La sagesse a des moyens divers pour pénétrer dans le cœur de l’homme.
Quelquefois c’est un prophète qui apparaît et qui se met à parler. Une
secte d’hommes mystiques reçoit d’autres fois l’enseignement d’une
philosophie, comme une pluie un soir d’été, la recueille et la répand
avec amour. Il arrive qu’un charlatan fait des tours pour éblouir et
produit, peut-être à son insu, avec ses dés et ses miroirs magiques un
rayon de vraie lumière. La pure vérité des maîtres fut transmise au
XIVe siècle par un livre. Ce livre tomba exactement entre les mains de
celui qui devait le recevoir et avec le texte et les figures
hiéroglyphiques qui enseignaient la transmutation des métaux en or, il
opéra la transmutation de son âme, ce qui est une opération plus rare et
plus merveilleuse.
Grâce au livre étonnant d’Abraham le Juif, il fut donné à tous les
hermétistes des siècles qui suivirent d’admirer l’exemple d’une vie
parfaite, celle de Nicolas Flamel, l’homme qui reçut le livre. Après sa
mort ou sa disparition, bien des savants, bien des alchimistes qui
avaient consacré leur existence à la recherche de la pierre philosophale
se désespérèrent de ne pas avoir en leur possession le livre merveilleux
où était enfermé le secret de l’or et de la vie éternelle, livre que
Nicolas Flamel avait emporté dans sa tombe. Mais leur désespoir était
vain. Le secret était devenu vivant. Les formules magiques s’étaient
incarnées dans les actes d’un homme. Aucun lingot d’or vierge fondu dans
les creusets et les athanors ne pouvait atteindre par sa couleur et sa
pureté, la beauté de la vie pieuse d’un sage libraire.
La vie de Nicolas Flamel n’a rien de légendaire. Il y a à la
Bibliothèque nationale des ouvrages copiés de sa main et des ouvrages
originaux de lui. On a retrouvé tous les actes officiels de sa vie,
contrat de mariage, donations, testament. Son histoire est appuyée
solidement sur ces inexorables preuves matérielles que réclament à
grands cris les hommes pour croire aux choses les plus évidentes, quand
elles renferment un semblant de beauté. Sur cette histoire
indiscutablement véridique la légende a ajouté quelques fleurs. Mais
partout où montent les fleurs de la légende, il y a dessous le terreau
solide de la vérité.
Que Nicolas Flamel soit né à Pontoise ou ailleurs, chose que ses
historiens ont recherchée avec une extrême attention, cela me paraît
d’une importance nulle. Il suffit de savoir que vers le milieu du XIVe
siècle il exerçait la profession de libraire, et il avait une boutique
adossée au pilier de Saint-Jacques la Boucherie.
C’était un fort petit libraire puisque cette boutique ne mesurait que
deux pieds et demi de long sur deux de large. Cependant il s’agrandit.
Il acheta une maison dans l’antique rue de Marivaux et il en fit servir
le rez-de-chaussée à son commerce. Là, les copistes copiaient, les
enlumineurs enluminaient. Lui-même donnait quelques leçons d’écriture et
apprenait à des nobles ignorants l’art de signer autrement qu’avec une
croix. Un des copistes ou un des enlumineurs lui servait en même temps
de valet de chambre.
Nicolas Flamel se maria. Il épousa Pernelle, une veuve de bonne tournure
et sage, un peu plus âgée que lui et qui avait quelque bien.
Chaque homme rencontre une fois dans sa vie la femme avec laquelle il
est appelé à vivre dans l’absence d’inquiétude et l’harmonie. Pernelle
fut cette femme pour Nicolas Flamel. Outre ses qualités naturelles, elle
en avait une autre plus rare. C’est la seule femme, dans l’histoire de
l’humanité, qui est susceptible de garder un secret toute sa vie sans le
révéler en confidence à tout le monde.
L’histoire de Nicolas Flamel est l’histoire d’un livre. Le secret allait
apparaître avec le livre. Ni la mort de ses possesseurs ni les siècles
qui s’écouleront ne permettront de le résoudre tout à fait.
Nicolas Flamel avait acquis quelques connaissances dans l’art
hermétique. L’antique alchimie des Egyptiens et des Grecs qui était en
honneur chez les Arabes avait pénétré grâce à eux dans les pays
chrétiens. Nicolas Flamel ne considérait naturellement pas l’alchimie
comme la recherche vulgaire du moyen de faire de l’or. Pour tout esprit
élevé, trouver la pierre philosophale, c’était trouver le secret
essentiel de la nature, de son unité, et de ses lois, posséder la
sagesse parfaite. Flamel rêvait de participer à cette sagesse. Son idéal
était le plus haut auquel l’homme puisse atteindre. Et il savait que cet
idéal pouvait être réalisé au moyen d’un livre. Car le secret de la
pierre philosophale avait déjà été trouvé et transcrit sous la forme de
symboles. Il existait quelque part. Il était aux mains de sages inconnus
qui habitaient on ne savait où. Mais comme il était difficile, pour un
petit libraire parisien, d’entrer en rapport avec ces sages!
Ainsi, rien n’a changé depuis le XIVe siècle. De nos jours encore
beaucoup d’hommes tendent désespérément leur esprit vers un idéal dont
ils connaissent le chemin, mais qu’ils ne sont pas à même de gravir et
ils attendent d’une visite merveilleuse ou d’un livre écrit à leur
intention, la formule magique qui fera d’eux un être nouveau. Mais la
visite n’a pas lieu et le livre n’arrive pas.
