LEUR douce vie d'amis amants avait recommencé, les tendres entretiens,
les ententes muettes où parlent seuls les yeux qui se cherchent, les
mains qui se pressent.
De nouveau, ils sortaient ensemble, chaque jour, et dans ces tête-à-tête
quotidiens, l'esprit de Maurice acheva de s'insinuer lentement dans
l'âme de Julie. Les rôles cependant déviaient un peu. Maurice parut plus
aimant, plus soumis; l'alerte de la confession avait aiguisé son désir;
le bien qu'il avait pensé perdre lui devint plus précieux. Il réprima
les caresses hardies. Julie, qui s'en apercevait, lui en sut gré: elle
demeura pourtant sur ses gardes, jamais tout à fait rassurée dès qu'ils
étaient seuls. Le silence, l'immobilité contrainte de Maurice, ne
disaient-ils pas son envie aussi clairement que des gestes et des mots?
L'éveil perpétuel de cette chaste pensée contre les projets de l'amant
commença à la ternir: n'est-ce pas une cruelle ironie de l'amour
d'apprivoiser la pudeur dans la résistance même? Chaque défense d'une
femme l'approche de la défaite.
À demi vaincue déjà par un tel effort, pouvait-elle tenir contre le
chagrin de Maurice? Maurice souffrait visiblement; on observait son
amaigrissement, sa pâleur. Penser qu'elle, Julie, qui l'avait soigné et
sauvé, allait à présent défaire son oeuvre et l'endolorir, non, elle ne
le pouvait pas; autant lui demander de le frapper, de le tuer. Ce fut
elle qui dénonça leur contrat de continence, rendit les bonheurs furtifs
qu'elle avait, un jour, voulu lui reprendre. Elle permit de nouveau des
caresses que sa conscience condamnait. Maurice, inquiet et incertain,
s'aventurait lentement...
Et puis les réflexions, les projets d'attaque ou de résistance, tous
deux ne s'y abandonnaient qu'aux heures de solitude. Ensemble, ils n'y
pensaient plus. Ils promenaient à travers Paris un couple si visiblement
épris que les passants se retournaient sur eux avec la curiosité émue
que soulève le sillage de l'amour.
L'automne se prolongea, fit reculer l'hiver; au milieu de décembre on
vit encore de belles journées de soleil. Quelques-unes palpitèrent de
souffles tièdes, parfumés on ne savait où, sans doute aux immuables étés
de l'Afrique: elles épandirent un charme triste, celui des joies
mortelles qui portent en elles cet avertissement: «Je suis peut-être la
dernière.» Parfois la douceur agonisante de l'atmosphère s'aiguisait: le
ciel, toujours limpide, semblait se cristalliser en froid diamant; la
terre et l'eau gelaient. Sur le sol durci, sonore, Maurice et Julie
aimaient alors à marcher à pied vers les hauteurs d'où la ville se
découvre, à travers les transparences hivernales, jusqu'au delà des
forts. Ils laissaient le coupé au pied des Buttes, et cinglés, rougis,
égayés par la brise aigre, ils gravissaient Montmartre, Chaumont,
Montsouris, comme des étudiants en vacances, serrés l'un contre l'autre,
la main du jeune homme touchant dans la fourrure du manchon la main de
son amie...
Surtout les hauteurs de Montmartre les attiraient, où lentement
s'étageaient les assises de la nouvelle basilique. Presque chaque
semaine ils y montaient ensemble. Maurice s'amusait de la procession des
pèlerins, de la foule des mendiants, des brocanteurs religieux qui
encombrent les abords: la chapelle provisoire avec ses _ex-voto_, ses
bannières et ses sacrés-coeurs votifs, lui paraissait une boutique de
bric-à-brac divin. Julie, agenouillée devant l'autel, priait, ne se
lassait pas de prier. Elle regardait avec des yeux confiants ce doux
Christ blond, qui montrait du doigt, en souriant tristement, son coeur
transpercé, apparent sur la toge bleue.--«Que lui demande-t-elle?»
pensait Maurice. Elle lui demandait bien humblement, bien sincèrement,
de prolonger les heures présentes, tout en purifiant leur tendresse.
