Maurice les écouta quelque temps

Il songeait:

«Comme les hommes sont inconséquents! Ils se sont avisés de vêtir

l'amour de cet apparat de pudeur et de poésie qui fausse notre optique,

qui égare notre jugement, chaque fois que la nature nous porte à désirer

une femme. Et quand ils sont ensemble à regarder des femmes, ils se

plaisent à souiller ce laborieux idéal. Moi-même, je suis inconséquent

et irrespectueux comme les autres; j'apprends, sans répugnance, plutôt

avec gaieté, que l'une d'elles, si elle est jolie, livre son corps pour

de l'argent, pour le plaisir de la débauche... Et voilà que j'hésite, au

dernier moment, à prendre la femme que j'aime!»

À l'écart des danseurs, dans le coin où s'entassaient les accessoires,

Rieu et Claire, qui devaient conduire le cotillon, causaient,--le baron

penché près de l'oreille de la jeune fille.

«Est-ce qu'ils flirtent? pensa Maurice... Claire se console. C'est égal,

à ce jeu-là, le baron doit être un partenaire médiocre.»

Un peu irrité, sans se l'avouer, il secoua sa volonté indécise:

«Allons! Vivons! Laissons s'accomplir l'inévitable. Nous verrons bien!»

Malgré ses hésitations, ses scrupules, l'espoir de l'amour prochain le

réchauffait.

«J'ai souffert, pensa-t-il. La vie ne m'a pas gâté, j'ai été rudement

éprouvé. Eh bien, voici une revanche!»

Autour de lui, le bal affolait la foule. Beaucoup d'invités étaient

partis: mais ceux qui demeuraient n'étaient plus des passants dédaigneux

ou contraints: ils restaient pour le plaisir de s'agiter, de palper des

tailles de femmes, de suivre une intrigue. Or, à cette heure tardive,

dans cette atmosphère sur-chauffée, chargée de la poussière des fards,

de la sueur volatilisée des corps, voici que de lui-même se déchirait le

contrat accoutumé entre le désir humain et la pudeur sociale; personne

ne semblait apercevoir un relâchement consenti par tous. Maurice, ayant

quitté Froeder et Daumier, constatait l'universelle impudicité de cette

foule. Des couples tournaient, si étroitement pressés, presque

encastrés, que de leur valse la femme se pâmait, comme en un lit. Ils se

séparaient aux derniers accords de la musique--et brusquement se

glaçaient dans une affectation de courtoisie mondaine. D'autres, assis à

l'écart, causaient si bas que leurs lèvres bougeaient à peine; mais la

lubricité des yeux parlait assez clair... Il ne fallait que les

observer pour comprendre, ici la fervente instance d'un rendez-vous--à

la fin accordé au moment où l'idole se levait, donnait une date d'un mot

brusque, bref, ailleurs l'entretien haletant où l'on évoque les

anciennes caresses, où les mots glissent avec les regards par

l'entre-bâillement des corsages, les fouillent comme des doigts.

Et les mères couvraient d'un regard satisfait ces apartés de leur fille

avec l'homme qui l'énervait; les maris jouaient paisiblement au poker,

dans les chambres voisines, livrant toute une nuit leur femme aux

attaques des hommes; et tous ces chargés d'âmes s'imaginaient ou

affectaient de croire que, la nuit achevée, le calme et l'ordre se

restaureraient dans les coeurs troublés des filles et des femmes, aussi

aisément que les meubles et les tentures reprendraient leur place

habituelle dans les salons dévastés par le bal.

Maurice pensait:

«Quelle duperie, quelle tartuferie que la pudeur du monde! L'Église

seule est raisonnable avec ses dogmes clairs, froids, tranchants comme

l'acier... Ceci est permis, cela ne l'est pas. Une jeune fille, une

jeune femme, ne doivent pas aller au bal, parce que cela excite leurs

nerfs. Voilà qui est net... L'Église a raison.»

Mais sa pensée se désorienta. Claire venait à lui. Il était si obsédé en

ce moment par l'image de Julie, qu'il regarda la jeune fille avec une

curiosité désintéressée.

«Elle est vraiment trop maigre encore pour se décolleter. Et puis, aux

lumières, cette blancheur de peau, ces cheveux trop noirs... c'est

presque effrayant... Elle a l'air d'une morte qui marche.»

--Est-ce que vous êtes souffrante? lui demanda-t-il.

Elle répondit, subitement rosée:

--Oui, un peu. Je voudrais bien ne pas conduire le cotillon?

--Eh bien! ne le conduisez pas.

--Mais qui me remplacera?

--N'importe qui; Mme Surgère, par exemple.

--C'est cela, fit Claire. Voulez-vous le lui demander?

--Oui, j'y vais.

Julie résista un peu, puis céda. Maurice éprouvait une sorte de

soulagement à livrer son amie au baron de Rieu, au lieu de la voir

traîner de bras en bras, au hasard des choix. Il devinait bien qu'elle

subissait, elle aussi, l'effet dissolvant des atmosphères de bal... Sa

nudité ne l'inquiétait plus: elle entendait sans révolte les propos

d'admiration qui d'abord l'avaient fait cruellement rougir. Comme on lui

en avait murmuré de ces déclarations forcément écourtées, où le passant,

un instant en contact avec une jolie femme, essaye ses chances, tente si

«ça prendra», peu chagrin de l'insuccès, d'ailleurs, répétant les mêmes

mots à une autre, l'instant d'après! Cette nuit, elle avait vraiment

senti le frisson des désirs lui effleurer la peau. Et voici qu'elle

n'en souffrait plus, qu'elle attendait presque les déclarations, qu'elle

les écoutait en souriant! Son coeur en recevait une joie secrète. Elle

pensait: «Je suis belle, je suis désirée!» et le vide que l'âge creusait

entre elle et Maurice lui semblait se combler.

