit à la pensée que ce train le ramenait en France... Enfin,
enfin, l'exil était clos, il revenait! Vers d'autres épreuves, certes,
vers l'étranglement final de ses rêves, mais il revenait! Eh quoi!
jadis, il avait rêvé le cosmopolitisme indifférent d'un Byron, d'un
Stendhal; il avait raillé la superstition de la patrie. Elle lui restait
donc, celle-là aussi, comme la superstition de l'amour?
Il s'endormit bientôt. À son réveil, le jour brillait, déjà haut, dans
un ciel gris; la voie traversait des plaines fades, des bois défeuillés:
c'était la France. Maurice, scrutant son coeur, inquiet de défaillances
possibles, s'étonna de se trouver si résigné dans sa tristesse. «C'est
que je vais revoir Julie, pensa-t-il. Pauvre amie, elle m'aime bien.» Il
se rappela les anciens retours, au bon temps de leur tendresse, quand il
regagnait Paris après quelque absence brève, sa maîtresse debout sur le
quai de la gare, silhouette voilée, et les enlacements interminables,
tandis que la voiture les ramenait rue Chambiges. Une si violente
éruption de souvenirs le bouleversa, qu'il comprit combien il l'aimait
encore, cette délaissée dont il disait, l'instant d'avant: «Comme elle
m'aime!»--«Mais quel homme suis-je donc, quelle exception, quel
déshérité de la raison? Julie est la menace suspendue sur mon avenir,
mon mal secret, et je l'aime!» Oui, il fallait bien en convenir avec
soi-même: le besoin de la retrouver, de se blottir dans ses bras,
maintenant que cet enlacement était tout proche, devenait pressant
jusqu'à l'angoisse. «Tout à l'heure, pensa-t-il, le coeur vidé par
l'émotion, quand le train, ralentissant, longera les façades de la rue
de Flandre... Dans une minute... Dans quelques secondes...»
***
Il se trompait. Julie n'était pas à la gare. Elle avait redouté la
désertion de son courage, tant surmené depuis huit jours, si,
brusquement, parmi la houle d'une foule qui débarque, dans le brouhaha
d'une gare, Maurice lui tombait dans les bras. S'il allait être tendre?
S'il s'était repris à l'aimer,--quoi d'étonnant, lui!--depuis son
affreuse lettre? Alors c'est elle qui aurait à lutter, à se défendre
d'être aimée... Oh! non... plus jamais!--Elle était résolue maintenant.
Quelque chose de plus fort que l'amour, une foi dans la fatalité, dans
la nécessité de son renoncement, la tenait aux entrailles...
Elle s'en alla donc, juste assez tôt pour arriver rue Chambiges à peu
près en même temps que Maurice; elle s'en alla à pied, tâchant de
calmer, de briser sa fièvre par cette longue marche.
Elle avait eu raison de suspecter ses nerfs; ils la trahirent tout de
suite, dès qu'elle fut là, dans l'asile de son cher passé de baisers et
de caresses. Elle pensa:
«C'est la dernière fois que je viens ici!...»
Et aussitôt, elle se sentit mourir. Elle s'abîma en défaillance sur le
divan où souvent ils s'étaient étendus l'un près de l'autre, lèvres
contre joues, en leurs stations de tendre et rêveuse immobilité.
Elle était revenue à la connaissance, lentement, comme un corps inerte
monte à la surface de l'eau, elle était revenue de cette prostration
dans l'oubli, quand elle perçut le bruit d'une voiture qui s'arrêtait;
la porte de la rue fut ouverte et repoussée, une clef tourna dans la
serrure.
«C'est lui!»
C'était lui. Il apparut, la tenture de l'entrée soulevée: l'instant
infiniment court où elle l'aperçut ainsi, hésitant devant la pénombre de
la grande chambre, elle eut le temps de se dire: «C'est lui et ce n'est
plus lui.» Il lui semblait que Maurice était autre, que depuis une
époque très lointaine elle ne l'avait pas vu, qu'il était devenu une
chose abolie et irréelle, comme son bonheur...
--Julie!...
