QUAND Julie l'avait laissé seul à Francfort, Maurice avait bien senti,
en voyant le train s'éloigner, des larmes gonfler ses yeux: il avait été
triste pendant quelques heures. Mais c'était la bonne tristesse, les
saines larmes, une façon encore d'être tendre et d'aimer... Le soir même
il arrivait à Leipzig; il assistait à une représentation de _Faust_;
plus familier avec les mots, il commençait à jouir de ce plaisir spécial
que donne au voyageur d'esprit délicat le séjour de l'étranger: une
sorte de renouvellement de la personnalité, l'abandon du vieil être
qu'on traîne après soi, depuis si longtemps, dans son pays, et dont on
est las... La représentation finit vers dix heures; il flâna quelque
temps dans les rues, bientôt désertes, et rentra à l'hôtel. Onze heures
sonnaient: «Julie est à Paris, pensa-t-il... Pauvre chérie! quel voyage
fatigant elle s'est imposé pour moi! Comme elle m'aime!» Il lui écrivit
tout de suite quelques lignes affectueuses. La lettre fermée, donnée au
valet de chambre, lui-même couché et les lampes éteintes, il s'attarda à
réfléchir, avec un calme qui le surprit. Depuis qu'il avait promis à
Julie de l'épouser si elle devenait veuve, son mal s'était endormi.
Ainsi, l'assurance de perdre Claire le calmait! Pourquoi? «C'est de
n'être plus incertain, se dit-il; et puis, j'ai fait mon devoir, et le
sacrifice tonifie.» Il n'essaya pas de pénétrer plus avant dans son
coeur. En réalité, ce qui le rassurait, c'est que la lutte avec soi-même
était ajournée. S'il s'était interrogé, s'il s'était répondu avec plus
de sincérité, il se fût avoué qu'il ne croyait plus au mariage de
Claire. Parce qu'un équilibre instable a duré, il a des chances de durer
encore: ce raisonnement, absurde en soi, est presque toujours confirmé
par les faits. «Si Claire avait vraiment voulu épouser Rieu, le mariage
serait accompli déjà... Elle ne veut pas; elle attend.» Il acceptait que
la jeune fille lui immolât son avenir. «Est-ce que je ne m'immole pas
aussi, moi?...» L'espoir d'une transaction avec la destinée l'apaisait:
il conçut de nouveau une vie tolérable entre Julie et Claire, dans la
même maison. «Nous avons bien vécu ainsi plusieurs mois: nous vivrions
encore ainsi sans ce maladroit de Rieu...» Une voix obscure, un écho de
l'égoïsme physique ajoutait: «Et puis, sait-on ce qui peut advenir? Même
révoltée, une femme qui vous aime, qui demeure près de vous?...»
Maurice connut ainsi, jour à jour, une sorte de somnolence contente qui
lui permit de jouir du voyage. Il fut le malade à qui l'on devait faire
une effroyable et incertaine opération de chirurgie, et à qui l'on vient
d'annoncer que l'opération, provisoirement différée, ne se fera
peut-être jamais. Ces vacances de coeur ne furent pas sans charmes, mais
elles durèrent peu. Elles auraient duré sans doute, et--qui sait?--le
temps eût amené la guérison et l'oubli, si toute communication eût été
rompue entre lui et Paris. Mais, étape par étape, à Leipzig, à Berlin,
jusqu'aux limites de l'Allemagne, Paris, Claire, Julie ne le quittèrent
pas, car chaque jour il recevait une lettre de sa maîtresse. Lettres
insignifiantes en apparence, pleines de tendresses, vides de faits; mais
au travers de leur affectueuse inanité, Maurice pouvait suivre pourtant
les péripéties du drame intime qui se jouait à Paris... Il sut que la
fin de M. Surgère était prochaine; que la santé de Claire retardait son
mariage... Des deux événements, mariage de Claire, mort d'Antoine,
lequel arriverait le premier? Il entrevit l'éventualité de ce sacrifice:
épouser Julie en présence de Claire libre! Cela dépendait d'obscures
catastrophes qui se préparaient là-bas, sans lui, hors de lui!
Il tâcha de lutter contre les renaissantes angoisses, il défendit
l'indifférence où le départ de Julie l'avait laissé, comme on défend le
sommeil contre des bruits importuns. Il poursuivit son voyage,
s'efforçant à visiter les villes qu'il traversait avec une curiosité de
touriste professionnel. La France, Paris étaient encore trop près de
lui. Il s'éloigna, monta vers le Nord, jusqu'à Hanovre, jusqu'à
Hambourg. Là, dans le port, de grands navires balançaient leurs hanches
rondes; la cloche sonnait. On détachait les amarres, des bastingages aux
quais s'échangeaient des adieux... Que de fois, devant ces départs
évocateurs des voyages outre les mers, l'exilé sentit l'aiguillon de
l'indépendance piquer son désir! Ah! s'en aller, non plus à une nuit, à
deux jours de Paris où se dénouait mystérieusement sa destinée, mais
vraiment loin, dans l'inconnu, où l'on ne vous rejoint plus. S'en aller
comme un malfaiteur, comme un voleur, se cacher, et là, imposant
résolument silence à la conscience, recommencer sa vie, avec d'autres
projets, d'autres efforts, d'autres amours!... La vapeur sifflait,
prolongeait son sifflement comme un adieu. On enlevait les passerelles;
le grand navire, tiré par son remorqueur, s'éloignait pesamment, virait,
gagnait le large... «Décidément, d'autres que moi auront ce courage,»
pensait Maurice, le regardant s'éloigner. Et il constatait une fois de
plus la vanité de ses rêves, l'infirmité de sa volonté.
Un soir, à Prague, en sortant du théâtre bohême, il coudoya une femme,
très jeune, très singulière, assez jolie, cheveux blonds, figure blanche
et rose, costume d'Anglaise en voyage. Il s'excusa en allemand; la
voyageuse répondit en français avec un assez bon accent: «Ce n'est rien,
monsieur». Elle était seule: ils lièrent connaissance, s'en allèrent
prendre une tasse de chocolat dans un des cafés de la Koenigstrasse.
Maurice l'accompagna jusqu'à la porte de son hôtel, en lui demandant la
permission de la voir le lendemain. Ce soir-là, il regagna sa chambre
plus gaiement: il lui semblait qu'il se vengeait de la destinée; il se
réjouissait de pouvoir trahir légèrement celles qui l'aimaient.
Oh! mystérieux et troubles, nos coeurs humains, mêmes les plus sincères!
Ils se virent chaque jour, quittèrent Prague ensemble. Elle lui avait
raconté une histoire, qui peut-être était vraie: qu'elle était divorcée,
qu'elle vivait seule et voyageait seule. Maurice lui adressait de vagues
galanteries auxquelles elle répondait en souriant, sans rien promettre,
sans refuser. Ensemble ils arrivèrent à Nuremberg. Maurice indécis, lui
disait: «Comment nous arranger à l'hôtel?» Elle répondit sans embarras:
«Prenez un appartement à deux chambres, au nom de M. et Mme Artoy.»
«Est-ce le remède? Est-ce l'oubli?» se demandait le jeune homme, dans la
fièvre légère où le mit d'abord cette aventure... Mary Simpson était
fraîche et tentante, douce avec cela, gaie, façonnée par son goût et
sans doute par d'autres expériences à son rôle d'amie du voyageur. Un
jeûne assez long faisait mieux goûter à Maurice la fontaine de baisers
rencontrée sur la route. «Est-ce l'oubli? Est-ce le remède?» pensait-il,
la regardant, au restaurant, manger en face de lui, l'écoutant bavarder
avec un grâce libertine. «L'amour de hasard, le libertinage... c'est un
remède indiqué par les médecins à la maladie sentimentale.» Un mot
brutal de Daumier lui revenait: «Il faut d'abord se vider la peau.»
Le soir, ayant regagné leur appartement, il était tenté de donner raison
au docteur, quand, abattu sur un fauteuil, il voyait Mary faire sa
toilette nocturne, avec le soin minutieux des Anglaises, dénouer,
renouer ses cheveux... La chair, couleur de rose-thé, teintait la
batiste de la chemise; la nuque blonde se courbait comme pour appeler le
joug des baisers. Maurice se disait: «Elle sera dans mes bras tout à
l'heure...» Et quand ce tout à l'heure était venu: «Qu'importent nos
rêves? Que sont nos soi-disant devoirs de coeur? Une femme en vaut une
autre, après tout...»
Mais l'instant redoutable était celui où, les sens satisfaits, rassasié
et triste, il se trouvait, de sang-froid, face à face avec cette
maîtresse ramassée sur une grande route d'Allemagne. Ceux qui n'ont pas
donné des années de leur vie à une vraie et unique tendresse, ne savent
point l'horrible remords, châtiment de cette tendresse trahie! Aux
joies, aux souffrances de la vraie passion, le sens d'aimer s'épure: il
ne se prostitue plus volontiers à des rencontres. L'homme qui a
considéré en sa vie une certaine femme comme un temple, ne saurait sans
dégoût en aborder une autre comme une auberge. À l'heure où mourait le
désir comblé, un bouillonnement de rancune s'élevait en Maurice contre
sa compagne d'aventure; il aurait voulu pouvoir fuir de la chambre,
anonyme et muet, comme d'un mauvais lieu. La contrainte polie qu'il
était obligé de garder vis-à-vis d'elle l'exaspérait. Elle s'en aperçut
bien: elle en souffrait sans doute; mais, captivée par le charme
inquiétant de ce beau Français, en qui elle devinait une tristesse grave
et secrète, elle se taisait.
