Cagliostro «devança de beaucoup l’heure marquée par le destin, pénétra
plus profondément dans le sanctuaire de la nature et mit en œuvre des
forces que, ni les hommes de son temps ni bien des générations encore ne
devaient connaître et employer[40]». Il fut un des hommes les plus
extraordinairement doués dans la science magique, un maître dans l’art
des transmutations, un étonnant prophète par le moyen des carafes et des
jeunes filles vierges. Il changea du mercure en argent et de l’argent en
or. Il pratiqua gratuitement la médecine, donna généreusement les
remèdes à des milliers de malades et même il logea et il nourrit à ses
frais un bon nombre de ceux qui étaient pauvres. Il devina avec aisance
les numéros des loteries et les indiqua à quelques personnes
privilégiées; il pardonna les offenses avec une générosité sans exemple
et même il intercéda personnellement pour ses pires ennemis. Il ouvrit
largement sa porte aux humbles et il se montra d’un accès difficile avec
les puissants. Il fut noble, désintéressé, magnanime. Il eut sur les
événements et sur la nature humaine une vue plus large qu’aucun autre
homme de son temps et l’on comprend que ses disciples l’aient appelé le
divin Cagliostro.
[40] Marc Haven, _Le Maître inconnu_.
Pourtant nul, plus que le divin Cagliostro ne fut plus haï, plus trahi,
plus méprisé. Volé à Londres il est arrêté comme escroc. A Paris, il est
mêlé à l’affaire du Collier où il n’avait joué aucun rôle et il est
enfermé pendant des mois à la Bastille. A Rome, vendu par sa femme qu’il
n’a jamais cessé d’aimer d’un amour passionné, il est emprisonné par
l’Inquisition, torturé, condamné à mort, et, ce qui peut-être est pire,
cette Inquisition suscite le jésuite Marcello qui publie sous le nom de
«Vie de Joseph Balsamo» un extraordinaire monument de haine et de
calomnie sur lequel la postérité ignorante l’a jugé depuis un siècle et
demi.
Quelle est la raison de cette destinée incompréhensible?
C’est que jamais dans le cœur d’aucun homme n’ont été réunis autant
d’éléments contradictoires. Ses paroles sont souvent admirables, mais
elles sont quelquefois ridicules. Quand on lui demande. Qui êtes-vous?
dans le procès du Collier, il répond: je suis un noble voyageur. Il ne
sait pas flatter, mais il aime qu’on le flatte et son orgueil est
démesuré. Je ne suis pas né de la chair et de la volonté de l’homme, je
suis né de l’esprit, dit-il. Il adore sa femme, mais il la trompe, il
s’excuse en disant que la supériorité de l’homme ne consiste pas dans le
fait de vivre comme un capucin, et il la pousse fréquemment à être la
maîtresse d’autres hommes. Il s’habille avec simplicité, mais il revêt
en Russie un uniforme de colonel espagnol et le chargé d’affaires
d’Espagne fait paraître dans un journal une note où il déclare que
l’Espagne n’a jamais eu dans ses armées un colonel du nom de Cagliostro.
Il fait apparaître des visages d’anges dans la transparence du cristal
et aussi des scènes prophétiques de l’avenir. Il se sert pour cela
d’enfants revêtus de robes blanches, mais il a besoin de frapper le
front des enfants avec une épée nue et parfois il fait la leçon aux
enfants et il leur décrit d’avance les tableaux qu’ils doivent
apercevoir quand il invoquera son génie tutélaire. Quand il donne des
séances, il y a des têtes de mort, des singes empaillés et des serpents
dans des bocaux disposés sur un autel[41]. Les rites de la Maçonnerie
égyptienne qu’il a fondée attestent la plus haute élévation de l’esprit
et une religion supérieure à toute religion. Mais se trouvant à Trente
auprès d’un prince évêque bigot dont il veut obtenir des lettres de
recommandation, il se confesse, il va communier et en rentrant chez lui
après s’être confessé, il dit à Lorenza: «J’ai bien attrapé ce prêtre».
Il guérit la plupart des malades qu’il traite, mais son élixir de vie à
base de vin de Malvoisie n’est qu’un aphrodisiaque produit par la
distillation du sperme de certains animaux avec certaines herbes[42]. Il
parle couramment plusieurs langues, mais il ne s’exprime correctement
dans aucune, même dans sa langue maternelle qui est l’italien. Il
prétend avoir été élevé à La Mecque et il fait des citations en arabe
devant ceux qui ne le parlent pas, mais quand, une fois, il est
interpellé dans cette langue, il ne répond pas et il semble fort ennuyé.
[41] Antonio Benedetti, _Mémoires_.
[42] Eliphas Lévy prétendait en avoir la recette.