Elle demandait que le coeur de Maurice s'apaisât, qu'il se contentât des
chastes étreintes. Parmi la vapeur aromatique qu'exhalaient cette
chapelle, tous ces cierges, toutes ces reliques,--son amour, comme le
benjoin des encensoirs, se sublimait jusqu'aux régions de l'extase: il
lui semblait que le divin blessé lui souriait, bénissait ses voeux, et
que c'était entre son ami et elle comme une sorte de mariage mystique...
Cependant Maurice la contemplait. Il l'aimait ainsi, dans sa faiblesse
de femme; il aimait sa piété enfantine, sa foi résolue, encore que cette
foi fût l'ennemie de ses dessins secrets. Il suivait du regard la pente
onduleuse de son corps appuyé sur le prie-Dieu, la nuque pâle sous les
cheveux vivaces, et les fines mains laissant entre elles apercevoir
l'adorable profil. Il pensait: «Comme elle est charmante!... Comme je
l'aime!...» Un instant Julie était exaucée; Maurice sentait un effluve
de saintes pensées calmer des désirs qu'il n'osait plus s'avouer.
...Alors, une complicité d'événements prit à tâche de les tenter,
multiplia ces occasions de solitude, d'intimité, qui les troublaient.
L'installation de l'hôtel achevée, on allait l'inaugurer en face de
Paris, par une grande fête qui devait affirmer la richesse de la
nouvelle direction, la prospérité des affaires. Cette fête fut
longuement discutée entre les habitants de la maison et leurs deux amis
familiers, Daumier, le baron de Rieu. On finit par se rallier à l'avis
de M. Surgère: un bal costumé, où un groupe d'invités soigneusement
choisis formeraient une redoute Directoire. Maurice fut chargé de
dessiner les costumes. Il costuma Antoine Surgère en général Mélas;
Esquier, encore qu'il protestât contre les travestissements, accepta de
porter un uniforme de commissaire aux armées; Claire serait vêtue en
soubrette de l'époque; Mme Surgère en Mme Tallien. Naturellement
ce fut ce dernier costume qui occupa surtout Maurice; il participa à
tous les secrets de l'essayage; il vécut, un mois durant, dans
l'intimité des dessous de Julie, de sa toilette. Elle s'en alarmait par
instants, flairant le péril. Elle s'efforçait de se rassurer en se
mentant: «Ne puis-je pas lui permettre, pensait-elle, ce que je permets
à un couturier?» Comment s'avouer que déjà elle n'était plus, oh! non,
l'innocente Julie de soeur Cosyma, de l'abbé Huguet? Après la conquête de
son esprit, de son coeur, voici que sa chair même se donnait lentement,
irrésistiblement. Un printemps s'animait, s'échauffait à la veille de
son automne. Une âme d'amoureuse lui naissait sur le tard, ravivait en
elle le goût et la science de plaire. Les mots, ces caresses ailées des
passants qui frôlent les jolies femmes, les mots qu'elle laissait
autrefois tomber par terre sans y prendre garde, elle les recueillait
maintenant; ils la charmaient, car ils signifiaient: «Tu es belle,
Maurice peut t'aimer.» Même cette différence des âges qui avait d'abord
donné un appui à sa résistance, elle n'en était plus effrayée, elle
l'oubliait. Et le miracle s'accomplissait; elle n'avait plus d'âge, elle
avait la jeunesse immortelle de celles qui se sentent aimées. Les gens
qui les croisaient, Maurice la main appuyée sur le bras de son amie,
trouvaient l'appareillage naturel et pensaient: «Ce sont de beaux
amants.» Ainsi tous deux s'avançaient les yeux obscurcis vers le terme
inévitable...
Dans cette douce fièvre d'attente, Maurice oubliait Claire. Mais sa
destinée se tramait dans l'ombre, malgré lui. Le jour où Julie dit
devant lui, très simplement: «Notre Claire chérie va nous revenir
demain,» la pensée que cette autre femme serait témoin qu'il aimait
ailleurs, le troubla.--«Elle va souffrir, pensait-il, pauvre petite!»
Mais déjà il n'avait plus la force de dissimuler auprès de l'enfant...
«J'aime trop Julie, je ne puis pas...» Aussitôt il s'étonna: «Et Claire,
la chère petite, je ne l'aime donc plus?» Il évoqua les étapes de leurs
singulières amours, les souvenirs caressants de la villa des OEillets.