Peu à peu le mépris de soi-même envahit Maurice à tel point qu'il emplit
toutes les journées; il n'y eut plus de répit que dans les irritations
de la possession. Il rêva la solitude avec la même fureur qu'il l'avait
haïe. Une invincible timidité, l'incapacité de diriger sa propre vie,
l'empêchaient de prendre un parti. Ce fut Mary qui le prit. Un soir, en
rentrant à l'hôtel ou il l'avait laissée seule, prétextant une migraine,
il trouva l'appartement vide. Elle était partie, emportant les objets
qui lui appartenaient. Une enveloppe était posée en évidence, sur une
table; il l'ouvrit et lut:
/#
«Mon ami, vous souffrez et je vous ennuie. Je m'en vais. Je
n'aurais pas demandé mieux que de vous aimer... Mais quoi! je vous
ennuie. Ne me cherchez pas, ne m'écrivez pas. Oubliez-moi...
«MARY.»
#/
Maurice tourna, retourna quelque temps la lettre dans ses doigts. Il ne
savait plus s'il était triste ou content de ce départ.
«Pauvre petite!... Je l'avais prise pour une basse aventurière. Voilà
qu'elle est partie sans me demander rien, sans emporter de moi même un
bijou... Est-ce qu'elle m'aimait, par hasard? Si oui, elle a bien fait
de partir... car je ne pouvais pas l'aimer, moi... La récolte des
maîtresses est faite dans mon coeur, faite pour la vie...»
Il dîna seul, paisible et triste. Quand il eut achevé de dîner, il
sortit de la ville, gagna les remparts. La lune brillait sur le décor
extraordinaire des tours, des crénelures, des portes et des
ponts-levis... Il suivit, à pas lents, le chemin qui borde
extérieurement les fossés. «Des gens ont vécu là, contemporains de ce
féerique appareil de défense; d'humbles soldats, des bourgeois, des
capitaines. Ils ont aimé, on les a aimés; ils ont connu l'attente de la
possession, sa joie aiguë, puis la mort. C'est eux, maintenant, l'humus
de ce sol où je marche, la sève de ces vieux hêtres qui jalonnent le
chemin... Ah! pensa Maurice, ils n'ont pas aimé comme nous aimons, nous
autres, moindres qu'ils ne furent...»
La sensation de la fuite de la vie, si preste, si preste, comme une eau
entre les doigts, l'accabla. De nouveau il eut horreur de son isolement,
presque peur; il gagna rapidement la plus voisine des portes, rentra à
l'hôtel et se coucha.
Mais le sommeil ne venait point. Il ne s'énerva pas à le contraindre. Il
appela au secours de son insomnie les rêves dangereux et délicieux qui
avaient été la morphine de son âme à Hombourg... Il se roula dans le
souvenir de Claire. «Que fait-elle maintenant? Onze heures viennent de
sonner: elle est couchée; elle va dormir!» Il fouetta son désir; il
l'aiguillonna pour qu'il violât cette chambre, cette couche sacrée de
jeune fille. Oui, elle dormait, comme certaine fois il l'avait
surprise, à Cannes, blottie au bord de l'oreiller; il aperçut dans un
éclair ses cheveux trop noirs, ses dents trop blanches, sa fine peau
odorante. Il murmura tout haut: «Les dents de Claire... les lèvres de
Claire... les yeux de Claire...» et les mots prenaient corps; ils
avaient une apparence, un son, une odeur, qui achevaient de l'affoler.
«Je te veux! je te veux!» murmurait-il...
Une fois de plus, il était vaincu. Le fantôme qu'il avait fui le
poursuivait, l'atteignait et de nouveau l'étreignait; la présence d'une
maîtresse chérie ne l'en avait pas défendu, ni les caresses de l'amour
hasardeux, ni la sainte solitude. Il constata cette défaite, il la
sentit irrémédiable; et ce qu'il n'avait pas osé depuis le serment fait
à Julie, il l'accepta: «Soit, je ne lutterai plus.» De la joie de cet
abandon, tout son être tressaillit: il connut le lâche contentement de
l'officier captif qui a juré de ne point s'enfuir.
Mais ce contentement dura peu. D'autres pensées l'assaillirent: «Et
Julie? Et la promesse que je lui ai faite de l'épouser, si elle devient
veuve? Comment ai-je pu faire une promesse pareille?...» Elle lui
paraissait monstrueuse, maintenant, impossible à tenir, même si la
destinée devait le séparer de Claire, le rejeter définitivement à sa
maîtresse. «N'importe; quoi qu'il m'arrive, près de Claire ou loin
d'elle, rien ne m'empêchera de l'aimer... À quoi bon me tromper
moi-même?...» Le ravage de son propre coeur, maintenant qu'il osait le
regarder, l'effrayait... Comme il aimait cette enfant! Dire qu'il avait
cru ne point la désirer, souhaiter simplement en elle le mariage, la
famille, l'avenir renouvelé! Voilà qu'il ne comprenait plus comment il
avait pu la quitter, se résigner à n'avoir plus près de soi au moins le
rafraîchissement de sa présence.
Il se prit à désirer la patrie, Paris, le coin de Paris où elle vivait;
il les désira de tout son esprit obsédé, de tout son coeur meurtri,
saignant... Qui l'empêchait, en somme, d'y revenir, de se placer
résolument en face de sa destinée? Absent ou présent, celles qui
souffraient par lui souffraient-elles moins?... Revenir! Hélas, pour cet
acte décisif, le courage lui manquait encore. Il transigea avec son
désir, il cessa de s'éloigner; au lieu de s'enfoncer vers l'Est, il
retourna sur ses pas, lentement, attiré par la terre natale, n'osant la
fouler!
***
Oh! le triste pèlerin qui s'en va ainsi à travers l'Allemagne, étape par
étape, vers cette frontière qu'il ne franchira pas,--il le sait,--et
elle l'hypnotise pourtant, elle l'attire. Il marche dans la nuit comme
vers un abîme. Toute maîtrise de sa destinée, il l'a abdiquée: il n'est
plus qu'une chose ballotée par le hasard. Sa vie n'a plus d'issue...
Qu'importe? Il marche, il marche les yeux à terre, sans regarder le
chemin devant soi. Elle est venue, l'heure d'expier. Elle châtie le
crime initial: de n'avoir pas, jeune homme, observé ce respect de
l'amour humain qui devrait être la religion de ceux qui n'en ont plus
d'autre. Il a joué avec la tendresse des femmes, comme avec des jouets
qu'on peut délaisser ou briser... Quelques-uns se cassèrent sans bruit,
ou se laissèrent oublier... Mais à deux de ces tendresses son coeur s'est
capturé sans qu'il y prît garde. La jeune fille, la femme, leurrées, ont
aujourd'hui leur revanche; elles le tiennent, l'une et l'autre, lié si
serré qu'il ne peut s'échapper, même au prix de son sang et de sa chair
laissés aux mailles du piège. Il souffre, il se repent. Trop tard, de la
volupté et de la douleur d'aimer sont nés en lui la foi et le culte de
la femme, comme à ces incrédules dont parle Pascal, la foi religieuse
vient à force de génuflexions et d'eau bénite.
Et il poursuit son voyage par des routes qu'il oublie, des villes qu'il
traverse sans les voir, des musées où il promène son indifférence. Le
voici à Ulm, à Stuttgart, à Ludwigsburg. Qu'a-t-il vu de toute cette
Allemagne? Rien. Il a seulement changé de place une maladie qui va
s'aggravant. Elle s'aggrave, elle s'achève en agonie: elle est à l'heure
où le moribond va perdre connaissance, où il n'entend plus que comme des
chuchotements indistincts les paroles vivantes autour de lui. Maurice
est tout près de la France; il foule ces plaines du Rhin tour à tour
possédées par les deux peuples. Mais, comme un pigeon voyageur blessé au
retour par une balle perdue garde juste assez de force pour voler,
l'aile demi-brisée, perdant du sang, jusqu'au colombier,--il est si
faible qu'il va tomber sur la terre natale en y touchant...
***
Cette nuit de Heidelberg, aux étoiles nombreuses dans le firmament noir,
l'image en devait rester ineffacée dans sa mémoire; nuit mémorable où,
par l'ordre secret des choses, il arrêta sa destinée sans le savoir. Il
avait débarqué vers une heure après minuit, venant de Carlsruhe. La nuit
était à la fois sombre et étoilée, encore tiède, malgré l'âge de la
saison. La douceur de l'air, l'ambiance parfumée d'arbres feuillus
décorant un parc semé de villas, lui donnèrent la seule sensation qu'il
goûtât encore, l'espoir de l'isolement, du silence, de la paix. Portant
sa valise, un commissionnaire le menait à travers des bosquets noirs,
s'arrêtait devant une des villas, élégante et ombragée. C'était un
hôtel. Il embaumait les fleurs; il reluisait d'une propreté de
_boarding_ anglais. La servante était accorte et jolie; elle ouvrit au
voyageur une vaste chambre confortable tout de suite inondée de lumière
par les globes électriques. Tandis que Maurice défaisait les sangles de
sa valise, la servante revenait, portant sur un plat d'argent deux
lettres timbrées de Paris. L'une était de Julie; il la lut. Les simples
phrases, écrites sans art, exhalaient un si pénétrant parfum d'amour
vrai, qu'elles le bouleversèrent. Et, reconnaissant, il baisa le papier
à la place où la main de la pauvre amie avait signé: «Yù.»
