LE RENIEMENT DE JÉSUS, LA SODOMIE, BAPHOMET

C’était le temps où Philippe le Bel venait d’altérer à son profit les

monnaies de France. Malgré ces altérations il restait tout de même

besogneux. Or, il reçut une lettre du gouverneur d’un château du

Languedoc, près Béziers. Ce gouverneur lui disait qu’un bourgeois de

cette ville, nommé Squint de Florian, qui était condamné à mort, avait

demandé à parler au roi, avant de subir sa peine, assurant qu’il avait

un secret d’une importance inouïe à lui révéler. Le gouverneur avait

fait surseoir à l’exécution.

Poussé par la curiosité le roi avait fait envoyer Florian à Paris.

Florian se jeta à ses pieds et lui demanda la vie en échange du secret,

ce qui lui fut accordé. Et voici ce qu’il révéla.

Florian avait passé des jours dans sa prison en compagnie d’un Templier

apostat et comme lui condamné à mort. Ce Templier, sur le point d’être

exécuté et ne pouvant obtenir de prêtre s’était confessé à son

compagnon. Il lui avait révélé avoir commis, quand il était honnête

homme et faisait partie de l’Ordre du Temple, des crimes bien plus

grands que ceux qui le menaient à présent à la mort. Ces crimes étaient

aussi commis par l’élite de la chevalerie française. Les Templiers

reniaient Jésus-Christ et crachaient trois fois sur la croix au moment

de leur réception dans l’Ordre. Ils pratiquaient la sodomie non par

plaisir occasionnel, mais avec une permission officielle et comme une

action louable et recommandée. Enfin, ils se vouaient, par le rite

magique d’une corde qu’on leur faisait ceindre autour des reins, à une

étrange idole barbue appelée Baphomet.

On a peine à croire que Philippe le Bel, si peu respectueux pour le pape

de l’église qu’il avait récemment fait souffleter par l’entremise de

Nogaret, se soit indigné contre l’hérésie et l’adoration de Baphomet, ou

contre les pratiques de sodomie, si courantes dans ce temps et dans tous

les temps. Il est vraisemblable qu’il fut révélé encore quelque chose de

l’ambitieux idéal de conquête des Templiers. Cet idéal, connu seulement

du groupe intérieur des grands prieurs, avait dû filtrer, devait se

chuchoter comme une légende incertaine et n’eut pas assez de réalité

pour figurer dans les accusations du procès. Mais sa connaissance dut

faire réfléchir Philippe le Bel sur l’extraordinaire puissance qui

s’était constituée dans son royaume et sur laquelle il n’avait aucune

autorité. Il dut comprendre tout à coup qu’un immense danger pouvait se

dresser devant lui et se dire que s’il détruisait brusquement ce danger

par un coup d’audace il s’enrichirait en même temps de l’immense fortune

de l’Ordre du Temple. Cette crainte qui ne s’appuya pour lui que sur de

vagues témoignages et que rien ne lui prouva formellement est la seule

excuse du plus grand crime, après le massacre des Albigeois, que

commirent ensemble le pape et le roi de France.

Pour la grande réalisation de l’Ordre, les temps étaient peut-être

venus. Les musulmans avaient rejeté les chrétiens de la Palestine et de

l’Égypte. A quoi allait s’employer la formidable activité de ces

guerriers pour qui combattre était une nécessité vitale? L’entretien des

forts et des possessions de l’Orient dévorait presque tous les revenus

de l’Ordre. Avec la cessation de la guerre contre les infidèles, des

sommes énormes allaient se trouver disponibles.

Un Templier appelé Roger de Flor, avait pensé que le moment été venu. On

venait de le chasser de l’Ordre pour avoir volé une partie de son

trésor, au moment de la chute de Saint-Jean-d’Acre et pour avoir abusé

des chrétiennes qui s’étaient réfugiées sur sa galère. Il tenta seul, à

la tête d’aventuriers espagnols, la fondation d’un royaume

méditerranéen. Il échappa aux poursuites du pape et de l’Ordre, gagna

une immense fortune et obtint de l’Empereur de Constantinople la main de

sa nièce Marie, et le titre de César.

