Les os des sages reposent rarement en paix dans les tombeaux. Peut-être
Nicolas Flamel le savait-il et il pensa défendre sa dépouille en faisant
sceller une aussi lourde pierre sur son corps et en faisant faire douze
fois l’an un service religieux à son intention. Mais ce fut en vain.
A peine Flamel était-il mort que le bruit de son pouvoir d’alchimiste et
d’une énorme quantité d’or qu’il aurait cachée quelque part se répandit
dans Paris et dans le monde. Tous ceux qui recherchaient la célèbre
poudre de projection qui mue en or la matière vinrent rôder autour des
lieux qu’il avait habités dans l’espoir de découvrir quelque parcelle de
cette précieuse poudre. On disait aussi que les figures symboliques
qu’il avait fait représenter sur divers monuments donnaient, pour ceux
qui savaient les déchiffrer, la formule de la pierre philosophale. Il
n’y eut pas un alchimiste qui ne vînt en pèlerinage étudier sur la
pierre de Saint-Jacques la Boucherie ou du charnier des Innocents, la
science sacrée. On cassa, la nuit, des sculptures et des inscriptions
pour les emporter. On creusa les caves de sa maison et on en sonda les
murs. «Vers le milieu du XVIe siècle, un individu, pourvu d’un beau nom
et de qualités, imaginaires sans doute, se présenta à la fabrique de
Saint-Jacques de la Boucherie. Il déclarait devoir accomplir le vœu d’un
ami défunt, pieux alchimiste qui, à son lit de mort, lui avait remis une
somme d’argent pour réparer la maison de Flamel. Le chapitre accepta.
L’inconnu fit fouiller les caves sous prétexte de raffermir les
fondations; partout où il voyait un hiéroglyphe, il trouvait quelque
raison pour faire démolir la muraille à cet endroit. Enfin, déçu, il
disparut oubliant de payer les ouvriers[30].»
[30] Albert Poisson, _Nicolas Flamel_.
Un frère capucin et un seigneur allemand passèrent pour avoir découvert
dans la maison, des fioles de grès pleines d’une poudre rougeâtre qui
devait être la poudre de projection. Au XVIIe siècle, les différentes
maisons qui avaient appartenu à Flamel étaient nues et dépouillées de
leurs ornements et de leurs figures et il n’en restait que les quatre
murs.
Mais qu’était devenu le livre d’Abraham le Juif? Nicolas Flamel avait
légué ses papiers et sa bibliothèque à un neveu appelé Perrier qui
s’occupait d’alchimie et qu’il aimait beaucoup. On ne sait absolument
rien de ce Perrier. Sans doute mit-il à profit les enseignements de son
oncle et mena-t-il la vie du sage dans cette obscurité bienfaisante
chère à Flamel et que celui-ci n’avait pu garder complètement pendant
ses derniers jours. Le précieux héritage fut transmis durant deux
siècles, de père en fils, sans qu’on en entendît parler. On en retrouve
la trace sous Louis XIII. Un des descendants de Flamel, appelé Dubois,
qui devait encore avoir entre ses mains une provision de poudre de
projection, sortit de la prudente réserve de ses aïeux et s’en servit
pour éblouir ses contemporains. Il changea, devant le roi, à l’aide de
cette poudre, des balles de plomb en or. Il eut à la suite de cette
expérience de fréquentes entrevues avec le cardinal de Richelieu.
Celui-ci voulut lui faire donner son secret. Dubois qui possédait la
poudre et n’était pas à même de comprendre les manuscrits de Flamel et
le livre d’Abraham, ne put rien livrer. Il fut enfermé à Vincennes. On
trouva certaines fautes dans son passé qui permirent à Richelieu de le
faire condamner à mort et de confisquer ses biens à son profit.
Ce fut au même moment que le procureur du Châtelet, sans doute par ordre
de Richelieu, fit mettre saisie sur les immeubles qui avaient appartenu
à Flamel et les fit fouiller de fond en comble.
