Le comte de Saint-Germain était un homme «de taille moyenne, très
robuste, vêtu avec une simplicité magnifique». Il parlait avec un
sans-gêne extrême aux personnages les plus haut placés et il avait une
conscience parfaite de sa supériorité. Gleichen raconte ainsi la façon
dont il l’a rencontré pour la première fois.
«Il jeta son chapeau et son épée sur le lit de la maîtresse du logis, se
plaça dans un fauteuil près du feu et interrompit la conversation en
disant à l’homme qui parlait: Vous ne savez pas ce que vous dites. Il
n’y a que moi qui puisse parler sur cette matière que j’ai épuisée, tout
comme la musique que j’ai abandonnée ne pouvant plus aller au delà.»
A la cour du margrave d’Anspach, alors très âgé, il montre à ce
personnage vénérable une lettre de Frédéric II et il lui dit:
Connaissez-vous cette écriture et ce cachet?--Certes, répond le
margrave, c’est le cachet de Frédéric II. Eh bien! Vous ne saurez pas ce
qu’il y a dans la lettre et Saint-Germain remet avec gravité la lettre
dans sa poche.
«En musique il exécutait et composait avec une égale facilité et le même
succès». Plusieurs personnes qui l’entendirent jouer du violon ont
affirmé qu’il égalait et même qu’il surpassait les plus grands virtuoses
de l’époque. Il aurait donc bien atteint comme il le disait la dernière
limite possible de cet art.
Un jour il amène Gleichen chez lui en lui disant: Je suis content de
vous et vous méritez que je vous montre une douzaine de tableaux.
«Effectivement il me tint parole, dit Gleichen, car les tableaux qu’il
me fit voir étaient tous marqués à un coin de singularité ou de
perfection qui les rendait plus intéressants que bien des morceaux de la
première classe».
Il semble n’avoir pas excellé dans la poésie. On a conservé de lui un
sonnet médiocre et une lettre adressée à Marie-Antoinette et reproduite
par la comtesse d’Adhémar et qui contient des prédictions narrées en
vers tout à fait mirlitonnesques. Il compose aussi à la demande de
Mme de Pompadour un assez pauvre canevas de comédie. Mais la poésie
est une grâce légère qui semble être accordée par les puissances qui la
distribuent, à des êtres imparfaits marqués du signe mobile des passions
et la précieuse chanson du verbe ne vient des royaumes inconnus que pour
celui qui a peu de sagesse en partage.
Les plus grands talents apparents du comte de Saint-Germain résidaient
dans sa connaissance de la chimie. S’il a su fabriquer de l’or, il fut
assez avisé pour n’en rien dire. La possession de ce secret pourrait
seule expliquer les immenses richesses dont il disposait sans avoir de
fortune connue chez aucun banquier. Ce qu’il semble avoir avoué, tout au
moins à mots couverts, c’est de savoir faire de gros diamants avec
plusieurs petites pierres. On évaluait les diamants qu’il portait à ses
jarretières et à ses souliers à plus de deux cent mille livres. Il
disait aussi pouvoir à son gré faire grossir les perles et il en avait
en sa possession d’une surprenante dimension.
Si tous ses propos à ce sujet n’étaient que hâbleries, ces hâbleries lui
coûtaient fort cher car il les appuyait de dons magnifiques. Mme du
Hausset raconte qu’un jour où il montrait des bijoux à la reine en sa
présence, elle déclara trouver fort jolie une croix de pierres blanches
et vertes. Saint-Germain, lui en fit négligemment cadeau. Comme Mme
du Hausset refusait, la reine, pensant que les pierres étaient fausses,
lui fit signe qu’elle pouvait accepter. Mme du Hausset fit ensuite
évaluer le bijou qui était vrai et de grande valeur.