***

Le cotillon s'achevait. On soupa, le salon transformé en une sorte de

restaurant de nuit; et les femmes, vraiment, par leur attitude,

complétaient la ressemblance. Le désordre que l'agitation de la danse

avait mis dans les coiffures et dans les toilettes, on ne songeait plus

à le réparer; on l'accentuait par des accoutrements bizarres, trouvés

dans les pétards de la dernière figure. Hommes et femmes s'amusaient à

des gamineries. On tournait le bouton du commutateur électrique, on

faisait une obscurité d'un instant, pendant laquelle les lèvres

effleuraient les épaules. Julie et Maurice Artoy, placés en face l'un de

l'autre, parlaient peu, écoutaient distraitement ce que disaient leurs

voisins. Leurs yeux, invinciblement, se cherchaient, se fondaient dans

une langueur de nouveaux époux qui épient la marche des aiguilles vers

l'heure d'être seuls.

Le jour, tombant d'un ciel qui revêtait le bleu métallique du plomb, se

glissait déjà entre les fentes des rideaux, par les corridors, venant

des portes lointaines. Il apportait, avec une sensation de fadeur et de

fatigue, l'envie de ne plus dormir, de ne pas faire cette anormale

tentative de fermer ses yeux au soleil nouveau...

Les tables prestement enlevées, l'orchestre disparu, des amateurs

jetèrent encore aux affamés de danse la pâture de quelques valses, de

quelques galops... Puis brusquement tout s'arrêta, on referma le piano,

les domestiques vinrent éteindre les lampes. Les rideaux des fenêtres,

les contrevents furent ouverts; et le premier rayon de soleil, d'un

rouge de feu de Bengale, chassa les plus attardés.

Maurice, Julie et Claire reconduisirent ceux-ci. Au jour, Mme Surgère

remarqua la pâleur de Claire.

--Va te coucher bien vite, mignonne, lui dit-elle... Ne reste pas là, tu

vas prendre froid. Tu es fatiguée, tu n'as pas bonne mine.

--Oui, fit-elle... Je ne me sens pas bien. Elle tendit son front, sur

lequel Mme Surgère posa un baiser, puis rentra dans l'hôtel et gagna

sa chambre.

Maurice et Julie remontèrent l'un après l'autre les quelques marches du

perron d'angle... Ils restaient muets; cependant ils savaient bien

qu'ils avaient quelque chose à se dire, puisqu'ils ne se séparèrent pas,

puisque Julie laissa le jeune homme l'accompagner, puisqu'ils

traversèrent ensemble les salons déserts. Où allaient-ils? Silence et

solitude, c'était tous les espaces si pleins, si bruyants tout à

l'heure... Le jour les éclairait maintenant; mais on avait refermé les

fenêtres, et une odeur d'animal humain y fermentait encore. Pourquoi

Maurice suivit-il Julie, marchant avec lenteur à travers les salles?

Pourquoi voulut-il la conduire dans le boudoir mousse, vers ce fauteuil

où elle s'était assise quelques heures auparavant? Elle se laissa faire.

Car son coeur était tout alangui; l'envie des baisers et des caresses la

tourmentait, autant que cet enfant qui la menait par la main.

Mais lorsqu'ils eurent laissé retomber derrière eux la portière du

boudoir, ils furent dans la nuit. Les persiennes pleines, donnant sur

l'avenue, étaient restées fermées. Cette obscurité fut propice et

complice... Leurs lèvres se touchèrent sans que leurs yeux se vissent,

et, dès lors, ils comprirent bien qu'ils s'appartenaient, que c'était

fini de lutter... Leurs paroles, prières, révoltes, plaintes, ne furent

que des balbutiements dans des baisers. Ils se retrouvèrent, elle,

étendue sur le fauteuil, lui, agenouillé à ses pieds... Ah! certes! il y

eut bien dans le coeur de la pauvre femme la douleur d'une blessure, à

sentir franchie cette ligne précise qui sépare la tendresse de la

lubricité. Mais quoi? son corps était prêt, appelait cette chère

violence. Elle ne sut balbutier que ce mot: «Je t'aime,» quand,

bouleversé par l'anxiété, près de maudire son oeuvre, Maurice suppliait:

«Pardonne-moi!...»

***

Par une pitié de la destinée, l'étrange hallucination où s'étaient

passées pour elle toutes ces choses, ne s'évapora pas tout de suite.

Lorsque Maurice, torturé comme un prêtre qui vient de briser son idole,

ramena sa maîtresse au jour et la regarda, anxieux, il s'aperçut avec

étonnement qu'elle ne pleurait pas. Non, une insondable tendresse, celle

qui appelle tous les sacrifices, toutes les morts pour la joie meilleure

de l'Aimé, emplissait ces beaux yeux vaincus, enfin passionnés! Et sans

dire de mots qui n'eussent rien traduit de leurs pensées, ils s'en

allaient, le monde oublié, revenant sans savoir où à travers les salles

vides...

