C’est à partir de ce moment que le petit libraire devient riche. Il
acquiert des maisons, il dote des églises. Mais il ne se sert pas de
cette richesse pour agrandir son bien-être personnel ou obtenir des
satisfactions d’amour-propre. Il ne change rien à sa vie modeste. Avec
Pernelle qui l’a aidé dans la recherche de la pierre philosophale et qui
a réalisé avec lui le grand œuvre, il consacre sa vie à aider ses
semblables. «Les deux époux prodiguent des secours aux pauvres, ils
fondent des hôpitaux, bâtissent ou réparent des cimetières, font relever
le portail de Sainte-Geneviève des Ardents, et dotent l’établissement
des Quinze-Vingts, qui en mémoire de ce fait, venaient chaque année à
l’Église Saint-Jacques la Boucherie prier pour leur bienfaiteur et ont
continué jusqu’en 1789[28].»
[28] Louis Figuier.
En même temps qu’il apprenait le moyen de faire de l’or avec n’importe
quelle matière, il avait acquis la sagesse de le mépriser avec son
esprit. Grâce au livre d’Abraham le Juif il s’était placé au-dessus des
satisfactions des sens et des mouvements de ses passions. Il savait que
l’homme ne conquiert son immortalité que par la victoire de l’esprit sur
la matière, par la purification essentielle, la transmutation de ce qui
est humain en ce qui est divin. Il consacra la dernière partie de sa vie
à ce que les chrétiens appellent faire leur salut.
Il réalisa ce salut sans macérations et sans ascétisme, en gardant la
petite place que le destin lui avait fixée, en continuant à copier des
manuscrits, en achetant et en vendant, dans l’étroite boutique de la rue
Saint-Jacques la Boucherie. Mais toutes choses s’étaient agrandies pour
lui. Aucun mystère n’enveloppait plus le charnier des Innocents, proche
de sa maison et sous les arcades duquel il aimait à se promener le soir.
S’il en faisait refaire à ses frais les voûtes et les monuments ce
n’était que pour complaire aux usages du temps. Il savait que les morts
qu’on y avait couchés n’avaient pas souci de pierres et d’inscriptions
et qu’ils reviendraient à leur heure dans des formes différentes, pour
se perfectionner et mourir à nouveau. Il savait dans quelle mesure
minime il pouvait les aider. Il n’était pas tenté de divulguer le secret
qui lui avait été confié avec le livre, car il était à même de mesurer
l’infime vertu nécessaire à sa possession, à même de savoir que le
secret révélé à une âme imparfaite ne faisait qu’aggraver l’imperfection
de cette âme.
Et quand, sur un manuscrit, il ajoutait avec un pinceau délicat, du bleu
céleste au regard d’un ange, un peu de blancheur dans une aile, aucun
sourire n’effleurait son grave visage, car il savait que les images sont
utiles aux enfants et que d’ailleurs les belles fictions auxquelles on
pense avec un sincère amour deviennent des réalités dans le rêve de la
mort.
Possesseur du moyen de faire de l’or, Nicolas Flamel n’en fit que trois
fois dans toute sa vie et ce ne fut pas pour lui-même, car il ne changea
jamais rien à sa manière de vivre, ce fut seulement pour adoucir les
maux qu’il voyait autour de lui. C’est là la pierre de touche qui permet
de reconnaître qu’il avait atteint véritablement l’état d’adepte.
Et cette pierre de touche peut être employée avec tous les hommes et
dans tous les temps. Il n’y a pour distinguer la supériorité humaine
qu’un signe unique, le mépris de la richesse. Si grandes que soient les
vertus de l’action, la puissance lumineuse de l’intelligence, si elles
sont accompagnées de cet amour de lucre que l’on trouve chez la plupart
des hommes éminents, on peut être sûr qu’elles sont entachées de
bassesse. Ce qu’elles engendreront avec un hypocrite prétexte de bien
portera des germes de pourriture. Seul le désintéressement est créateur.
Lui seul peut contribuer à élever l’homme.
La générosité de Flamel éveilla les curiosités et même les jalousies. Il
parut extraordinaire qu’un pauvre libraire créât des asiles pour les
pauvres et des hôpitaux, fît élever des immeubles avec des loyers à bon
marché, des églises et des couvents. Cela vint aux oreilles du roi
Charles VI qui chargea le maître des requêtes Cramoisi de faire une
enquête à ce sujet. Mais grâce aux qualités de prudence et de réserve de
Flamel, le résultat de l’enquête lui fut favorable.
Le reste de la vie de Flamel s’écoula sans histoire. C’est la vie d’un
sage. Il va de sa maison de la rue de Marivaux à sa boutique. Il se
promène dans le cimetière des Innocents, parce que l’image de la mort
lui est agréable. Il touche de beaux parchemins. Il enlumine des
missels. Il sourit à Pernelle vieillissante. Il sait que la vie ne donne
guère rien de mieux que le calme du travail quotidien et d’une paisible
affection.
Pernelle mourut la première. Nicolas Flamel atteignit l’âge de
quatre-vingts ans. Il avait passé les dernières années de sa vie à
écrire quelques traités d’alchimie. Il avait réglé avec soin ses
affaires et la manière dont on devait l’inhumer, à l’extrémité de la nef
de Saint-Jacques de la Boucherie. Il avait fait préparer devant lui la
pierre tumulaire que l’on devait placer sur son corps. Il y avait sur
cette pierre au milieu de différentes figures, un soleil sculpté
au-dessus d’une clé et d’un livre fermé. C’était le symbole de son
existence[29].
[29] La pierre tombale de Flamel se trouve au Musée de Cluny.
Sa mort, qu’il attendait avec une certaine allégresse, fut aussi mesurée
et aussi parfaite que sa vie.
Comme la faiblesse des hommes est aussi utile à considérer que leurs
plus belles qualités, il convient de noter celle de Nicolas Flamel.
Ce sage qui n’attachait d’importance qu’à l’immortalité de son âme et
méprisait la forme passagère du corps, fut animé en vieillissant d’un
étrange goût pour la reproduction sculpturale de son corps et de son
visage. Toutes les fois qu’il fait bâtir ou même réparer une église, il
demande au sculpteur de le représenter, pieusement agenouillé dans
quelque coin du fronton de la façade. Il se fait sculpter deux fois sur
une arche du charnier des Innocents, une fois tel qu’il était au temps
de sa jeunesse, et une autre fois vieux et cassé. Quand il fit bâtir,
rue de Montmorency, dans un faubourg de Paris, une maison nouvelle,
appelée la maison du grand pignon, il y a onze saints sur la façade,
mais une porte sur le côté est surmontée du portrait de Flamel.
Ainsi, quelque sagesse qu’ait l’homme, si loin qu’il pousse le désir de
s’évader de sa forme physique, il ne peut s’empêcher de nourrir un amour
secret pour cette forme sans beauté et il tient à ce que son souvenir
qu’il déclarait méprisable soit tout de même perpétué dans la pierre.