Il y eut après Nicolas Flamel d’autres adeptes qui furent en possession
du secret de la pierre philosophale. Nous ignorons le nom des plus
grands car le véritable signe de l’adeptat est de savoir rester ignoré.
Il ne nous est parvenu d’eux que ce parfum de vérité que la sagesse
laisse après elle. Mais nous connaissons, tout au moins partiellement,
la vie de ces demi-adeptes, qui eurent assez de science pour pratiquer
la transmutation, qui entrevirent le chemin du divin, mais restèrent
trop humains pour ne pas s’abandonner à leurs passions. Ceux-là se
servirent du grand œuvre dans un but égoïste et comme tout ce qui touche
à l’or déchaîne la cupidité et la haine, ils furent entraînés par leur
propre folie et ils périrent presque tous d’une façon misérable.
Vers le milieu du XVIe siècle, un homme de loi anglais appelé Talbot,
voyageant dans le pays de Galles s’arrêta un soir dans l’auberge d’un
petit village des montagnes. Il portait un singulier bonnet qui
encadrait son visage jusqu’au menton, bonnet qu’il ne quittait jamais et
qui fut décrit toutes les fois que les polices de l’Europe eurent à
donner son signalement. Cette étrange coiffure servait à cacher la place
de ses oreilles qu’on venait de lui couper à Londres pour le punir
d’avoir fait des faux. L’aubergiste de l’auberge où il venait de
descendre avait coutume de montrer à ses clients à titre de curiosité,
un vieux manuscrit incompréhensible. Il mit ce manuscrit sous les yeux
de Talbot. Celui-ci savait les avantages qu’on peut tirer des vieux
papiers. Il demanda l’origine de ce manuscrit.
Quelques années auparavant, au moment des guerres de religion, des
soldats protestants avaient violé la tombe d’un évêque catholique qui
était extrêmement riche de son vivant. Outre les ossements de l’évêque,
ils avaient trouvé ce manuscrit et deux boules d’ivoire, une rouge et
l’autre blanche. Ils avaient cassé la rouge qui ne contenait qu’une
poudre foncée et ils l’avaient jetée. En échange de quelques bouteilles
de vin, ils avaient laissé le manuscrit et la boule blanche à
l’aubergiste. Les enfants de celui-ci étaient justement en train de
jouer avec la boule.
Pris d’un soupçon, Talbot acheta le manuscrit et la boule pour une
guinée et comme il avait un ami, le docteur Jean Dée qui s’occupait de
science hermétique, il alla lui montrer sa trouvaille. Cet homme
instruit reconnut que le manuscrit traitait de la pierre philosophale et
de la manière de l’obtenir, mais sous une forme symbolique dont il
fallait découvrir le vrai sens. Il ouvrit la boule blanche et il y
trouva une poudre qui n’était autre que l’inestimable poudre de
projection. Il put, grâce à elle, faire de l’or dès la première
expérience, devant Talbot ébloui.
Ebloui, n’est pas assez dire. L’homme ordinaire perd la raison sous
l’influence de l’or. Ce métal royal communique avec sa flamme terne une
ivresse plus puissante que celle de tous les alcools. Il multiplie dans
l’homme les passions basses, le goût de la jouissance physique,
l’avarice et la vanité. Possédé par la folie de l’or, Talbot conclut un
pacte avec Jean Dée dont il ne pouvait se passer pour l’opération de la
transmutation et comme en Angleterre sa réputation était fort mauvaise
et que son bonnet sur son crâne le lui rappelait sans cesse, il se mit à
voyager.
Les deux compagnons, unis par la richesse allèrent en Bohême et en
Allemagne. Jean Dée n’arrivait pas à comprendre le livre de l’évêque
catholique, mais il savait faire usage de la poudre. Le train de vie
qu’ils menaient et les discours de Talbot qui se flattait d’être un
adepte et de faire de l’or à son gré, attirèrent autour d’eux un immense
mouvement de curiosité, partout où ils passèrent. L’empereur Maximilien
II fit venir Talbot et assista, ainsi que toute la cour à une séance de
transmutation. Il nomma aussitôt Talbot maréchal de Bohême. Ce qu’il
voulait obtenir de lui, c’était, non pas un peu de poudre de projection,
mais le secret de sa fabrication. Il fit surveiller Talbot, puis pour
que le précieux secret ne lui échappât pas, il le fit emprisonner. Mais
Talbot ne pouvait pas révéler un secret qu’il ignorait et de plus la
poudre de l’évêque touchait à sa fin.
