LES SOCIÉTÉS SECRÈTES

Beaucoup d’écrivains qui ont étudié la période de la Révolution n’ont

pas cru à l’influence du comte de Saint-Germain. En effet, il n’a pas

posé de jalons pour la postérité. Il efface même ses traces derrière

lui. Il ne laisse pas ces orgueilleuses inscriptions que sont les

livres. Il travaille pour l’humanité et non pour lui-même, il est

modeste, ce qui est la qualité la plus rare parmi les intelligents. Sa

seule vanité est cette inoffensive coquetterie à paraître beaucoup plus

vieux que son âge et le plaisir qu’il prend à faire étinceler une bague.

Mais on ne juge les hommes que d’après leurs propres déclarations et

selon le mérite qu’ils s’attribuent. On n’a parlé que de son âge et de

ses bijoux.

Son rôle spirituel fut pourtant considérable. Il a été l’architecte qui

a dessiné les plans de l’œuvre et que l’on voit à peine sur le chantier.

Seulement il fut l’architecte que trahirent les ouvriers. Il avait rêvé

d’une haute tour qui permettrait à l’homme de communiquer avec le ciel

et les ouvriers préférèrent construire des maisons pour manger et

dormir.

Ce rôle est exercé sur la franc-maçonnerie et sur les sociétés secrètes

bien que beaucoup d’autres maçons modernes l’aient nié et même aient

négligé souvent de nommer le grand inspirateur qu’il a été.

A Vienne, il collabora à la fondation de la Société des «Frères

Asiatiques» et des «Chevaliers de la Lumière» où l’on étudiait

l’alchimie et ce fut lui qui donna à Mesmer ses idées fondamentales sur

le magnétisme et sur ses applications. On dit, et cela semble ne reposer

sur rien, qu’il initia Cagliostro et que celui-ci alla plusieurs fois

dans le Holstein le retrouver pour recevoir des directives de lui. Ces

hommes devaient être emportés très loin l’un de l’autre par des courants

opposés et une destinée différente.

La comtesse d’Adhémar cite une lettre qu’elle reçut de Saint-Germain et

où il dit en parlant de son voyage à Paris en 89: «J’ai voulu voir

l’ouvrage qu’a préparé le démon Cagliostro; il est infernal.» Il semble

que Cagliostro a collaboré à la préparation du mouvement révolutionnaire

tandis que Saint-Germain a tenté de l’enrayer en développant des idées

mystiques parmi les hommes les plus avancés de son époque. Il avait

prévu le grand bouleversement de la fin du XVIIIe siècle et il espéra

l’orienter dans un sens pacifique en répandant parmi ses futurs

promoteurs une philosophie susceptible de les transformer. Mais il

comptait sans la lenteur qu’a l’esprit de l’homme à s’élever et le

dégoût qu’il y apporte. Il comptait aussi sans les puissantes réactions

de la haine.

De toutes parts surgissaient des sociétés secrètes. L’esprit nouveau se

manifestait sous la forme d’associations. La noblesse et le clergé

n’échappaient pas à ce qui était devenu une mode. On créa même des loges

de femmes et la princesse de Lamballe fut grande maîtresse de l’une

d’elles. Il y avait en Allemagne «les Illuminés» et les «Chevaliers de

la Stricte Observance» et Frédéric II en arrivant sur le trône avait

fondé la secte des «Architectes d’Afrique». En France, l’Ordre des

Templiers était reconstitué et la franc-maçonnerie qui avait pour grand

maître le duc de Chartres multipliait ses loges dans toutes les villes.

Martinez de Pasqually enseignait sa philosophie à Marseille, à Bordeaux

et à Toulouse et Savalette de Lange avec des mystiques tels que Court de

Gebelin et Saint-Martin fondait la loge des «Amis réunis.»

Les initiés de ces sectes avaient conscience qu’ils étaient les

dépositaires d’un héritage qu’ils ne connaissaient pas, mais dont ils

pressentaient la valeur immense et qui était quelque part, peut-être

dans des traditions, peut-être dans le livre d’un maître, peut-être en

eux-mêmes. On parlait de cette parole révélatrice, de ce trésor caché;

on disait qu’il était gardé par les «supérieurs inconnus» de ces sectes

et que ceux-ci leur dévoileraient un jour la richesse qui libère et rend

immortel.

C’est cette immortalité de l’esprit que Saint-Germain tenta d’apporter à

un petit groupe d’initiés choisis. Il croyait que cette minorité, une

fois élevée, en élèverait une autre à son tour et qu’un vaste

rayonnement de spiritualité descendrait par degrés, en ondes

bienfaisantes, vers les masses moins instruites. C’était le rêve d’un

sage. Il ne devait pas se réaliser.

Avec le concours de Savalette de Lange qui en fut le chef nominal il

fonda le groupe des Philalèthes qui était recruté parmi l’élite des Amis

réunis. Le prince de Hesse, Condorcet, Cagliostro furent membres des

Philalèthes. C’est à Ermenonville et à Paris dans la rue Plâtrière que

Saint-Germain exposa sa philosophie.

C’était un christianisme platonicien qui unissait les rêveries de

Swedenborg à la théorie de la Réintégration de Martinez de Pasqually. On

y retrouvait les émanations de Plotin et la hiérarchie des plans

successifs que décrivent les théosophes d’aujourd’hui. Il enseignait que

l’homme a en lui des possibilités infinies et que, pratiquement, il doit

tendre sans cesse à se dégager de la matière pour entrer en

communication avec le monde des intelligences supérieures.

Il fut compris de quelques-uns. Les Philalèthes tentèrent en deux

grandes réunions successives où étaient représentées toutes les loges

maçonniques de France, la réforme de la Maçonnerie. S’ils avaient

abouti, s’ils étaient arrivés à diriger par le prestige de leur

philosophie supérieure et désintéressée, cette force, alors immense,

peut-être les événements auraient-ils changé et le vieux rêve d’un monde

dirigé par de sages initiés aurait-il été réalisé.

Il devait en être autrement. D’antiques causes, générées par les

injustices accumulées, avaient préparé de redoutables effets. Ces effets

allaient à leur tour créer des causes de mal futur. La chaîne du mal,

solidement liée par l’égoïsme et la haine des hommes, ne devait pas être

interrompue. La lumière levée par quelques visionnaires intelligents,

quelques veilleurs fidèles à la cause de leurs frères, allait être

éteinte, à peine allumée.

Magiciens et illuminés · 第 43 / 55 题