III

CAR jusqu'à ce tournant de la quarantaine, elle n'avait pas aimé. Son

coeur s'était épanoui, avait mûri, toujours apte à l'amour, sans jamais

rencontrer, de l'amour, autre chose que des apparences illusionnantes.

Julie Surgère était née Gabrielle-Solange-Julie de Crosse, d'une

ancienne famille du Berry, fort pauvre, par le seul effet de

l'accroissement des fortunes autour d'une fortune inactive depuis la

Révolution. Les Crosse n'avaient rien perdu de leur patrimoine dans le

grand cataclysme, grâce à la fidélité d'un intendant: mais autour d'eux

on avait travaillé, les propriétaires doublaient leur revenu en

exploitant la vigne et les bois; eux continuaient le maigre régime des

fermages, irrégulièrement payés, et vivaient, bon an, mal an, de leur

rapport. Terrés dans leur Berry, ils n'avaient tenté ni l'industrie, ni

les fonctions publiques: seul, un oncle de Julie, le frère de son père,

avait été préfet en Corse sous le second Empire; et l'essai fut

malheureux: atteint des fièvres du pays, il revint traîner à Bourges,

chez son frère, une agonie de six ans, ramenant de Corse Tonia, cette

contadine de Calvi, qui éleva Julie et lui donna le surnom local de Yù.

Julie se rappelait son père comme un gentilhomme de petite taille, sec,

hautain et hargneux, d'une ignorance extraordinaire, ne lisant jamais,

même un journal, employant ses journées à fumer des cigarettes qu'il

roulait lui-même, errant à travers la maison, de la cuisine au grenier,

dérangeant tout pour que l'on s'occupât de lui. Mme de Crosse lui

obéissait aveuglément: sans beauté, sans grâce féminine, sans esprit,

sans volonté, le seul trait marqué de cette physionomie émoussée était

une piété absorbante, presque effrayante, qui suffisait à remplir ses

journées d'exercices religieux à domicile, de stations à l'église. Elle

enseigna à Julie, née si tendre, un Dieu de Carmélite, maître très

puissant et très exigeant, qu'il est fort malaisé de satisfaire, et

envers qui, malgré tout effort, on est toujours redevable de dettes

ignorées.

Telles furent les premières années de l'enfant, dans le morne hôtel de

la rue Coursarlon. Oh! la mélancolique maison! Sous le toit d'ardoise à

pente allongée, cinq fenêtres s'alignaient à chacun des deux étages,

cinq hautes fenêtres croisillonnées. Devant la façade, une cour pavée;

et, séparant cette cour de la rue, une lourde porte dont la peinture

blanche s'écaillait, enchâssée entre deux pavillons inutiles, coiffés,

eux aussi, d'ardoises moussues. Ce n'était ni vaste, ni élégant, ni

luxueux surtout, encore que l'apparence ne fût pas dépourvue de

grandeur: des détails en marquaient la noble ancienneté, l'usage

aristocratique. Tels, les dimensions monumentales des cheminées, la

largeur des corniches, la hauteur des baies, les gros pavés verdâtres de

la cour, vieux de cent ans, et l'appareil décoratif de l'avant-corps.

À l'intérieur, c'était la déroute, l'abandon à la pauvreté, presque à

l'indigence. Vers l'époque où Julie, à onze ans, quitta l'hôtel de

Crosse, le revenu de ses parents atteignait à peu près un louis par

jour. Sur ces vingt francs, six personnes devaient vivre. Mme de

Crosse y pourvoyait par un procédé d'économie fort simple: se refuser

tout ce qu'on ne pouvait se donner; et dans ce qu'on se refusait,

beaucoup du nécessaire fut compris. Le cas, du reste, n'était pas unique

parmi la noblesse berrichonne, où une seule famille était réputée pour

sa fortune, qu'elle ne manifestait par aucun luxe extérieur: les Duclos

de La Mare, alliés à Mme de Crosse. Une tante de ce nom habitait

Paris, occupée de bonnes oeuvres qui n'employaient pas tous ses revenus.

Marraine de Julie, la chanoinesse de La Mare demeurait l'espoir réservé

de ses parents pour son éducation et son établissement.

En effet, un an avant l'âge où l'enfant devait faire sa première

communion, Mme de La Mare la désira près d'elle. Julie ignorait à ce

point la misère de son enfance, qu'elle pleura lorsqu'il fallut quitter

ses parents et l'hôtel de la rue Coursarlon. Ses larmes ardentes,

reprochées comme un manque de soumission, mouillèrent les froids baisers

d'adieu de M. et Mme de Crosse. Elle arriva à Paris, accompagnée de

Tonia, car l'inertie et l'avarice de sa famille ne se résolut point au

voyage. Elle y arriva inquiète autant que désolée; le nom de

«chanoinesse», si souvent entendu pendant son enfance, lui représentait

une sorte de religieuse, de prêtre-femme, en camail violet bordé

d'hermine.

Cette imagination n'était point toute fausse. Julie tomba, chez Mme

Duclos de La Mare, dans un nouveau milieu de piété, plus active que

celle de sa mère, mais aussi peu attrayante, aussi peu indulgente à

réchauffement du coeur. Elle connut la piété des congrégations sèches,

des bonnes oeuvres mortes; les congrès de vieilles demoiselles

aristocratiques et renfrognées, secourant une catégorie spéciale de

pauvres, qui semblaient rongés par un incurable ennui plus encore que

par la misère... Là aussi, Julie de Crosse, le coeur plein d'inutiles

trésors, chercha sans le trouver de quoi aimer. La chanoinesse la

traitait comme une pauvre de bonne maison: beaucoup de préceptes, jamais

un mot affectueux, jamais une caresse. Cette dévote, desséchée dans sa

charité, ne chérissait qu'un seul être humain: son neveu, nommé Antoine

Surgère, qu'elle avait élevé, et qui, au sortir de cette éducation,

s'était révélé fêteur, joueur et libertin. Elle payait ses dettes en

rechignant, mais lui refusait toute avance d'argent jusqu'au jour où il

se marierait: car elle croyait à l'efficacité du sacrement pour le

purifier...