Jean Dée qui avait eu la prudence de mesurer son ignorance et de rester
obscur s’enfuit en Angleterre où il obtint la protection de la reine
Elisabeth. Sans doute le manuscrit sur lequel il peinait resta pour lui
muet jusqu’à sa mort car pendant la dernière période de sa vie, il ne
vécut que d’une petite pension faite par la reine. Quant à l’orgueilleux
Talbot après avoir tué un de ses gardiens, en tentant de s’évader, il
mourut dans sa prison.
J’ai raconté cette histoire afin de montrer que le secret de la pierre
philosophale n’était pas seulement parvenu à Nicolas Flamel, mais que
son existence immémoriale, connue de tout temps, avait filtré par des
moyens divers et était parvenue aux hommes modernes, pour leur félicité
ou leur malheur, selon leur capacité de comprendre et d’aimer leurs
semblables.
Nous avons connaissance de beaucoup d’hommes qui ont su faire de l’or.
Mais ce n’était là que le premier degré du secret. Le second permettait
de guérir les maladies du corps avec le même agent qui servait à la
transmutation. Il fallait pour parvenir à ce degré une intelligence plus
haute jointe à un désintéressement plus parfait. Le troisième degré
n’était accessible qu’à un bien petit nombre d’hommes. De même que les
métaux, identiques dans leur nature, subissent, en s’élevant à une
température très élevée, une transformation de molécules, de même les
éléments passionnels de la nature humaine peuvent subir une élévation de
vibrations qui les transforme et les rend spirituels. Dans son troisième
sens, le secret de la pierre philosophale permettait à l’âme de l’homme
de ne faire qu’un avec l’esprit divin. Les lois de la nature sont
semblables pour ce qui est en bas comme pour ce qui est en haut. La
nature se modifie selon un idéal. L’or est la perfection de la matière
terrestre et c’est pour produire l’or que les minéraux évoluent. Le
corps humain est le modèle du règne animal et la forme vivante s’oriente
vers son type idéal. L’âme passionnelle s’efforce à travers le philtre
des sens de se muer en esprit et de revenir à l’unité divine. Une loi
unique régit les mouvements de la nature, diverse dans ses
manifestations, mais semblable dans son essence. C’est la découverte de
cette loi qu’ont cherchée les alchimistes. S’il y en eut un grand nombre
qui découvrirent l’agent minéral, un moins grand nombre surent trouver
son application plastique au corps humain et quelques rares adeptes
seulement eurent connaissance de l’agent essentiel, de la chaleur
exaltée de l’âme, qui met les passions en fusion, consume la prison de
la forme et permet de pénétrer dans le monde supérieur des
intelligences.
Raymond Lulle fit de l’or pour Edouard III, roi d’Angleterre. Georges
Ripley donna aux chevaliers de Rhodes attaqués par les Turcs cent mille
livres d’or alchimique. Gustave Adolphe de Suède fit frapper un nombre
énorme de pièces que l’on marqua d’un signe parce qu’elles étaient
d’origine hermétique. Elles avaient été fabriquées par un inconnu qui
avait la protection du roi chez lequel on trouva quand il mourut une
quantité considérable d’or. En 1580, l’électeur Auguste de Saxe qui
était alchimiste laissa une fortune de dix-sept millions de rixdales. La
source de la fortune du pape Jean XXII qui résidait à Avignon et qui
n’avait que des revenus modiques doit être attribuée à l’alchimie. Il
laissa dans son trésor vingt-cinq millions de florins. Il en est de même
pour les quatre-vingt-quatre quintaux d’or que possédait en 1680
Rodolphe II d’Allemagne. Le savant chimiste Van Helmont, le médecin
Helvetius, qui étaient tous les deux sceptiques à l’égard de la pierre
philosophale et avaient même publié des ouvrages contre cette chimère
pernicieuse furent convertis à la suite d’une semblable aventure. Un
inconnu se présenta chez eux et leur remit une petite quantité de poudre
de projection en leur demandant de ne faire la transmutation que
lorsqu’il serait parti et avec des objets préparés par eux, pour éviter
toute possibilité de supercherie. Le grain de poudre, remis à Van
Helmont était si minime qu’il sourit de sa petitesse. Voyant ce sourire,
l’inconnu, qui le lui tendait, souriant aussi, enleva encore la moitié
du grain en disant que cela était suffisant pour faire une grosse
quantité d’or. L’expérience de Van Helmont réussit, ainsi que celle
d’Helvétius et ils devinrent l’un et l’autre des partisans avoués de
l’alchimie[32].