Ce qui paraît le plus invraisemblable dans la personnalité de
Saint-Germain est son extraordinaire longévité. Le musicien Rameau et
Mme de Gergy (avec laquelle d’après les mémoires de Casanova il dîne
encore vers 1775) déclarent tous deux qu’ils l’ont rencontré à Venise en
1710, sous le nom de marquis de Montferrat. Tous deux sont unanimes à
affirmer qu’il avait alors déjà l’apparence d’un homme entre quarante et
cinquante ans. Si leurs souvenirs sont fidèles, ce témoignage met à
néant les hypothèses qui veulent que Saint-Germain soit le fils de Marie
de Neubourg, ou celui de François II Racokzi, car il n’aurait pu avoir
en 1710 plus d’une vingtaine d’années. Mme de Gergy dira plus tard à
Mme de Pompadour qu’elle reçut de Saint-Germain, à Venise, un élixir
qui lui permit d’avoir très longtemps et sans la moindre altération,
l’apparence d’une femme de vingt-cinq ans. Un aussi précieux cadeau ne
s’oublie pas. Il est vrai que Saint-Germain questionné par Mme de
Pompadour au sujet de sa rencontre avec Mme de Gergy, cinquante ans
auparavant, et du don merveilleux qu’il lui aurait fait de son élixir,
répond en riant:
--Cela n’est pas impossible, mais je conviens qu’il est possible que
cette dame que je respecte, radote.
On peut, à ce sujet, faire un rapprochement avec l’offre qu’il fit à
Mme de Genlis, encore enfant: «Quand vous aurez dix-sept ou dix-huit
ans, serez-vous bien aise d’être fixée à cet âge-là, du moins pour un
grand nombre d’années? Je répondis que j’en serais charmée. Eh bien!
reprit-il très sérieusement, je vous le promets. Et aussitôt il parla
d’autre chose.»
Sa grande renommée parisienne va de 1750 à 1760. Tout le monde s’accorde
alors à lui trouver l’apparence d’un homme entre quarante et cinquante
ans. Il disparaît pendant une quinzaine d’années et quand la comtesse
d’Adhémar le revoit en 1775, elle déclare le trouver rajeuni. Il aura
encore le même air quand elle le reverra douze ans après.
Le comte de Saint-Germain laissait volontiers entendre que la durée de
son existence était beaucoup plus longue qu’on ne pouvait le supposer.
Il ne le disait pas positivement. Il procédait par allusions: «Il savait
doser le merveilleux de ses récits, suivant la réceptibilité de son
auditeur. Quand il racontait à une bête un fait du temps de Charles
Quint, il lui confiait tout crûment qu’il y avait assisté et quand il
parlait à quelqu’un de moins crédule, il se contentait de peindre les
plus petites circonstances, les mines et les gestes des interlocuteurs,
jusqu’à la chambre et la place qu’ils occupaient, avec un détail d’une
vivacité qui faisaient l’impression d’entendre un homme qui y avait
réellement été présent. Ces sots de Parisiens, me dit-il un jour,
croient que j’ai cinq cents ans et je les confirme dans cette idée
puisque je vois que cela leur fait tant de plaisir--ce n’est pas que je
ne sois infiniment plus vieux que je ne parais...[33]».
[33] Gleichen.
La légende a prétendu qu’il disait avoir connu Jésus-Christ et assisté
au concile de Nicée. Il n’est point allé jusqu’à mépriser à ce point les
hommes qu’il fréquentait et à se rire de leur crédulité. Cette légende
vient de ce qu’un mystificateur appelé lord Gower imitait dans les
salons les personnages connus de son époque et quand il en arrivait à
Saint-Germain, il racontait en prenant son allure et sa voix, les
entretiens qu’il avait eus avec le fondateur du christianisme sur lequel
il portait ce jugement: C’était le meilleur homme du monde, mais
romanesque et inconsidéré.
Un journal anglais, le _London Chronicle_, raconta sérieusement, vers
1760, l’histoire suivante: le comte de Saint-Germain avait remis à une
dame de sa connaissance qui s’affligeait de vieillir, un flacon de son
célèbre élixir de longue vie. La dame enferma le flacon dans un tiroir.
Une de ses servantes, qui était d’un certain âge, croyant que le flacon
contenait une purge inoffensive, en but le contenu. Le lendemain quand
la dame appela sa servante, elle vit paraître une toute jeune fille,
presque une enfant; c’était l’effet de l’élixir. Quelques gouttes de
plus et la servante n’aurait répondu à sa maîtresse que par des
vagissements.
«Je vous demande si jamais quelqu’un m’a vu manger ou boire,» dit
Saint-Germain à Gräffer, quand il est de passage à Vienne et quand
celui-ci lui offre du vin de Tokay. Tous ceux qui ont connu
Saint-Germain sont d’accord pour affirmer que, s’il aime volontiers
s’asseoir à table avec une nombreuse société, il ne touche jamais aux
plats. La recette qu’il donnait le plus volontiers à ses intimes était
une purgation faite de graines de séné. Sa principale nourriture, qu’il
préparait lui-même était un mélange de farine d’avoine.