Julie grandit dans ce triste ouvroir de vieilles filles, sans que

personne s'inquiétât de modeler son esprit, à peine éclairée par

quelques leçons de lecture et d'écriture que lui donnait la femme de

chambre. Un prêtre, jeune encore, qui fréquentait la maison, s'avisa de

cette ignorance et insista pour que l'enfant fût mise en pension.

C'était l'abbé Huguet, nommé récemment aumônier des Rédemptoristes de la

rue de Turin. Il l'y fit entrer comme élève.

***

Les années de couvent où, pour la première fois, Julie partagea la vie

des fillettes de son âge, furent les meilleures de sa jeunesse. Dépaysée

d'abord, presque grisée par l'indépendance inaccoutumée où la laissait

cet asile de discipline, elle s'y habitua comme au bonheur. Ses

compagnes, ses maîtresses, l'aimèrent; mais, malgré toute sa bonne

volonté, elle ne fut longtemps qu'une élève soumise et médiocre. Elle

apportait aux oeuvres d'esprit une défiance de soi si effarée, que rien

n'en triomphait, ni ses propres efforts, ni l'indulgence des

éducatrices. On y renonça provisoirement, et elle y renonça. Elle

déclarait elle-même, avec une humilité non feinte, qu'elle était tout à

fait inintelligente. Autour d'elle, on disait:

--Oh! Julie de Crosse... Elle est un peu _bébête_... mais si douce, si

douce!...

Julie ne souffrit pas de cette renommée. Elle souffrait d'une

incomplétude singulière qu'elle ne pouvait définir. Elle s'interrogeait

parfois là-dessus, avec l'humble conviction qu'elle ne saurait pas

répondre.

«Je suis heureuse, se disait-elle... qu'est-ce qui me manque?»

Elle ne trouvait point. Mais le vide persistait, indéterminé,

douloureux. Elle ne sut ce que cherchait son coeur que quand le hasard le

lui donna, quand elle l'eut goûté, puis irrémédiablement perdu.

Deux ans la séparaient de la fin de ses études--et certes elle eût

souhaité que son demi-bonheur de pensionnaire durât toute la

vie!--lorsque soeur Cosyma parut au couvent des Rédemptoristes, chargée

de diriger la grande division. C'était une Italienne du Sud, née aux

environs de Viétri: elle avait de ses compatriotes le corps majestueux,

le teint mûr, les traits de médaille. On ne pouvait la voir, surtout on

ne pouvait l'entendre, sans ressentir le besoin d'être distingué par

elle; car sa voix était la plus riche, la plus puissante, la plus

troublante voix de contralto.

Il se passa, dès son arrivée rue de Turin, un phénomène bien conventuel,

bien spécial à ces closes demeures, séparées de la vie sentimentale

ambiante: toutes les élèves se prirent de passion pour soeur Cosyma. Elle

accepta ces hommages, sans en paraître émue, comme une fleur s'épanouit

sous les rayons. Gracieuse avec toutes, elle ne distingua réellement

qu'une seule de ses élèves: Julie de Crosse. Peut-être pour sa passivité

intellectuelle, pour cette jachère d'esprit où il lui plut de tenter

l'ensemencement... Elle y réussit: elle fit germer l'idée, la volonté,

la personnalité dans l'âme enfantine qui s'ignorait. Julie répondit par

l'entier abandon d'elle-même: ce fut une éclosion chaste de son coeur

intact, de son intelligence vierge, quelque chose comme la descente de

la flamme apostolique sur le front des incultes pêcheurs de Galilée.

Elle sut, par l'admirable femme qui l'enseignait, elle sut enfin, et du

même coup, ce qu'est comprendre et ce qu'est aimer.

L'enchantement, hélas! fut bientôt rompu. Dans les couvents de femmes,

on défend les amitiés sensibles, trop exclusivement dualistes. On y

voit, avec raison, une forme déviée de cet amour humain, contre lequel

le cloître se prétend un refuge; puis, sans doute, les dédaignées de ces

chastes tendresses, plus nombreuses, se liguent contre les favorisées.

L'affection de soeur Cosyma et de Julie de Crosse fut dénoncée, et

aussitôt entravée. Autant qu'on le put, on leur interdit de se voir, de

se parler; leur tendresse s'aiguisa de la séparation, de la

persécution. Comme rien n'empêchait de s'aimer ces deux âmes

fraternelles, comme d'autre part la beauté, la voix admirable de soeur

Cosyma, très vite connues dans Paris, remplissaient la chapelle de

jeunes gens que la dévotion n'y appelait pas, on décida d'envoyer

l'Italienne dans une des maisons de province. Elle partit résignée,

après avoir pressé une dernière fois sur son coeur l'enfant défaillante,

qui lui disait parmi ses sanglots:

--Quand vous serez loin, je vais mourir, moi!

Elle ne mourut point: mais son coeur demeura saignant, meurtri, endolori

pour la vie. Plus jamais le parfum de l'amitié disparue ne devait

s'évaporer de l'âme qu'elle avait imprégnée. Julie fut longuement

malade; même rétablie, elle entretint la douleur de sa chère blessure.