[32] Louis Figuier. _L’alchimie et les alchimistes_.
Van Helmont était le plus grand chimiste de son temps. Si de nos jours
nous n’apprenons pas que Mme Curie a reçu la visite d’un personnage
mystérieux venu pour lui remettre un peu de poudre «couleur du pavot
sauvage et dont l’odeur rappelle celle du sel marin calciné», c’est
peut-être que le secret est perdu, peut-être que les alchimistes n’étant
plus persécutés et brûlés n’ont plus besoin du jugement favorable des
maîtres officiels.
Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, il était d’usage de pendre les
alchimistes, revêtus d’une grotesque robe dorée à une potence
barbouillée d’or. Ceux qui échappaient à ce supplice étaient la plupart
du temps emprisonnés par les grands seigneurs ou par les rois qui
tâchaient de leur faire faire de l’or ou de leur arracher leur secret en
échange de leur liberté. On les laissait mourir de faim dans leur
prison. Il arriva qu’on les brûla à petit feu ou qu’on cassa lentement
leurs membres dans les tortures. Car lorsqu’il s’agit d’or, toute
religion et toute moralité s’effacent, les lois humaines sont abolies.
Ce fut ce qui advint à Alexandre Sethon, celui qu’on a appelé le
Cosmopolite. Il avait eu la prudence de se cacher toute sa vie et
d’éviter la fréquentation des hommes puissants. C’était un vrai sage.
Pourtant, il se maria. Afin de plaire à sa femme qui était belle et
jeune, il céda aux avances de l’électeur de Saxe, Christian II, qui
l’appelait à sa cour. Ne voulant pas livrer le secret de la pierre
philosophale en possession duquel il était depuis longtemps, il fut
chaque jour brûlé avec du plomb fondu, battu de verges, déchiré avec des
aiguilles jusqu’à la mort.
Michel Sendivogius, Botticher, Paykull passèrent une partie de leur vie
en prison. Beaucoup payèrent de leur vie le seul fait d’avoir étudié
l’alchimie.
Si un grand nombre de ces chercheurs furent poussés par l’ambition, s’il
y eut parmi eux beaucoup de charlatans et d’imposteurs, il y en a
beaucoup qui nourrirent un sincère idéal d’élévation morale. De toute
façon, leurs travaux, dans le domaine de la physique et de la chimie
furent la base solide de ces quelques misérables et fragmentaires
connaissances, qu’on appelle la science moderne et qui permettent à tant
d’ignorants de s’enorgueillir. Ces ignorants traitent les alchimistes de
rêveurs et de fous, bien que chaque nouvelle découverte de cette
infaillible science soit en puissance dans les rêveries et folies des
alchimistes. Ce n’est plus un paradoxe, mais une vérité prouvée par les
savants officiels eux-mêmes, que les quelques bribes de vérité que
possèdent les hommes modernes sont dues aux faux ou vrais adeptes qu’on
pendit au moyen âge avec un bonnet d’âne peint en or.
D’ailleurs, ils ne restèrent pas tous en chemin. Tous ne virent pas
seulement dans la pierre philosophale le but vulgaire et inutile de
fabriquer l’or. Un petit nombre reçut, soit de l’instruction d’un
maître, soit du silence des méditations quotidiennes, la vérité
supérieure.
Ceux-là furent ceux qui, à force de l’avoir examiné dans leur esprit,
comprirent le symbole de la troisième règle essentielle de l’alchimie.
--Ne te sers que d’un seul vase, d’un seul feu et d’un seul instrument.
Ils connurent les caractéristiques de l’agent unique, du feu secret, du
pouvoir serpentin qui progresse en spirale comme la force de l’univers,
«de la grande puissance primitive cachée sous toute matière organique et
inorganique», que les Indous appellent Kundalini, qui crée et qui
détruit en même temps. Ils mesurèrent que la capacité de création
égalait celle de destruction, que le possesseur du secret avait une
faculté de mal aussi grande que sa faculté de bien et, de même qu’on ne
confie pas un explosif redoutable à un enfant, ils gardèrent pour eux la
science sublime ou, s’ils en tracèrent par écrit les données, ils
omirent toujours l’élément essentiel, de façon à ce que seul pût
comprendre celui qui savait déjà.