Mais Jacques de Molay n’avait pas l’envergure qu’il aurait fallu. Il

était sympathique à tous. L’honnêteté et les qualités moyennes

dominaient en lui. Cela ne mène pas loin. Un seul indice peut faire

supposer que le Temple jugeait le moment venu de jouer sa grande partie

en Europe. Quand le pape d’accord avec Philippe le Bel, mande Jacques de

Molay, auprès de lui à Poitiers, il lui recommande de venir incognito,

presque seul. Or, Jacques de Molay quitte Chypre où il se trouvait, avec

une suite immense, l’élite des chevaliers et le trésor du Temple. Cela

peut indiquer qu’il jugeait que le champ d’action de l’Ordre était

désormais en Europe et qu’il allait avoir besoin là, de tous ses

combattants.

Avec habileté et hypocrisie, Philippe le Bel prodigua à Jacques de Molay

et aux Templiers toutes sortes de marques d’amitié et de faveurs.

D’autre part, Clément V ne pouvait rien lui refuser. Il avait été élu

pape grâce au roi de France. L’opinion fut travaillée et pour la

première fois on devait demander à l’université et au peuple d’approuver

la décision royale. Mais le caractère même des accusations devait rendre

populaire cette sorte de coup d’état. Des bruits couraient depuis

longtemps sur des disparitions, des morts mystérieuses de gens qui

avaient imprudemment assisté à une cérémonie secrète du Temple.

Les Templiers étaient haïs un peu partout. «Ils étaient, disait-on,

notoirement en rapport avec les Assassins de Syrie. Le peuple remarquait

avec effroi l’analogie de leur costume avec celui des sectateurs du

Vieux de la Montagne. Ils avaient accueilli le Soudan dans leurs

maisons, permis le culte mahométan. Dans leur rivalité furieuse contre

les Hospitaliers, ils avaient été jusqu’à lancer des flèches contre le

Saint-Sépulcre[20].»

[20] Michelet, _Histoire de France_.

On trouvait scandaleux que la cour du grand maître fût plus nombreuse et

plus belle que celle des rois. On leur reprochait le caractère occulte

des initiations à l’Ordre. On parlait à voix basse de magie, de meurtres

rituels d’enfants. Philippe le Bel, allait trouver des auxiliaires dans

l’indignation et la haine que cause au peuple tout ce qu’il ne comprend

pas.

Dans la nuit du 13 octobre 1306, Jacques de Molay fut arrêté avec les

chevaliers qui se trouvaient à Paris. Des ordres avaient été envoyés à

l’avance en province pour que tous les Templiers de France fussent

emprisonnés en même temps. La torture obtint avec rapidité plus de cent

quarante aveux. Mais on ne trouva, en fouillant la maison du Temple, ni

les archives de l’Ordre, ni sa véritable et primitive règle, ni le rite

des initiations. Jacques de Molay, ému par les bruits qui avaient couru

quelques jours auparavant, sur un danger qui menaçait l’Ordre, les avait

fait sortir du Temple et cacher en lieu sûr. On ne les retrouva jamais.

Les Templiers étaient accusés de renoncer à Jésus-Christ et de cracher

par trois fois sur la croix au moment où ils prêtaient serment de

fidélité. On a épilogué sans fin sur cette accusation et on y a trouvé

diverses explications. Celle à laquelle se sont ralliés beaucoup

d’esprits sensés et notamment Michelet[21] est que cette forme de

réception était empruntée aux anciens mystères. Pour faire mieux

ressortir la parfaite pureté de l’initié après l’initiation, l’initié

devait se montrer avant comme ayant atteint le dernier degré de

l’irréligion. Il reniait Jésus. L’Ordre le réhabilitait d’autant mieux

que sa chute avait été plus profonde. Au moment du procès des Templiers,

le rite était pratiqué mais son sens symbolique était perdu.

[21] Malgré l’explication qu’il donne, il demeure frappé d’horreur par

la grandeur de l’impiété.