Elle vécut dans son chagrin, parlant peu, ayant peu de compagnes,

désintéressée des études qu'on ne lui imposait plus, pitoyable,

touchante, aimée encore malgré tout, traversant la vie comme un rêve

indifférent,--jusqu'au moment où, brusquement appelée chez sa tante

Duclos de La Mare, on lui annonça qu'on la mariait.

***

La marier! Elle reçut la nouvelle comme un coup sur la tête. La marier!

Lui ôter cette vie molle, oisive, où son coeur pouvait brûler

silencieusement, à la façon d'une lampe de sanctuaire; la jeter dans un

monde inconnu, plein d'une activité étrangère à elle, qui ne la tentait

point, qui l'effrayait! La peur lui rendit la force de résister. Elle se

jeta aux pieds de sa tante: elle la supplia de la laisser au couvent.

Elle voulait, disait-elle, être religieuse. La chanoinesse ne s'émut

guère. L'horreur anticipée du mariage chez une vierge lui plaisait comme

un indice d'innocence. Elle avait décidé que Julie convenait à Antoine

Surgère: car c'était Antoine Surgère, le prétendant.

À bout de ressources, las de médiocrité et d'expédients, tourmenté, à

quarante ans passés, par un besoin de fortune et d'influence, le

prodigue faisait amende honorable et consentait au mariage. Deux

financiers de ses amis, Jean Esquier et Robert Artoy, avaient fondé,

quelques années auparavant, deux maisons de banque correspondantes,

l'une à Paris, l'autre à Luxembourg. Ces établissements prospéraient,

mais les capitaux étaient faibles; on devait se contenter des menues

opérations d'une clientèle régionale. Les directeurs rêvaient de

l'accroître; ils offraient à Surgère la situation de co-directeur s'il

apportait des capitaux: c'était la dot de Julie, largement fournie par

Mme de La Mare, qu'il allait mettre dans l'affaire.

La pauvre Julie n'était certes pas de force à lutter contre les volontés

alliées de la chanoinesse et de ses parents, venus de Bourges tout

exprès pour la convaincre. Pourtant, avant de consentir, elle écrivit à

soeur Cosyma, lui demandant: «Que dois-je faire?» Du fond de la retraite

où on l'avait reléguée, l'Italienne répondit:

«Mon enfant, il n'y a pour nous, faibles femmes, que deux grandes routes

menant à l'avenir: l'une est le mariage, l'autre la vie religieuse. Tout

le reste est voie de traverse. Il me semble que je vous connais bien:

vous n'êtes pas née pour la vie religieuse. Si vous vous sentez capable

d'aimer votre mari, non pas tout de suite, mais plus tard, une fois la

connaissance faite, mariez-vous.»

Julie s'interrogea sincèrement:

Était-elle capable d'aimer l'homme fatigué, mais élégant, prévenant,

même galant, qu'on lui présenta et qui, dès lors, vint régulièrement

chaque jour la visiter chez sa tante, apportant les fleurs les plus

rares?... Hélas!... Comment répondre? Elle n'imaginait même pas ce que

signifiait le mot «aimer» appliqué à un être si différent d'elle, qui

l'intimidait à lui ôter l'usage des mots. Lui, sous ses dehors de

viveur, gardait une âme vigoureuse, inquiète, tracassée d'aventures.

Certes il eût préféré, pour l'aider à cette conquête de la fortune, une

compagne plus vive, plus délibérée; mais Julie était belle,

naturellement élégante: d'ailleurs il ne mit pas en doute un instant

qu'elle ne fût éprise de lui. Ne plaisait-il pas, hier encore, à tant de

femmes?

***

Le mariage eut lieu, en pompe, à la chapelle de la rue de Turin, «trop

petite, dirent justement les journaux, pour contenir les invités» Toute

la noblesse du Berry y assista, exhibant aux yeux des Parisiens, amis ou

parents d'Antoine Surgère, l'assemblage le plus divertissant de types et

de toilettes de province. Puis Antoine emmena sa femme à Ville-d'Avray,

dans une propriété louée pour le temps des épousailles.

La première journée suffit a consommer le malentendu qui les désunit

pour jamais. Julie avait à peu près la sensation des anciennes captives

qu'un barbare arrachait aux siens, emportait au galop en travers de sa

selle. Sans souci de cet effarement, le mari la traita en maître, dès

qu'ils furent seuls, n'attendant même pas l'heure nuptiale du soir...

Pris d'une convoitise de débauche pour cette pensionnaire timide qu'on

lui livrait, il l'étreignît brutalement sur le premier canapé

rencontré... Ce que Julie éprouva en cette circonstance ne fut pas tant

de la surprise, ni de la souffrance, que de l'horreur pour une violence

mal comprise, même après son accomplissement. L'effet fut à ce point

définitif que tous les retours de son mari lui donnèrent des crises de

nerfs et de nausées.

Antoine Surgère, blessé dans sa vanité de séducteur, s'obstina quelque

temps, tâchant de réparer, par la douceur d'une lente conquête, l'effet

de sa brutalité. Il n'y avait plus de remède. Ne pouvant même adresser

des reproches à sa femme, car il la trouvait constamment résignée à le

subir, il se détourna bientôt d'elle.

D'autres soucis, du reste, le sollicitaient. Il fallait rentrer à Paris.