Arrivés à la porte du grand salon qui donnait sur le vestibule, Julie

arrêta Maurice; tout en l'enveloppant d'un regard de tendresse soumise,

elle lui fit signe de rester là un instant, de ne pas la suivre. Il

baisa le bras nu tendu vers lui.

--Oui... Je reste. Va! je t'aime!

Il s'en retourna de quelques pas tandis qu'elle regagnait sa chambre. Il

colla son front aux vitres, regardant, ne voyant pas le jardin bleui par

le matin qui grandissait.

Alors, dans ce silence absolu, un léger frôlement le fit tressaillir.

Claire était là, derrière lui, appuyée contre le piano: elle était là

certainement avant qu'ils n'eussent passé; certainement elle les avait

vus.

Maurice marcha vers elle.

--Qu'est-ce que tu fais ici? dit-il brusquement. Pourquoi n'es-tu pas

couchée?

Pâle comme une sainte de cire, elle dit:

--J'avais oublié mon éventail... vous voyez.

Il l'observa un instant, défaillante, comme terrifiée de ce qu'elle

avait vu... Quelle vague intérieure le souleva, en cette minute où ils

se regardaient, face à face, brûlés tous deux par l'émotion? Ce fut

l'exaltation du triomphe, un besoin d'user une force de victoire énorme

qu'il sentait encore palpiter en lui, la certitude qu'en ce moment rien

ne lui résisterait... Il s'approcha de Claire: elle ne bougeait pas,

hypnotisée par son regard.

Il s'approcha plus près encore; il lui toucha les lèvres de ses lèvres,

d'un baiser immobile, d'un baiser de maître qui commande, d'un baiser

posé, sur cette bouche froide, comme un sceau plutôt que comme une

caresse.

***

--Va, lui dit-il doucement ensuite, va dans ta chambre, mon enfant.

Elle ne répondit pas.

Elle obéit.

_DEUXIÈME PARTIE_

I

TROIS années avaient passé. Mai s'achevait.

Trois années depuis le matin de bal où, dans la même heure, Maurice

Artoy devenait l'amant de Mme Surgère et scellait d'un baiser de

maître les lèvres de Claire Esquier.

En regagnant sa chambre, ce matin-là, grisé d'orgueil, mais pourtant

lucide, il avait entendu la voix d'un pressentiment lui murmurer: «Ton

avenir désormais est lié à l'avenir de ces deux êtres qui t'aiment, qui

t'aimeront uniquement, toujours!» Et vraiment, au cours des trois années

échues, ni l'une ni l'autre n'avaient déserté sa vie ou sa pensée. L'une

fut la compagne de chaque jour, et peu à peu comme l'épouse.

L'autre,--la jeune fille,--il l'avait plus rarement aperçue; jamais sa

présence ne fut indispensable à son bonheur actuel; mais en aucun jour

de ces trois années il ne la sépara du rêve d'amour définitif, d'avenir

lointain qu'il portait en lui.

***

Aujourd'hui, tandis qu'il s'attardait, une cigarette aux lèvres, devant

la table où il venait de déjeuner, seul, dans son appartement de la rue

Chambiges, c'était encore à elles deux qu'il songeait. Il ne les

opposait plus l'une à l'autre, comme autrefois; il ne renouvelait pas

les imaginations perverses de son adolescence. Du libertinage

artificiel, l'amour de Julie, si franc, si simple, si sain, l'avait vite

guéri; et le projet qu'il avait pu former: mener de front les deux

intrigues, s'étiola bientôt, plante parasite, sans racines profondes

dans son coeur. N'était-il pas, comme tant de jeunes hommes de sa

génération, un Valmont incomplet, capable de concevoir et de souhaiter

les extrêmes libertinages, mais sans courage, même pour la débauche?

Et puis, les événements, par leur jeu naturel, avaient rendu

irréalisables ces projets, si faiblement voulus. Dès qu'ils furent

amants, Maurice et Julie répugnèrent à vivre sous le même toit, dans la

maison du mari. Maurice loua un appartement rue Chambiges; il ne vint

plus place Wagram qu'en visiteur, en dîneur assidu: l'intimité avouée

des jours de convalescence fut abolie. Peu de temps après, Claire

Esquier quittait l'hôtel à son tour: elle avait désiré rentrer à Sion

pour quelques mois encore, prétextant la tristesse de cette vie sans

compagnes de son âge; et ni Julie ni Esquier n'osaient s'opposer à cette

retraite. Elle dura, non pas quelques mois, mais plus de deux ans, où la

jeune fille s'efforça sans doute, dans le silence, dans le secret, de

guérir le mal de son coeur. Elle semblait y avoir réussi, quand, sortie

définitivement du couvent, on la revit chez les Surgère. Elle fut

cordiale avec Julie, sans affecter la tendresse; avec Maurice, à peine

quelque embarras glaça les premiers entretiens. Lui sut bien lire dans

les prunelles noires de Claire le souvenir toujours vivant du roman

inachevé de leur jeunesse; il n'y crut pas lire de rancune. Peut-être

survivait-il aussi la méfiance des brusques attaques, des caresses

volées. Il s'efforça de dissiper l'inquiétude, de désarmer la méfiance.