Faut-il s’étonner tellement de voir que les auteurs des mémoires
dépeignent un homme pendant tout un siècle avec le même extérieur
physique? La vie humaine peut avoir une durée infiniment plus longue que
celle que nous lui attribuons. C’est le mouvement de nos nerfs, c’est la
flamme de notre désir et l’acide de notre crainte qui consomment
quotidiennement notre organisme. Celui qui parvient à s’élever au-dessus
des passions, à supprimer en lui la colère et la peur de la maladie est
susceptible de vaincre l’usure des années et d’atteindre un âge au moins
double de celui qu’atteignent les hommes qui meurent de vieillesse. Il
n’y a rien d’extraordinaire à ce que le visage de l’homme dépourvu
d’angoisse garde sa jeunesse. Il n’y a pas longtemps, un périodique
médical de Londres rapporta l’histoire d’une femme qui à 74 ans avait
conservé «les traits et l’expression d’une jeune fille de 20 ans, sans
rides ni cheveux blancs. Elle était devenue folle à la suite d’un
chagrin d’amour et sa folie consistait à revivre l’instant de sa
dernière séparation avec celui qu’elle aimait.» Par la conviction d’être
jeune, elle était restée jeune. Peut-être une manière intérieure
d’envisager le temps, la suppression de l’impatience et de l’attente
permettent-elles à un homme très évolué de réduire à un minimum l’usure
normale du corps.
Le comte de Saint-Germain prétendait en outre avoir la capacité
d’arrêter pendant le sommeil le mécanisme de l’horlogerie humaine. Il
supprimait ainsi, presque totalement, la dépense physique qui s’opère à
notre insu par le souffle et le mouvement du cœur.
Son activité et la diversité de ses occupations étaient considérables.
Il s’occupa de la préparation des couleurs et il fonda même, en
Allemagne, une fabrique de feutres pour les chapeaux. Son rôle principal
fut celui d’agent secret de politique internationale au service de la
France.
Il était devenu pour Louis XV un confident, un conseiller intime et il
fut chargé par ce roi de diverses missions secrètes. Cela lui attira
l’inimitié de beaucoup de grands personnages et notamment celle du duc
de Choiseul, le ministre des Affaires étrangères. C’est cette inimitié
qui le força à partir précipitamment en Angleterre pour éviter d’être
enfermé à la Bastille.
Louis XV n’était pas d’accord avec son ministre, au sujet de la
politique avec l’Autriche et il voulut négocier la paix à son insu. Il
pensa se servir de l’intermédiaire de la Hollande. Saint-Germain fut
envoyé à La Haye pour y négocier avec le prince Louis de Brunswick qui
s’y trouvait. M. d’Affry, le ministre de France en Hollande fut instruit
de cette démarche et se plaignit amèrement à son ministre que des
négociations fussent faites par la France sans passer par lui. Le duc de
Choiseul sauta sur cette occasion. Il renvoya à M. d’Affry l’ordre de
réclamer l’extradition de Saint-Germain, de le faire arrêter par le
gouvernement des Pays-Bas et de l’envoyer à Paris. Il informa le roi, de
sa décision, devant les ministres réunis et Louis XV, n’osant pas avouer
sa participation à l’affaire, sacrifia son envoyé. Mais Saint-Germain
avait été prévenu un peu avant l’arrestation. Il eut le temps de
s’enfuir et de s’embarquer pour l’Angleterre. L’aventurier Casanova
donne quelques détails sur ce départ. Il était justement dans un hôtel
voisin de celui dans lequel était descendu Saint-Germain et il se
trouvait embarrassé dans une histoire compliquée de bijoux, d’escrocs,
de pères dupés et de jeunes filles amoureuses de lui, comme toutes
celles qui forment la trame habituelle de sa vie.
Saint-Germain d’après les lettres d’Horace Walpole avait été arrêté à
Londres quelques années auparavant à cause de l’énigme de son existence.
On avait été obligé de le relâcher parce qu’il n’y avait rien contre
lui. Cet Anglais avait conclu que «ce n’était pas un gentleman» parce
qu’il disait en riant qu’on le prenait pour un espion. Il ne fut pas
arrêté une seconde fois. On le retrouve peu de temps après en Russie où
il dut jouer un rôle important mais occulte dans la révolution de 1762.