La nouvelle société financière s'installait rue de la Chaussée-d'Antin,

dans une des vastes cités qui ouvrent une seconde issue sur la rue

Saint-Lazare. Les bureaux occupèrent tout le bâtiment en façade le long

de la chaussée. Depuis plusieurs années, Robert Artoy habitait avec sa

femme, une Espagnole de Cuba, et son fils, un petit hôtel au pourtour de

la Trinité. Les Surgère louèrent simplement une des maisons de la Cité:

Antoine ne jugeait pas le moment venu d'étonner Paris de son luxe; il

était de ceux qui veulent un hôtel princier, ou point d'hôtel; les plus

beaux chevaux de Paris ou un simple coupé de remise. Six mois après leur

installation, le troisième associé, Jean Esquier, resté seul avec une

petite fille après les couches mortelles de sa femme, venait habiter

l'étage supérieur de la maison des Surgère, jusqu'alors inutilisé.

Julie avait eu l'idée de ce rapprochement, que son mari vit sans

déplaisir. Condamnée à n'être point mère, elle trompait sa faim de

maternité en élevant près d'elle la fille d'Esquier. D'ailleurs,

Esquier, ni beau, ni flatteur, avait vite gagné son estime, son

affection même. À lui comme à elle, à quinze ans de distance, la vie

avait failli de parole: comme elle, il était seul, déshérité d'espoir;

lui-même disait à Julie: «Nous sommes des veufs.» L'isolement de leurs

coeurs les rapprocha, outre les penchants communs, goût de la

conversation intime, horreur du monde, passion de la charité. Tandis

qu'Antoine Surgère vivait la vie du financier mondain à Paris, Esquier

et Mme Surgère fondèrent leur amitié dans de longues soirées en tête

à tête, où, bribe par bribe, elle lui conta toute son histoire. Elle

goûtait près de lui un sentiment singulier de sécurité, d'appui. Elle le

sentait dévoué aussi passionnément qu'elle-même l'avait été naguère à

soeur Cosyma. L'éducation de l'enfant leur fut un souci commun, où ils

s'unirent mieux encore; puis, lorsque Claire quitta la maison pour

entrer comme élève chez les dames de Sion, la solitude acheva de sceller

leur union...

Durant cette longue suite d'années, Julie vit peu Maurice Artoy. La

santé de Mme Artoy, toujours chancelante, s'accommodait mal du climat

de Paris. Daumier conseilla le séjour à Cannes, un premier hiver, puis

un second; puis enfin, retrouvant au soleil de là-bas un peu de son cher

pays, l'Espagnole accoutuma d'y vivre, son fils auprès d'elle, ne

passant que quelques semaines de l'année à Paris... Ainsi Maurice fut

élevé sous ce ciel radieux, dans une villa princière, servi par une

troupe de valets, mais privé de compagnons de son âge et sans goût, du

reste, pour aucune autre société que celle de sa mère. Il l'adorait et

elle l'adorait. Les voir ensemble était un curieux et touchant

spectacle; lui attentif, galant, courtisan; elle prodigue, pour lui, de

l'admiration la plus passionnée. Ceux qui vécurent à Cannes à cette

époque se rappellent certainement la terrasse de la villa des OEillets,

qui donne en coin écorné sur la mer, à l'ouest de la ville. Ils

évoqueront, vers l'heure où le soleil d'hiver est le plus tiède, ce

couple aperçu chaque jour, l'enfant et la mère, beaux tous deux,

étranges tous deux... Même lorsqu'il eut grandi, déjà remarqué par les

femmes, pour sa jolie figure et ses bonnes façons,--même quand il eut

goûté, avec la fougue de son âge, aux lèvres tentantes qui s'offraient à

lui, parmi cette société cosmopolite de Cannes, si facile!--il demeura

toujours le même fils adorateur, épris de la beauté de sa mère,

préférant à tous les rendez-vous une heure auprès d'elle, le front

réfugié, comme un petit enfant, dans la tiédeur de son sein.

Mme Surgère, qui ne passait point l'hiver dans le Midi, ne voyait la

mère et le fils que pendant les courtes semaines qu'ils donnaient à

Paris, vers le mois de mai. Elle vit un garçonnet vêtu à l'anglaise,

possédant à douze ans la correction d'un clubman; puis les années

s'ajoutant aux années, ce fut un jeune homme hâtif, que tout le

monde--et elle-même--trouvèrent précieux et maniéré. Il parlait peu,

affectant un tour singulier de pensée et d'expression. Sa mère disait

tout bas qu'il écrivait des vers, mais qu'il ne fallait pas y faire

allusion; et, là-dessus, lui-même restait muet. On ne pouvait lui

refuser au moins d'être un musicien consommé, très informé des écoles

modernes, et remarquable exécutant. En somme, Esquier et les Surgère le

goûtaient peu. Claire seule paraissait s'entendre avec lui. Deux hivers

de suite Mme Artoy avait reçu la fillette à Cannes, au moment où la

crise de son âge l'éprouvait: les jeunes gens, vivant sous le même toit,

avaient fait ample connaissance. Ce qu'on ignorait, c'est que de ces

séjours datait entre eux un passé de tendresses puériles. La première

fois que Maurice aperçut cette enfant de quinze ans, pâle, étrange et

captivante, lui que ses vingt ans, ses succès de femmes si prompts, déjà

si nombreux, grisaient au point de lui donner la foi qu'aucune ne

résisterait, s'amusa à l'envelopper de caresses: et simplement l'enfant,

tout de suite, l'aima. Mais elle était d'une honnêteté farouche, et de

plus très religieuse: elle se défendit vaillamment contre Maurice; tout

au plus celui-ci lui vola quelques baisers. Et dès lors, chaque fois

qu'ils se rencontrèrent, à Cannes ou à Paris, la guerre des caresses

recommençait entre eux, sans que Maurice pût se vanter d'un avantage.