Il fut attentif et amical, sans allusion au passé: insensiblement,

Claire rassurée, lui revint, un peu triste, pourtant souriante.

Julie, incapable de redouter une trahison, vit avec plaisir leur entente

restituée. Puisqu'ils étaient destinés à vivre l'un près de l'autre, ne

valait-il pas mieux qu'ils s'aimassent? Elle rêvait, tendre et honnête

coeur, de marier Claire le plus tôt possible--avec le baron de Rieu, par

exemple, à qui certainement elle plaisait--et de demeurer ainsi

toujours proches les uns des autres, paisibles, unis.

N'était-ce pas tout simple?

Oui, c'était tout simple, pour des âmes simples comme Julie, comme

Claire, comme Jean Esquier; c'était le juste arrangement de l'avenir.

Mais Maurice Artoy n'était point un simple. Dès qu'il se sentit relié à

Claire par le fil d'une nouvelle intimité, assuré contre sa rancune ou

ses révoltes, il ambitionna davantage. Oh! point de la reprendre, point

d'en faire le jouet d'une passion perverse, greffée sur l'autre amour:

la pensée de tromper Julie lui demeurait odieuse.--Non, mais de

connaître ce qui subsistait, dans cette âme close, de l'ancienne

tendresse qu'elle lui avait donnée; de savoir si, malgré tout, elle

continuait à lui appartenir. Tous les vrais sentimentaux ont cette

inquiétude qui les ravage: savoir s'ils sont aimés de celles mêmes que

les circonstances, ou seulement leurs propres scrupules, leur

interdisent. S'ils se savent aimés, le retard de la possession leur

importe peu: leur faim de tendresse se nourrit aisément de rêves, sans

date pour l'échéance. Maurice était de ceux-là, de ceux qui, comme on

l'a dit d'Henriette d'Angleterre, toujours «demandent le coeur».

Mais comment le redemander à la jeune fille, ce coeur qu'il avait

repoussé et si durement meurtri? Il n'osait pas. Plusieurs fois déjà, il

avait commis envers Julie cette demi-trahison: se rendre place Wagram

au milieu de la journée, à l'heure où Mme Surgère était sortie, où

Claire d'ordinaire jouait du piano, seule dans le salon mousse... Il

s'asseyait près d'elle, il l'écoutait; ou bien, la jeune fille

s'interrompant de jouer, ils causaient avec simplicité... Mais aussitôt

les allusions préméditées à leur affection émue d'autrefois lui

apparaissaient impossibles, presque monstrueuses. Et de ces tête-à-tête,

où ils avaient parlé de choses indifférentes, il s'étonnait de rapporter

l'inquiétude singulière, la pesante tristesse qui bientôt le rejetaient

plus violemment à Julie.

***

Cette journée de printemps, proche de l'été, était propice aux songeries

énervantes, aux mauvaises suggestions. Les oisifs la connaissent, cette

lourde première moitié d'après-midi, si longue, si vide. Son déjeuner

achevé, ses journaux lus, Maurice n'avait plus rien à faire jusqu'aux

environs de six heures,--jusqu'à la visite quotidienne de Julie.

Il s'était levé. Il avait jeté sa cigarette. Indécis, il arpentait la

vaste chambre rectangulaire qui, avec une antichambre et un cabinet,

composait l'appartement.

Tout lui rappelait Julie dans ce logis, choisi au lendemain du jour où

pour la première fois elle lui avait appartenu. Elle avait surveillé

l'installation, assez élégante, grâce aux pièces conservées de l'ancien

mobilier de la rue d'Athènes. De menus ornements façonnés de sa main

couvraient les meubles, des bibelots qu'elle lui avait donnés à chaque

retour d'anniversaire. Même quelques objets de toilette à elle, une

matinée, des épingles à cheveux, des babouches, y demeuraient dans les

armoires. Le parfum de fougère qu'elle portait sur elle peu à peu avait

imprégné les tentures. Oui, ce rez-de-chaussée de la rue Chambiges,

c'était bien l'asile de leur union; et c'est pour cela que Maurice s'y

plaisait, trouvant éparse la chaleur des années de tendresse, d'oublieux

refuge sur le sein de l'aimée.

«Chère Yù, comme je l'aime!»

Il se disait cela, tout haut, pour un objet rencontré par son regard,

qui marquait telle date de leur long amour... Et cependant, plein de ses

souvenirs, sans qu'il pût réellement se reprocher d'aimer moins Julie

que la veille, que le mois d'avant,--en ce moment il discutait avec

lui-même une démarche dont l'idée lui était venue en déjeunant et que sa

conscience condamnait.

Il pensait:

«À trois heures, Julie sera sortie. Esquier travaillera. Claire sera

seule à déchiffrer quelque partition dans le salon mousse. On a parlé

hier soir de chants polonais de Mockiusko, qu'elle ne connaît pas. Je

vais les lui porter.»

Il commença aussitôt sa toilette. Il y employa le soin minutieux,

l'ardeur joyeuse habituelle à tous les hommes dont la jeunesse fut

vouée à l'amour, lorsqu'ils se préparent à une entrevue de femme où

l'amour est en jeu. Mais cette effervescence qu'il connaissait bien, il

s'interdisait de la reconnaître aujourd'hui.

