Il advint qu’au bout de vingt et un ans, Nicolas Flamel avait développé
en lui une sagesse assez grande pour résister à cette tempête de lumière
qu’est la venue de la vérité dans le cœur de l’homme. Seulement alors,
les événements se groupèrent avec harmonie selon sa volonté pour lui
permettre de réaliser son désir. Car tout ce qui arrive de bien et de
grand pour l’homme est le résultat de la coordination de son effort
volontaire et de la destinée malléable.
Personne, à Paris, ne pouvait aider Nicolas Flamel à comprendre le
livre. Or, ce livre avait été composé par un Juif et une partie de son
texte était écrit en hébreu ancien. Des persécutions avaient récemment
chassé les Juifs de France. Nicolas Flamel savait que beaucoup de ces
Juifs avaient émigré en Espagne. Dans les villes comme Malaga et Grenade
qui étaient encore sous la domination éclairée des Arabes, il y avait
des communautés prospères de Juifs, des synagogues florissantes où se
formaient des savants et des médecins. Beaucoup de Juifs des villes
chrétiennes d’Espagne, profitant de la tolérance des rois maures,
allaient s’instruire à Grenade, y copiaient Aristote et Platon et
revenaient ensuite chez eux répandre la science des anciens et celle des
maîtres arabes.
Nicolas Flamel pensa qu’en Espagne, il pourrait connaître quelque
kabbaliste érudit qui lui traduirait le livre d’Abraham. Les voyages
étaient difficiles et sans une nombreuse escorte armée, ils n’étaient
possibles que pour un pèlerin. Aussi Flamel prétexta un vœu fait à
Saint-Jacques de Compostelle, patron de sa paroisse. C’était aussi un
moyen pour cacher à ses voisins et à ses amis le véritable but de son
voyage. La sage et fidèle Pernelle était seule au courant de ses
projets. Il revêtit donc l’habit de pèlerin orné de coquilles, il prit
le bourdon qui assurait au voyageur une certaine sécurité parmi les
chrétiens et il se mit en marche vers la Galicie.
Comme il était prudent et qu’il ne voulait pas exposer le précieux
manuscrit d’Abraham aux risques du voyage, il se contenta d’en emporter
avec lui quelques feuillets soigneusement copiés et il les cacha dans
son modeste bagage.
Nicolas Flamel n’a pas narré les aventures de son voyage. Peut-être n’en
eut-il pas, les aventures n’arrivant qu’à ceux qui ont envie d’en avoir.
Il a relaté simplement qu’il alla d’abord accomplir son vœu à
Saint-Jacques. Il erra ensuite en Espagne, tâchant de se mettre en
relation avec des Juifs érudits. Mais ceux-ci étaient méfiants à l’égard
des chrétiens et surtout des Français qui les avaient expulsés de leur
pays. Puis il avait peu de temps. Il devait penser à Pernelle qui
l’attendait et à sa boutique qui n’était gérée que par ses employés. Un
homme de plus de cinquante ans qui pour la première fois entreprend un
voyage lointain, entend chaque soir avec force la voix silencieuse de
son foyer qui le rappelle.
Découragé, il reprit le chemin de France. Comme il traversait la ville
de Léon, il s’arrêta pour passer la nuit dans une auberge et il soupa à
la même table qu’un marchand français de Boulogne qui voyageait pour ses
affaires. Ce marchand lui inspira confiance et il lui glissa quelques
mots sur le désir qu’il avait de s’instruire auprès de quelque Juif
savant. Heureuse coïncidence! le marchand de Boulogne était en relations
avec un certain maître Canches, vieil homme toujours plongé dans les
livres et qui habitait Léon. Rien n’était plus aisé que de faire
connaître ce maître Canches à Nicolas Flamel. Celui-ci résolut de tenter
une dernière expérience avant de quitter l’Espagne.