***

Du reste, les événements allaient les séparer. Mme Artoy s'éteignit

lentement. Maurice fut atteint aussitôt d'une sorte de mal de solitude,

qui l'éloigna violemment des lieux où il avait respiré près d'elle, des

êtres qui pouvaient lui parler d'elle. Il emporta son chagrin à travers

l'Italie, s'y attarda plus d'un an, écrivant à peine quelques billets à

son père... De lassitude, dans cette patrie de l'art, il crut sentir

qu'il devenait peintre. Le temps, par touches insensibles, cicatrisait

sa blessure: mais le vide demeurait dans l'âme de l'errant. S'il aima,

au hasard des rencontres, ces amours de hasard ne lui rendirent pas la

Femme, telle que sa mère lui était apparue, le cher asile où reposer son

front las. Il le souhaitait cependant: il était de ces hommes qui ne

s'en peuvent passer. Tout naturellement, au cours de son pèlerinage

d'exil, sa pensée se reporta vers la frêle amie, dont la virginité

timide et languissante l'avait naguère tenté, à Cannes. Les minutes où

il songea de loin à Claire Esquier, de Venise ou de Capri, de Rome ou de

Palerme, lui donnèrent l'illusion qu'il l'aimait: elle réalisa pour lui,

alors, la présence féminine tant souhaitée. Un jour, il éprouva le

besoin pressant de la revoir; il n'y résista plus. Que faisait-il,

d'ailleurs, en Italie? Déjà, comme la poésie, comme la musique, la

peinture lassait son effort, et l'angoisse de sentir ses doigts trop

gauches pour traduire son rêve lui taisait presque haïr les

chefs-d'oeuvre.

Il revint à Paris; il s'installa dans un pavillon de la rue d'Athènes,

entre une cour et un grand jardin. Il y vécut seul, ou presque: la

solitude l'avait peu à peu capté. Renouer à Paris les relations

hasardeuses de Cannes, son coeur mal guéri n'y tenait guère. Quant aux

habitants de la Chaussée d'Antin, il les fréquentait régulièrement et

modérément. Il s'en fallait que son père lui inspirât la même affection

que sa mère: ni Esquier, ni Antoine Surgère, ni sa femme ne

l'intéressaient. Il assistait cependant aux dîners du mardi, aux _five

o'clock_ du samedi, dans l'espoir d'y trouver Claire. Il l'y rencontrait

parfois, s'amusait à lui glisser des paroles tendres, même à la troubler

de quelques caresses... Et cette intrigue légère--mots murmurés,

baisers jetés dans l'ombre, au coin d'une lèvre qui se dérobe--suffisait

à remuer d'un peu d'émoi sa vie stagnante...

***

Depuis deux ans déjà, le mal qui devait si rapidement terrasser

l'organisme robuste d'Antoine Surgère manifestait ses premiers

symptômes. Le pouce, puis, un à un, les doigts de la main droite

devinrent insensibles. Une sorte d'aspiration intérieure résorbait les

muscles, ne laissait vivre que l'enveloppe d'épiderme autour des os.

Avec une lente régularité, l'avant-bras droit lui-même se dessécha, puis

les doigts du pied droit, puis la jambe droite.

Et la maladie, presque la mort, introduite ainsi dans la maison, s'y

installa, côte à côte avec la vie, et ce fut un hôte dont on

s'accommoda, ne pouvant l'exclure. Si lents du reste étaient ses progrès

qu'ils n'apparaissaient que par comparaison avec le passé, comme les

progrès de la vie même. Le cerveau semblait inexpugné. Antoine conférait

toujours avec ses associés, partageait l'activité des affaires, faisait

même souvent encore le voyage de Luxembourg sans quitter son fauteuil de

malade qu'on roulait dans le coupé du wagon.

Brusquement, dans la vie tranquille de tout ce monde, la foudre tomba.

Mr. Surgère reçut un matin l'incroyable nouvelle, absolument imprévu:

son associé Robert Artoy, absent depuis quelques semaines sous prétexte

d'affaires personnelles à liquider, venait de se faire sauter la

cervelle dans une chambre de Savoy-Hôtel, à Londres. Une lettre

expliquait sa décision. Tenu en bride à Paris, dans ses goûts

d'entreprises, par ses deux collègues, il avait spéculé pour son compte,

à Londres, sur les cuivres de l'Amérique du Sud: et le krach, certain

désormais, le ruinait. Les dettes engloutissaient tous les fonds qu'il

avait à la Banque de Paris et de Luxembourg: plus de quatre millions. Ce

fut un rude coup pour l'établissement si prospère: les quatre millions

disparus trouaient largement les réserves; le suicide d'un des

directeurs suscitait la défiance, provoquait de nombreux retraits de

dépôts. Jean Esquier sauva la situation, grâce au secours d'une grande

maison de crédit. On put tenir assez longtemps pour que la confiance

revînt, et avec elle l'afflux des dépôts. Tout réglé, il se trouva que

l'actif de Robert Artoy dépassait deux cent mille francs. Il s'était tué

trop vite.

Trop vite surtout pour Maurice.

La double épreuve, perte du père, perte de la fortune, excéda ce coeur

mal trempé, formé par une femme, débilité par la solitude qui ne

fortifie que les forts. Une congestion cérébrale l'avait abattu, sous le

choc de l'affreuse nouvelle: on dut l'amener à l'hôtel Surgère, où

Julie, touchée par tant d'infortune, le soigna comme un enfant.

Et c'est vraiment comme un enfant débile, le corps terrassé, le cerveau

chancelant qu'il lui apparut, tandis qu'elle veillait à ce chevet.

Enfin, elle avait l'emploi du besoin secret qui la dévorait de se

dévouer, d'être utile, de guérir! Enfin, elle se dépensait, elle se

donnait! Maurice, difficile, irritable, même après la période aiguë et

dangereuse de son mal, eut une garde incomparable, prise aux entrailles

par cette fausse maternité qui guette à leur automne les femmes sans

enfants. Fière de le voir redevenir vivant et beau, elle commença de

l'aimer véritablement aux jours de convalescence, comme un être humain

recréé par elle.