On ne put cacher complètement, bien qu’on l’essaya, la profanation de
l’Église Saint-Jacques de la Boucherie. Des voleurs s’y introduisirent
pendant la nuit, soulevèrent la pierre tombale de Flamel et brisèrent
son cercueil. C’est à partir de cette époque que le bruit commença à
courir que le cercueil avait été trouvé vide, qu’il n’avait jamais
contenu la dépouille de Flamel et que celui-ci était encore vivant.
Cependant Richelieu était en possession du livre d’Abraham le Juif. Il
fait construire un laboratoire dans le château de Rueil et il s’y rend
fréquemment, pour feuilleter les manuscrits du maître, chercher à
interpréter les hiéroglyphes sacrés, tenter de réaliser le grand œuvre.
Mais ce qu’un sage comme Flamel n’avait pu comprendre qu’après vingt et
un ans de méditation, ne pouvait être accessible à un homme d’état comme
Richelieu. La science des mutations de la matière, celle de la vie et de
la mort, est plus complexe que l’art de composer des tragédies ou
d’administrer un royaume. Les recherches de Richelieu n’aboutirent à
rien.
A la mort du cardinal on perd la trace du livre[31], ou tout au moins de
son texte, car les figures ont souvent été reproduites. Il dut être
copié car l’auteur du «Trésor des recherches et antiquités gauloises»
fait au XVIIe siècle un voyage à Milan pour aller voir une des copies
qui appartenait au seigneur de Cabrières.
[31] Eliphas Lévy, avec l’autorité sibylline qui lui est habituelle et
qui n’est pas toujours justifiée, déclare, au petit bonheur, sans
s’appuyer sur rien, que le livre d’Abraham le Juif n’est autre que
l’Asch Mezareph, commentaire du Sepher Jezirah.
Il a maintenant disparu. Peut-être une copie ou l’original lui-même
repose-t-il sous la poussière de quelque bibliothèque provinciale,
peut-être un sage destin l’enverra-t-il, quand il le faudra, à celui qui
aura assez de patience pour le méditer, assez de connaissances pour
l’interpréter, assez de sagesse pour ne pas le divulguer.
Mais l’histoire de Flamel qui semblait terminée, trouve au XVIIe siècle
un renouveau de mystère.
Louis XIV chargea de mission en Orient un archéologue appelé Paul Lucas,
qui devait étudier les antiquités et rapporter ce qu’il pourrait en
inscriptions et en documents afin d’aider les modestes efforts
scientifiques que l’on faisait en France à cette époque. Un savant
devait être alors en même temps un soldat et un aventurier. Paul Lucas
réunissait à la fois les qualités de Salomon Reinach et de Casanova. Il
fut prisonnier des corsaires barbaresques qui lui volèrent, dit-il, les
trésors enlevés par lui à la Grèce et à la Palestine. Le plus précieux
apport que fit à la science ce chargé de mission officielle peut se
résumer dans l’histoire qu’il raconte dans son «Voyage dans la Turquie»
et qu’il publia en 1719. Son récit permet aux esprits remplis de foi de
reconstituer une partie de l’histoire du livre d’Abraham le Juif.
Paul Lucas fit connaissance à Brousse d’une sorte de philosophe qui
portait le costume turc, parlait couramment presque toutes les langues
connues, et faisait, au physique, partie de cette classe d’hommes dont
on dit qu’ils n’ont pas d’âge. Grâce à sa culture personnelle, il se lia
assez intimement avec lui et voilà ce qu’il en apprit. Ce philosophe
était membre d’un groupe de sept philosophes qui n’avaient aucune patrie
particulière et qui voyageaient à travers le monde, n’ayant d’autre but
que la recherche de la sagesse et leur propre perfection. Ils se
retrouvaient tous les vingt ans dans un lieu fixé à l’avance et qui
était cette année-là la ville de Brousse. D’après lui, la vie humaine
devait avoir une durée infiniment plus longue que celle que nous lui
connaissons et dont la moyenne était mille ans. On pouvait vivre mille
années par la connaissance de la pierre philosophale qui était en même
temps que la connaissance de la transmutation des métaux, celle de
l’élixir de longue vie. Les sages la possédaient et la gardaient pour
eux. Il n’y avait en en Occident qu’un petit nombre de ces sages.