Il arriva pour Nicolas Flamel. Peut-être parce qu’un libraire est mieux
placé qu’un autre pour recevoir un livre unique, peut-être parce que la
puissance de son désir organisa à son insu les événements pour que le
livre vînt à son heure.
Il le désirait avec une telle force que la venue du livre fut précédée
d’un rêve, ce qui prouve que ce sage et pondéré libraire avait une
tendance au mysticisme.
Une nuit, Nicolas Flamel rêva qu’un ange se tenait devant lui. Cet ange,
lumineux et ailé comme tous les anges, tenait un livre dans ses mains
immatérielles et il prononça ces propres paroles qui devaient rester
dans la mémoire de celui qui les entendit.
--Regarde bien ce livre que voici. Tu n’y comprendras d’abord rien, ni
toi, ni bien d’autres, mais tu y verras un jour ce que nul n’y saurait
voir.
Flamel tendit la main pour recevoir le présent de l’ange et tout
disparut dans la lumière d’or des songes.
Ce fut à quelque temps de là que le rêve se réalisa partiellement.
Un jour que Nicolas Flamel se trouvait seul dans sa boutique, un inconnu
en quête d’argent se présenta avec un manuscrit à vendre. Sans doute
fut-il tenté de le recevoir avec une hauteur dédaigneuse, pareille à
celle qu’ont les libraires, de nos jours, quand quelque pauvre lettré
vient leur offrir d’acheter un morceau de sa bibliothèque. Mais il
reconnut d’un coup d’œil le livre de l’ange et il le paya deux florins
sans marchander.
Le livre lui apparut, en vérité, resplendissant et animé d’une vertu
divine. Il avait une reliure très antique en cuivre travaillé sur
laquelle étaient gravés d’étranges figures et certains caractères, les
uns grecs, les autres en une langue qu’il ne sut discerner. Les
feuillets n’étaient pas de parchemin, comme les ouvrages que Flamel
était habitué à copier et à relier. Ils étaient faits d’une écorce de
tendres arbrisseaux et recouverts de lettres très nettes gravées avec
une pointe de fer. Ces feuillets étaient divisés en groupes de sept, et
formaient trois parties séparées par un feuillet sans écriture sur
lequel était peinte une image au sens incompréhensible. Sur la première
page, il était écrit que ce manuscrit avait pour auteur Abraham le Juif,
prince, prêtre, lévite, astrologue et philosophe. Et de grandes
malédictions et menaces suivaient pour celui qui y jetterait les yeux,
s’il n’était sacrificateur ou scribe. Le mot Maranatha souvent répété
sur cette page ajoutait, par le mystère de ses syllabes, au caractère
redoutable de ce texte et de ces figures. Mais ce qui paraissait le plus
impressionnant, était l’or patiné des tranches du livre, l’antiquité
sacrée qui s’en dégageait, cette inexplicable vertu que cache la nature,
quand elle enclôt l’effort vénérable, la pensée laborieuse de l’homme.
Maranatha! Mais Nicolas Flamel estima qu’étant scribe il pouvait
entreprendre la lecture du livre sans trembler. Il sentit que le secret
de la vie et de la mort, celui de l’unité de la nature, celui du devoir
de l’homme sage avait été enfermé derrière le symbole des figures et la
formule des caractères par un initié mort depuis longtemps. Il
n’ignorait pas que c’est une loi inexorable pour les initiés de ne pas
révéler la connaissance parce que si elle est bonne et féconde pour les
intelligents, elle est mauvaise aux hommes ordinaires. Comme l’a si
clairement exprimé Jésus, aucune perle ne doit être donnée en nourriture
aux pourceaux.
Il tenait la perle dans ses mains. C’était à lui à s’élever dans
l’échelle des êtres pour être digne de comprendre sa pureté. Sans doute,
y eut-il dans son âme un hymne de reconnaissance pour cet Abraham le
Juif dont il n’avait jamais entendu parler, qui avait médité et peiné
dans des siècles passés et dont il devenait l’héritier. Il dut se
représenter un vieillard chauve, au nez recourbé, sous la robe misérable
de sa race, écrivant dans quelque sombre ghetto, pour que la lumière de
sa pensée ne fût pas perdue. Sans doute dut-il faire le serment de
pénétrer l’énigme, de rallumer la lumière, d’être patient et fidèle
comme le Juif, mort dans sa chair et ses os, mais éternellement vivant
dans son manuscrit.
Nicolas Flamel avait étudié l’art des transmutations. Il était en
rapport avec tous les savants de son temps. On a retrouvé des manuscrits
de chimie, notamment celui d’Almasatus, qui faisaient partie de sa
bibliothèque personnelle. Il connaissait les symboles dont se servaient
habituellement les alchimistes. Mais ceux qu’il vit dans le livre
d’Abraham le Juif demeurèrent muets pour lui. En vain recopia-t-il
quelques-unes des pages énigmatiques et les exposa-t-il dans sa
boutique, avec l’espoir qu’un visiteur versé dans la Kabbale l’aiderait
à résoudre le problème. Il ne rencontra que le rire des sceptiques ou
l’ignorance des faux savants, exactement comme il les rencontrerait
aujourd’hui s’il montrait le livre d’Abraham le Juif soit à des
occultistes prétentieux, soit aux membres de l’Académie des inscriptions
et belles lettres.
Il médita vingt et un ans sur le sens caché du livre. C’est bien peu. Il
est favorisé, entre les hommes, celui a qui vingt et un ans de
méditation suffisent pour trouver la clef de la vie!