Il revenait à la vie: déjà il se levait, il marchait; aucun trouble de

cerveau ne persistait; mais ce n'était plus cependant le Maurice Artoy

d'avant la catastrophe, ce n'était plus le jeune gentleman froid,

correct, composé, ne daignant guère parler, que Julie avait connu au

temps où vivait son père et où il se savait riche. La débâcle lui avait

ôté son masque d'indifférence: il étonnait Julie elle-même par ses

brusques sautes d'humeur, par sa profession de tristesse et de rancune

contre la vie. De telles désespérances, elle ne savait pas, certes, les

combattre par des paroles: mais elle était de celles qui possèdent innés

le goût et l'art secret de panser les blessures. La seule présence que

souffrît Maurice convalescent, fut celle de l'amie dévouée qu'aux

semaines d'impuissance physique il avait aperçue, silhouette attendrie

et fidèle, près de son chevet. Dans ses délires, il disait volontiers:

«Ah! soutenez ma tête, ma tête!...» Et Julie avait souvent pris dans ses

bras cette jolie tête arabe, ravagée, pâlie par la souffrance...

Maintenant qu'il souffrait du seul mal de sa pensée, il gardait

l'habitude, aux heures tristes, de s'appuyer encore contre cette tendre

gorge de femme. Ah! l'asile maternel, éternellement nostalgique, où

l'homme meurtri redevient un enfant! Elle le laissait faire, pénétrée

d'une grande joie à se sentir enfin mère, avec un fils à bercer. Elle

était aussi un peu fière de cette affection unique et ombrageuse qu'il

lui vouait: vraiment humble de coeur, elle s'étonnait que des êtres

supérieurs comme lui, comme soeur Cosyma, pussent la distinguer, se

plaire avec elle, l'aimer.

Maurice, auprès de cette femme si belle, si désirable, que le bonheur

rendait plus désirable et plus belle, demeurait sans désir;

positivement, il ne voyait pas sa beauté. Mme Surgère représentait

pour lui quelque chose de maternel, hors de tout amour possible: trop de

souvenirs éparpillés au cours de ses années d'enfance, témoignaient de

la longue distance d'âge qui les séparait.

Il fallut que la grâce, la persistante jeunesse de son amie, lui fussent

révélées lentement par des accidents menus, par de petits faits

accumulés. Depuis qu'il était guéri, il manifestait une paresse

extraordinaire à quitter la maison: et comme le docteur Daumier

insistait sur la nécessité de sortir, Mme Surgère ne trouva pas

d'autre moyen que de l'emmener avec elle, dans ses courses quotidiennes,

ou de l'entraîner au Bois, où rarement elle allait seule. Maurice

consentait à l'accompagner; il goûta vite ces promenades, blottis à deux

au fond du coupé, ou étendus côte à côte, dans la victoria lente, sous

les acacias. Il observa combien sa compagne était regardée et admirée;

il reconnut cette brusque flamme dans les yeux des passants, qui trahit

le désir. Il regarda Julie: à son tour, il fut obligé de s'avouer

qu'elle était belle, d'une incomparable beauté mûre et savoureuse. Peu à

peu, les frôlements furtifs de l'admiration et du désir de ces inconnus,

qui d'abord avaient amusé sa curiosité, lui déplurent, l'irritèrent,

comme si à chaque fois on lui eût pris quelque chose de son bien.

En même temps un charme moins pur, autre que la volupté languissante du

réfugiement et du repos, se dégageait de son intimité avec Julie, de ces

contacts, de ces abandons innocemment consentis. Le mauvais désir, le

mauvais dessein, commençaient à germer dans ce coeur inquiet. Aimer

Julie, s'en faire aimer, à cette aventure se mêlait une saveur de

rouerie, de débauche singulière: c'était l'adultère introduit dans la

maison où on l'avait recueilli, soigné; c'était aussi une sorte d'amour

à la Jean-Jacques, un sein de mère palpitant tout à coup comme un sein

d'amoureuse. De telles circonstances excitèrent son libertinage

superficiel, ce puéril caprice qui le tenait maintenant de se venger des

choses, de fouler aux pieds les scrupules, de briser les

devoirs,--pareil à un enfant battu qui se venge en cassant des objets de

prix. Toutes ces raisons, qu'il se donnait, masquèrent à ses yeux la

vraie et naturelle envie qui germait, l'inévitable concupiscence...

***

Leur entrée dans l'amour fut délicieuse: sans jalousie, sans inquiétude.

L'expérience de l'amant, déjà exercée, lui disait: «J'aurai cette

femme,» car il avait lu dans ses yeux ce que les yeux féminins ne savent

jamais cacher: l'envie inconsciente de se donner, le désir d'être aimée.

Seulement il ne fallait pas l'effrayer; une brusquerie pouvait tout

perdre. Elle était chaste, faite pour aimer et n'ayant jamais eu

l'occasion d'aimer. Il apercevait la brèche ouverte par lui, à son

propre insu, dans ce coeur de femme. Eh bien! c'est cette brèche qu'il

élargirait, par où il ferait entrer le désir et la passion. Il se

contint donc, s'efforça seulement de mêler de plus en plus étroitement

leurs deux vies. Il l'accoutuma aux caresses, mais il se garda bien de

leur donner jamais l'allure d'une caresse d'amant. Elles devenaient peu

à peu des habitudes; et, ne pouvant plus songer à les interdire, Julie

commençait à s'en alarmer. Hélas! elle était déjà trop captive pour ne

pas chercher, même inconsciemment, à s'aveugler. Ses premières anxiétés,

elle les dissipa par ce sophisme: «Je suis une mère pour Maurice; ce

qu'une mère permet à son fils, je le lui permets. Voilà tout.»