Il n'avait prononcé que ce nom, d'une voix si brisée!... et, elle ne
savait pas comment cela s'était fait, il était là, à genoux, roulé à ses
pieds, malgré tout redevenu le Maurice d'autrefois, réfugié dans le
creux de sa robe, l'enfant prodigue pâli par l'absence, meurtri par la
route. Il se réfugiait dans cette chaleur de sein, désertée vainement,
tant regrettée, retrouvée enfin! Et elle aussi, comme naguère, avait
appuyé ses lèvres dans les boucles brunes de son ami; elle les y
laissait, elle ne pouvait plus les en arracher, car elle savait bien que
c'était là le dernier, le _dernier_ baiser; une seule parole prononcée
entre eux romprait l'exorcisme... Tout serait fini.
Alors Maurice, dont le coeur et la bouche étaient comme scellés par
l'attente d'un événement extraordinaire, sentit des larmes humecter ses
cheveux, puis son front, puis ses yeux et ses joues... Ces larmes
coulaient comme ne coulent point des larmes ordinaires, elles coulaient
sans secousses de sanglots, abondamment et silencieusement, elles
coulaient comme le sang d'une blessure ouverte.
Il eut peur, vraiment peur, redressa sa tête effarée; l'extrême douleur
humaine nous effraye comme la folie. Il balbutia:
--Qu'est-ce que tu as... Julie? Dis! qu'est-ce que tu as?... Pourquoi
pleures-tu comme cela?... Tu me fais peur...
Elle se serra violemment contre lui.
--C'est fini, murmura-t-elle. Ô mon chéri, c'est fini!
Il ne la comprit pas bien; mais ce mot qu'il entendit lui creva le coeur,
d'un coup de glaive froid. Quelque chose, quelqu'un, elle, lui, le
passé,--il ne savait quoi,--quelque chose mourait, en cette minute, près
de lui, près d'elle, entre eux... il le sentait... Il se cramponna à la
robe de sa maîtresse, chercha sa bouche, qu'elle dérobait.
--Qu'est-ce que tu dis? Fini? Rien n'est fini... Me voilà, Julie...
Regarde! Je reviens... Tu ne m'aimes donc plus? Tu ne veux plus
m'embrasser?
Elle l'écarta d'un geste où il chercha encore un frôlement de caresse.
La volonté de ne pas fléchir dans l'attendrissement arrêta ses larmes.
--Je t'en prie... Maurice!
Il leva vers elle ses beaux yeux désolés...
--Eh bien! pourquoi me repousses-tu? Je t'aime!
--Écoute-moi, dit-elle. Aie pitié de moi! Ne me fais pas souffrir plus
qu'il ne faut! Tu sais bien que tout est fini.
Il répéta obstinément:
--Je t'aime!
Et il ne mentait pas. Il avait horreur de ses hésitations et de ses
trahisons: il se sentait à présent incapable de quitter Julie.
--Je suis bien résolue, reprit-elle. Je te rends à toi-même, mon aimé.
Marie-toi, et (sa voix se fêla) sois heureux.
--Je t'aime! répéta Maurice. Je ne veux que toi!
C'était lui, maintenant, qui, le front buté entre les genoux de son
amie, sentait monter à ses yeux une marée de larmes charriant son passé,
son amour, son coeur, tout lui-même. Julie, la main légèrement posée sur
les cheveux du jeune homme, continua:
--Ne crois pas que je t'en veuille... Je n'ai pas changé... Je ne
changerai pas, je serai toujours la même pour toi,--c'est la vérité
vraie que je dis là!... Je t'ai bien aimé, va, mon chéri! Je veux, comme
avant, que tu sois heureux. Si j'ai du chagrin, aujourd'hui, c'est que
je ne puis plus te rendre heureux dans l'avenir. Voilà mon chagrin,
vois-tu...
Maurice balbutia:
--Julie!... Ma Julie!... Ma Yù!
--Tu l'aimeras tout de même un peu, ta pauvre Yù, n'est-ce pas? Quand tu
penseras à elle... après... tu sais... tu te diras que ce n'était pas sa
faute... si tu étais si jeune, toi, tellement trop jeune pour elle!...
Pense d'elle toujours ce que tu en penses maintenant, mon chéri.
Maintenant cela te fait du chagrin de me quitter, je le vois bien...
Maurice, sans relever la tête, mais serrant la taille de Julie dans ses
bras noués, répéta violemment:
--Je ne veux pas, je ne veux pas!