Il sentit que ces choses étaient encore dans son coeur, qu'éternellement
elles y seraient. Présentement, une épaisse couche de cendres les avait
ensevelies, comme les villages de la côte napolitaine; mais ce linceul
les conservait pour l'avenir. Il brida sa conscience, il argumenta:
«C'est une enfant. Le temps est devant nous... Dois-je m'enchaîner pour
des puérilités? Puis, c'est la vie même, ce flux changeant des
affections...» Il se donna enfin cette raison: «Je ne dois pas épouser
Claire, qui est riche, maintenant que je suis pauvre.» Il ne s'avouait
pas qu'un espoir malsain stagnait en lui: l'espoir que l'avenir
arrangerait tout, qu'il lui donnerait ces deux joies, l'épouse après la
maîtresse.
Claire revint; sa vie se mêla à la leur. Et vraiment Maurice put croire
que son voeu se réalisait, que l'enfant ne souffrirait pas: d'abord elle
ne vit rien, ne comprit rien. Elle s'était si bien accoutumée à la
pensée que Maurice l'aimait, et que son rôle, à elle, jusqu'au mariage,
serait, tout en l'aimant, de se défendre contre lui, qu'elle fut plutôt
soulagée d'abord, le retrouvant si calme à ses côtés. Maurice eut
l'hypocrisie instinctive de lui accorder encore quelques attentions; et
ce n'était pas tout hypocrisie: son amour-propre, son égoïsme, se
plurent à la sentir sienne, toujours, alors que lui rêvait ailleurs. Le
trouble où une simple pression de sa main mettait cette enfant, lui
prouva que son empire persistait. Il goûtait, à cette vie en double, une
excitation supérieure, une joie née de l'exercice puissant de la faculté
d'aimer.
Mais bientôt ce rôle même lui pesa, il ne pouvait plus penser qu'à
Julie. Il la devinait presque conquise; Claire n'était qu'une vague
rêverie, la réserve indécise de l'avenir. Il l'oublia pour un temps, il
la négligea; elle finit par s'en apercevoir. Ce qu'elle éprouva en
constatant que Julie devenait pour Maurice quelque chose comme ce
qu'elle-même avait été, fut à la fois de la révolte, de la douleur et de
l'étonnement. Il lui parut qu'on lui ôtait injustement sa part de vie,
qu'on la torturait en abusant de sa faiblesse; et en même temps elle ne
comprenait pas bien, coeur simple de jeune fille, comment une femme qui
l'avait élevée, qu'elle regardait comme une sorte de mère, pouvait lui
disputer son ami. C'était invraisemblable, inique et impur; tandis
qu'elle eût accepté la lutte contre une compagne, contre une autre jeune
fille. Ses yeux surpris et sévères, en éveil maintenant, en arrêt sur
Maurice et Julie, les guettèrent, les troublèrent, comme une conscience
indépendante d'eux, qui les accusait. Julie s'humilia: «Cette enfant est
honnête et chaste, pensait-elle... Elle a le droit de me mépriser...
Jamais, jamais elle ne se laissera tenter comme moi!» Maurice, irrité de
ces prunelles de reproche fixées sur lui, commença d'être brusque avec
Claire.
***
Le soir du bal cependant arriva. Pour recevoir les premiers invités,
Julie avait délégué Claire, qui, sérieuse et souriante dans son costume
de soubrette Directoire, s'acquittait de ses fonctions avec aisance.
Pendant ce temps, Mme Surgère achevait de s'habiller, aidée de Mary,
d'une des «premières» de Chavannes, et de Maurice, qu'il avait bien
fallu appeler pour le dernier coup d'oeil... Il était là, les doigts
fiévreux, le sang aux joues sous sa peau brune, donnant des avis d'une
voix qui se cassait par moments. Lorsqu'on était trop lent à le
comprendre, il se levait brusquement, arrangeait lui-même un pli,
fixait une épingle... Le désordre du dévêtement récent emplissait la
chambre; l'air était aromatisé d'essences, mêlées à l'odeur des cheveux
secoués, de la peau nue. Maurice contemplait, pour la première fois, les
épaules, les bras, la gorge de Julie; leur nudité était son oeuvre: il
n'avait pas voulu que cette ligne admirable fût rompue par aucun bijou,
par aucune brassière; et voici qu'il défaillait à cette vue...