Si elle eût osé s'examiner, si elle n'eût continué à descendre la pente,

les yeux volontairement sillés, elle eût aperçu qu'on pouvait

difficilement appeler maternelles ou fraternelles les caresses échangées

entre eux. Dès qu'ils étaient seuls dans leur coupé, leurs mains se

joignaient: Maurice les portait à ses lèvres, les y gardait longuement.

Elle n'osait pas davantage lui refuser cet appui contre sa poitrine,

qu'il implorait avec tant de langueur au fond des yeux; elle y

consentait pour entendre les mots qu'il disait alors et qui descendaient

sur elle comme une rosée:

«Je suis heureux... Restons!...» Insensiblement, des coins d'elle-même

se modifiaient. Une sorte de coquetterie dont quelques mois plus tôt

elle se serait crue incapable, un goût de plaire, de paraître jeune,

s'étaient emparés d'elle et la sollicitaient obscurément. Il suffisait

que Maurice exprimât une opinion sur sa coiffure, sur sa toilette, pour

qu'elle y satisfît sans discussion. Elle avait remplacé son chignon

ondulé par de simples bandeaux, séparés sur le milieu du front, qui

accentuaient son type de vestale. Maurice l'accompagnait chez le

couturier, chez la modiste, même aux menus achats d'objets de toilette.

Cet homme, qui avait l'âme d'un artiste, avec une étrange impuissance à

exprimer ce qu'il rêvait, trouvait enfin la matière obéissante, animée

par un simple voeu, la matière se transformant d'elle-même pour lui

plaire: cette matière unique--comme dans le beau mythe grec--était une

femme.

S'il fût demeuré jusqu'au bout ce qu'il avait été d'abord, une sorte

d'investigateur curieux, de dilettante de l'amour, il eût peut-être

amené sans choc Julie jusqu'à s'abandonner. L'aveuglement de la pauvre

femme était tel que sa religion, pourtant si sincère, ne s'alarmait pas.

Elle fréquentait encore l'église, communiait aux fêtes, priait pour

Maurice, pour elle-même, pour la durée de cette affection devenue si

chère, avec une parfaite sérénité de conscience... Mais Maurice, pris à

ses propres fils, perdait avec le sang-froid et la patience la faculté

de lire clair dans le coeur de son amie. Il avait mis une affectation

puérile de rouerie à se tracer à l'avance un programme de conquête; il

n'avait négligé qu'une chose: trouver un moyen de se maîtriser soi-même.

Une caresse imprudente, qu'il osa,--le premier baiser de lèvres--suffit

à réveiller Julie, à la jeter, effarée, sanglotante aux pieds de l'abbé

Huguet, implorant contre l'aimé, contre elle-même, un secours

surnaturel. À cette entrevue avec le confesseur, elle était venue bien

décidée à obéir; elle en sortit résolue à l'obéissance encore, malgré

l'horreur de l'affreux mot: «Partez!» qu'il fallait dire à Maurice...

Résolue, certes! Mais dans les retraites de ce pauvre coeur sincère, un

espoir trouble survivait, à l'instant même où, sur le canapé du salon

mousse, elle murmurait ces mots entrecoupés: «Il faut nous quitter,

Maurice!» L'espoir, qu'elle ne s'avouait point, était ceci: «Maurice

refusera, Maurice restera près de moi; et comme je ne puis l'éloigner de

force...» Oui. Elle avait prévu la révolte, les reproches, et finalement

la résistance formelle qu'elle n'eût pu vaincre, qui lui eût donné le

droit de se dire: «Je ne peux pas... Je ne peux pas...» Elle n'avait pas

prévu le chagrin subitement hostile de Maurice, son acceptation farouche

et violente de l'arrêt.

***

Quand, après la brève et tragique scène, il l'eut quittée sur ces mots:

«Soit, je partirai,» quand elle eut regagné sa chambre, se heurtant aux

murailles, comme ivre, elle s'abattit sur son lit. Elle voyait son ami

souffrant, et cette idée lui était mille fois plus insupportable que sa

propre souffrance. Elle fut alors capable des plus hauts dévouements;

elle souhaita qu'il l'abandonnât, qu'il ne l'aimât plus, qu'il perdît

jusqu'à son souvenir; qu'il aimât ailleurs, même, mais qu'il ne souffrît

pas, oh! non... qu'il fût heureux! heureux! heureux! Elle conçut et vit

s'écrouler mille projets:--«Claire va sortir du couvent: c'est la

compagne qu'il faut à Maurice; enfants, ils se plaisaient ensemble; elle

est intelligente et jolie.» Une voix secrète lui répondait: «Mais non,

Claire est une petite fille inexpérimentée qui ne saurait pas aimer

Maurice. Et Maurice ne l'aime pas, c'est moi qu'il aime.» Elle rêva pour

lui, sincèrement, des voyages, des aventures, tout ce qui pouvait le

distraire, et (pauvre amoureuse) la remplacer. De courts sommeils,

brûlés de cauchemars, coupaient ces rêveries; un moment, elle sauta du

lit où elle s'était étendue: elle avait imaginé Maurice étouffant, comme

elle, des sanglots dans ses oreillers. Elle allait sortir, franchir le

jardin, en pleine nuit, courir jusqu'à l'appartement de Maurice. Si elle

le faisait elle était perdue: c'était ce qu'attendait le jeune homme

angoissé comme elle, mais plus de l'attente que de l'incertitude, car

son expérience lui disait: «Elle m'aime, rien ne vainc cela.»