L'autre lettre, il ne la lut pas tout de suite, car il était à cet état
de faiblesse où l'on recule devant l'imprévu. Il attendit d'être dans
son lit pour l'ouvrir: l'écriture, qu'il ne pouvait nommer, ne lui était
pas inconnue... Il courut vite à la signature... Daumier!... Une lettre
du médecin! «Est-ce que Surgère est mort?» pensa-t-il... Et il eut un
froid aux moelles en songeant qu'il allait être mis face à face avec la
nécessité de tenir sa parole... Mais, tout de suite, le post-scriptum le
détrompa: «Antoine va fort mal, il peut aller fort mal très longtemps
encore...» Si ému que le tremblement de ses paupières et de ses cils
l'empêchait de voir, il dut s'étendre un instant sur son lit avant de
retrouver la force de lire.
La lettre disait:
/#
«Mon cher Maurice,
«Vous ne savez certainement pas ce qui se passe à Paris tandis que
vous séjournez en Allemagne. Claire Esquier meurt sous nos yeux,
tout simplement. De quoi? Nous disons de _neurasthénie_, parce que
nous avons peur de sembler simples et ignorants si nous disons:
d'amour. Médecin, je ne peux la guérir; mais je sais que vous
pouvez la sauver, rien que d'un mot: c'est l'incertitude et
l'attente qui la tuent.
«Avez-vous le droit de dire ce mot? Moi, je crois que oui: c'est
affaire à votre conscience. En tout cas, je vous avertis: je suis
en règle avec mon devoir.
«Adieu.
«Dr DAUMIER.»
#/
«Elle m'aime: elle m'aime jusqu'à être en péril de mort!» Tel fut
l'égoïste écho qui s'éveilla aussitôt dans le coeur de Maurice. Toute
autre réflexion fut absente. Il éprouva l'action magnétique de la
fatalité amoureuse; il se sentit emporté vers celle que la destinée
attirait vers lui. Et cette foi dans l'inévitable le réconforta: «Elle
ne mourra pas. Elle sera ma femme, malgré tout. Ceci n'est qu'une
épreuve passagère.» Les heures coulèrent; il les oubliait, se laissait
lentement envahir par la douce certitude. Sous l'empire de cette émotion
résolue et attendrie, il allait répondre simplement: «Ne souffrez plus,
je reviens, je reviens pour vous,» quand brusquement la nécessité
d'arrêter sa pensée pour l'écrire le réveilla. Revenir! mais il ne peut
pas. S'il revient, c'est Julie qui l'attend: c'est Julie, la fiancée
qu'il s'est choisie. La lettre de Daumier, la maladie de Claire n'ont
rien changé. Jamais la cruelle évidence ne s'était dressée en face de
lui si brutalement. Il s'abattit de nouveau sur son lit et sa nuit
s'acheva dans les larmes, dans le cauchemar, dans le désespoir. Au
réveil (si c'est un réveil que l'horrible dégoût de la couche vous
rejetant à la douleur de vivre), il reprit la plume laissée la veille et
il écrivit:
***
«Claire, on me dit que vous souffrez à cause de moi, parce que je suis
loin de vous et que vous m'aimez. Eh bien!, sachez-le, moi aussi je vous
aime. Aussi complètement qu'un coeur d'homme peut être possédé par une
femme, vous avez le mien. Voilà ce que je me retiens de vous dire depuis
des semaines... À quoi bon ces scrupules à présent? Notre vie est
perdue, gâchée par ma faute. Je vous ouvre ma conscience. J'ai été
coupable. J'ai fait le mal insoucieusement et me voilà puni.
Malheureusement je n'ai pas fait de mal à moi seul. J'ai mérité, pour
avoir passé outre les devoirs de coeur, de ne plus savoir aujourd'hui où
est mon devoir; je me résous donc à m'abstenir, à laisser souffrir et à
souffrir. Je n'espère plus en rien, j'ai envie de fuir, de
disparaître... Eh bien! avant de disparaître tout à fait, je veux au
moins que vous sachiez que je n'aime que vous, mon amie. Quand je vous
ai quittée, je ne le savais pas, et peut-être ce n'était pas: mais vous
avez pris possession de moi durant l'absence. Vous êtes en moi; j'en
souffre, toujours j'en souffrirai, car, hélas! il est trop tard pour
vous aimer en face du monde. Il y a une chose que vous ignorez, c'est
que je suis, devant ma conscience, le mari de Julie. Elle a ma promesse
que je l'épouserai dès qu'elle sera veuve... Cette promesse, ne croyez
pas que je la tiendrai. Jamais je n'épouserai cette pauvre femme que je
n'aime plus, sinon dans le passé. Vous êtes la compagne qu'il me
fallait; puisque vous m'aimez, je voudrais que cette pensée vous fît
revivre: vous étiez ma vraie fiancée; tout ce que j'ai cherché d'amour
ailleurs qu'en vous n'était rien, je m'en aperçois aujourd'hui! Adieu,
mon amie. Parmi tant d'heures d'angoisse, je vous dois des minutes si
délicieuses que rien ne les effacera, même pas mon agonie d'à présent...
Vous souvenez-vous du chemin de Saint-Jean, bordé par la ligne bleue de
la mer? Vous souvenez-vous de la villa des OEillets? Vous rappelez-vous
le _Lebewohl_ de Beethoven? Comme tout cela est loin et près! Adieu.
Quand vous aurez lu cette lettre, personne ne me joindra plus. Fermez
vos chères paupières, souvenez-vous! Je vous aime, je vous perds et
vraiment j'en meurs. Adieu!»
***
Il mit la lettre dans une enveloppe ouverte, et la glissa dans ce mot
adressé à Daumier:
***
«Docteur, votre lettre m'achève. Je ne puis pas revenir, vous saurez
pourquoi quand vous aurez lu ces pages écrites pour Claire, mais que
vous lui remettrez seulement si vous le jugez utile... Moi, si je n'ai
décidément pas le courage de mourir, je vais m'éloigner de nouveau, si
loin, cette fois, qu'on ne me rejoindra plus. Je resterai cependant
trois jours encore à Heidelberg, pour vous laisser le temps de me
répondre, de me donner un conseil suprême.»
V
CE matin-là, quand le docteur Daumier arriva place Wagram, il était
perplexe, sinon sur le devoir à accomplir, au moins sur la façon dont il
allait l'accomplir. Il venait de relire les deux lettres de Maurice. «Si
les choses demeurent en leur état présent, pensait-il, ou si elles
continuent à évoluer dans le même sens, tout le monde souffrira ici. Il
n'y a qu'à gagner, pour tous, à une solution tranchante. Oui, mon devoir
est clair. Tant pis s'il est pénible; il faut agir.»
Son esprit, curieux d'analyse, ramassait toutes les raisons capables de
le décider à agir, à jouer auprès de Julie, comme auprès de Rieu, ce
rôle de providence auquel nos moeurs disposent volontiers le médecin
moderne. Mais on ne bride pas un coeur, même aguerri au devoir, avec des
théories... Tout en donnant ses soins à Antoine, Daumier ne pouvait
chasser sa répugnance à torturer l'âme haute et tendre de Mme
Surgère.
«Je voudrais faire aujourd'hui quelque chose qui est tout à fait
analogue, dans le domaine moral, à une amputation. Or, je ferais une
amputation ordinaire sans trouble, sans hésitation, sans remords, et
voilà que j'ai peur de faire l'autre, si nécessaire!»
Julie entrait dans la chambre: pauvre Julie au visage ravagé et terni
par les angoisses, et dont les yeux éteignaient presque leur douce
flamme bleue.
--Eh bien? fit-elle.
Daumier haussa les épaules:
--La fin vient lentement. Toute une partie du bras gauche est inerte. Ce
qui est surprenant, c'est la marche irrégulière de cette marée
d'insensibilité. Quel merveilleux mal!
Quelque temps il demeura devant le chevet d'Antoine. Il regardait Julie
à la dérobée: il aurait voulu être doux, presque caressant avec elle,
comme avec un patient qu'il faut opérer. Il demanda:
--Descendons-nous voir notre petite malade?
--Je veux bien.
Ces visites, depuis l'entretien qu'elle avait eu avec Esquier, étaient
la torture quotidienne de Julie. Chaque mot du médecin, chaque réponse
de Claire, tombaient sur son misérable coeur comme des gouttes brûlantes
de poix. Pourtant elle voulait que rien de ce qui se disait auprès de la
malade ne lui échappât: il lui semblait que si quelque chose devait être
comploté contre son amour, le complot se formerait là.