La toilette achevée, la «première» de Chavannes quitta la chambre,
guidée par Mary; un instant, Maurice et Julie demeurèrent seuls. Elle
eut peur de lui, aussitôt, comme d'une force affolée dont elle ne se
sentait plus maîtresse... Les yeux du jeune homme, rivés sur son buste,
la dévêtaient: elle fut enveloppée d'une bouffée de désir qui l'incendia
et la fit frissonner coup sur coup... D'un mouvement d'irrésistible
pudeur elle saisit une écharpe de dentelle qui traînait sur une chaise;
elle en enveloppa ses épaules, ses bras, sa gorge, toute cette peau qui
souffrait d'être nue.
À ce geste de défense, l'ambre clair des prunelles de Maurice se
troubla; il tressaillit: Julie, effarée, le vit se lever, marcher sur
elle. Un instant, elle put croire qu'il allait tenter une violence; la
main du jeune homme, tremblante de fièvre, touchait son bras... Mais
cette main, crispée sur l'écharpe, n'eut que la force de l'arracher d'un
geste bref; et, aussitôt qu'il l'eut saisie, il se rua dessus, la porta
à ses narines, à ses lèvres, à ses dents, la respira et la mordit... Ces
lèvres, ces narines, ces dents, Julie les sentit sur sa chair la plus
secrète... Elle poussa un cri de blessée et, les joues en feu, elle
s'enfuit.
Seul dans la chambre vide, Maurice laissa échapper de ses doigts le
chiffon de dentelle odorante. Il était brisé, lui aussi, bouleversé
comme si cette chose inerte, qu'il venait de frôler, eût été vivante et
palpitante. Il entra dans le cabinet de toilette, passa sur son visage
une éponge humide; mais celle-ci encore était tout imprégnée du parfum
personnel de l'Aimée. Alors, saisi de peur au milieu de cette chambre
enchantée, il se sauva comme un voleur, gagna, par le corridor,
l'escalier de l'aile gauche qui descendait directement au jardin. Il
évita ainsi de se trouver pris dans la spirale des voitures; une à une,
au soleil irradiant des globes électriques, elles versaient devant le
perron leur charge élégante, femmes encapuchonnées de clair, ou tapies
dans de longs manteaux,--gentlemen corrects, fleuris de blanc. Il se
promena dans le parc. Le temps était froid: la terre gelée sonnait sous
le pied; le ciel, en cristal diaphane, était piqué de pâles étoiles, qui
semblaient briller loin, très loin en arrière. Au grand air glacé,
Maurice essayait de calmer sa fièvre: d'abord il n'y réussit pas. Puis
cette fièvre se régularisa, et les battements de son pouls, aussi
rapides, furent plus rythmés. Il pensait à ce qui venait de se passer...
«De telles scènes se recommenceront, cela est certain. Nous vivons dans
la même maison, nous nous voyons continuellement. Elle m'aime assez pour
que je puisse faire d'elle ce qui me plaira... Moi, je l'aime aussi;
nous serons amants.»
Sur ce rêve, il s'attardait. Comme un pèlerin s'étonne, après les chers
périls de la route, d'apercevoir déjà les toits de la ville, il
ressentait par avance les tristesses de la possession.
Il se rapprocha de l'hôtel: la façade tournée vers le parc luisait de
feux, à travers la résille des branches. Les voitures entraient, plus
rares. Embuées de vapeurs, les vitres ne laissaient transparaître qu'une
grande clarté sur laquelle passaient et repassaient des ombres.
Subitement, le froid de cette nuit de gel s'injecta dans les membres du
jeune homme, le fit frissonner. Il pénétra dans la maison par le même
chemin détourné, puis traversant la salle à manger, gagna le salon par
l'intérieur des appartements. Il entra ainsi dans le bal sans être
aperçu, évitant la porte principale près de laquelle, maintenant, Mme
Surgère se tenait. Presque tous les invités lui étaient inconnus: gens
de finance, gens de journal, gens du monde cosmopolite. Il put se
glisser, sans serrer trop de mains, jusqu'au poste d'observation qu'il
s'était choisi, la seconde fenêtre après l'entrée. De là, enfoncé dans
l'ébrasement, il voyait Julie.