L'excès de son émotion sauva Julie; au moment de sortir, elle défaillit,

s'affaissa sur le tapis de la chambre. Elle y resta sans vie, jusqu'au

matin. Elle s'y réveilla meurtrie et faible, la tête vide. À grand'peine

elle put achever de se dévêtir et se coucher. Elle s'endormit. Vers

midi, Mary entra dans la chambre de sa maîtresse. Tout de suite, Julie,

éveillée en sursaut, demanda:

--M. Maurice est-il en bas?

--Non, répondit l'Anglaise. M. Maurice a fait dire qu'il ne descendrait

pas; il est souffrant.

Cette réponse l'électrisa. Elle s'habilla en hâte, courut au pavillon,

ouvrit elle-même la chambre du jeune homme. Elle le trouva tel que son

rêve le lui avait montré, étendu, le visage pâli et crispé par les

tortures de cette nuit. Car lui aussi avait connu les suprêmes

inquiétudes, malgré toutes les raisons d'espérance que lui donnait son

scepticisme artificiel, il avait eu de cruelles minutes de doute: «Me

reviendra-t-elle? Si pourtant la religion était la plus forte?...» Pour

la première fois, lui aussi apercevait à quel point il aimait: elle

n'était pas seulement, comme il s'était complu à le croire, sa compagne,

son amie, la douce régulatrice de sa vie; la tendresse dont il

l'enveloppait avait des racines jusqu'au fond de ses entrailles. Aussi,

il avait souffert et pleuré; pleurs et souffrances avaient, pour lui

aussi, dissous les illusions, et il osait se dire: «Je l'aime,» avec un

élan résolu, dédaignant les calculs d'égoïsme et les vaines ironies.

***

Lorsqu'ils se trouvèrent en présence, après ces douze heures

douloureuses subies à quelques pas l'un de l'autre, ils ne furent plus

l'un pour l'autre les deux ennemis armés que sont ordinairement deux

amants. Ils s'apparurent l'âme nue, et s'étant à peine considérés un

instant, ils s'étaient devinés et compris. Julie se jeta à genoux, près

du divan où Maurice, étendu, la regardait de ses grands yeux d'ambre

clair, pleins de reproches. Elle ouvrit ses bras: il abrita de nouveau

sa tête dans cette poitrine de femme. Mme Surgère perçut ses sanglots

aux secousses du corps enfiévré qu'elle embrassait... Elle releva la

tête: elle prononça avec force:

--Je ne veux pas que tu pleures, je ne veux pas, je ne veux pas!...

Et il répondit gravement:

--Ma chère aimée, ne me faites plus de chagrin comme cela... Je vous

promets d'être raisonnable, d'être à côté de vous comme un frère

respectueux. Ne me chassez pas. Que ferais-je loin de vous? Si encore on

pouvait mourir, tout de suite. Mais il faudrait vivre et je n'en ai pas

le courage!

Elle le serra dans ses bras avec passion. Ils avaient atteint, l'un et

l'autre, ce degré d'exaltation sentimentale, où l'amour seul ne

hausserait pas deux êtres humains: il faut encore que la souffrance les

émacie, broie leurs sens, ne laisse pour ainsi dire subsister que deux

âmes...

Déjà ce n'était plus soi que chacun d'eux aimait: chacun aimait l'autre

avec abnégation et se sentait prêt à tout immoler pour le sauver et le

combler. Julie eût consenti tous les sacrifices, celui même de sa foi

religieuse et de son honneur. Si Maurice lui eût dit: «Jurez-moi que

vous n'irez plus à l'église, que de votre vie vous ne parlerez plus à un

prêtre,» elle l'eût juré avec la conscience qu'elle mettait le pied dans

l'enfer. S'il lui eût soufflé cette prière: «Sois à moi, donne-moi ton

corps,» elle eût livré ce pauvre corps défaillant. Mais Maurice n'avait

ni l'envie ni la pensée de lui demander pareilles choses. Un seul désir,

en lui aussi, subsistait: la contenter, la calmer, la voir heureuse. Il

sut trouver les mots qu'il fallait.

--Que voulez-vous de moi, disait-il. Je vous jure de ne plus jamais vous

troubler, comme je l'ai fait... Voulez-vous que je renonce même à ce que

vous m'accordiez autrefois?

Elle répondait doucement:

--Non... non... il ne saurait être mal de nous aimer. On peut aimer

d'une façon tout à fait pure, qui ne donne pas de remords...

Elle pensait à soeur Cosyma, aux chères et ignorantes tendresses

d'autrefois. Et Maurice, à ce moment-là, les crut possibles lui-même,

ces tendresses sans corps qu'il eût raillées la veille, avec la

consomption de sa chair par une nuit d'anxiété.

Il demanda timidement:

--Me permettrez-vous encore de sortir avec vous, de vous accompagner?...

--Oui... répondit-elle. Tout... Tout ce que vous voulez. Je suis sûre de

vous, à présent.

Quand ils redescendirent et gagnèrent l'hôtel, quand ils s'assirent

l'un près de l'autre à la table où on les attendait, il leur semblait

qu'ils n'avaient plus de chair mortelle, capable de palpiter et de

déchoir. Ils étaient convaincus qu'ils venaient de sceller le pacte de

spiritualité de leur amour. Ils ne se doutaient pas que ces élans

extatiques avaient fixé l'heure, jusque-là incertaine, où l'inévitable

loi les subjuguerait, et qu'ils venaient de célébrer les fiançailles de

leur tendresse.

L'automne d'une femme · 第 14 / 29 题