SON ORIGINE

Un rapport étroit unit l’art suprême du génie à l’art du charlatan. Les

mages, les sages, les kabbalistes, les initiateurs des hommes se sont

toujours laissés aller à faire des tours, à surprendre, à éblouir. Dès

la plus haute antiquité, les plus grands pratiquaient les faux miracles,

truquaient les révélations des pythies, agitaient des baguettes magiques

et s’efforçaient d’impressionner le vulgaire par l’apparat des mitres et

la blancheur des robes d’hiérophantes. Ils escamotaient, usaient de la

tromperie des miroirs, annonçaient des éclipses. Ils aimaient à être le

sujet des conversations comme les cabotins célèbres ou les courtisanes à

la mode. Une vanité égale se retrouve chez les grands poètes, les grands

généraux, les hommes d’État. Peut-être est-ce l’inévitable revers du

génie? Peut-être les hommes ne peuvent-ils être instruits sans être

étonnés? Mais beaucoup d’esprits sensés et moyens ne conçoivent la

sagesse que sous la forme ennuyeuse du sermon et le sage qu’avec

l’apparence d’un clergyman. La pudibonderie, l’hypocrisie et la plus

basse servilité à l’égard des rites, des usages, des préjugés doivent

être ses vertus quotidiennes. Aussi lorsqu’il advient qu’un vrai grand

sage, par jeu, mystifie ses contemporains, suit une femme qui passe, ou

lève joyeusement son verre, il est à jamais flétri par l’armée des

médiocres à courte vue dont le jugement forme la postérité.

C’est ce qui arriva pour le comte de Saint-Germain. Il avait à un point

extrême le goût des bijoux, et il mettait de l’ostentation à montrer

ceux qu’il possédait. Il en avait une quantité extraordinaire dans une

cassette qu’il transportait toujours avec lui. L’importance qu’il

attachait aux bijoux était telle que dans les peintures qu’il composait,

et qui étaient remarquables, ses personnages en étaient couverts et il

avait trouvé des couleurs à ce point vives et étranges que les visages

pâlissaient et devenaient insignifiants. Ce reflet des bijoux s’est

retourné contre lui et a éclairé toute sa vie d’une fausse lumière.

Ses contemporains ne lui ont pas pardonné cette faiblesse. Ils ne lui

ont pas pardonné non plus de présenter durant tout un siècle la même

apparence physique d’un homme de quarante à cinquante ans. Il ne paraît

pas sérieux de ne pas se conformer strictement aux lois de la nature, et

il fut qualifié de charlatan parce qu’il possédait un secret qui lui

permit de vivre au delà des limites humaines connues.

Il semble aussi avoir écarté de sa personne cette gravité dont sont

revêtus les religieux et les philosophes. Il se plaît avec les jolies

femmes de son temps et il recherche leur compagnie. Il aime dîner en

ville, bien qu’il ne prenne jamais aucune nourriture en public, à cause

des gens qu’il voit et des propos qu’il entend. C’est un aristocrate qui

vit avec des princes et même avec des rois, presque sur un pied

d’égalité. Il donne des recettes pour effacer les rides ou changer la

couleur des cheveux. Il raconte indéfiniment des histoires plaisantes

dont le monde fait ses délices. Il résulte des souvenirs du baron de

Gleichen qu’il est, à Paris, l’amant d’une jeune fille dans la maison de

laquelle il habite, Mlle Lambert, la fille du chevalier Lambert. Et

il résulte des mémoires de Grosley qu’il est en Hollande l’amant d’une

femme aussi riche et aussi mystérieuse que lui.

Au premier abord, tout cela est mal conciliable avec la haute mission

dont il est investi, le rôle mystique qu’il joue parmi les sociétés

secrètes d’Allemagne et de France. Mais cette contradiction n’est

peut-être qu’apparente. Cet extérieur d’homme du monde était d’abord

nécessaire pour la diplomatie secrète à laquelle Louis XV l’employa

souvent. Puis nous nous faisons de l’activité d’un maître une conception

erronée. Posséder «une opale d’une grosseur monstrueuse, un saphir blanc

de la taille d’un œuf, les trésors de la lampe merveilleuse», est un

plaisir inoffensif si on a trouvé ces richesses dans l’héritage de sa

famille, ou si on les a fabriquées grâce à des connaissances

exceptionnelles. C’est un bien petit travers de tirer ses manchettes

pour faire étinceler les rubis des boutons. Et si Mlle Lambert a sur

la galanterie des idées de son siècle, quel reproche peut-on faire au

comte de Saint-Germain de s’attarder un soir dans sa chambre pour ouvrir

devant elle la mystérieuse cassette aux bijoux et lui faire choisir un

de ces diamants qui firent l’admiration de Mme de Pompadour?