Cette explication est un peu enfantine. Comment une action qui devait

paraître monstrueuse à des chrétiens leur aurait-elle été demandée sans

qu’on leur en donnât la raison, puisque cette raison était tellement

simple? La question devait être posée sans cesse, car l’angoisse du

pieux chevalier admis dans l’Ordre et invité à cracher sur ce qu’il

avait appris à adorer, devait être profonde. On aurait pu facilement

calmer sa conscience et une réponse aussi aisée à comprendre aurait été

oubliée!

En réalité, les nombreux chevaliers qui ont déclaré avoir supplié leur

initiateur de les dispenser de la cérémonie du reniement de la croix ou

qui ont pensé échapper à ses conséquences par une restriction mentale,

ne pouvaient en avoir la véritable explication sans connaître en même

temps les secrets de l’Ordre, et ces secrets étaient réservés à une

autre initiation, à l’entrée dans l’ordre intérieur.

L’action de cracher sur la croix signifiait la délivrance du Templier

vis-à-vis de l’Église romaine que désormais il ne servirait plus en

esprit. De même que les Assassins ennemis de l’Islamisme officiel

prescrivaient à leurs disciples des premiers degrés l’observance

rigoureuse du Coran, ainsi l’Ordre du Temple enseignait un christianisme

rigoureux dans la forme. Mais dans l’esprit, le lien qui unissait chaque

membre de l’Ordre à l’Église, était rompu par la cérémonie initiatique.

Il était rattaché à une église plus haute, à un Christ qui ne peut

mourir sur la croix et il devait venir un jour, quand il faudrait

combattre le pape de Rome et ses évêques, où chacun serait obligé de se

souvenir de son initiation comme d’un acte vivant.

Les Templiers étaient, en fait, tellement détachés de l’Église

catholique qu’ils ne se servaient pas à la messe d’hosties consacrées et

qu’ils recevaient la confession de leurs visiteurs et de leurs

précepteurs qui souvent étaient laïques.

L’accusation de sodomie pesa aussi lourdement sur eux que celle

d’hérésie. Ce n’est pas que durant le moyen âge la sodomie n’ait été

très répandue. Elle semble l’avoir été plus qu’en Grèce et même plus que

de nos jours, dans la société de Londres, de Berlin et de Paris. «Dans

le VIIIe siècle, au rapport d’Alcuin et probablement dans les siècles

suivants, tout évêque élu devait, avant d’être consacré, se justifier

sur ces demandes canoniques: 1º S’il avait été pédéraste; 2º S’il

avait été en commerce criminel avec une religieuse; 3º S’il avait été

en commerce criminel «avec une bête à quatre pieds[22]». Et il devait

jurer après de ne pratiquer aucun de «ces commerces criminels!» Pour

qu’un candidat évêque fût interrogé avec insistance sur de telles

actions, c’est qu’elles devaient être d’un usage courant; mais comme de

nos jours encore, tout était toléré, permis, encouragé, à la condition

que ce fût à voix basse et que l’hypocrisie recouvrît tout de son

manteau de cendres.

[22] Frédéric Nicolaï. _Essai sur les accusations intentées aux

Templiers et sur le secret de cet ordre_.

Un grand nombre de témoins déposèrent qu’au moment de leur entrée dans

l’Ordre il leur était recommandé par leur supérieur de s’adonner à la

sodomie entre eux et de négliger l’amour des femmes. Cette révélation

souleva une grande indignation par le monde, mais cette indignation

n’est pas tellement justifiée. La chasteté complète était proposée comme

un idéal, mais cet idéal ne pouvait être réalisé qu’à la longue. La

sodomie était un premier pas, une atténuation de l’exaltation des sens.

Puis les Templiers étaient surtout des guerriers, des preneurs de

châteaux et de villes. L’usage, dans ce temps, était de violer les

femmes quand on entrait quelque part en vainqueur. On tuait celles qui

résistaient et quelquefois celles qu’on avait eues et dont on s’était

lassé. Cet usage était tellement établi qu’il se fonda au XIIe siècle

un ordre de chevalerie spécial pour la préservation des femmes pendant

les marches des armées et au moment des prises de villes. Ce fut

peut-être dans un but d’économie humaine qu’un sage grand maître de

l’Ordre du Temple recommanda la sodomie comme un pis aller du désir

charnel.

