LA LÉGENDE DU MAITRE ÉTERNEL

Napoléon III intrigué par ce qu’il avait entendu dire au sujet de la vie

mystérieuse du comte de Saint-Germain avait chargé un de ses

bibliothécaires de rechercher et de réunir tout ce qui lui était relatif

parmi les archives et documents de la fin du XVIIIe siècle. Ce travail

avait été fait. Un grand nombre de pièces formant un dossier

considérable avaient été déposées dans une bibliothèque de la préfecture

de police. La guerre de 70 survint, puis la Commune et la partie de la

préfecture de police où se trouvait le dossier fut brûlée.

Le hasard venait, une fois de plus, en aide à cette antique loi qui veut

que la vie de l’adepte demeure environnée de mystère.

Qu’est devenu le comte de Saint-Germain depuis 1821, date à laquelle on

signale encore son existence?

Un Anglais appelé Vandam, dans ses souvenirs d’un «Anglais à Paris»,

parle d’un personnage «qu’il connut à la fin du règne de Louis-Philippe

et dont la manière de vivre s’apparente curieusement avec celle du comte

de Saint-Germain. Il se fait appeler le major Fraser, il vit seul et ne

fait aucune allusion à sa famille. «Avec cela toujours prodigue de son

argent, encore que les sources de sa fortune fussent un mystère pour

tout le monde. Il avait une connaissance merveilleuse de tous les pays

d’Europe dans tous les temps. Sa mémoire était vraiment incroyable et,

chose singulière, souvent il donnait à entendre qu’il en avait pris les

éléments ailleurs que dans les livres. Maintes fois il m’a dit, avec un

sourire singulier, qu’il était convaincu d’avoir connu Néron, de s’être

entretenu avec Dante et ainsi de suite[35].»

[35] Cité par Lang dans _Les mystères de l’histoire_.

Comme Saint-Germain, il a l’aspect d’un homme de quarante à cinquante

ans. Il est de taille moyenne et très robuste. Le bruit court qu’il est

le fils illégitime d’un prince de la cour d’Espagne et, comme

Saint-Germain, après avoir ébloui quelque temps la société parisienne,

il disparaît sans laisser de traces.

Est-ce le même major Fraser qui, en 1825, publia un récit de son voyage

dans l’Himalaya et raconta avoir atteint Gangoutri et s’être baigné dans

les sources de la Jumna?

C’est à la fin du XIXe siècle que la légende du comte de Saint-Germain

s’est agrandie démesurément. Il avait pu passer, avec raison, à cause de

ses connaissances, de la droiture de sa vie, des richesses dont il

disposait et du mystère dont il s’enveloppait, pour un héritier des

premiers Rose-croix, possesseur de la pierre philosophale. Il fut

considéré par les théosophes et par un grand nombre d’occultistes comme

un maître de la grande loge blanche de l’Himalaya.

On connaît la légende des maîtres. Dans des lamaseries inaccessibles du

Thibet vivent des hommes très sages, possesseurs des anciens secrets de

la civilisation perdue de l’Atlantide. Ils envoient quelquefois vers

leurs frères imparfaits, aveuglés par les passions et l’ignorance, des

messagers sublimes pour les instruire et les guider. Krishna, le

Bouddha, Jésus, furent les plus grands. Mais il y eut bien d’autres

messagers plus obscurs. Le comte de Saint-Germain a été reconnu pour

l’un deux.

C’est, je crois, Mme Blavatsky, qui l’a signalé la première. «Cet

élève des hiérophantes hindous, et égyptiens, ce savant en science

secrète de l’Orient, dit-elle de lui... C’est ainsi que le monde stupide

a toujours agi, envers ceux qui, comme Saint-Germain sont revenus à lui

après de longues années de réclusion consacrées à l’étude, les mains

pleines de trésors de sagesse ésotérique, avec l’espoir de le rendre

meilleur, plus sage et plus heureux.»