De ce nombre furent, au XVIIe siècle, Thomas de Vaughan, qui se fit
appeler Philalèthe et Lascaris au XVIIIe siècle. On peut avoir une idée
de la hauteur de pensée de Philalèthe par son livre «l’Introïtus», mais
Lascaris n’a rien laissé. On sait peu de chose de leur existence. Tous
les deux sont errants à travers l’Europe dans le but d’instruire ceux
qu’ils jugent dignes de cette instruction. Ils font de l’or fréquemment
mais rien que dans des buts déterminés. Ils ne recherchent pas la
gloire, même ils la fuient. Ils sont assez sages pour prévoir les
persécutions et s’y dérober. Ils n’ont ni demeure fixe, ni famille.
Personne ne sait où et quand ils sont morts.
Ils avaient vraisemblablement atteint l’état parfait de dépouillement
humain, opéré la transmutation de leur âme. Ils participaient de leur
vivant au monde spirituel. Ils avaient régénéré leur être, accompli la
tâche de l’homme. Ils étaient deux fois nés. Ils se consacraient à aider
leurs semblables et ils le faisaient de la façon la plus utile qui ne
consiste pas à guérir les maux du corps ou à améliorer le bien-être
physique des hommes. Ils pratiquaient le bien supérieur qui ne peut
s’exercer que sur un petit nombre, mais qui s’exercera à la longue sur
tous. Ils aidaient les esprits les plus élevés à atteindre le but qu’ils
venaient eux-mêmes de franchir. Ils les cherchaient au cours de leurs
voyages et dans les villes où ils passaient. Ils n’avaient pas d’école
et d’enseignement régulier, parce que leur enseignement était à la
limite de l’humain et du divin. Mais ils savaient que la parole versée à
une certaine heure, dans une certaine âme réalisait un progrès mille
fois plus grand que celui qui peut résulter de la connaissance des
bibliothèques, de la possession de la science humaine.
Comme nous devons remercier du fond du cœur ces hommes modestes qui ont
tenu dans leur main la formule magique qui rend maître du monde, la clef
maudite du plaisir et qui l’ont cachée avec autant de soins qu’ils
avaient mis à la découvrir! Car si éblouissante que soit la médaille de
lumière, elle a un revers couleur de nuit. Le chemin du bien est le même
que celui du mal et quand on a franchi le portique de la connaissance,
on a plus d’intelligence mais non plus d’amour. On est même tenté d’en
avoir moins. Car avec la connaissance vient l’orgueil, et le désir de
défendre un épanouissement de facultés, qu’on croit sublimes, engendre
l’égoïsme. Par l’égoïsme on revient au mal qu’on avait voulu fuir. La
nature est pleine de pièges et les pièges sont plus nombreux et mieux
cachés à mesure qu’on s’élève dans les hiérarchies des êtres.
Les ascètes sont heureux tant que leur ascétisme est en quelque sorte
obligatoire, tant qu’ils n’ont pas la possibilité de satisfaire des
passions endormies en eux et qu’ils ne connaissent que pour les avoir
vues chez les autres. Mais quel drame si la porte de leur cellule en
s’ouvrant laissait voir à portée de leur main tout ce qu’ils ont désiré
ou auraient pu désirer. Saint Antoine dans son désert n’avait autour de
lui que des rêves. Il tendait les bras pour étreindre et s’il ne
succombait pas, c’est que les images s’évanouissaient, quand il voulait
les saisir. Mais la réalité vivante, tangible presque immédiatement,
sous les espèces de l’or, qui procure tout! Quelle énergie surhumaine il
faudrait pour y résister! C’est ce qu’ont dû mesurer les adeptes en
possession de la triple vérité hermétique. Ils ont dû se rappeler ceux
d’entre eux qui avaient failli et étaient revenus avec tant d’ardeur en
arrière. Et ils ont dû considérer combien illogique en apparence et
pleine de tristesse pour l’homme est cette loi qui fait garder l’arbre
de la sagesse par un serpent mille fois plus redoutable que l’antique
serpent, donneur de pommes, de l’humanité enfant.