«Je m'ennuie, et plutôt que de passer mon après-midi à bâiller, je vais

voir une petite fille pour qui j'ai beaucoup d'affection. Voilà tout.»

Ganté, le chapeau sur la tête, mis comme jadis avec une élégance

recherchée, seul luxe dont il n'eût rien diminué après la perte de sa

fortune, il revint vers son étroite table de travail. Quatre

photographies de Julie s'y trouvaient, sans cadres, pour être plus

portatives. L'une, toute jaunie, la représentait en pensionnaire des

Rédemptoristes, les mains gauches, la mine sérieuse, vieille épreuve

trouvée un jour par Maurice dans un album, et aussitôt confisquée. Les

autres, plus récentes, montraient la Julie actuelle, belle de maturité

heureuse. Il en choisit une, la baisa, la glissa dans son portefeuille,

et sortit.

--Si je n'étais pas rentré quand _Madame_ viendra, dit-il au concierge,

vous la prierez de m'attendre.

Le temps était clair, l'air sentait les feuilles, la sève, le jeune été.

Maurice gagna à pied la rue Boccador, et de là remonta vers l'avenue de

l'Alma.

Un couple d'ouvrières, trottant menu vers l'atelier, le salua d'un

sourire gamin; il entendit l'une d'elles s'écrier:

--En voilà un qui serait mon type!

Un peu plus loin, au moment où il montait en fiacre, une femme étalée

dans une victoria, en toilette claire, le caressa d'un regard

significatif. Et ces marques fugitives d'admiration féminine, auxquelles

il n'avait jamais été indifférent, lui firent un plaisir singulier ce

jour-là.

Il avait dit au cocher: «Chez Grus, vivement.» Le fiacre descendait les

Champs-Élysées. Paris de mai, si brillant, si vivant, si pimpant,

entrait dans les yeux du jeune homme, le rajeunissait lui-même avec

l'année... Quelque chose lui paraissait lumineux dans l'avenir, il ne

savait quoi, un événement qui trancherait sur le bonheur doux, monotone,

où il se sentait enlisé peu à peu.

Il toucha au coin du boulevard Haussmann, prit chez Grus les mélodies

polonaises; cinq minutes après il atteignait l'hôtel Surgère.

La vieille Tonia vint ouvrir la porte. Maurice demanda hypocritement:

--Madame est là?

--Non, répondit la vieille d'un ton maussade. Elle est sortie. Vous

savez bien que c'est son heure.

--Quand rentrera-t-elle?

Tonia fit un geste d'épaules qui signifiait: «Je l'ignore,» ou bien:

«Vous connaissez aussi bien que moi les habitudes de Mme Surgère.»

Et sans plus vouloir parler, elle rentra dans sa loge.

Allégé d'une inquiétude, Maurice monta. Des notes de piano lui

parvenaient: une de ces mélodies nombreuses et chantantes, si

reconnaissables, où Beethoven fit parler l'âme humaine avec des sons.

Il entra dans le grand salon, traversa le petit, amortissant ses pas sur

les tapis lourds, et parvint ainsi jusqu'au boudoir mousse.

En profil perdu, il aperçut Claire assise devant le piano drapé. Elle

n'avait pas beaucoup changé. Les cheveux trop noirs, la bouche trop

rouge, les joues pâles comme des feuilles de camélia, c'était toujours

l'enfant singulière qui avait tenté Maurice, lorsqu'elle lui était

apparue dans la villa des OEillets. Elle avait un peu grandi. La maigreur

puérile avait disparu; mais elle demeurait mince et souple, avec ce

roulement de buste sur les hanches, si gracieux, si rare chez les

Françaises. Cette mobilité s'accusait dans l'ondulation que le jeu

donnait à sa taille. Elle jouait cette admirable page, l'une des moins

célèbres, où le maître a exprimé les mélancoliques du départ, l'angoisse

de l'absence et ces joies du retour qui en sont la rançon. Elle achevait

la première partie: le _Lebewohl_,--l'Adieu... Les chevaux secouent

leurs grelots et piaffent; les postillons font claquer leur fouet; sur

les marches du seuil, l'amant enlace une dernière fois sa maîtresse...

Puis la berline s'ébranle, s'éloigne dans une nuée de poussière et

disparaît au tournant du chemin... Maurice s'était assis. Il écoutait,

se gardant de révéler sa présence; et en même temps il regardait Claire.

Cette musique coulait sur ses nerfs, pour les rendre plus sensibles et

rythmer leurs vibrations. Avec les gestes menus de ses doigts, Claire

traduisait et conduisait son rêve; elle évoquait des coins du passé,

elle entr'ouvrait le voile qui cachait l'avenir, incertain, angoissant.

Il se sentait heureux et douloureux, immobile dans le présent paisible,

et pourtant inquiété de désirs pour un lendemain indéterminé. Oui,

c'était bien cela. Tranquille aujourd'hui, il concevait obscurément des

joies meilleures pour plus tard, sans se demander d'où elles

viendraient.