Le comte Alexis Orlof le rencontrant quelques années après en Italie dit
de lui: Voilà un homme qui a joué un rôle considérable dans notre
révolution, et son frère Grégoire Orlof lui remet spontanément vingt
mille sequins ce qui est un geste assez rare vis-à-vis d’un homme dont
on n’a pas reçu d’éminents services. Saint-Germain porte alors un
uniforme de général russe et s’appelle Soltikof.
C’est vers cette époque, au commencement du règne de Louis XVI, qu’il
revient en France et qu’il voit Marie-Antoinette. La comtesse d’Adhémar
a laissé de cette entrevue un récit détaillé[34].
[34] Récit reproduit dans le _Lotus Bleu_ de 1899, par Mme Cooper
Oakley.
C’est à elle que Saint-Germain s’adressa pour parvenir auprès de la
reine. Depuis sa fuite il n’avait plus reparu en France, mais son
souvenir était resté légendaire et l’on savait l’amitié que Louis XV lui
avait portée. La comtesse d’Adhémar put donc obtenir aisément un
rendez-vous de Marie-Antoinette. En s’y rendant avec lui, elle lui
demanda s’il allait de nouveau se fixer à Paris.
--Un siècle se passera, dit-il, avant que j’y réapparaisse.
Une fois en présence de la reine, il parle d’une voix solennelle et il
annonce les événements qui se produiront une quinzaine d’années après.
«La reine pèsera dans sa sagesse ce que je vais lui confier. Le parti
encyclopédique désire le pouvoir. Il ne l’obtiendra que par la chute
absolue du clergé et pour assurer ce résultat il renversera la
monarchie. Ce parti, qui cherche un chef parmi les membres de la famille
royale a jeté les yeux sur le duc de Chartres. Ce prince deviendra
l’instrument d’hommes qui le sacrifieront quand il aura cessé de leur
être utile. Il trouvera l’échafaud au lieu du trône. Les lois ne seront
plus longtemps la protection des bons et la terreur des méchants. Ce
sont ces derniers qui saisiront le pouvoir avec leurs mains teintées de
sang. Ils aboliront la religion catholique, la noblesse, la
magistrature.
--De sorte qu’il ne restera que la royauté, interrompt la reine avec
impatience.
--Pas même la royauté, mais une république avide, dont le sceptre sera
le couteau de l’exécuteur.»
On voit par ces paroles que Saint-Germain avait des idées tout à fait
différentes de celles qui lui sont prêtées par la plupart des auteurs de
l’histoire de cette époque, qui ont voulu voir en lui un instrument
actif du mouvement révolutionnaire.
Ces prédictions terribles et surprenantes jetèrent le trouble dans l’âme
de Marie-Antoinette. Saint-Germain demanda à voir le roi pour lui faire
des révélations plus graves, mais il demanda à le voir sans que son
ministre Maurepas en soit informé. «Il est mon ennemi, dit-il, et je le
range parmi ceux qui contribueront à la ruine du royaume, non par malice
mais par incapacité.»
Le roi n’avait pas assez d’autorité pour avoir une entrevue avec
quelqu’un sans la présence de son ministre. Il mit Maurepas au courant
de l’entretien que Saint-Germain avait eu avec la reine et celui-ci
pensa que le mieux était d’enfermer à la Bastille un homme qui avait une
vision aussi sombre de l’avenir.
Par courtoisie, il va prévenir chez elle de cette décision la comtesse
d’Adhémar. Celle-ci le reçoit dans sa chambre.
«Je connais le coquin mieux que vous, dit-il... Il sera découvert. Nos
policiers ont un flair très fin... Une chose seulement me surprend. Les
années ne m’ont pas épargné et la reine déclare que le comte
Saint-Germain a l’apparence d’un homme de quarante ans.
A ce moment l’attention des deux interlocuteurs est détournée par le
bruit d’une porte qui se referme. La comtesse d’Adhémar pousse un cri.
Le visage de Maurepas s’altère. Saint-Germain est devant eux.
--Le roi vous a sommé de lui donner un bon avis, dit-il, et vous ne
pensez qu’à maintenir votre autorité en vous opposant à ce que je voie
le monarque. Vous perdez la monarchie, car je n’ai qu’un temps limité à
donner à la France et ce temps écoulé je ne serai plus revu qu’après
trois générations consécutives. Je n’aurai rien à me reprocher quand
l’horrible anarchie dévastera la France. Ces calamités, vous ne les
verrez pas, mais les avoir préparées sera suffisant pour votre mémoire.
M. de Saint-Germain ayant ainsi parlé sans reprendre haleine, revint
vers la porte, la ferma et disparut. Tous les efforts pour le retrouver
furent inutiles.