Elle laissa les secousses de ce corps nerveux se calmer, lui dénoua les
bras d'un geste doux, et dit:
--Allons!... Je m'en vais.
Est-ce qu'il rêvait? Est-ce que vraiment elle allait partir comme cela,
s'arracher de lui? Jamais il n'avait prévu cette fin réelle de leur
amour... Elle l'effarait, elle le désarmait.
Il se pendit à ses mains:
--Reste, Julie!... Ce n'est pas possible! Tu ne me quittes pas, voyons!
tu ne t'en vas pas? Qu'est-ce que je t'ai fait pour m'abandonner?
--Adieu, dit-elle encore. Il faut que je rentre. Viens demain matin à la
maison. On t'y attendra. Adieu!
Il la regarda se lever, se recoiffer, se rajuster
rapidement,--s'éloigner. Avant de soulever la portière, elle lui
sourit, d'un sourire de mourante: il devina encore l'affreux mot sur ses
lèvres:
--Adieu!
Mais comme elle allait sortir, il courut à elle. L'effroi du «Jamais
plus!» l'avait galvanisé. Il la voulait encore, il l'aimait, il voulait
sa bouche, sa gorge, son corps désirable que lui rappelait, en un
brusque éclair, la tenace mémoire des sens.
Elle ne comprit pas ce qu'il allait faire, d'abord... ce fut seulement
quand elle se sentit entraînée vers le lit, tout proche.
Un cri l'étrangla:
--Oh! jamais cela! jamais! jamais!
L'effroi révolté de toute sa chair lui rendit la force de se dégager...
Maurice, repoussé, chancela un instant... Et, pendant cet instant très
court, elle s'enfuit.
***
Lorsqu'elle fut partie, il n'eut pas le courage de la suivre. Une
muraille s'était dressée tout à l'heure entre eux deux, il le savait, il
le sentait. Il se jeta sur son lit, tout vêtu. Il sanglota. Oui, c'était
bien vrai, un peu de sa vie était mort. Sur quoi pleurait-il? Sur
l'amour disparu? Sur lui-même? Sur lui-même, sans doute, sur sa
condition misérable d'être changeant et successif, que nous remémorent
cruellement les départs, les séparations. Cette femme en larmes qui
venait de s'évader de lui, c'était sa jeunesse: elle emportait dans le
pan de sa robe des lambeaux saignants de son humanité.
«Et Claire?»
Le nom, la figure, l'allure, le parfum de la jeune fille... À cette
évocation répondit un tressaillement intérieur, quelque chose de violent
et de délicieux, quelque chose d'insoumis à sa douleur, à sa raison
même... Il se reprocha cette basse joie, comme un viveur aux abois peut
se reprocher, à la mort d'un père qu'il chérit, le contentement obscur
de l'héritage. Toutes les conventions accoutumées se renversaient pour
lui. Le crime était l'abandon de la maîtresse, le désir de la fiancée.
Longtemps il s'égara à y rêver. La nuit était tout à fait venue. Il eut
faim. Il sortit.
Les rues pavées en bois, mornes et désertes, s'ouvraient comme de vastes
corridors. De temps en temps, un fiacre en maraude s'avançait au pas,
indécis à chaque tournant. Puis il en passa deux, lancés à fond de train
vers les Champs-Élysées, dans une course de vitesse.
Le front lourd,--fatigué du voyage, ravagé par l'émotion récente, et
pourtant assailli du besoin de se mouvoir, d'épuiser son corps, Maurice
marcha droit devant soi. Il passa la Seine au pont de l'Alma, atteignit
l'avenue Bosquet et la suivit jusqu'à l'École militaire. Là, les
lanternes d'un grand café attirèrent son regard. Il vit ces mots en
exergue sur les glaces: «Déjeuners et dîners à prix fixe et à la
carte.» Alors, se rappelant qu'il était sorti pour dîner, il entra.
C'était un restaurant fréquenté surtout par les officiers de l'École de
guerre et de l'École militaire. La plupart étaient en civils,
quelques-uns encore en uniforme. Tous menaient grand bruit autour des
tables, où s'étalaient de grosses assiettes et des couverts désargentés.