Comme elle était belle! Les émotions récentes, la chaleur de la foule
attiraient à ses joues toute la sève vivace de son sang; cette ardeur
contrastait avec la pâle maturité des épaules et de la gorge, que le
corsage échancré largement laissait resplendir, plus attirant qu'une
nudité, car la draperie retenue par un fil léger semblait près de lâcher
prise, de s'abattre sur le tapis.
Non loin de là, près de la cheminée monumentale, Antoine Surgère,
costumé en généralissime autrichien, s'entretenait avec le baron de
Rieu, vêtu, lui, d'un simple habit noir.
Maurice observait l'attitude des hommes lorsqu'ils abordaient Julie. Le
désir faisait flamber subitement leur regard. Quelques-uns, sans pudeur,
s'avançaient tout près, comme pour découvrir, de la nudité, quelque
chose de plus que n'en montrait le corsage. Quand de nouveaux arrivants
les contraignaient à s'éloigner, il les voyait échanger des demi-gestes,
des demi-sourires... Il devinait bien ce qu'ils disaient! Ses doigts se
crispaient; la rage du mâle, à la vue du plaisir pris par d'autres mâles
avec l'objet aimé, lui brûlait la poitrine. Il faillit se jeter sur eux,
les écarter de cette femme, à laquelle ils n'avaient pas droit. Pourtant
il s'avouait que cette admiration brutale des autres lui faisait désirer
Julie plus ardemment. Sa pensée fut impudique comme le regard de ces
hommes: «Je la veux... je la veux... Je l'aurai... cette nuit même!» Et
lui qui, tout à l'heure, n'osait que porter à ses lèvres un tissu
inerte, imprégné par l'attouchement odorant de Mme Surgère, il rêva
des violences:
«Je la suivrai dans sa chambre... Elle n'osera pas appeler...»
En cet instant, Julie sentit fixés sur elle, comme tout à l'heure, les
yeux de Maurice; elle s'effraya de leur brutalité hostile, presque
haineuse... Elle ne vit plus qui était près d'elle, qui lui parlait.
Elle ne put se tenir d'aller vers l'aimé, de rassurer sa propre
inquiétude en l'interrogeant:
--Reste ici, petite, dit-elle à Claire qui se tenait modestement à
l'écart. Reçois pour moi, je reviens.
Esquier passait, gravement drapé dans son uniforme bleu à ceinture
tricolore à grands revers rouges. Elle lui prit le bras et lui dit:
--Menez-moi donc vers Maurice, je vous prie.
--Savez-vous que vous êtes très belle? dit le banquier.
Elle sourit:
--Des compliments de vous, mon vieil ami?
--Oui, de moi comme de tout le monde... Vous êtes la reine de ce bal.
Votre succès fait presque scandale.
Et mettant affectueusement la main sur sa main, il ajouta:
--Chère amie, vous savez si je vous aime, n'est-ce pas? Eh bien! tâchez
de n'être pas trop belle.
La pensée grave qu'elle lisait au fond du regard paisible d'Esquier
arrêta le sourire sur le visage de Mme Surgère.
Elle balbutia:
--Trop belle! et pourquoi, mon Dieu?
À ce moment, ils étaient tout près de Maurice. Esquier salua sa compagne
et, montrant le jeune homme:
--Pour celui-ci! dit-il.
Maurice n'entendit que ces mots. Il demanda:
--Que dit le cher associé?
--Je n'ai pas compris, répondit Julie. Elle disait vrai. Elle avait
seulement deviné un avertissement sous les paroles énigmatiques
d'Esquier. Maurice reprit sans lui offrir le bras:
--Eh bien... vous en avez assez de faire voir vos épaules?
Elle resta un moment interdite. C'était lui, son ami, qui lui parlait
ainsi? Un chagrin mêlé de honte, de pudeur offensée, lui emplit le coeur.
Prise d'une douloureuse envie de larmes, elle balbutia très bas:
--Oh! Maurice!