La constante dualité de sa vie se manifeste d’une autre manière. Il
s’appelle Joseph Balsamo pendant la première partie de son existence et
Joseph Balsamo est escroc, faussaire, joueur de tours et tire
complaisamment profit des amours de sa femme Lorenza. A partir de 1777
il s’appelle le comte de Cagliostro et un merveilleux génie est descendu
en lui. Il est riche et il distribue l’argent à pleines mains, il est
médecin, ce qu’il n’était pas auparavant et il guérit de manière à faire
crier au miracle, il est philosophe et il rêve la régénération physique
et morale de l’homme.
Que s’est-il passé? D’où lui viennent ces pouvoirs extraordinaires, ses
connaissances médicales, sa supériorité indiscutable qui éblouit ceux
qui l’approchent? On croirait que c’est un autre homme. C’est le même
pourtant. Cagliostro ne peut renier Joseph Balsamo, bien qu’il le tente
pourtant à Paris dans sa défense pour l’affaire du Collier, où il se
donne puérilement comme le fils naturel d’une princesse de Trébizonde,
élevé princièrement dans une cour des mille et une nuits. Un lien
solide, une chaîne charnelle joint l’aventurier Balsamo au maître
Cagliostro. C’est sa femme Lorenza qu’il a épousée à Rome quand il était
Balsamo et qu’il continue à aimer quand il est Cagliostro. C’est en vain
qu’il aura une vie de parfait désintéressement et que dominera l’amour
de l’humanité. Il sera suivi par son passé. L’homme ancien demeurera le
compagnon de l’homme nouveau et étendra une ombre sur l’éclat de ses
actions.
Mais l’énigme de cette double personnalité n’a pas reçu de solution.
Je ne raconterai pas l’histoire de Cagliostro, bien qu’elle mérite de
l’être, et je n’évoque son visage au double aspect que «parce qu’on ne
peut parler du comte de Saint-Germain sans parler de lui». On les a
souvent confondus et l’on a prêté à l’un des traits de la vie de
l’autre, bien qu’entre l’adepte aux bijoux et le magicien amoureux de
Lorenza il n’y ait que des rapports très éloignés. Ils ont appartenu
chacun d’un côté différent à ces deux courants opposés qui ont partagé
les sociétés secrètes de la fin du XVIIIe siècle, qui se sont
neutralisés et qui ont abouti à la lutte de la Convention et des
Jacobins.
Cagliostro n’apporte pas de message comme il le prétend avec tant
d’orgueil. «Un jour, j’eus la grâce d’être admis comme Moïse devant
l’Eternel.» Mais il est un de ces porteurs de vérités, de ces libres
initiateurs que l’Église catholique s’est donné la tâche de torturer et
de brûler au cours des siècles.
S’il vit avec netteté dans une carafe la chute de la Bastille quelques
mois avant qu’elle n’eût lieu, il ne sut pas voir dans les yeux de sa
femme Lorenza la trahison qui allait le livrer au tribunal de
l’Inquisition. S’il charma et éblouit le grand maître de Malte, Pinto,
le cardinal de Rohan et tant d’autres, il ne sut pas parler de Dieu
comme il fallait aux cardinaux réunis pour le juger et au pape tapi dans
le tribunal derrière un grillage pour contempler sur sa face de
prisonnier l’hydre de la franc-maçonnerie.
Il ne fut qu’un maître incomplet, un homme partagé entre l’aspiration au
divin, la jonglerie du charlatan et la possession d’un corps de femme.
Mais par sa mort du moins, il s’est égalé aux plus grands. Il a été
condamné à la même flamme que Giordano Bruno. S’il n’est pas monté sur
le bûcher, c’est que le Pape Pie VI qui avait personnellement ordonné
qu’on lui mît un collier et des menottes en fer[43], commua sa peine en
celle de la prison perpétuelle, pour que sa torture fût plus longue et
la formule du jugement ajoutait «sans espoir de grâce».
[43] Borowski, _Cagliostro_.
Sans espoir de grâce, sous la cagoule du pénitent, pieds nus, un cierge
à la main, il défila dans les rues de Rome entre deux rangées de moines,
pour demander pardon à Dieu de ses fautes. Sans espoir de grâce, il fut
descendu dans un cachot souterrain de la forteresse San Leo. Mais ses
impitoyables bourreaux ecclésiastiques avec leur absence de pitié lui
ont donné la grandeur qu’il avait entrevue, mais n’avait pas atteinte de
son vivant. Sans espoir de grâce, il est mort dans sa prison où les
Français arrivèrent trop tard pour le délivrer en 1797.
Maintenant, son vrai rôle avec le recul du temps, est enveloppé
d’obscurité. Mais les mauvais juges qui ont toujours voué à la mort les
initiés et les sages apportent du moins à sa gloire le témoignage de
leur torture et de leur injustice.