Nicolas Flamel avait été un de ceux-là.
Paul Lucas fut étonné qu’un Turc rencontré par hasard à Brousse fût au
courant de l’histoire de Flamel. Il le fut davantage quand ce Turc lui
narra de quelle façon le livre d’Abraham le Juif était entré en
possession de Flamel, récit dont personne n’avait eu connaissance
jusqu’alors.
«Nos sages, lui dit-il, quoique rares dans le monde, se rencontrent
également dans toutes les sectes. Du temps de Flamel en France, il y en
avait un de religion juive qui s’était attaché à ne pas perdre de vue
les descendants de ses frères réfugiés en France. Il eut le désir de les
voir et malgré tout ce que nous fîmes pour le détourner, il se rendit à
Paris. Là, il fit connaissance d’un rabbin de sa race qui travaillait au
grand œuvre. Notre ami se lia avec lui d’une amitié étroite et lui donna
beaucoup d’éclaircissements. Mais quand il voulut repartir, le rabbin,
pour s’emparer de ses secrets, par une trahison aussi noire qu’inouïe,
le tua et lui prit tous ses papiers. Ce Juif fut arrêté par la suite,
tant pour ce crime que pour d’autres dont on le convainquit et il fut
brûlé tout vif. La persécution des Juifs commença peu de temps après et
vous savez qu’ils furent chassés du royaume.»
Le livre d’Abraham apporté par le sage d’Orient avait été remis à Flamel
par quelque dépositaire juif, ignorant de sa valeur et qui voulait s’en
débarrasser au moment de quitter Paris. Mais la chose la plus étonnante
qu’entendit Paul Lucas, fut l’affirmation par le Turc de Brousse que
Flamel était vivant ainsi que Pernelle sa femme. Ayant découvert la
pierre philosophale, il avait pu garder la vie sous la forme physique
qu’il possédait au moment de sa découverte. Ses funérailles, les
funérailles de Pernelle et le soin minutieux avec lequel il les avait
réglées n’avaient été que d’habiles simulacres. Il s’était mis en marche
vers l’Inde, la patrie des initiés et il s’y trouvait encore.
Le livre de Paul Lucas eut un grand retentissement quand il parut. Il y
avait au XVIIe siècle, comme aujourd’hui, des hommes sensés qui
pensaient que toute vérité vient de l’Orient et qu’il existait dans
l’Inde des adeptes en possession de pouvoirs infiniment plus grands que
ceux que la science nous révèle au jour le jour avec tant de parcimonie.
Car cette croyance a existé dans tous les temps.
Nicolas Flamel fut-il un de ces adeptes? S’il en fut un, peut-on penser
raisonnablement qu’il existait encore trois siècles après sa mort
apparente, en vertu d’une étude plus approfondie que celle qui avait été
faite jusqu’alors, de la vitalité de l’homme et des moyens de la
prolonger? Faut-il rapprocher du récit de Paul Lucas une autre légende
rapportée par l’abbé Vilain qui dit que Flamel au XVIIe siècle rendit
visite à M. Desalleurs, ambassadeur de France auprès de la Porte?
Chacun, selon son amour du merveilleux, conclura à son gré.
Je crois personnellement, qu’en vertu de la sagesse dont il a toujours
fait montre dans sa vie, Nicolas Flamel en possession du grand œuvre,
dut être d’autant moins tenté d’échapper à une mort qui n’était pour lui
que le passage vers un état meilleur. En obéissant, sans chercher à s’y
soustraire, à l’antique et simple règle qui réduit en poussière l’homme,
quand la courbe de sa vie est terminée, il donna la preuve d’une sagesse
qui, si elle est commune, n’en a pas moins de beauté.