Car le plaisir de la vie ne rabaisse l’homme que par son excès. Il y a

peut-être un chemin qui permet d’atteindre dans la joie la spiritualité

la plus élevée. D’ailleurs à une certaine hauteur la chaîne des sens

n’existe plus, le baiser cesse de brûler, on ne peut plus faire de tort

ni à soi-même ni aux autres à cause du pouvoir de transformation qui

vous est dévolu.

* * * * *

«Un homme qui sait tout et qui ne meurt jamais», a dit Voltaire du comte

de Saint-Germain. Un homme qui venait on ne sait d’où et qui disparut

sans laisser de traces, aurait-il pu ajouter. Le comte de Saint-Germain

a volontairement gardé le plus profond mystère sur son origine. C’est

vainement que ses contemporains essayèrent de percer ce mystère et c’est

vainement que les chefs de police et les ministres des différents pays

où il intrigua les hommes, se flattèrent d’éclaircir l’énigme de sa

naissance. Louis XV dut savoir qui il était car il lui témoignait une

amitié qui rendait sa cour jalouse. Il lui avait donné un appartement

dans le château de Chambord. Il s’enfermait avec lui et Mme de

Pompadour durant des soirées entières et le plaisir qu’il prenait à sa

conversation, l’admiration que pouvait lui inspirer l’étendue de ses

connaissances ne peuvent pas expliquer la considération et presque les

égards qu’il avait pour lui. Mme du Hausset dit dans ses mémoires

qu’il parlait de Saint-Germain comme d’un personnage d’illustre

naissance. Le landgrave Charles de Hesse Cassel chez lequel il vécut

pendant les dernières années où l’histoire peut le suivre devait aussi

posséder le secret de sa naissance. Il travaillait l’alchimie avec lui

et Saint-Germain le traitait d’égal à égal. C’est à lui que

Saint-Germain confia ses papiers, un peu avant sa prétendue mort en

1784. Or, ni Louis XV ni le landgrave de Hesse Cassel n’ont jamais rien

révélé de la naissance de Saint-Germain. Le landgrave même a toujours

refusé obstinément de donner le moindre détail sur la vie de son

mystérieux ami. C’est là une chose extraordinaire. Saint-Germain était

un personnage très célèbre. Dans ce temps où la bonne société était

éprise de sciences occultes, de sociétés secrètes et de magie, cet homme

qui passait pour posséder l’élixir de longue vie et pour fabriquer de

l’or à son gré, était le sujet d’interminables conversations. Une

puissance intérieure d’une force invincible oblige les hommes à parler.

On a beau être roi ou landgrave, on est soumis à cette puissance. Et

cela d’autant plus fortement que l’on consacre son temps aux femmes.

Pour que ces personnages aient résisté à satisfaire la curiosité de

maîtresses bien-aimées, il faut leur supposer une force d’âme qu’ils

n’avaient pas ou un impérieux motif qui nous échappe.

L’hypothèse la plus répandue est qu’il aurait été le fils naturel de la

veuve de Charles II d’Espagne et d’un certain comte Adanero qu’elle

aurait connu à Bayonne. Cette reine espagnole était Marie de Neuborg que

Victor Hugo prit pour héroïne de _Ruy-Blas_ sans tenir aucun compte de

sa véritable personnalité.

Ceux qui étaient hostiles à Saint-Germain disaient qu’il était le fils

d’un Juif portugais appelé Aymar et ceux qui le haïssaient, comme pour

ajouter un degré à sa déconsidération, le prétendaient fils d’un Juif

alsacien appelé Wolff.

Assez récemment il a été donné de lui une nouvelle généalogie qui est de

toutes la plus vraisemblable. Elle provient des théosophes et de Mme

Annie Besant. Celle-ci a écrit à plusieurs reprises que le comte de

Saint-Germain était un des fils de François II Racokzi, prince de

Transylvanie. Les enfants de François Racokzi furent élevés par

l’empereur d’Autriche, mais l’un d’eux fut soustrait à sa tutelle. On

fit croire qu’il était mort et il fut confié au dernier descendant de la

famille des Médicis qui l’éleva en Italie. Il prit le nom de

Saint-Germain à cause de la petite ville de San Germano où il avait

passé quelques années de son enfance et où son père avait des

propriétés. Cela rendrait vraisemblables les souvenirs de terres

méridionales et de palais ensoleillés que Saint-Germain se plaisait à

évoquer comme le cadre de sa jeunesse. On s’expliquerait la

considération que Louis XV lui marquait. Le silence impénétrable qui fut

gardé par lui et par ceux auxquels il confia son secret aurait eu pour

raison la crainte de l’empereur d’Autriche et de ses vengeances

possibles. L’opinion que Saint-Germain et le descendant des Racokzi ne

font qu’un est maintenant ancrée dans tout un milieu qui le considère

comme un personnage actuel et même vivant encore. Il est vrai que ce

milieu a moins souci de vérité historique que de connaissance intuitive

et de révélation merveilleuse.

Magiciens et illuminés · 第 41 / 55 题