On y voyait aussi des femmes, des filles à lieutenants, vêtues comme en
province. Quelques petites robes noires d'ouvrières s'attablaient avec
des isolés, et ceux-là, vrais couples d'amoureux, parlaient à voix
basse, penchés l'un vers l'autre.
Maurice s'assit près de la tablée la plus bruyante; il lui fallait du
divertissement, quel qu'il fût. Il se fit servir une bouteille de
champagne. Le garçon, devinant un client élégant, supérieur aux
habitudes de l'établissement, affectait l'empressement et le respect.
Peu à peu, la chaleur, le bruit, la fumée du vin, chassèrent de son
cerveau lourd les préoccupations graves qui l'obsédaient. Après un long
repas, il quitta le restaurant, marcha de nouveau par les avenues,
tournant le Champ de Mars, la tête à la fois pesante et vide, comme une
boule creuse de métal dense. De longues vagues de vent balayaient l'aire
immense, maintenant déserte, où s'était heurtée, naguère, la cohue de
toutes les nations. Une saveur de liberté, d'espace livré à sa marche
active, subitement le grisa. Malgré son chagrin, malgré son inaptitude
actuelle à réfléchir et même à rêver, un phénomène de rajeunissement, de
renaissance à l'espoir, s'opérait en lui, dans le mystère. Quelle
lumière indistincte, mais grandissante, brillait sur les décombres et
sur la nuit de son coeur?
Oh! ténébreux et troubles, nos coeurs humains, même les plus sincères!
Jamais il ne l'avait si bien senti, ce coeur, le jouet de l'amour
inévitable, tyrannique dans ses appels comme dans ses reniements... Tout
saignant encore, ayant sur le front le sel des larmes de Julie et sur
les yeux la brûlure de ses propres larmes, voilà qu'il se sentait
renaître, appelé ailleurs par des voix inconnues, vers d'autres
palpitations de tendresses, vers d'autres larmes et d'autres joies, vers
l'avenir!...
***
Cette fin de soirée, qu'il promena au hasard, le long des quais de la
Seine, loin, loin, jusque vers Auteuil, puis par les boulevards
extérieurs, puis par les désertes allées de la Muette,--cette soirée
demeura dans son souvenir comme quelque chose de triste et d'utile, de
mémorable et de confus. Il se la rappela comme pourrait se rappeler un
insecte ailé l'obscure élaboration qui de larve le fait papillon. Des
forces d'une puissance ignorée l'avaient travaillé miraculeusement,--et
il sentait bien que, sans ce travail accompli sur lui, malgré lui, il
n'aurait pas eu le courage de vivre.
Quand finit-elle, cette crise intérieure, à laquelle il assista comme un
étranger à une bataille où son drapeau n'est pas engagé? Quand
rentra-t-il chez lui, se coucha-t-il, dormit-il? Il ne le sut pas. Il
n'aurait pas pu le dire, lorsque, le lendemain matin, il se réveilla
extraordinairement épuisé et cependant lucide. La concierge était debout
près de son chevet et lui tendait une dépêche qu'on venait d'apporter.
Elle était de Julie et contenait seulement ces mots:
/#
«_Votre retour est annoncé à la maison._ _Claire et son père vous
attendent: venez ce matin, ne tardez pas._
_«Votre vieille amie_
«JULIE.»
#/
C'était tout, et comme c'était simple! Combien aisément se dénouait la
crise tant redoutée! Et dans sa conscience ainsi purifiée, balayée par
les obscures souffrances de la veille, tout se résolvait de même. Un
morceau de son coeur avait été amputé? Eh bien! quoi? il vivrait avec ce
qui lui restait de coeur: à ce prix, son mal était guéri, il pouvait
marcher dans la vie, invalide, certes, mais bien portant.
La vieille écaille de désespérance tombait enfin de ses yeux; il
espérait, il voulait espérer: il se retrouvait plein de force et de
jeunesse, marchant à l'avenir. «Quelqu'un souffre pour moi. Mais que
puis-je, que puis-je pour l'empêcher de souffrir? Oui, j'accepte un
sacrifice. Mais tout être ne vit-il pas du sacrifice des autres?» Et,
pensant à la pauvre Julie, en ce moment volontairement abîmée et
meurtrie, il comprit qu'elle continuait vraiment son rôle maternel,
qu'elle l'enfantait vraiment, qu'elle jetait à la vie un homme nouveau,
sorti de ses entrailles sacrifiées.
