EN bas de la descente qui va des quais de la gare de Lyon au boulevard
Diderot, le groupe qui venait d'accompagner les deux nouveaux mariés au
rapide d'Italie se sépara.
Daumier tendit ses mains aux trois autres: Esquier, Rieu et Mme
Surgère:
--Pardonnez-moi. Le devoir m'appelle. À demain; je viendrai déjeuner
chez vous avec ma femme.
--Où allez-vous? demanda Rieu, l'entraînant un peu à l'écart.
--À la Salpêtrière.
--À pied?
--Oui.
--Je vous accompagne. J'ai à vous parler. Vous rappelez-vous le conseil
que vous m'avez donné?...
--Certes, je me rappelle. Eh bien?
--Eh bien, je suis décidé.
--À le suivre?
--À le suivre.
--Vous allez me conter ça. Marchons.
Ils saluèrent encore de loin Esquier et Mme Surgère qui remontaient
dans leur coupé, et s'éloignèrent. Un instant après, le coupé,
descendant vivement le boulevard, les dépassa.
***
Esquier avait pris la main de Julie:
--Ma pauvre amie!... Vous avez été admirable! Vous n'avez pas eu une
minute de défaillance. Vous êtes une sainte!
C'était vrai. Durant les semaines de tortures qu'elle venait de subir,
pas un instant son courage ne s'était démenti. Elle avait même fini par
convaincre Claire et Maurice que son chagrin s'apaisait et qu'elle
aussi, la sacrifiée, elle oubliait. Elle s'était tenue à l'écart, dans
la chambre d'Antoine Surgère, laissant les fiancés seuls et libres,
comme des époux.
--Vous êtes une sainte! répéta Esquier.
--Non, dit-elle. Je suis une vieille femme sage et résignée. Tenez!
regardez: j'ai des cheveux blancs.
Elle tira de derrière son chignon une longue mèche grise, toute grise...
Esquier secoua la tête:
--Ce n'est pas l'âge, dit-il... C'est l'agonie de votre coeur, ma pauvre
amie. Vous êtes très belle, aussi belle qu'au temps...
Il n'acheva pas, mais elle le comprit, et fut remuée par le rappel de
cet amour. Esquier poursuivit, comme s'il se parlait à lui-même:
--Pourquoi souffrons-nous tant d'aimer sans être aimé, d'aimer plus
longtemps ou moins longtemps que l'autre?
Et, après un silence, il ajouta:
--Puissent-ils être heureux toujours, ces enfants!
--Oh! oui!... fit Julie.
Ils étaient sincères. Après l'acte de renoncement définitif qu'ils
avaient fait au bonheur personnel, ils souhaitaient qu'au moins leur
sacrifice servît à créer du bonheur.
Pour eux-mêmes, qu'importait? Leur tâche était faite. La destinée les
congédiait de l'amour, de la joie humaine. Côte à côte, ils regagnaient
la maison vide, elle de l'amant, lui de l'enfant...
Ils ne récriminaient pas, ils se résignaient. Leur silence cachait la
même pensée, la même vision. Ce qui leur restait de vie leur
apparaissait comme un long chemin tout droit, sans accident, mais
désert aussi, sans ombrage, sans paysage.
Et tous d'eux s'avouaient que le chemin était bien long, jusqu'à la
mort!
***
_Hombourg, 1891--Paris, 1892._
_Achevé d'imprimer_
le trente et un décembre mil neuf cent un