Ces larmes, près de jaillir, satisfirent la rancune du jeune homme. Il
ne lui resta plus que le mécontentement de soi, l'envie de se faire
pardonner, et le besoin de serrer cette femme adorable, tout de suite,
contre son coeur:
--Pardon, fit-il, je suis méchant, je ne sais pas bien vous aimer. Ne
pleurez pas, de grâce, ne vous laissez pas voir avec des larmes dans les
yeux; on nous observe déjà. Donnez-moi votre bras.
Elle le lui donna, en ouvrant largement son éventail pour cacher sa
rougeur. Ils traversèrent assez vite les deux grands salons: dans le
second, les joueurs étaient déjà réunis autour des abat-jour. Une
portière séparait ce salon du boudoir mousse. Lorsqu'ils y entrèrent,
ils n'y virent qu'un monsieur en train de rajuster sa cravate, et qui
disparut aussitôt.
--Dieu! qu'il fait bon ici! s'écria Julie en s'asseyant.
La tiédeur de cette chambre doucement chauffée leur paraissait fraîche
au sortir des salles où l'on dansait. Maurice s'assit sur un pouf, aux
pieds de son amie. Il la regarda en silence; mais ce regard fixe,
volontaire, la troublait.
--Pourquoi me regardez-vous ainsi? murmura-t-elle, essayant de rire.
Il répondit gravement:
--Parce que vous êtes belle... Il me semble que je vous vois aujourd'hui
pour la première fois.
Des bruits d'orchestre, affaiblis par la distance, amortis par les
tentures, venaient jusqu'à eux, en même temps que les propos des joueurs
dans la pièce voisine. Julie se sentit désarmée, vaincue par le besoin
d'entendre cette voix lui dire qu'elle était belle, qu'elle était aimée.
Elle fixa sur l'enfant des yeux pleins de tendresse. Lui, posa sa joue
sur le genou ployé de Julie. Voici que, seul à seule, comme ils étaient
là, le désir le tourmentait moins.
--Il faut m'aimer, murmura-t-il. Il faut n'être à personne au monde qu'à
moi. Parce que, moi, je n'ai que vous!
Elle prit ce front chéri dans ses mains; elle le souleva vers elle, vers
sa bouche. Elle avait oublié le bal et le monde. Les résonances
douloureuses, de la voix du jeune homme avaient chaviré son faible coeur.
Nulle force, à ce moment, ne l'eût empêchée de l'attirer à elle et de
lui répondre:
--Pourquoi me dire de vous aimer? Est-ce que j'aime autre chose au monde
que vous? Je vous adore!
Il sentit sur ses tempes la fraîcheur des bras de Julie, sur son front
la brûlure de sa bouche. Et alors, grisé, il se releva à demi, il
renversa sur le dossier du fauteuil l'amie effarée et muette, il roula
ses lèvres sur le col, sur les épaules, sur la gorge houleuse. Elle ne
résistait pas, vraiment pitoyable en sa faiblesse. Il eut alors
conscience qu'il abusait d'un effarement et d'un effroi; il se maîtrisa
d'un coup de volonté. Il reprit sa posture humble de l'instant d'avant;
il baisa la main inerte qui pendait près de ses lèvres:
--Pardonnez-moi, murmura-t-il.
Elle répliqua, la voix entrecoupée:
--Que nous sommes imprudents!... Mon Dieu!... mon Dieu!...
Et doucement, comme l'on prie, elle ajouta:
--Laissez-moi, Maurice, retournez dans le salon.
Il obéit aussitôt. Ses pensées soufflaient en tourbillon dans son
cerveau. En ce moment où la pitié et la tendresse lui faisaient
comprendre, partager, et comme adorer les scrupules de Julie, était-il
le même homme qui, tout à l'heure, pensait: «Je l'aurai... je l'aurai
cette nuit?»
«Je suis fou, vraiment fou. Ce que j'aime en Julie, c'est son honnêteté.
Notre plaisir ne sera guère augmenté quand elle aura été ma maîtresse.
Et un peu de notre tendresse aura été perdu.»
--Vous parlez tout seul? dit une voix près de lui.
C'était le docteur Daumier, accoudé, côte, à côte avec le chirurgien
Froeder, au chambranle d'une porte. Ils causaient des femmes qui
passaient, tourbillonnaient dans l'étreinte des danseurs, balayant le
plancher de leurs traînes demi-relevées. Ils les détaillaient, les
déshabillaient avec des mots de carabins.