«Allons, se dit-il tout haut, il faut agir.»
Il s'habilla rapidement, s'interdisant de rêver. Il se jeta dans un
fiacre, donna l'adresse de l'hôtel Surgère. Par moments, si violemment
que fût bandé son effort, son coeur se crispait. «Quelque chose d'affreux
se passe... va se passer.» Il se contraignait alors à regarder les
maisons, les enseignes, les arbres... Il avait enfin surpris le secret
des hommes d'action: ne pas penser pendant qu'on agit.
Quand on lui ouvrit cette porte verte tant de fois franchie, il se dit:
«Je franchis le ruisseau fatidique de ma vie.» Un sanglot souleva sa
poitrine, et il lui sembla que ce qu'il allait faire, cette fois encore,
on le lui faisait faire. «Es-tu bien sûr que ce soit le bonheur?» disait
au fond de lui une voix. Il se refusa à l'écouter et monta vite, d'un
pas décidé.
Mais quoi? Est-ce que la maison était vide, inhabitée? Pourquoi
personne au-devant de lui?... Il était sur le seuil du salon mousse; il
entra.
Il la vit tout de suite, _elle_, celle par qui et pour qui il avait
souffert, et qu'il conquérait maintenant, au prix de l'agonie d'une
autre. Il la vit qui l'attendait, diminuée, pâlie par la convalescence,
mais souriante, mais victorieuse. Pour cette enfant frêle, que de
trahisons consommées, d'exils soufferts, de larmes répandues! Elle lui
apparut comme la fée subtile, maîtresse de sa vie: avec ses doigts
minces, elle avait débrouillé l'écheveau de trois destinées, et sa robe
de fée en était tissue...
--Claire!
Elle essayait de lui sourire, surgie devant lui avec l'ensorcellement de
ses yeux trop noirs, de sa peau trop blanche, de ses lèvres que les
longues fièvres n'avaient pas défleuries; le sang aux joues, tout de
suite, et aux lobes transparents des oreilles. Il la prit, il l'attira:
--Ah! je t'aime, je t'aime!
Elle lui tendit son front qu'il baisa violemment. L'exorcisme était
rompu. La joie de la victoire chassait de son coeur les derniers remords,
les dernières pitiés, les dernières fumées de regrets.
Mais les mots manquaient à leurs pensées, les forces à leurs gestes.
Claire retomba sur la chaise où elle était assise, Maurice à ses pieds.
Et tout naturellement, parmi cet écroulement de tout son passé, où seule
l'enfant que voici subsistait, il sentit le besoin de s'abriter au seul
refuge qui lui demeurât. Il réfugia son front contre ce sein débile,
comme autrefois contre le sein de sa jolie mère, comme encore hier
contre le sein de Julie. Claire murmura tout à coup:
--Maurice!
Il releva la tête; il regarda. Julie était là dans l'encadrement de la
portière soulevée. Elle avait longuement repu ses yeux de ce spectacle:
son amant appuyé contre un autre sein de femme; et sa pâleur était si
effrayante que Maurice eût été moins surpris de la voir choir à terre,
foudroyée, morte, qu'il ne le fut de la voir marcher droit devant elle,
comme une somnambule, passer à côté d'eux sans parler, sans pleurer,
ouvrir la porte d'un geste raide, disparaître.
Elle était partie; son pas, un instant perçu sur le tapis du vestibule,
ne s'entendait même plus... Ils l'écoutaient encore, bouleversés par
cette apparition de la douleur humaine... Ils comprirent, sans l'avouer,
que parfois, dans l'avenir, leur bonheur serait traversé par
l'apparition de cette sacrifiée.
--Pauvre femme! murmura Maurice.
Claire glissa son buste contre l'épaule de son fiancé. Déjà savante de
son pouvoir, elle lui tendit la coupe où l'oubli se boit des trahisons
sentimentales, ses rouges lèvres de neuve amoureuse, et ses yeux
disaient clairement:
--«Bois!»
Il se pencha. Et dans ce baiser, d'un grand trait, il but l'Oubli...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .