AU tournant de l'avenue de Wagram, Julie aperçut Tonia debout sur le
seuil entr'ouvert de l'hôtel. Que se passait-il? Tous les incidents
possibles lui apparurent: celui-ci, d'abord (et elle comprit qu'elle le
redoutait bien plus qu'elle ne le souhaitait): le retour de Maurice.
Mais, à peine descendue, Tonia lui cria:
--Mlle Claire est malade, elle est sans connaissance.
--Comment, malade? Qu'est-ce qu'elle a?
--Elle est «tombée faible», répliqua la vieille en fermant le lourd
vantail de la porte et en suivant sa maîtresse par l'escalier... M. le
baron de Rieu était venu; il avait causé avec elle dans le parc, assez
longtemps. Quand il a été parti, Mademoiselle est rentrée, elle est
montée... C'est Joachim qui l'a trouvée, tout de son long par terre,
dans le petit salon.
Julie n'écoutait plus, elle hâtait le pas, montant l'escalier d'une
haleine. Dans le salon mousse, elle vit Esquier debout à côté du
fauteuil où reposait la jeune fille, la tête soutenue par des oreillers.
Daumier, à genoux près d'elle, comptait les pulsations du pouls. Mais ce
qui frappa Mme Surgère, ce furent d'abord les yeux ouverts, immobiles
et comme léthargiques de Claire fixés sur elle, puis une coupe en
porcelaine japonaise, qui, d'ordinaire, servait de
porte-cartes,--remplie de sang.
--On s'est servi de cette coupe à la hâte, dit Esquier, répondant à
l'interrogation muette de Julie. Claire a été prise, à peine relevée,
d'un saignement de nez violent. Daumier était ici, heureusement. Il a eu
bien du mal à arrêter l'hémorragie.
Mme Surgère se pencha sur la jeune fille. Mais, d'un geste réflexe,
celle-ci tendit les bras et détourna la tête, comme pour se préserver.
--Prenez garde, murmura Daumier à l'oreille de Julie; si vous restez
près d'elle, tout va être à recommencer.
Interdite, Julie s'éloigna vers le grand salon et, sans savoir ce
qu'elle faisait, y entra. L'obscurité lui fit du bien. Elle eût voulu
plus d'ombre encore, pour y cacher sa honte, son désespoir. «C'est moi!
c'est moi qui suis cause de tout...» Elle les revoyait tous les trois:
la malade hostile, Esquier consterné, le médecin usant de son autorité
pour l'exclure... Elle sentait que tout le monde la condamnait et que
cela devait être ainsi: elle était la cause de tout le mal. Elle se
savait impuissante à combattre par une révolte toutes ces forces
conjurées contre son amour; mais elle éprouvait, en même temps, que son
amour ne céderait pas, même au remords, même à la mort. Alors, où
allait-elle? Vers quelle catastrophe finale, quel chaos de vies brisées?
Elle n'osait y rêver; elle invoquait timidement le Maître des destinées,
disait: «Mon Dieu! Mon Dieu! sauvez-moi!»
Tout à coup elle se réveilla, Daumier et Esquier étaient près d'elle et
la lumière électrique inondait le salon.
Elle rallia ses forces, ses idées; elle se contraignit à demander:
--Eh bien, comment va l'enfant?
--Mieux, dit Esquier. On vient de la porter dans son lit et de la
coucher.
--Mais ce n'est pas grave?
Et son regard, fixé sur Daumier, le suppliait de répondre
qu'effectivement ce n'était pas grave, que c'était un accident dont le
mal de la pensée et les angoisses du coeur n'étaient pas la cause.
Daumier répliqua:
--Rien n'est désespéré quand aucun organe essentiel n'est lésé, et quand
la malade n'a pas vingt ans. Seulement, quoi de plus grave que la
consomption de la vie par le dedans, sous l'influence d'une cérébration?
Claire est malade, grièvement malade, parce que son état de faiblesse la
dispose à n'importe quel mal. On ne voit certes pas de rapport, _a
priori_, entre une inquiétude sentimentale et la terrible hémorragie que
nous avons eu tant de peine à arrêter; l'une a cependant provoqué
l'autre...
Esquier regarda Julie, qui détourna les yeux.
--Enfin cette fois, reprit le médecin, il ne s'agit que d'une
défaillance... Mais il ne faudrait pas que cela se répétât.
Et, après un court silence, il ajouta:
--Allons, je vous quitte. J'ai un malade à voir avant dîner. Adieu.
Rassurez-vous, ajouta-t-il en serrant la main d'Esquier. Bien
sincèrement, il n'y a pas de danger immédiat.
Il baisa la main de Julie et sortit. Esquier s'assit devant la table, où
des livres étaient posés; il en feuilleta un distraitement. Julie
l'observait. Sa grande taille voûtée s'affaissait comme sous un poids
trop lourd pour les reins. Les plis de sa figure se creusaient; le gris
indécis de ses cheveux avait pâli: toute son allure disait l'accablement
et le vieillissement. «Comme je suis coupable, pensa Mme Surgère,
envers cet homme excellent, qui m'a toujours si tendrement soutenue dans
les crises de ma vie! Pour le remercier, je lui fais du mal! Je fais
souffrir, avec lui, l'être qu'il chérit le plus...» Elle eût voulu se
jeter à ses pieds, lui crier: «Pardon! pardon!»
Le silence de cette grande pièce, trop éclairée, lui devint
insupportable. Elle eut besoin d'entendre les paroles d'Esquier, même
des reproches. Sa voix murmura:
--Jean!
Esquier repoussa le livre qu'il feuilletait.
--Eh bien? dit-il.
Elle lui prit une main, et, la pressant affectueusement, tâcha de
signifier tout le chagrin, tout le remords dont son coeur était gros.
--Mon pauvre ami!
Elle l'attirait près d'elle; elle ne voulait plus le laisser s'éloigner
avant d'être pardonnée.
--Oui, fit-il à demi-voix, je suis bien inquiet.
Julie chercha des consolations; les mots ordinaires s'offrirent à sa
pensée: «Claire n'est pas gravement malade; elle se remettra...» Mais
elle n'osa les prononcer en face de cette grande douleur. De nouveau le
silence pesa sur eux; Julie pressentit que cette fois ils étaient au
bout des réticences, qu'il allait falloir s'expliquer enfin, et
qu'elle-même allait livrer son plus rude combat pour défendre son amour.
Elle força son courage:
--Oh! Jean, je sais ce que vous pensez; je vois que vous ne m'aimez
plus. Vous allez me détester... Pourquoi? Pourquoi cela? Vous pensez
que c'est ma faute si Claire est malade!... Mais je n'ai rien fait
contre Claire, moi, voyons! Je ne lui ai point pris quelqu'un qu'elle
aimait! Pensez que voilà trois ans, plus de trois ans que Maurice...
(Elle ne trouva pas de paroles pour achever sa phrase.) Tout existait
depuis longtemps quand Claire est sortie du couvent, quand elle est
venue habiter ici...
Esquier l'interrompit:
--Je vous en prie, dit-il, ayez pitié de ma petite Claire...
Leurs yeux se heurtèrent; Esquier sentit que le regard de Julie, pour
ainsi dire, se murait devant le sien. Il essaya de pénétrer quand même
dans cette âme close.
--Ayez pitié de nous... Vous voyez comme elle souffre, la pauvre
enfant... Elle ne dit rien, elle n'accuse personne, mais elle est en
train de mourir, voilà!...
--Ne dites pas ça! s'écria Julie, cachant sa figure, ce n'est pas vrai!
Ce n'est qu'une crise... Elle ne mourra pas. Elle oubliera.
--Elle mourra. Avez-vous écouté Daumier, tout à l'heure?... Moi, j'étais
là dans les premiers moments, quand, pris à l'improviste, il ne
surveillait pas sa figure, ni ses mots. J'ai compris. C'est à la fin de
tout qu'elle va, la pauvre enfant. Il faut un dernier coup comme celui
qu'elle a reçu aujourd'hui... et...
Ce qui restait d'égoïsme humain dans cette âme épurée se révolta
subitement à la pensée de sa détresse:
--Qu'est-ce que je deviendrai, moi, si Claire disparaît? Il n'y aura
plus rien dans ma vie, rien du tout.
Julie se taisait. Elle souffrait horriblement. Elle croyait subir un de
ces cauchemars où l'on s'efforce vainement de remuer, ligotté par la
léthargie. Quelque chose d'elle eût voulu s'élancer au-devant des
supplications d'Esquier; et elle sentait bien qu'elle n'aurait pas cet
élan, qu'elle ne dirait pas cette parole, parce que, de loin, Maurice
l'envoûtait toujours...
Esquier leva sur elle des yeux découragés.
--Alors, vous ne voulez pas? dit-il.
Elle répliqua:
--Je ne peux pas.