Entre 1880 et 1900, il fut admis parmi tous les théosophes et ils

étaient devenus excessivement nombreux, surtout en Angleterre et en

Amérique, que le comte de Saint-Germain vivait encore, qu’il continuait

à s’occuper du développement spirituel de l’Occident et que ceux qui

collaboraient avec sincérité à ce développement étaient susceptibles de

le rencontrer.

Mme Cooper Oakley consacra quelques années de son existence, vers

1900, à la recherche du comte de Saint-Germain. Elle alla même habiter

quelque temps aux environs du château de Kolochwar en Transylvanie

roumaine où elle pensait le rencontrer, se basant pour cela sur des

données qui me sont inconnues. Mais elle ne le rencontra pas.

A ce moment-là on se forma des idées assez précises sur le nombre et la

hiérarchie des maîtres répandus dans le monde pour guider les pas des

hommes. J’ignore sur quelles réalités reposent ces idées séduisantes.

Saint-Germain fut appelé le maître hongrois à cause de sa prédilection

pour ce pays et de son incarnation dans un membre de la famille Racokzi.

On sut que le maître Hilarion[36] qui avait été l’inspirateur de Plotin

et de Porphyre, dicta à Mme Mabel Collins ce petit livre admirable

qui s’appelle «l’Idylle du lotus blanc». C’est au nom du maître Hilarion

et en se prétendant sa messagère qu’une dame qui se fait appeler

l’Etoile bleue vient de fonder, il y a quelques mois en Californie, un

groupement intitulé «Le mouvement du Temple». On sut que le maître

vénitien avait longtemps concentré son pouvoir sur Venise, collaboré à

enrichir la bibliothèque de Saint-Marc et guidé les actions de Ludovico

Cornaro et de l’alchimiste Gualdi. On sut que Serapis avait animé la

gnose égyptienne et que le maître Jésus habitait actuellement un corps

physique vivant parmi les Druses du Liban. On sut beaucoup de choses si

belles et étonnantes que la vie de celui qui en acquiert la connaissance

serait transformée si la faculté de douter s’effaçait en même temps de

son esprit.

[36] «Ce maître était alors connu sous le nom de Jamblique. Il fut

l’inspirateur et le guide spirituel de Plotin et de Porphyre», dit

M. Lazemby dans _l’Œuvre des maîtres_, traduction Jacquemot. Or

Jamblique fut l’élève de Porphyre qui lui-même avait été l’élève de

Plotin. Je note ceci pour montrer qu’il faut accueillir avec une

certaine réserve les affirmations faites sur les maîtres.

La documentation sur ces points est fournie par M. Leadbeater[37] et

Mme Annie Besant et je crois qu’elle est obtenue par clairvoyance, ce

qui lui enlève une partie de sa valeur. C’est par ces méthodes de

clairvoyance que M. Leadbeater put décrire minutieusement un centre

initiatique du Thibet où il put voir de près tous les grands adeptes,

dans la mesure où cela est possible par de semblables moyens. Il décrit

ainsi le comte de Saint-Germain.

[37] On peut rapprocher les descriptions faites par M. Leadbeater de

certaines visions d’Anne-Catherine Emmerich.

«Bien que de taille moyenne, il se tient très droit avec une apparence

toute militaire. Ses yeux, grands et marrons sont pleins de tendresse et

d’humour, avec l’autorité du pouvoir. Son visage est d’un teint

olivâtre. Ses cheveux foncés et coupés courts sont divisés au milieu par

une raie et brossés du front vers l’arrière. Souvent il revêt un

uniforme de couleur foncée, orné de galons d’or et parfois aussi un

magnifique manteau d’officier, rouge, qui accentue encore son allure

militaire.»

Mais Mme Annie Besant a donné une précision plus décisive. Elle a

écrit dans _The Theosophist_ de janvier 1912:

«Le maître (Racokzi) que je vis pour la première fois en 1896, Avenue

Road, 19, m’avait dit qu’il existait un tableau de lui et que je

trouverais».