Mais lui viendraient-elles seulement? Pourquoi l'avenir les lui

apporterait-il, ces joies qu'il n'avait pas goûtées? La fortune l'avait

trahi une fois pour toutes; toujours il demeurerait un demi-pauvre,

sentant mieux sa pauvreté par le souvenir du luxe

antérieur.--L'ambition, la gloire... Ces mots le faisaient sourire

tristement. «L'épreuve est faite... jamais je ne serai un grand artiste

en rien, jamais. Je suis un amateur très intelligent, voilà tout.» Et

l'amour, la joie des femmes? Oh! c'était sa blessure, cela. Banqueroute

de l'argent, banqueroute de la gloire, il s'y résignait, mais il

souffrait encore dans son coeur d'amant, et si la mélancolie de cette

musique lui remua les entrailles, c'est qu'elle disait une torture

pareille à la sienne. Car maintenant elle contait le vide de l'absence,

la maison et l'âme désertes, la route regardée désespérément à chaque

heure, du seuil de la porte, sans que jamais au tournant reparaisse le

visage aimé...

«Et pourtant j'aime, pensa Maurice. J'ai une maîtresse adorable qui

m'aime uniquement.»

Il ne se mentait pas à lui-même. Si le temps, l'usure naturelle des

sentiments humains, avaient rendu le désir moins palpitant, une

tendresse si puissante, un si ardent besoin de la présence de Julie

avaient poussé des racines dans son coeur que, vraiment il pouvait le

dire, jamais plus qu'aujourd'hui il ne l'avait aimée. Julie était

l'épouse, la chair de sa chair. Si on l'ôtait de sa vie, il sentait

qu'il s'écroulerait misérablement. Il constatait en lui le besoin

irréductible de cette femme chérie, et au tressaillement de tendresse

que cette constatation soulevait en lui, une irritation se mêlait. Il

n'avait pas trente ans et voilà que sa vie sentimentale, comme sa vie

d'artiste et de mondain, était finie. Il aimait une femme très belle,

certes, très désirable, mais cette femme avait quarante ans. Que le

miracle de jeunesse qui la conservait belle et désirable se continuât,

qu'il fût lui-même vieux, dépris de l'amour avant elle, n'importe! Notre

coeur a l'âge même de son amour: son coeur avait quarante ans. Jamais il

ne connaîtrait l'évolution naturelle de l'amour des jeunes hommes, le

désir, l'initiation de la vierge ignorante, le mariage, la famille

créée... Tout un chemin de la vie lui était fermé comme par un mur.

«Et c'est pour cela que Claire me trouble tant. C'est qu'elle représente

pour moi le jardin interdit où il ne me sera pas permis de vivre... Car

je ne l'aime pas.»

Afin de se prouver à soi-même qu'il ne l'aimait pas, il la regardait,

et vraiment sa chair ne s'émouvait pas. «Dire qu'il y a trois ans,

pensa-t-il, si je m'étais trouvé ainsi, seul avec elle, je n'aurais pas

été capable de me tenir tranquille... Et c'était une enfant alors, à

peine formée.» Il évoquait les souvenirs de Cannes, ces poursuites de la

jeune fille dans les coins de la villa, rien que pour voir ses yeux

noirs devenir fixes, pour tenir son buste, haletant, renversé sous un

baiser, moins par désir que par curiosité, par un dilettantisme amoureux

un peu pervers.

«Comme c'est loin, tout cela! Voilà des folies dont je suis bien guéri

aujourd'hui.»

La présence continue de Julie l'avait lentement transformé, et toutes

les mauvaises greffes de scepticisme, de rouerie, de perversité

sentimentale, au contact de cette belle santé d'âme, s'étaient

desséchées une à une.

En ce moment même, bercé, dissous par la mélodie, ce qu'il ressentait,

c'étaient les appréhensions d'une agonie dans l'avenir, à un moment

qu'il ignorait,--d'une souffrance causée par cette enfant blanche et

brune dont les doigts minces glissaient sur les touches... Il se disait

sincèrement: «Non, je ne l'aime pas.» Mais une tendresse confuse

l'agitait pourtant pour ces yeux, cette peau blanche, ces cheveux noirs.

Ou plutôt c'était la mélancolie d'une perte irréparable, d'une chose

entrevue qui aurait pu être, qui ne serait pas.

D'où qu'elle vînt, cette tristesse s'accrut peu à peu, devint une telle

angoisse qu'il sentit qu'il allait pleurer, crier, si la musique durait

un instant de plus. Il se leva, s'approcha: le bruit de ses pas

s'amortissait sur la haute laine des tapis, mais Claire devina sa

présence. Elle se retourna à demi.

--Ah! c'est vous?

Elle lui tendit ses doigts, qu'il pressa à peine.

--Il y a longtemps que je suis là, dit-il, déposant sur le piano, sans

plus y songer, le recueil de mélodies polonaises qu'il apportait. Je

vous ai écoutée jouer cette admirable chose. Et, vous voyez, cela m'a

tout ému.

--Oui, répliqua Claire. C'est vraiment admirable. Je ne me lasse pas de

la jouer, cette page de l'Adieu. J'en suis tellement pénétrée que quand

je la joue ici pour moi seule, il me semble traduire simplement ma

pensée.

Elle reprit discrètement les dernières mesures. Maurice, qui s'était

assis près du piano, dit, presque bas:

--Ne jouez plus... Je vous assure, je souffre à entendre cela.

--Vous avez raison, dit-elle... Cela me rend nerveuse, moi aussi.

Elle ferma le piano, et s'accouda dessus du coude gauche, sans quitter

le tabouret.

--Vous savez que Mme Surgère n'est pas là? dit-elle.