Comme il hochait la tête d'un air de doute, elle répéta:
--Je ne peux pas... Je vous assure, Jean... Ah! si je pouvais m'en
aller, mourir, n'être plus rien, plus même une pensée pour Maurice! Mais
vivre près de lui, près de Claire, et les voir mariés!... Non, je vous
jure, on ne saurait me demander cela!... Ça me semble une chose
extravagante, criminelle... Je ne le peux pas plus que... (elle chercha
une comparaison)... que si l'on me disait de tuer un homme, même pour
une cause juste... Pourquoi secouez-vous la tête? reprit-elle, fouettée
par l'envie de justifier un sentiment qu'elle sentait noble, après
tout, qu'elle ne consentait pas à voir réprouver. Devant Dieu, je vous
jure que je ne sais pas où est mon devoir!
Esquier répliqua:
--Cela, mon amie, c'est tous les sacrifices. Il nous paraît toujours que
nous nous devons à ce que nous aimons. Nous avons horreur de le
trahir... comme de nous ôter de la vie. Cependant le sacrifice et le
devoir se tiennent, voyez-vous. Tous les raisonnements de notre égoïsme
ne prévaudront jamais contre cela.
Julie s'était levée, elle froissait, de la main droite, une broderie de
fauteuil.
--Non, s'écria-t-elle, ce n'est pas vrai, ce que vous dites, je sens que
ce n'est pas vrai! Aimer quelqu'un qui vous aime, c'est une espèce de
mariage que l'on n'a pas le droit de briser comme cela... Est-ce que les
raisons que vous jugez bonnes pour me séparer de Maurice, je ne pourrais
pas vous les donner pour me défendre? Ai-je seule le devoir de me
sacrifier?
--Comme vous l'aimez! fit Esquier tristement.
Elle répondit, d'une voix assourdie:
--Oui... je l'adore. Il est en moi, voyez-vous, comme mon sang même...
et si on me le retire, je mourrai.
--Si on vous le retire, oui. Mais non pas si vous y renoncez de
vous-même, mon amie.
--Y renoncer? Ah! vous comprenez bien mal les choses du coeur. Vous ne
les connaissez pas... Si vous saviez ce que c'est que d'aimer en
désespérée, comme j'aime Maurice! Mais vous ne savez pas! vous ne savez
pas!... Vous avez eu une vie toute simple... oh! une vie admirable mais
sans accidents... Oui, je sais, un deuil tout au commencement. Vous
n'aimiez pas votre femme comme j'aime Maurice... Vous n'avez jamais su
ce que c'est que d'avoir la pensée d'un autre si intimement mêlée à soi,
et de se dire qu'on va vous l'arracher, et qu'on vivra pendant cet
arrachement!... Vous ne savez pas cela!
Esquier la regarda bien en face.
--Si, fit-il, je le sais.
Julie, étonnée, se rapprocha:
--Que voulez-vous dire?
--Je dis que j'ai aimé quelqu'un dans ma vie, et ce n'est pas ma femme
de qui je parle, avec toutes les folies du coeur et des sens. On ne l'a
jamais su... personne, personne. Et pourtant j'ai vécu.
«Puisqu'il le dit, c'est vrai, pensa Julie. Mais qui est cette femme? Il
y a près de vingt ans que je le connais...»
Elle demanda:
--J'ai connu cette femme?
--Ne parlons pas d'elle, répliqua Esquier. Je vous jure que mon
intention était de mourir sans qu'elle eût rien su... parce qu'elle
n'avait jamais rien deviné... Ne parlons pas d'elle, je vous en prie.
Sa voix s'altérait, sombrait dans un sanglot. Il s'écarta un instant
pour se donner le temps de se reprendre. Machinalement, il tourna l'un
des commutateurs. Deux des bouquets de lampes, aux angles du plafond,
s'éteignirent. Une pénombre plus douce emplit la région du salon où ils
se trouvaient.
Mais il sentit des bras qui l'attiraient. Le front de Julie se posa sur
son épaule.
--Jean!... balbutia-t-elle, pardonnez-moi! Comme vous valez mieux que
moi!...
Quoi! vous avez déjà souffert... à cause de moi?
--Oh! fit-il... Maintenant, vous le voyez, tout cela est du passé mort,
et si j'en suis resté triste, je n'en souffre plus. Je suis un estropié
de la vie, mais pas un malade... Pensez seulement que, tout à l'heure,
si je vous demandais un grand sacrifice, je savais le prix de ce que je
vous demandais.
--Jean!
--Rassurez-vous. Je ne vous dirai plus rien. Je ne vous demanderai plus
rien. Ce que je vous ai avoué m'en ôte le droit. La question est entre
vous et votre conscience, à présent... Si vous voulez, ajouta-t-il
simplement, nous dînerons séparément ce soir.
--Oui, fit Julie.
Sur le palier, ils se quittèrent; leurs yeux s'évitaient.
--À demain, mon ami.
--À demain!