Le flair très fin des policiers de M. de Maurepas ne parvint pas les
jours suivants ni plus tard à découvrir ce qu’était devenu le comte de
Saint-Germain.
Comme cela venait de lui être prédit, Maurepas ne vit pas les
catastrophes qu’il avait en partie préparées. Il mourut en 1781. Le
bruit courut en 1784, à Paris, que le comte de Saint-Germain venait de
mourir dans le duché de Schleswig, chez le landgrave Charles de Hesse
Cassel. Cette date restera pour les biographes et les historiens la date
officielle de sa mort. Mais le mystère qui a entouré le comte de
Saint-Germain va devenir, à partir de cet instant, plus grand encore
qu’il ne l’a été.
Retiré à Eckenfoern dans le château du landgrave il se prétendait las de
l’existence. Il paraissait soucieux et triste. Il se disait affaibli,
mais il ne voyait aucun médecin et il ne se faisait soigner que par des
femmes. On n’a pas de détails sur sa mort, ou plutôt sa prétendue mort.
Aucune pierre tombale ne porta son nom à Eckenfoern. On savait qu’il
avait laissé tous ses papiers et des documents relatifs à la
franc-maçonnerie au landgrave de Hesse Cassel. Celui-ci déclarait de son
côté qu’il venait de perdre un ami qui lui était très cher. Mais son
attitude était pleine d’équivoque. Il se refusait à donner aucun détail
sur son ami et sur ses derniers moments, il détournait la conversation
si on parlait de lui. Tout, dans sa conduite, permet de penser qu’il fut
le complice d’une mort simulée.
Or, cette mort d’un homme qui, par des témoins dignes de foi devait
avoir au moins un siècle d’âge, ne peut avoir été réelle.
Les documents officiels de la franc-maçonnerie disent qu’en 1785 les
maçons français le choisirent comme représentant à la grande convention
qui eut lieu cette année-là avec Mesmer, Saint-Martin et Cagliostro. Il
fut reçu l’année suivante par l’impératrice de Russie. Enfin la comtesse
d’Adhémar narre longuement une entrevue qu’elle eut avec lui en 1789
après la prise de la Bastille, dans l’église des Récollets.
Il avait le même visage que trente ans auparavant. Il lui dit arriver de
la Chine et du Japon, «Là-bas, rien n’est aussi singulier que ce qui se
passe ici... Mais je ne peux rien. J’ai les mains liées par plus fort
que moi. Il y a des périodes de temps où reculer est possible, d’autres
où quand il a prononcé l’arrêt, il faut que l’arrêt s’exécute.»
Et il lui raconte dans leurs grandes lignes tous les événements qui vont
se dérouler pendant les années suivantes sans excepter la mort de la
reine. «Les Français comme les enfants joueront aux titres, honneurs,
cordons. Tout leur sera hochet jusqu’au fourniment de la garde
nationale. (Il oubliait qu’il s’habillait parfois lui-même d’un uniforme
de général russe). Quelque quarante millions forment aujourd’hui un
déficit au nom duquel on fait la révolution. Eh bien! sous le
dictatoriat des philanthropes, des rhéteurs, des beaux diseurs, la dette
de l’État dépassera plusieurs milliards.»
«J’ai revu M. de Saint-Germain, écrit Mme d’Adhémar en 1821, et
toujours à mon inconcevable surprise, à l’assassinat de la reine, aux
approches du 18 Brumaire, le lendemain de la mort de M. le duc
d’Enghien, en 1815 dans le mois de janvier et la veille du meurtre de M.
le duc de Berry.»
Mme de Genlis dit avoir rencontré le comte de Saint-Germain en 1821
au moment des négociations du traité de Vienne et le comte de Châlons
assure qu’il a causé avec lui peu après sur la place Saint-Marc à
Venise, où il était ambassadeur. Il y a d’autres témoignages, mais moins
probants, de sa survivance. L’anglais Grosley, prétend l’avoir vu dans
une prison de la Révolution en 93 et quelqu’un a écrit qu’il se tenait
parmi la foule qui entourait le tribunal devant lequel comparut la
princesse de Lamballe, avant d’être massacrée.
Le comte de Saint-Germain n’est, à coup sûr, pas mort dans le lieu et à
la date que l’histoire a fixés. Il a poursuivi une carrière inconnue
dont nous ignorons le terme et dont la durée semble si grande que notre
imagination se refuse à l’accepter.