Mme A. Besant connaît donc le comte de Saint-Germain. Elle raconte

comment elle a retrouvé le portrait en question à Rome dans la salle du

conseil des chevaliers de Malte. Ce portrait est celui du comte von

Hompesch, grand maître des chevaliers de Malte qui naquit en 1744 et

mourut à Montpellier en 1805. Il vécut donc pendant la période la plus

historiquement connue de la vie du comte de Saint-Germain. Cela devrait

logiquement réduire à néant l’hypothèse que le portrait de l’un peut

être aussi celui de l’autre. Le portrait du comte von Hompesch et celui

du comte de Saint-Germain ont été reproduits par _The Theosophist_ puis

par le _Lotus bleu_. «Il n’y a pas de doute possible, dit Mme A.

Besant, ainsi qu’on peut le voir en comparant la reproduction donnée

ici, photographiée d’après ce tableau, avec la gravure bien connue

représentant le comte de Saint-Germain». Or, en toute sincérité, ayant

examiné avec le plus grand soin les deux visages, je ne leur ai trouvé

aucun rapport de ressemblance.

Je ne donne ces détails que pour mesurer la part de l’illusion

involontaire et les contradictions (peut-être seulement apparentes) de

la foi profonde.

Il convient encore de faire un rapprochement suggestif entre ce que

Saint-Germain dit à Franz Grœffer[38]. «Je pars demain soir. Je

disparaîtrai de l’Europe et je me rendrai dans la région de l’Himalaya»

et l’arrivée au Thibet de ce voyageur européen au commencement du XIXe

siècle.

[38] Franz Grœffer, _Souvenirs de Vienne_.

«La confrérie de Khe-lan était célèbre dans le pays tout entier (le

Haut-Thibet) et un des frères les plus renommés était un Européen qui y

arriva un jour de l’Occident dans la première partie de ce siècle. Il

parlait toutes les langues, y compris le thibétain et connaissait toutes

les sciences, nous dit la tradition. Sa sainteté et les phénomènes qu’il

produisit firent qu’il fut proclamé Shaberon après quelques années

seulement de résidence. Son souvenir est encore vivant aujourd’hui parmi

les Thibétains, mais son véritable nom n’est connu que des seuls

Shaberons[39].»

[39] Blavatsky, _Isis dévoilée_.

Ce voyageur mystérieux ne pourrait-il être le comte de Saint-Germain?

Mais, même s’il n’est pas revenu, même s’il n’existe plus et s’il faut

rejeter dans la légende l’idée que le grand seigneur transylvanien erre

encore par le monde avec ses bijoux étincelants, sa tisane de séné et

son amour pour les princesses et les reines, on peut dire qu’il a

conquis cette immortalité à laquelle il prétendait. Pour tout un groupe

d’hommes chimériques et sincères, le comte de Saint-Germain est plus

vivant qu’il ne l’a jamais été. Il en est qui, lorsqu’ils entendent le

soir un pas résonner dans l’escalier, pensent que c’est peut-être lui

qui vient donner un conseil, apporter une idée philosophique inattendue.

Ils ne se préoccupent pas alors de courir ouvrir la porte à cet hôte

merveilleux car ces barrières matérielles n’existent pas pour lui. Il en

est qui, au moment de s’endormir, sont pénétrés d’un pur bonheur parce

qu’ils sont certains que leur esprit dégagé du corps aura toute facilité

pour s’entretenir avec le maître dans la brume lumineuse du monde

astral. Le comte de Saint-Germain est toujours présent parmi nous. Il y

aura toujours, comme au XVIIIe siècle des docteurs mystérieux, des

voyageurs énigmatiques, des porteurs de secrets occultes pour perpétuer

sa figure. Les uns se seront baignés dans les sources de la Jumna et les

autres montreront un talisman trouvé dans les pyramides. Mais ils ne

sont pas nécessaires. Ils diminuent la portée du mystère en lui donnant

une forme matérielle. Le comte de Saint-Germain est immortel comme il a

rêvé de l’être.

Magiciens et illuminés · 第 44 / 55 题