--Je sais, et ce n'est pas elle que je venais voir.

--C'est moi, alors? questionna Claire en souriant.

Il répondit sérieusement:

--Oui, c'est vous.

Aujourd'hui il lui fallait approcher son coeur du coeur de la jeune fille.

Si las des paroles polies qu'ils échangeaient d'ordinaire, il voulait

savoir ce que contenait d'affection pour lui ce coeur innocent. Bien loin

de souhaiter les vaines caresses d'autrefois, il aurait voulu qu'elle se

confiât tendrement, qu'elle lui parlât, l'âme ouverte, comme à un grand

frère affectueux.

Elle, qui le voyait, cette fois, plus troublé encore que de coutume,

rougit un peu, tandis qu'elle balbutiait, essayant d'être gaie.

--Vous êtes gentil pour moi. Je ne vous reconnais plus.

Mais lui la regardait bien en face, bien dans les yeux, et, s'approchant

d'elle, il lui prit les deux mains. Entre eux, pensait-il, il ne

s'agissait pas de dissimulation sentimentale, de précaution mondaine

masquant les penchants du coeur. Ils avaient été enfants ensemble, ils se

connaissaient bien. Maurice dit sa pensée tout haut, comme s'il se

parlait à lui-même; et Claire n'en fut point surprise.

--Quand je pense, dit-il en souriant, quand je pense que cette grande

jeune fille que voilà a été ma petite amie autrefois, ma petite

passion, alors qu'elle était une pensionnaire de quinze ans, maigre et

gauche! À quinze ans, elle-même était si occupée de son ami Maurice

qu'elle écrivait son nom, avec des points d'exclamation, au revers des

images de son paroissien; ne dites pas non, Claire, j'ai surpris ce

paroissien, un dimanche, à Cannes! Il a passé trois ans seulement. Nous

nous retrouvons; la pensionnaire est devenue jeune fille très belle,

mais elle n'aime plus du tout son ancien ami.

Bien qu'il s'efforçât de donner à sa voix le ton de la plaisanterie, une

vraie tristesse s'y laissait deviner: Claire l'apercevait bien; et son

joli visage grave s'ombrait de mélancolie.

--Mais je vous aime bien, Maurice, vous le savez, dit-elle...

Il ne releva pas le mot; il la regardait toujours attentivement et

tristement, comme s'il eût cherché sur ses traits une expression

fugitive du visage d'autrefois.

--Voyez-vous, Claire, dit-il, ce qu'il y a de pas gai dans la vie, c'est

que lorsqu'on a des minutes heureuses, on ne s'en avise pas sur le

moment, mais longtemps après, quand elles sont bien loin dans le

passé... Vous rappelez-vous Cannes, la villa des OEillets? Et les soirées

passées sur la terrasse en face de la mer, quand je restais des heures,

ayant une de vos mains dans ma main, et la tête appuyée sur la poitrine

de maman?

Il porta, à ces mots, les doigts de la jeune fille contre ses yeux,

comme pour y renfermer les pleurs prêts à couler. Claire, à qui des

larmes aussi venaient, balbutia seulement:

--Maurice!

--Vrai, reprit-il, quand je songe à mon bonheur de ce temps-là, il me

semble que c'est un autre enfant, que ce n'est pas moi qui ai été si

heureux. Vous souvenez-vous de notre promenade à Beaulieu, du petit

chemin entre un mur et des arbres, avec la mer bleue au bout?... Et des

rochers de Saint-Jean, ces rochers arrachés, comme brisés par la mer, et

qui ont des airs de désespérés?

Elle baissait la tête. Oui, certes, elle se rappelait; c'était son

trésor secret, tous ces souvenirs. Maurice prononçait à voix plus basse

les mots que tout à l'heure il n'eût pas voulu dire, mais qui maintenant

s'échappaient d'eux-mêmes.

--Vous rappelez-vous cette première fois où j'ai pris vos lèvres,

là-bas, devant ce paysage tragique? Moi, je vois cela comme une chose

présente, je me rappelle vos yeux qui devinrent tout à coup si

étrangement fixes, comme en ce moment, tenez...

En effet, les traits de Claire se tendaient, se figeaient comme alors;

ses yeux redevenus fixes, lui rendaient sa physionomie d'autrefois. Le

besoin irrésistible de revivre le passé, de lui arracher quelques-unes

de ses minutes irretrouvables, étreignit Maurice. Il désira ces lèvres

rouges qu'il avait frôlées. Il attira vers lui les mains de la jeune

fille; mais elle se dégagea, se détourna si résolument que Maurice

n'essaya même pas de la retenir.

--Vous voyez bien que vous n'avez plus d'affection pour moi! dit-il.

Elle s'était levée. Pour lui cacher son trouble, elle affectait de

chercher un morceau dans le cahier à musique. Maurice la rejoignit. Il

lui fallait parler encore de ce qui les séparait; rien ne l'en eût

empêché maintenant.

--Pourquoi me dites-vous que vous m'aimez comme alors, si vous me

refusez les moindres choses que je vous demande?

Elle se retourna, plus calme:

--Ces choses-là, dit-elle, vous n'avez plus le droit de me les demander

aujourd'hui.