Ils trouvèrent Esquier auprès du lit. Claire, immobile et sommeillante,
avait une effrayante beauté. Sa peau semblait dépourvue d'épaisseur,
élimée jusqu'à la minceur d'une feuille d'ivoire. Les cheveux d'encre
entouraient cette pâleur extra-humaine, comme une bordure de deuil. Les
mains amincies, des mains de sainte sur un tableau byzantin,
frémissaient de temps en temps, et aussi les paupières, les épaules
frileuses, au léger bruit des pas sur le tapis.
Esquier, sa grande taille effondrée dans un fauteuil bas, les coudes sur
les genoux et le menton dans les paumes, la contemplait. Depuis que la
maladie de Claire s'était subitement aggravée, qu'elle ne quittait plus
le lit, que ses nuits traversées de délire faisaient redouter la
méningite, on ne pouvait plus l'arracher de cette chambre et de ce lit.
Il leva à peine son regard lorsque Daumier entra, suivi de Julie. Le
médecin s'avança, examina quelque temps la malade endormie, dont le
sommeil devenait nerveux et agité. Il approcha son oreille de la bouche
demi-ouverte.
--Eh bien? demanda anxieusement Esquier.
Daumier fit signe que rien d'anormal n'apparaissait.
Claire ouvrait les yeux à ce moment, et à se voir ainsi entourée, un
léger flux de sang inonda ses joues, comme si tous ces yeux, fixés sur
elle, venaient de surprendre le secret de ses songes.
--Comment allez-vous, ma chère enfant? demanda le médecin.
Elle murmura quelques paroles où l'on ne distingua que ce mot:
--...Faible!...
Daumier entr'ouvrait la chemise, sur la gorge pâle, si amincie qu'elle
semblait redevenue une gorge d'enfant. Et la délicatesse de ce cou
d'apparence si frêle ravivait une comparaison banale: une fleur penchée
sur sa tige trop délicate pour la porter.
Les yeux de Julie allaient du visage agonisant de Claire au visage
épouvanté d'Esquier, puis au visage impassible du médecin. Elle les
sentait tous hostiles, coalisés contre elle. Elle n'essayait même plus
de se persuader que ce mal n'était pas son oeuvre: elle le savait; elle
en avait le coeur déchiré. Mais elle se réfugiait, comme en une suprême
citadelle, dans son amour toujours vivant et vaillant.
Daumier se redressa, posa sur l'oreiller le buste de la jeune fille.
--Tout va très bien, dit-il de cette voix détimbrée qui ne laissait rien
transparaître de sa vraie pensée, qui ne pouvait ni rassurer ni
alarmer... Il faut laisser la petite malade bien se reposer, et bien
surveiller le sommeil. À demain, ma chère enfant, ajouta-t-il en
pressant le bout des doigts de la jeune fille... À demain, ou peut-être
à ce soir, car j'ai un malade rue Ampère, près d'ici; j'y passerai vers
cinq heures.
Il se dirigea vers la porte: Julie et Esquier le suivirent sur le
palier, mendiant une parole réconfortante. Sans fermer tout à fait la
porte, afin que Claire entendît, Daumier déclara:
--... Tout à fait bien. Encore quelques jours de soins, si le mieux se
maintient, il n'y paraîtra plus.
--Alors, cela va! insista le père.
--Oui, cela va. Retournez près d'elle. Il ne faut pas la laisser...
Quand il fut seul de nouveau avec Julie, Daumier dit:
--Avez-vous un instant à me donner, chère madame?
Ces mots si simples la troublèrent. Un pressentiment lui révéla une
menace.
Daumier reprit:
--Vous ne pouvez pas venir?
--Si, balbutia-t-elle, descendons.
Elle le précéda jusqu'au salon mousse, si bouleversée qu'elle dut
s'asseoir aussitôt. Elle trouva la force de dire:
--Vraiment Claire va mieux... n'est-ce pas? Daumier s'arrêta devant
elle.
--C'est la vérité que vous voulez?
--Oui... certainement!
--Eh bien! il n'y a plus de doute aujourd'hui. Si rien ne vient
interrompre cet épuisement régulier, elle est condamnée... La congestion
cérébrale, sous une forme quelconque, est imminente... Et c'est la mort.
--La mort!...
--Oui!
--Mais c'est affreux! balbutia Julie... Ce n'est pas possible, à l'âge
de Claire! Voyons, docteur, on ne meurt pas sans raison, à vingt ans; on
ne s'en va pas comme cela. C'est Paris qui ne lui vaut rien. Il faut la
transporter dans le Midi, à Hyères, ou en Algérie.
--Un voyage? Elle n'irait pas jusqu'au bout! Je vous dis que sa vie, en
ce moment, tient au plus léger incident. Vous devriez pourtant bien me
comprendre...
Il vint s'asseoir près d'elle, tout près, et les yeux dans les yeux:
--Vous devriez me comprendre, vous surtout. Êtes-vous donc vous-même
dans un état de santé normal? Est-ce que l'inquiétude ne vous mine pas
le corps? Seulement vous êtes robuste, exceptionnellement... et puis
vous avez l'espoir. Tandis que cette pauvre petite se voit condamnée à
ne posséder jamais ce qu'elle désire.
Julie baissait la tête.
--Oui, poursuivit Daumier, vous savez la vérité, mais vous refusez de la
voir, parce que vous avez peur de ce que vous dira votre conscience.
Sans l'avoir voulu, ni même mérité, je vous l'accorde, il arrive que la
vie d'un être innocent est entre vos mains. Si Claire n'épouse pas
Maurice Artoy, si elle n'a pas au moins l'espoir de l'épouser un jour,
elle mourra. Le problème est simple.
Tandis qu'il parlait, Julie se sentait amenée pas à pas au bord d'un
précipice; il s'agissait de fermer les yeux, de se laisser conduire,
précipiter, ou bien il fallait, d'un dernier effort convulsif, échapper
aux mains qui l'entraînaient et s'enfuir loin du tentateur... Des
pensées sans nombre, si rapides qu'elles semblaient excéder le temps, se
pressaient dans sa tête... Elle envisagea successivement tous les
projets extrêmes qui pouvaient la soustraire à cette affreuse nécessité
de prononcer l'une de ces sentences: «Je veux que Claire meure,» ou
bien: «Je renonce à Maurice.» Elle pensa à fuir, sans tarder, à courir à
une gare, à rejoindre l'aimé. Ah! elle le savait bien! si on la
torturait ainsi, c'est qu'elle était seule; si elle se sentait
impuissante, à bout de force, c'est que Maurice n'était pas là pour la
soutenir. Qu'il fût là, seulement, et elle se réfugierait dans ses bras,
où elle ne craindrait plus rien, pas même son propre coeur, pas même sa
propre pitié!
--Vous ne me répondez pas, dit doucement Daumier.
Elle répliqua, les yeux à terre, en un dernier effort de résistance:
--Que voulez-vous que je réponde?... Je ne comprends pas.
--Oh! je vous en prie, répliqua le médecin, et le timbre de sa voix
s'altérait, devenait dur, ne jouons pas avec des mots. Le temps nous
presse, je vous assure... Soyons sincères en face l'un de l'autre. Il
s'agit de savoir si vous voulez sauver Claire... Oui, j'entends votre
objection: «Je m'occupe d'affaires que personne ne m'a confiées; je n'en
ai pas le droit...» Eh bien, si, j'ai le droit. Je suis médecin: on me
charge de la vie de cette enfant, je dois essayer tous les moyens de la
sauver.
--En me perdant, moi, murmura Julie amèrement. Si vous parlez comme
médecin, ma vie ne devrait-elle pas vous être aussi précieuse qu'une
autre? Et, ajouta-t-elle, tout en pleurs, vous savez bien que je
mourrai, moi aussi, si je le perds!
--Ah! s'écria Daumier en lui saisissant les mains, voilà donc des
larmes, enfin! de franches larmes! Pleurez, pleurez, soulagez-vous! Oui,
je sais bien que ce qu'on vous demande est affreux, que je vous crève le
coeur. Mais c'est votre devoir; vous accumulerez les catastrophes autour
de vous, si vous ne consentez pas. Claire mourra. Ce ne sera pas tout:
d'autres souffriront, et c'est encore vous qui les aurez frappés.
Esquier, qui vous aime, souffrira... Et--répondez-moi loyalement--celui
que vous aimez, êtes-vous bien sûre qu'il ne souffrira pas?
Bien qu'il eût, intentionnellement, adouci le ton de ces dernières
paroles, Julie recula brusquement ses mains, et ses larmes cessèrent de
couler.
--Qu'est-ce que vous dites? Qu'est-ce que vous voulez dire? Maurice
souffrirait de rester à moi? Oh! j'ai bien entendu! c'est ce que vous
voulez dire! Eh bien, ce n'est pas vrai! Je le connais, Maurice, moi,
vous comprenez... Il n'y a pas une de ses pensées que je ne devine...
Nous avons passé près de trois semaines ensemble, en Allemagne. Certes,
à Paris, il avait été troublé par Claire, je le sais. Claire était son
amie d'enfance; ils avaient eu l'un pour l'autre un caprice d'enfants.
Claire n'a pas cessé de l'aimer, elle. Mais Maurice ne l'a-t-il pas
oubliée pour moi? Est-ce qu'elle n'était pas là, il y a trois ans? Qui
l'empêchait de l'épouser, alors? Il n'y a même pas songé. La demande de
Rieu, il y a deux mois, l'a bouleversé, c'est vrai. Mais, dès qu'il a
été seul en Allemagne, qui a-t-il appelé, dites? Moi, encore. Et
savez-vous ce qu'ont été nos jours de retraite, à Cronberg? Savez-vous
ce qu'il m'a juré, spontanément, au moment où j'ai quitté l'Allemagne?
Il m'a promis, presque malgré moi, d'être mon mari si je devenais
veuve.
--Je le savais, dit Daumier.
--Alors, si vous le savez, qu'est-ce que vous me demandez? Franchement,
c'est de la folie de vouloir faire le bonheur d'un homme contre son
choix!
Daumier écoutait Mme Surgère et ne la reconnaissait plus. Quoi!
c'était Julie? C'était la douce silencieuse qu'il avait vue si souvent
rougissante, intimidée de l'abord d'un indifférent! «Comme la défense
instinctive de son amour est puissante chez la femme, pensa-t-il, chez
toutes les femmes!... C'est plus impérieux encore que l'instinct
maternel.»
Il regarda Julie en face, et lui dit:
--Vous êtes sûre des sentiments de Maurice?...
--Sûre?... Mais oui, voyons... C'est lui-même qui...
--Ah! fit Daumier, avec une affectation d'indifférence. Alors...
Il se tut.
Mais Julie se cramponnait à son bras:
--Pourquoi me dites-vous ça? Est-ce qu'il vous a dit quelque chose sur
moi?... Dites, je veux savoir!...
--Comment voulez-vous qu'il m'ait rien dit? Je ne l'ai vu qu'un instant
avant son départ pour l'Allemagne... Nous n'avons pas parlé de cela.
--Alors c'est depuis... Il vous a écrit. Mais parlez, parlez! Vous voyez
bien que vous me martyrisez!
Elle s'assit à demi sur le bras d'un fauteuil. Elle tenait entre ses
doigts son mouchoir, dont elle déchiquetait inconsciemment la batiste
avec ses ongles.
Daumier, tracassé de pitié, hésitait encore. Où était son devoir?
Laquelle des deux femmes fallait-il sacrifier pour sauver l'autre,
pauvres âmes tendres et sincères également! Laquelle avait droit à
l'amour et à la vie aux dépens de l'autre?
Julie dit, la voix entrecoupée:
--Vous savez quelque chose que vous ne me dites pas... Vous avez une
lettre, Maurice vous a écrit. Oui, n'est-ce pas? continua-t-elle sur un
geste de Daumier. Il a écrit cela! Il a écrit qu'il ne m'aimait plus...
Oh! mon Dieu, mon Dieu!
Des sanglots violents soulevaient sa poitrine. Daumier, s'approchant,
vit que les larmes ne coulaient plus.
--Donnez-moi cette lettre!... Je veux cette lettre, répéta-t-elle en
tendant les mains. Vous voyez bien que je suis calme... Je n'ai pas
d'émotion... Il faut que je sache la vérité, vous comprenez bien.
Donnez-la-moi.
«Il le faut, pensa Daumier... Pauvre femme! Il vaut mieux tout de même
que je sois près d'elle quand elle va lire cela.»
--Tenez, fit-il, tendant la lettre adressée à Claire: la voici.
Julie la prit comme une proie, s'approcha de la fenêtre pour mieux voir,
et se mit à lire. Daumier guettait l'inévitable défaillance.
«Pauvre femme! répéta-t-il. Pauvre âme!»
Julie lisait; elle avait achevé la première page, maintenant elle en
était aux pages du milieu, et cette lecture semblait s'éterniser. Enfin,
elle ne bougea plus, les yeux rivés aux dernières lignes.
Daumier s'approcha, se pencha, la regarda de près. Elle avait les
pupilles immobiles, extraordinairement dilatées.
--Qu'est-ce que cela veut dire? murmura-t-il.
Il prit le papier; les doigts de Julie essayèrent un instant de le
retenir, puis le lâchèrent. Il tâta les mains, les poignets, qu'il
trouva frigides et comme ankylosés. Il l'assit doucement, il lui appuya
le buste contre le dossier d'un fauteuil. Elle se laissa faire.
--Voyons, dit-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre impérieuse et
réconfortante; voyons, ma pauvre amie, un peu de courage! Tout bonheur
finit; il n'y a qu'à se résigner et à accepter la vie comme elle est...
Quelle fin pouvait avoir une liaison comme la vôtre? Prenez l'initiative
de la rupture, ce sera moins humiliant et vous souffrirez moins.
Julie ne répondait pas. Elle ne regardait même pas le médecin. Seulement
ses lèvres remuaient et une larme unique coulait, très lentement, le
long de sa joue. Subitement elle eut un éclat de rire sec et crispa ses
mains sur sa poitrine.
«Diable!» murmura Daumier.
Il dégrafa le haut du col, puis les premières agrafes du corset... La
gorge adorable, juvénilement délicate et ferme, lui apparut. Et le
médecin pensa: «Comme elle est jeune encore! Les années n'ont pas
détruit cet admirable instrument d'amour... Alors, avais-je le droit?»
Une expression de souffrance répandue sur ses traits, Julie s'agitait
dans le fauteuil, respirait avec effort. Des syllabes confuses tombaient
de ses lèvres, sans lien apparent... «Ma chambre... ma chambre de
là-bas... Maurice... mon aimé!»
Daumier acheva d'ôter le corset. Elle respira mieux. De temps en temps,
elle était secouée par un accès de rire, et tout de suite elle disait:
«Oh! que j'ai mal... mon aimé!...» Quelques mots lui vinrent, que le
docteur ne comprit pas, des mots de patois corse enseignés par Tonia,
dans sa toute petite enfance, oubliés depuis longtemps, et qui
maintenant surgissaient dans ce lamentable bouleversement de sa
conscience et de sa mémoire.
Daumier tâchait de lui faire sentir un flacon d'éther. Mais elle se
détournait, pinçait les narines... Et le rire, l'affreux rire la
secouait... Elle murmura: «Maman!...» Pauvre blessée à qui l'enfantine
clameur revenait aux lèvres!
La crise menaçait de s'éterniser. Le médecin prit le parti de la
brusquer. Il approcha sa bouche de l'oreille:
--C'est fini, dit-il. Maurice est perdu pour toujours... Vous êtes
seule, toute seule...
Julie regarda Daumier. Elle répéta: «Seule!... toute seule!...» Et
subitement le flot de chagrin accumulé que la surprise, le saisissement,
avaient endigué un instant au prix d'atroces souffrances, ce flot creva
ses digues; des larmes abondantes jaillirent des yeux, noyèrent le
visage, et la connaissance s'en allant avec elles, elle apparut bientôt
immobile, comme morte.
«Allons, pensa Daumier, l'opération est faite, et elle a réussi.»
Il sonna. Ce fut Joachim qui vint.
--Madame est un peu souffrante, dit-il simplement. Une crise de nerfs.
Rien à redouter, du reste. Aidez-moi seulement à la porter dans son
appartement. Mary la déshabillera et la couchera.
Quand il eut laissé Julie, toujours évanouie, aux soins de la femme de
chambre, le médecin redescendit auprès de Claire.
Elle sommeillait toujours avec d'imperceptibles tremblements. Son père,
accoudé au lit, la regardait dormir. Daumier lui posa la main sur
l'épaule; il se retourna en sursaut.
--Ah! c'est vous, docteur... Qu'est-ce qu'il y a? Je vous croyais parti
depuis longtemps.
--Esquier, répliqua le médecin, j'ai une bonne nouvelle...
--Pour Claire? dit tout de suite Esquier.
--Pour Claire...
--Vous la guérirez?
--Je la guérirai certainement... La cause de son mal n'existe plus.
--Comment? fit le banquier. Puis comprenant à demi: Vous avez parlé à
Julie?
--Oui...
--Et elle vous a écouté?
--Il le fallait... Ah! le choc a été rude. Elle souffre bien. Allez la
voir.
--Mon Dieu! Qu'est-ce que vous avez fait, Daumier? Vous l'avez tuée!
--Non... Nous sauverons Mme Surgère, j'en réponds. Que voulez-vous,
mon ami? La crise était nécessaire. Je l'ai provoquée pour qu'elle se
produisît dans des conditions dont je fusse maître. Allez la voir. Elle
vous aime. Dès qu'elle reprendra connaissance, il faut qu'elle vous
trouve près d'elle. Quant à moi, je repasserai vers cinq heures.
***
Le médecin avait vu juste. Julie ne reprit guère connaissance de toute
la journée; seulement vers le soir, sa fièvre disparut, elle tomba dans
un sommeil profond et parfaitement calme. Daumier, qui revint avant la
nuit, comme il l'avait promis, déclara qu'il n'apercevait plus aucun
danger; Esquier alors quitta la chambre et alla se coucher, brisé de
fatigue. Mais quand, le lendemain matin, vers dix heures, il fit
demander des nouvelles de Mme Surgère, Mary lui annonça que «Madame
était sortie de très grand matin; qu'elle paraissait bien portante et
calme.»
Un instant, le soupçon d'un acte de désespoir effleura le banquier. Mais
il se rassura vite. Non, Julie était trop croyante pour forcer la mort.
«Alors, que veut dire ce départ? Quitterait-elle Paris? Aurait-elle
conçu le projet de rejoindre Maurice?»
--Mme Surgère n'a rien emporté, pas de malle, pas de valise?
--Non, monsieur!
--Elle n'a pas dit où elle allait?
--Non...
--Ni fait atteler?
--Non... Madame est sortie à pied... Mais, par la fenêtre, je l'ai
suivie des yeux. J'ai vu qu'elle traversait le boulevard et qu'elle
allait prendre un fiacre fermé, à la station, en face...
***
Effectivement, Julie s'était éveillée de bonne heure, aux premières
clartés du jour, et tout de suite l'affreuse réalité l'avait étreinte.
«C'est fini... fini... pensa-t-elle. Oh! mon ami, mon ami! est-ce vrai?
Est-ce que je ne t'aurai plus jamais... jamais?...» Non! jamais plus
cette chère tête brune ne se réfugierait contre son sein; elle
n'entendrait plus les appellations familières qu'elle aimait: «Ma
Julie!... ma Yù!...» Tout était bien fini, cette fois, bien irréparable.
Elle-même le voulait: elle l'avait voulu dès que les cruelles lignes
écrites par l'absent étaient entrées dans ses yeux; et, à travers le
délire, à travers le sommeil prostré des heures dernières, elle
découvrit que cette volonté s'était mystérieusement fortifiée. Elle
pensa: «S'il était là, s'il me disait:--Ma Yù, je t'aime comme avant; je
veux être à toi comme avant...--eh bien! c'est moi qui ne voudrais pas,
qui dirais:--Non! Non!»
Et malgré qu'elle les chassât comme un cauchemar, les mots de la lettre
lui revenaient: «Vous avez pris possession de moi; pendant l'absence,
vous êtes en moi; j'en souffre... je ne voudrais pas en souffrir...
Jamais je n'épouserai cette pauvre femme...» Ce n'était pas l'orgueil
féminin blessé qui saignait: c'était encore sa tendresse, cette
tendresse qui n'avait jamais failli ni diminué... «M'a-t-il aimée?
M'a-t-il seulement aimée jamais? N'ai-je été pour lui qu'un passe-temps,
qu'un pis-aller?» Mais les souvenirs se réveillaient et protestaient.
Quand il la poursuivait de ses désirs, quand il oubliait Claire à ce
point que la jeune fille révoltée rentrait au couvent, il l'aimait
vraiment, voyons! à ces moments-là! Et les trois années de communion, ce
n'était pas un mensonge, cela! Elle vit la vérité très nette: «Oui, il
m'a aimée, bien aimée... Il m'a aimée sans arrière-pensée, jusqu'au
moment où Claire est revenue ici.»
Elle se leva, elle s'habilla machinalement, sans savoir quelle heure il
était, sans appeler Mary pour l'aider. Dans les ténèbres de son
désespoir, une aube de lumière se levait, oh! triste lumière, comme ces
pâles aubes septentrionales qui durent si peu de temps entre les longues
nuits de Norvège... Sa conscience avait travaillé dans le mystère,
pendant qu'elle gisait sous la fièvre. Sa conscience lui avait dit:
«Quelque chose est mort. Voici la fin d'une ère...» Ainsi les rafales
d'automne, emportant les dernières feuilles, disent: «Voici la fin des
gaies journées. Voici l'hiver...» Oui, c'était l'hiver, cette fois; elle
le sentait, et chaque fois que cette sensation la traversait, elle
frissonnait, de tous ses membres... Quelque chose était mort... Elle
s'habilla comme en un deuil pour les démarches suprêmes qui suivent une
mort.
«La chapelle de la rue de Turin... L'abbé Huguet!» La chapelle s'évoqua
devant son rêve, et aussi la silhouette noire du prêtre. De nouveau,
l'horrible tristesse la traversa, une nouvelle rafale la secoua, la jeta
à genoux, par terre, disant: «Mon Dieu! ayez pitié, ayez pitié!» Elle ne
savait plus balbutier que ces cris; qu'eût-elle pu demander au
dispensateur du bonheur humain et de la douleur humaine? Sa douleur
était inguérissable; elle n'en voulait pas être guérie.
Elle répétait: «Mon Dieu... mon Dieu...» comme les enfants, quand ils
souffrent, crient à leur mère, rien que pour répéter ce nom de refuge,
même quand ils savent bien que leur mère ne peut les calmer!...
Elle se releva, à demi consciente. Elle acheva de se vêtir: elle allait
sortir quand la femme de chambre qui couchait dans la pièce voisine,
réveillée au bruit, accourut:
--Madame sort? Madame n'est pas malade?
--Non, Mary. Je vais bien. J'ai une course à faire:
L'Anglaise n'osa pas demander: «Où va Madame?» Elle dit seulement:
--Madame rentrera?
--Pour le déjeuner, sûrement, Mary.
Et, ne voulant pas être interrogée davantage, elle sortit vivement. Elle
courut presque jusqu'à la station de fiacres.
--Rue de Turin... Au couvent... À la chapelle... Je vous arrêterai.
Il était presque huit heures quand elle y arriva. Elle pensait entrer
directement dans le couvent par la petite porte qui donnait sur les
cours, et monter aussitôt chez l'abbé Huguet. Mais le fiacre s'arrêta
devant la chapelle: les portes en étaient ouvertes, des lumières de
cierges brûlaient au fond du choeur. L'appréhension des aveux et aussi
une reprise de piété la jetèrent dans la chapelle. Tout de suite, elle
s'y sentit plus à l'aise, sous cette demi-obscurité fraîche. Derrière
des bancs vides d'élèves, quelques chaises, quelques prie-Dieu, vides
aussi, attendaient les fidèles... Julie s'agenouilla.
Dans son désespoir, y avait-il place pour une consolation? Oui! c'était
une consolation, ce droit reconquis à entrer là, à y prier. Elle n'y
venait plus, comme trois ans passés, avec l'appréhension encore
délicieuse de la faute. Aujourd'hui, elle avait péché, péché des mois et
des années, et voici que son péché même l'abandonnait. Jamais elle ne le
commettrait plus; une main providentielle la restituait à la chasteté
désespérée.
«Mon Dieu... ayez pitié!»
Un bruit sourd de piétinements légers parvenait jusqu'à elle. Elle le
reconnaissait; il réveillait au fond d'elle-même les vieux échos.
C'était l'heure de la messe: Julie vit la converse allumer les cierges
et préparer l'autel, la même qui, trois ans plus tôt... Oh! ce passé!
Cette station dans l'église! Tout cela lui remontait au coeur, à
présent! Entre la prière éplorée de ce jour-là et la prière désolée de
celui-ci, l'histoire brève et infinie de son amour, tout entière avait
tenu!
Maintenant, les élèves entraient, une à une... Elles entraient, souvent
continuant à leurs premiers pas le chuchotement de la conversation
commencée dans les corridors: une génuflexion d'automate les ployait
devant le milieu du choeur, et, subitement recueillies, elles
garnissaient les bancs avec ordre... Toutes furent placées bientôt, et,
sur un battement de claquoir, agenouillées. Julie les regardait, des dos
amincis de fillettes, vêtues, sans grâce, d'une pèlerine noire qu'un
ruban de faille bleue, pour quelques-unes, barrait en forme de V. «J'ai
été de ces petites, de celles qui sont à genoux là-bas, tout près du
choeur... Puis voici ma place, au milieu, à la hauteur de la chaire,
quand j'étais parmi les moyennes, quand j'ai fait ma première
communion... Voici la dernière que j'ai occupée, là, où s'agenouille
cette grande brune.» Il lui sembla que ces divisions méthodiques de la
chapelle symbolisaient pour elle les saisons de la vie. Le printemps
était mort, puis l'été; l'automne s'achevait. Et c'était aujourd'hui le
dernier jour de l'arrière-saison. Loi de misère, qui des marches du
choeur chasserait insensiblement ces enfants, comme elle-même, vers la
porte de l'asile, vers le monde! Combien, parmi ces petites, si
innocentes, regardant le tabernacle avec de pures prunelles,
reviendraient un jour, à la place qu'elle occupait maintenant, pleurer
leur amour mort, leur vie brisée? Oh! triste amour! triste vie!
Sa pensée errait ainsi autour du problème de la destinée, sans le
pénétrer, tandis qu'elle accomplissait machinalement les gestes de la
prière; même ses lèvres inconscientes mêlèrent une voix aux voix qui
chantaient des cantiques. Les pieux cantiques disaient que l'amour de
Dieu est le seul refuge; ils déploraient de grands péchés, ils
témoignaient de la confiance des fidèles aux divines miséricordes. Les
plus petites les balbutiaient, ces paroles de pénitence, à la veille des
tristes fêtes de novembre, comme aussi les grandes filles qui devinaient
déjà l'amour, celles dont le coeur, peut-être, avait déjà battu pour des
jeunes hommes,--comme aussi la pauvre femme que l'amour venait de
rejeter, brisée, tout au seuil du temple, pénitente et pleurante.
Puis ce fut la fin de la messe, le prêtre expédiant les dernières
oraisons et s'en allant, précédé de son enfant de choeur, la chapelle
vidée comme d'une eau qui fuit lentement, silencieusement. La converse
éteignit les cierges, fit le ménage du culte... Bientôt Mme Surgère
fut seule dans la chapelle. Un soleil pâle y entrait à pleines
verrières, pourtant il y faisait froid.
«Allons, pensa Julie en entendant la porte se refermer sur la converse.
Il le faut.»
Elle se leva, gagna la sacristie. La soeur l'arrêta:
--Madame désire?...
Elle ne la reconnaissait pas. «Ai-je donc vieilli?» se dit Julie. Elle
demanda:
--Monsieur l'aumônier est-il chez lui?
--Je crois bien que oui, madame... Mais... mais je ne sais pas s'il
reçoit.
Elle n'osait barrer le chemin, comme elle avait ordre de le faire aux
inconnues: des souvenirs vagues la faisaient hésiter, lui remémoraient
les traits de la visiteuse.
--Oh! soeur Zyte, répliqua Mme Surgère, l'abbé Huguet me recevra,
n'ayez pas d'inquiétude.
--Bon, madame, fit la soeur avec un demi-sourire. Si madame connaît
monsieur l'aumônier... Je crois que monsieur l'aumônier est dans le
cloître, en ce moment.
Elle ouvrit elle-même devant Mme Surgère la porte qui donnait sur le
cloître.
En effet, marchant d'un pas allongé et lent sous les arcades, l'abbé
Huguet lisait son bréviaire. Justement, il tournait l'angle voisin, il
s'approchait: Julie se trouva face à face avec lui.
Levant les yeux, il reconnut son ancienne pénitente:
--Ah! chère madame!
Elle essayait de sourire, balbutiait quelques mots de bienvenue: lui,
par-dessus les lunettes, la scrutait du regard, et, familiarisé avec
les âmes et les visages des femmes, il pénétrait par les yeux encore
meurtris et humides le coeur ravagé de l'abandonnée... Il la vit toute
confuse, impuissante à parler là, en plein air, sous le regard oblique
de la converse.
--Il fait un peu froid dans ce cloître, dit-il, à moins de marcher
vite... Moi, c'est un exercice hygiénique, chaque matin, en lisant mon
bréviaire... Mais je ne voudrais pas vous y contraindre. Et si vous
voulez, nous allons monter dans mon bureau?
De la tête elle consentit... Le prêtre la précéda vers l'escalier du
fond. À ce moment, elle eut conscience que ce pas qu'elle allait faire,
c'était le pas suprême qui la séparerait de tout ce qu'elle aimait...
Elle franchissait la frontière; après, il ne serait plus en son pouvoir
de reculer. Alors, elle désira fuir, se sauver, échapper au prêtre.
Toutes sortes de plans auxquels elle n'avait pas songé se présentèrent:
rejoindre Maurice, le reprendre, le garder. Elle savait le pouvoir de sa
présence sur ce coeur incertain. Fuir... le rejoindre... Oh! les vains
projets! À l'instant même où ils lui venaient, elle montait les marches
derrière l'aumônier. Déjà elle arrivait en haut de l'escalier; la porte
de la chambre douillette et parfumée du prêtre s'ouvrait et se
refermait; elle était assise sur le grand fauteuil voisin du bureau,
comme trois années auparavant.
--Comment va-t-on, chère madame, chez vous?... Ce bon M. Surgère?
Aucune allusion ne fut faite encore au long temps pendant lequel leurs
relations avaient été suspendues. Elles n'étonnaient pas l'abbé, ces
absences de la vie religieuse jusqu'au jour où la débâcle de l'amour
rejette les pauvres amoureuses mondaines, toutes meurtries et
pantelantes, aux pieds du Consolateur.
--Mon mari va bien, répliqua distraitement Mme Surgère.
Et aussitôt, songeant à ce moribond qu'elle avait laissé avenue de
Wagram:
--C'est-à-dire, fit-elle, qu'il ne souffre pas. Mais sa maladie n'est
pas guérissable, vous savez...
--Et notre chère Claire Esquier? Elle demeure bien avec vous, n'est-ce
pas?
--Elle aussi est un peu souffrante... Mais ce n'est rien... Nous ne
sommes pas inquiets.
Il y eut un silence. Julie, évitant le regard de l'aumônier, considérait
obstinément la pendule; un petit balancier de métal oscillait dans une
échancrure du cadran. L'abbé, la voix plus basse, demanda:
--Et vous, _mon enfant_, comment allez-vous?
Elle ne répondit pas; le flot de son chagrin remonta jusqu'à ses yeux,
qui s'emplirent de larmes. Elle les essuyait à mesure, mais il en
montait d'autres, sans cesse, comme d'une source inépuisable.
Le prêtre se rapprocha d'elle:
--Allons, soyez courageuse! Vous avez beaucoup de chagrin, je le vois.
Prenez confiance. Si vous revenez loyalement à Dieu, soyez sûre que vous
lui devrez la consolation et la paix.
Et il répéta cette phrase, que Julie avait entendue textuellement, à son
autre visite.
--Voulez-vous que je vous entende au saint tribunal?
Cette fois, elle répondit:
--Oui... mon père.
L'abbé se leva, alla vers l'alcôve. Il en ouvrit les rideaux. À côté de
l'étroit lit de fer, le confessionnal apparut: un siège et un prie-Dieu,
séparés par une planche d'acajou grillagée.
Tous deux s'installèrent. Il dit:
--Je vous écoute.
Elle balbutia les paroles rituelles de la confession, remise
naturellement à leur usage, quoique tant de jours eussent passé sans
qu'elle les prononçât.
--Eh bien, ma fille, reprit l'abbé, comme elle se taisait, hésitante, ne
sachant plus par où commencer ses aveux... voilà bien longtemps que je
ne vous ai pas vue ici... Avez-vous néanmoins fréquenté les sacrements?
--Non, mon père.
--Ah!... Vous en avez été éloignée par un scrupule de conscience, sans
doute?... Vous ne trouviez pas que... l'état de votre coeur... les
habitudes de votre vie... comportassent une fréquentation assidue?...
oui... c'est cela. J'ai le souvenir de la dernière visite que vous
m'avez faite. Vous étiez inquiète, à ce moment-là, mais pleine de bonne
volonté.
--Oh! oui, murmura Julie.
--Et cependant, vous avez failli? continua le prêtre, qui ne
questionnait plus, qui se bornait à solliciter l'aveu tacite par de
courtes haltes de silence au bout de ses phrases. Vous avez, quoique
mariée, cédé à un amour coupable... avec un homme beaucoup plus jeune
que vous?...
Elle se taisait. Son amour lui apparaissait, aux mots du prêtre, sous sa
face criminelle, et elle s'étonnait d'avoir vécu tranquille,
heureuse,--oh! plus que tout le reste de sa vie chaste,--en compagnie du
péché... Dans l'appareil religieux qui l'environnait, à côté de ce
prêtre, elle commençait seulement d'en souffrir religieusement; elle en
voulait être lavée, pour jamais délivrée.
L'abbé demanda:
--Vous avez cédé à ce jeune homme, peu de temps après votre visite ici?
--Oui, mon père. Moins de trois mois après.
--Et vous lui avez appartenu... dans la maison même de votre mari?
--La première fois seulement... Ensuite... il a pris un appartement, et
c'est là que nous nous sommes vus.
--Et là, toutes les fois qu'il a exigé de vous le péché... vous avez
consenti?...
--Oh! mon père! interrompit-elle... vraiment, je ne crois pas que vous
vous représentiez exactement comme je l'aimais. Je pensais à lui
constamment; tout m'ennuyait quand il n'était pas près de moi, et dès
qu'il y était, je n'avais aucun besoin de distraction pour être
heureuse. Bien sûr, je n'aurais jamais rien su lui refuser. Mais il me
semble bien que c'était surtout de le voir heureux que j'étais
heureuse!... Oui, c'est cela. Je vivais pour lui: et j'avais tant de
joie à penser que c'était _par moi_ qu'il était heureux!
--Ma pauvre enfant! reprit l'abbé, sentant qu'elle échappait au remords,
envahie par l'attendrissement des souvenirs... vous avez été très
coupable...
Il y eut un silence, troublé seulement par les sanglots de Julie.
--Et c'est un réveil spontané de chasteté qui vous a décidée à revenir
me trouver, à demander asile à Dieu contre ce _crime_?... Ou bien,
est-ce que ce sont les événements?...
--Mon père, ce sont les événements. Il ne m'aime plus.
Alors, ce mot lâché, toutes les écluses de son chagrin cédèrent
ensemble... Elle sanglota, dévêtue de la pudeur même de sa douleur,
disant seulement, parmi ses larmes: «Il ne m'aime plus! Il ne m'aime
plus!...»
--Levez-vous, mon enfant, lui dit l'abbé... Et venez vous asseoir ici...
Vous êtres trop bouleversée pour rester à genoux.
Il tira d'un des tiroirs de son bureau le flacon de sels, toujours prêt
pour les évanouissements, le livra aux mains de Julie. Elle le respira
longuement. Quand elle fut plus calme, elle parla, d'elle-même, sans
qu'il fût besoin de la questionner. Elle raconta l'histoire de sa chute,
le temps de possession sans partage, puis le retour de Claire, les
secousses qui avaient précédé l'arrachement définitif, le voyage
d'Allemagne, la catastrophe...
L'abbé Huguet l'avait écoutée sans l'interrompre. Quand elle eut fini:
--Et maintenant, demanda-t-il, avez-vous tout à fait renoncé à votre
péché?
--Oh! oui, tout à fait... Rien ne pourrait m'y ramener, rien, rien...
--Cependant, vous étiez bien possédée par cette affection. D'un jour à
l'autre, elle a disparu de votre coeur?
--Non. J'aime toujours Maurice. S'il faut ôter cela de moi, que le bon
Dieu m'épargne!... je ne peux pas, je ne serai jamais pardonnée.
Seulement... quand je fais mon examen de conscience, il me semble que
désormais il n'y a pas de péché dans la pensée que je garde à Maurice.
C'est quelque chose de très fort, mais de blessé, comment dire? de
triste, comme on aime quelqu'un qui est mort. Non, je ne puis pas pécher
en l'aimant comme cela.
L'abbé réfléchit quelque temps.
--Votre conscience vous appartient, mon enfant, dit-il. Vivez en paix
avec elle. Le bon Dieu veut vous pardonner puisqu'il vous éprouve...
Écoutez-moi.
De cette voix singulière qui faisait vibrer comme un cristal les nerfs
de ses pénitentes, il ajouta:
--Vous voici revenue, ma fille, toute meurtrie et saignante, aux pieds
de votre confesseur. Dieu vous a frappée dans votre péché même, il faut
l'en remercier. Vous avez fait un voyage à travers l'amour humain: vous
pouviez y demeurer éternellement, et cette honte s'attachait à vous
comme une lèpre, jusqu'à la mort, jusqu'au delà. Vous souffrez, n'est-ce
pas? mais tout de même vous vous sentez aujourd'hui quelque chose de
meilleur qu'hier; vous n'êtes plus cet être coupable et vil: une
amoureuse. Oui, une amoureuse; le mot vous choque parce que je le
prononce ici, dans cette sainte maison, devant ce crucifix: hier vous
n'étiez pourtant pas autre chose. Adorez la main qui vous ôte violemment
cette triste prérogative. Il ne vous est pas interdit, certes, d'aimer
encore l'homme que vous avez aimé; mais voyez comme cet amour se
hausse, s'il exclut le don de votre corps. Rappelez-vous ce que je vous
disais voici trois ans: «Il y a quelque chose de mal dans l'amour.» De
ce quelque chose de mauvais, vous avez senti l'amertume, n'est-ce pas?
Eh bien, ôtez de l'amour ce vague élément coupable, il reste une grande
vertu, la charité. Allons, mon enfant, prenez courage! Vous recouvrez
votre nationalité perdue d'honnête femme et de chrétienne. Prononcez les
paroles de contrition; je vais vous absoudre. À genoux, mon enfant; le
front bas, mais l'âme haute. Et point de larmes. Quoi! vous renaissez à
la santé morale, et vous pleurez?
Lorsque les dernières paroles de l'absolution furent prononcées, que le
prêtre eut dit à Julie les mots rituels du congé: «Allez en paix!» tous
deux se relevèrent en même temps. Ils sentirent le besoin de se séparer
sans ajouter une parole, et dès ce moment même. Ils se serrèrent la
main.
--Adieu, madame. Revenez me voir, n'est-ce pas? N'oubliez plus le chemin
de cette maison.
--Adieu, mon père.
***
De nouveau Julie était dans la chapelle, maintenant tout à fait vide.
Elle s'était agenouillée près du choeur, dans les bancs des toutes
petites; machinalement elle s'était mise à la place qu'elle avait
occupée là, plus de trente ans auparavant. Et le miracle de la
confession sincère, si incompréhensible aux âmes non religieuses,
s'accomplissait vraiment: son âme aussi était redevenue pareille aux
âmes innocentes des enfants agenouillées là tout à l'heure. L'abbé
Huguet avait dit vrai: elle n'était pas faite pour les matérialités de
l'amour. Si son coeur saignait encore par mille entailles, si de ses yeux
meurtris jaillissaient des larmes, inépuisablement, à la pensée que
l'ami chéri n'était plus à elle, ne l'aimait plus, quelque chose dans sa
chair libérée s'apaisait, se guérissait, comme de la cuisson d'une
ancienne brûlure.
Elle restait agenouillée... Elle avait l'obscure confiance que des voix
divines lui dicteraient là ce qu'elle avait à faire; car elle voulait
encore, son sacrifice résolu comme il l'était, l'accomplir utilement et
modestement. Elle y réfléchit longtemps; ce fut la cloche bien connue,
annonçant le repas, qui lui rappela l'heure. Il fallait n'inquiéter
personne, éviter le bruit autour de ce qui allait se passer. Il fallait
qu'il n'y eût de catastrophe, d'écroulement, de blessure, que dans son
propre coeur.
Elle put regagner sa maison avant midi. Tonia la guettait derrière les
barreaux de sa logette, comme de coutume.
--Ah! Yù! fit-elle... Comme tu nous as tourmentés ce matin, ma Yù! Je
t'assure que je me suis fait du mauvais sang, et M. Esquier aussi, va!
--Chut, Tonia!... Pas de bruit. Il n'y a rien d'extraordinaire à ce que
je sorte le matin pour revenir à midi. Fais servir le déjeuner dans un
quart d'heure. Est-ce que M. Daumier est arrivé?
--Oui, ma belle, il est chez M. Surgère à causer avec M. Jean.
--Va le trouver, prie-le de monter dans ma chambre. Et ne bavarde pas,
hein!
--C'est dit... Pas un mot!
Quelques instants après, le docteur, assez inquiet de l'accueil qu'on
lui ferait, entrait chez Mme Surgère. Il la trouva, ce qu'il n'aurait
pas attendu, parfaitement calme. L'eau fraîche avait, sur ses yeux,
effacé les traces des larmes. Elle s'était soigneusement recoiffée. Rien
ne trahissait, sinon la pâleur de ses joues, les émotions de la veille
et de la matinée.
Elle tendit la main au médecin:
--Bonjour, docteur. Vous voyez que je vais bien. Comment va Claire?
--Beaucoup mieux. Elle a dormi sans fièvre. J'ai le meilleur espoir.
--Et Antoine?
--Toujours de même.
--Vous déjeunez avec nous?
--Si vous voulez de moi.
--Certes. Mais un mot, avant de descendre. Qu'est devenue la lettre que
vous m'avez montrée hier... la lettre de Maurice à Claire?
insista-t-elle, voyant Daumier hésitant. N'ayez pas peur, je suis
calme... L'avez-vous remise à Claire, cette lettre?
--Non, je l'ai gardée. Je n'ai pas cru devoir...
--Eh bien, écoutez. Avez-vous confiance en moi?
--Quelle question, chère madame!
--Oh! nous n'en sommes pas aux formules de courtoisie. Le cas est trop
grave, n'est-ce pas? Avez-vous confiance en ma parole comme en la
parole d'un homme d'honneur? Et si je vous donne cette parole que je ne
m'oppose plus au mariage de Claire et que je vais moi-même écrire à
Maurice pour le rappeler, me croirez-vous?
--Je vous crois absolument.
--Alors cette lettre... que vous m'avez montrée hier, je vous la
demande. Vous m'épargnerez l'humiliation qu'elle soit lue par Claire...
et, à moi, elle me servira de sauvegarde contre moi-même, si jamais
j'avais la tentation d'une défaillance. Pourquoi hésitez-vous? Maurice
vous a donné le droit d'en disposer à votre idée, et, certes, l'usage
que vous en avez fait hier est plus étrange...
Daumier réfléchit quelque temps.
--Vous avez raison, finit-il par dire. Cette lettre, maintenant qu'elle
a fait son oeuvre, est à vous.
Il la lui donna. Julie l'enferma aussitôt dans un tiroir de son
secrétaire.
--Elle n'en sortira jamais, dit-elle, que si je ressens un jour le
regret de mon sacrifice. Alors je la relirai pour me convaincre que je
fis bien. Je vous le jure.
Ils se regardèrent au fond des yeux.
--Vous êtes admirable, dit le médecin.
--Admirable, mon Dieu! répliqua-t-elle avec un sourire très triste. Je
ne me trouve guère admirable, moi. Enfin, le plus rude de la besogne est
fait. Il nous reste à rappeler Maurice. Je m'en charge. Jusque-là, si
vous voulez, nous oublierons toutes ces choses... Je veux que ce retour
et le mariage aient lieu sans bruit, tout simplement. J'étais
l'obstacle; je m'efface.
Daumier lui baisa la main. Il cherchait des mots pour exprimer son
émotion. Mme Surgère mit un doigt sur sa bouche:
--Pas une parole jusque-là! C'est promis? Et maintenant, descendons.