J’imagine la beauté de la scène, quand le profane marchand de Boulogne
s’est éloigné et que les deux hommes sont face à face. On entend les
portes du ghetto qui se referment. Maître Canches ne songe qu’à se
débarrasser vivement par quelques paroles polies de ce libraire français
qui a éteint son regard et s’est enveloppé de médiocrité, par prudence
de voyageur désireux de passer inaperçu. Flamel parle, avec réticence
d’abord. Il admire la science des Juifs. Il a lu, grâce à son métier,
tant de livres. Enfin, il laisse tomber un nom, timidement, un nom qui
jusqu’ici n’a éveillé aucune curiosité chez ses interlocuteurs. Abraham
le Juif, prince, prêtre, lévite, astrologue et philosophe. Et voilà que
Flamel voit s’allumer les yeux du vieillard débile qu’il a devant lui.
Maître Canches connaît l’existence de cet Abraham. Ce fut un grand
maître de la race errante, ce fut le plus vénérable peut-être de tous
les sages qui étudièrent les mystères de la Kabbale, un initié
supérieur, un de ceux qui montent d’autant plus haut qu’ils savent
demeurer inconnus. Son livre a existé et a disparu depuis des siècles,
mais la tradition dit qu’il n’a pas été détruit, qu’il se transmet de
main en main et qu’il parvient toujours à celui qui doit le recevoir.
Maître Canches a rêvé toute sa vie de le découvrir. Maintenant il est
très vieux, tout près de la mort et voilà que l’espoir auquel il
renonçait est près de se réaliser. La nuit passe et une grande lumière
se fait autour des deux visages penchés. Maître Canches traduit l’hébreu
du temps de Moïse. Il explique des symboles qui viennent de la Chaldée.
Comme ils sont redevenus jeunes ces deux hommes qu’anime la foi dans la
vérité!
Mais les quelques pages apportées par Flamel sont insuffisantes pour que
le secret soit révélé. Maître Canches décide aussitôt d’accompagner
Flamel à Paris. Son extrême vieillesse est un obstacle. Il le bravera.
Les Juifs ne sont pas tolérés en France. Il se convertira. Il y a
longtemps qu’il s’est placé au-dessus de toute religion. Les deux hommes
désormais unis par un indissoluble lien se mettent en marche sur les
routes d’Espagne.
La nature a de mystérieuses fatalités. A mesure que Maître Canches se
rapprochait de la réalisation de son rêve, sa santé devenait plus
chancelante, le souffle de la vie décroissait en lui. Mon Dieu!
songeait-il, donnez-moi les jours nécessaires. Permettez-moi de ne
franchir la porte de la mort que lorsque je serai en possession du
secret libérateur par lequel l’ombre devient lumière et la chair devient
esprit!
Mais la prière ne fut pas entendue. La loi qui n’entend pas la prière
avait, en vertu de causes lointaines, fixé sans rémission l’heure de la
mort du vieillard. Il tomba malade à Orléans et malgré les soins de
Flamel, il expira après sept jours. Comme il était converti et qu’il ne
fallait pas donner le soupçon d’avoir ramené un Juif en France, Flamel
le fit enterrer pieusement dans l’église de Sainte-Croix et il fit dire
des messes pour lui, car il pensa justement que l’âme qui avait désiré
un but si pur et avait trépassé au moment de l’atteindre, ne pouvait
être en repos dans le royaume des âmes sans corps.
Pour lui, il poursuivit sa route. Il retrouva Pernelle, sa librairie,
ses copistes, ses manuscrits. Il déposa le bourdon du pèlerin. Mais tout
était changé désormais. Ce fut avec un cœur joyeux qu’il accomplit le
trajet quotidien de sa maison à sa boutique, qu’il enseigna à écrire aux
illettrés et qu’il devisa de science hermétique avec les lettrés. Il
continua à simuler l’ignorance, en vertu de sa prudence naturelle et
avec d’autant plus de facilité que la science était en lui. Ce que lui
avait appris maître Canches en déchiffrant quelques pages du livre
d’Abraham le Juif, était suffisant pour lui permettre de comprendre tout
le livre de la transmutation. Il passa encore trois années à chercher et
à compléter sa connaissance, mais au bout de trois années la
transmutation était opérée. Ayant appris quelles matières premières il
devait amalgamer d’abord et, suivant à la lettre la méthode d’Abraham,
il avait changé une demi-livre de mercure en argent d’abord, puis en or
vierge. Et il avait opéré la même transformation avec les agents de
l’âme. De ses passions mélangées dans un invisible creuset, il avait
fait jaillir la substance de l’esprit éternel.