Maurice ne répondit pas, surpris. «Elle sait donc? Elle comprend donc?»

pensa-t-il. Puis aussitôt: «Évidemment, elle comprend. C'est folie de la

croire toujours une enfant.»

L'honnêteté résolue de la jeune fille le toucha.

--Vous avez raison, Claire, dit-il tristement, c'est moi qui suis un

inconscient et un fou. Ne me gardez pas rancune. Je ne recommencerai

pas... Vous me pardonnez?

Elle répliqua:

--Je n'ai rien à vous pardonner. C'est oublié.

--Tenez, je vais reprendre ma place dans le fauteuil où je vous

écoutais. Rejouez-moi la seconde partie, l'Absence. Cela me remettra,

et tout de suite après je partirai.

Elle consentit. Assis près d'elle, Maurice l'écouta. La musique docile

traduisait encore son rêve. Elle disait plus douloureusement

l'irrémédiable du passé, l'impuissance à revivre le temps une fois vécu;

elle évoquait la nuit trouble de l'avenir, sans issue, sans but.

La pendule sonna gravement une demie. Maurice, excédé d'émotion

intérieure, s'approcha de Claire, prit la main droite sur le piano même,

tandis que l'autre continuait l'accompagnement, la serra un instant.

--Adieu, dit-il.

--Venez-vous dîner ce soir? questionna la jeune fille.

--Non, répliqua-t-il; je suis trop triste. Je serais un mauvais convive.

Elle n'insista pas, fit de la tête un signe d'adieu, sans cesser de

jouer, sans parler. Il s'éloigna, quitta le salon et l'hôtel.

«Quelle âme ai-je donc? pensa-t-il tandis que sa voiture le ramenait rue

Chambiges. Quelle force irrésistible m'a fait parler à cette enfant

comme je viens de le faire? C'était inutile, et c'était mal, car je

n'attends rien d'elle. Et puis, j'aime Julie infiniment. Aucune femme

--même Claire--ne saura me détacher d'elle... Alors, pourquoi,

pourquoi?»

Il ne trouvait pas de réponse, il ne pensait plus, c'était une voix

extérieure, hors de lui, qui répondait:

«Non, c'est vrai, tu n'aimes pas cette enfant. Cela viendra peut-être,

le temps aidant; aujourd'hui, tu ne l'aimes pas. Si de la voir hors de

ta portée, interdite à toi, tu te sens affreusement triste, c'est

qu'elle te montre ta vie close, finie pour l'amour, maintenant. Certes,

ta maîtresse t'est chère, tu aimes ta chaîne: mais cette enfant

représente la liberté, l'avenir.»

Il arrivait. «Pourvu qu'_elle_ soit là déjà!» Il avait peur d'être seul,

même quelques instants, seul contre la cabale des mélancolies, dans

l'appartement vide. Oui, Julie était là... la lumière d'une lampe

filtrait entre les jointures des persiennes. Dès qu'il eut ouvert la

porte, il aperçut dans la demi-ombre de l'antichambre le fantôme adoré

de son amie... Tout de suite, elle le reçut dans ses bras.--«Comme je

l'aime!» se disait-il, réfugié là, sans paroles, dans la posture où

jadis, enfant et jeune homme, il aimait à se blottir contre le sein de

sa jolie mère. «Non... de cette femme-là jamais je ne pourrai me passer,

jamais.»

Il la ramena dans la chambre... C'était l'heure où, d'ordinaire, ils se

racontaient leur journée en vieux amis tendres qui se plaisent à tout

savoir l'un de l'autre. Mais cette fois, ému par son récent entretien

avec Claire, il se désintéressait des menus incidents. Face à face avec

sa maîtresse, il voulait la voir longuement, gravement, respirer sa

tendresse tant enviable et s'y baigner, pour ainsi dire, afin de se

purifier sincèrement de tout mauvais désir, de toute envie de duplicité

ou de trahison. Tant cette présence calmait son inquiétude, la maladie

secrète de son coeur!

--Qu'est-ce que vous avez, mon aimé? disait Julie, en le scrutant du

regard. Je suis sûre que vous avez quelque chose que vous ne me dites

pas.

--Non, répondit-il... Non, je n'ai rien, Julie, je vous jure... Je vous

aime ce soir plus tendrement qu'à l'ordinaire. Il faut bien m'aimer,

vous aussi.

Il l'attira doucement sur le canapé qui meublait l'angle voisin d'une

des fenêtres, un simple sommier couvert d'un grand tapis de la Mecque et

jonché de coussins. Couché contre elle, les lèvres près de son col et de

ses joues, il les effleurait à peine, et rien n'était plus chaste, plus

fraternel. Trois années avaient tamisé leur désir, laissant survivre,

certes, une gratitude infinie pour les joies de chair qu'ils s'étaient

données, mais purifiée par la durée, par la communion des souvenirs, par

l'emmêlement de leurs vies d'esprit.

***

S'ils s'aimèrent ce jour-là autrement qu'avec leurs coeurs bouleversés de

tendresse, ils s'en souvinrent à peine lorsqu'ils se séparèrent, une

heure plus tard. Qu'importait, entre eux, l'esclavage des sens où les

ramenait parfois leur humanité? C'était une moindre preuve d'amour,

certes, que leur étroite union de pensée,--et cet invincible besoin de

vivre l'un près de l'autre, l'un pour l'autre.

L'automne d'une femme · 第 16 / 29 题