Il y a dans l’histoire des sectes mystiques des exemples analogues. Ceux

qui trouvent la vie matérielle irrémédiablement mauvaise sont logiques

en se refusant à la perpétuer. Ils donnent alors un dérivé à leurs sens

par des actions rapides qui leur apportent un minimum de plaisir et qui

sont dépourvues de conséquences. Il y eut dans l’Inde, il y a une

trentaine d’années, un procès assez retentissant intenté à un philosophe

qui donnait des enseignements de même nature. En réalité, la cause de

tous les malentendus vient de l’importance démesurée que les religions

et les sociétés donnent aux rapports physiques des êtres entre eux. Ces

rapports, dont l’intérêt varie avec l’âge et l’intelligence de chacun,

ne devraient compter que dans la mesure où ils développent le sentiment

de la beauté et l’amour au sens le plus élevé du mot.

Mais un règlement comme celui de l’Ordre du Temple supposait chez ses

adhérents le sens de la mesure et un minimum de développement spirituel.

Il ne tenait aucun compte de la bassesse des instincts et de l’absence

totale des rudiments de spiritualité chez la grande majorité des hommes.

La plupart des Templiers n’y virent que la permission de prendre un

plaisir qui était jusqu’alors considéré comme défendu. Tous les rites de

l’Ordre furent altérés.

Le baiser sur les lèvres, donné au candidat au moment de la réception et

qui était la communication du souffle, de la force, telle qu’on la

pratiquait dans les sociétés secrètes orientales, devint un signe de

plaisir. La réception du chevalier fut très souvent le prétexte de

scènes caricaturales et obscènes dans lesquelles les défenseurs du

Temple et les amoureux de symboles ne peuvent sous aucun prétexte

découvrir un sens caché. Durant les interrogatoires de Cahors, un

chevalier appelé Arnaud, rapporta que sitôt après sa réception «où il

avait fait et souffert des baisers criminels, le supérieur qui le reçut,

avait aussitôt abusé de lui[23].»

[23] _Histoire de l’abolition de l’Ordre des Templiers_, 1779.

A Carcassonne, le jeune Jean de Cassagne avoua que «pendant qu’un prêtre

de l’Ordre lisait un psaume, le supérieur le baisa à la bouche, se

coucha sur le banc où il était assis, qu’ils échangèrent d’autres

baisers et que les dix chevaliers le baisèrent au nombril. Puis le

supérieur tira d’une boîte une idole de cuivre...»

La troisième accusation avait trait à cette idole. Elle s’appelait

Baphomet[24]. Celle qu’on trouva à Paris avait un numéro d’ordre car il

y en avait une dans chaque chapitre du Temple. Elle était en cuivre,

avec une longue barbe blanche. On l’a dépeinte diversement car le

chevalier ne la voyait, au moment de l’initiation, que quelques

instants. On a dit que c’était une sorte de marionnette, qu’elle avait

la face d’un chat et aussi qu’elle représentait Satan. Ces puérilités

contribuèrent à donner une base au soupçon d’hérésie qui planait sur le

Temple. Les chevaliers furent convaincus dans l’opinion d’adorer une

divinité orientale.

[24] Mot dérivé du grec, dont le sens est «baptême de l’esprit»

(Hammer).

En réalité, Baphomet était le signe d’origine gnostique, destiné à

résumer la doctrine du Temple et à en rappeler le but. On n’adorait en

lui ni la figure de Jupiter, ni celle de Mahomet, comme on le dit et

comme on le crut, on adorait la puissance, la force dirigée par

l’intelligence qui était l’idéal du Temple et qui fut toujours

représentée dans l’ancien symbolisme par un homme barbu portant une

couronne. On retrouve cet homme barbu sur les sceaux et les médailles

ayant appartenu aux Templiers. Il était pour eux ce que la rose au

milieu de la croix, était pour les Rose-croix, le symbole de l’idée

supérieure à laquelle ils avaient voué leur vie. La corde de lin que

l’on donnait au nouveau chevalier et qu’on lui prescrivait de porter

sous son vêtement, devait avoir touché Baphomet parce qu’elle

représentait la chaîne qui lie l’homme à son idéal.

Magiciens et illuminés · 第 32 / 55 题