Ce fut vers 1120, à Jérusalem, que le rêve magnifique apparut dans le
cerveau génial du fondateur des Templiers, Hugues des Payens.
C’était un pauvre chevalier de Champagne qui avait suivi Godefroy de
Bouillon dans la croisade et qui était demeuré à Jérusalem. Les pillages
l’avaient laissé sans fortune. L’histoire montre que lorsqu’une ville,
si vaste soit-elle, est prise et pillée, il suffit à peine de trois
jours pour qu’il n’y ait plus une maison à prendre, une femme à violer.
A Antioche et à Jérusalem, Hugues des Payens avait dû passer les trois
premiers jours à remercier Dieu de la victoire. Il est vraisemblable que
le fondateur de l’ordre le plus riche de la chrétienté fut un homme
désintéressé.
Quand on rêve du royaume du Christ, qu’est-ce qu’une maison mauresque
avec des femmes autour d’un jet d’eau et des nègres esclaves en
pourpoint vermillon? Il n’avait ni la maison, ni les femmes. Il se
croyait bon chrétien mais il aimait discuter sur les doctrines
hérétiques avec son compagnon de guerre, le toulousain Geoffroy de
Saint-Adhémar[14] qui, comme tous les hommes de sa race, était imbu de
Catharisme. Ils étaient jeunes et pauvres, comme il convient aux
bâtisseurs de projets immenses et aux prompts réalisateurs de chimères.
[14] Et non de Saint-Omer comme on l’a écrit souvent.
L’Orient avec ses beautés d’architecture, les voluptés de ses femmes et
le mysticisme de sa philosophie transformait avec une surprenante
rapidité les hommes d’occident. Baudoin II qui était devenu roi de
Jérusalem donnait l’exemple. Fait prisonnier par l’Emir Balak dans une
embuscade, il était resté un an au pouvoir des Sarrasins. Quand il fut
délivré, il continua à guerroyer avec la même ardeur, mais il parlait de
l’Emir Balak comme d’un sage avec lequel il s’était plu à s’entretenir.
Il s’habillait d’une robe, à la manière des orientaux, il affectait de
suivre leurs usages et il épousa une jeune fille qui appartenait à une
ancienne famille arabe. Il fut le protecteur des premiers Templiers
auxquels il donna comme logement, peut-être avec intention, la partie de
son palais qui était construite sur l’emplacement de l’ancien temple de
Salomon.
Hugues des Payens et Geoffroy de Saint-Adhémar qui étaient des
combattants en même temps que des mystiques, furent frappés d’admiration
par ce que l’Orient leur révélait dans l’ordre d’idées qui les
préoccupait le plus. Ils n’entendaient raconter que des histoires de
saints de l’Islam qui imposaient par la force leur conception mystique
ou même le souvenir d’un certain prophète méconnu. Tous employaient une
méthode semblable. Ils fondaient une société secrète, à la fois
philosophique et guerrière, avec différents degrés d’initiation et une
hiérarchie de membres, basée sur la hiérarchie de la nature, selon
l’antique principe: ce qui est en bas est comme ce qui est en haut. Il y
avait eu en Perse, Mastek, Kermath, puis les Rawendi qui enseignaient à
leurs initiés que les âmes transmigrent de corps en corps. Ils avaient
entendu parler de «ceux qui sont vêtus de blanc», de Mokanaa, le masqué,
qui portait toujours sur son visage un masque d’or et de Sasendeimah,
celui qui dispose du clair de lune ainsi appelé parce que pour éblouir
ses disciples il faisait paraître, la nuit, au-dessus d’une fontaine,
une lumière éblouissante qu’il assimilait à celle de l’esprit divin.
C’était aussi le fondateur d’une société secrète Ismaïlite, Abdallah,
fils de Maïmoun qui était parvenu à monter sur le trône du Khalifat
d’Égypte. Depuis son avènement, il y avait au Caire une société de
sagesse dont le Khalife était le grand maître et qui avait sa «maison de
sagesse» et sa «maison de science» pleine d’instruments d’astronomie, de
livres, où l’encre, le parchemin et les plumes étaient distribués
gratuitement et où affluaient les médecins, les poètes et les savants de
l’Orient.
Hugues des Payens et Geoffroy de Saint-Adhémar eurent dans ce même temps
à Jérusalem l’écho d’un grand événement, la fermeture passagère de cette
«maison de science» au Caire, à la suite d’une émeute et ils
s’étonnèrent de l’importance qu’avaient les choses de l’esprit, dans cet
Orient qu’ils avaient pu croire barbare, quand ils habitaient leur
château de pierre, enclos de tristes fossés, dans le pays de France.
La destinée d’Hassan Sabbah surtout, du Vieux de la Montagne et celle de
la secte des Assassins qui régnait par la terreur sur la Perse, la Syrie
et l’Égypte et même sur les croisés, devait occuper leurs longues
causeries, durant les nuits chaudes de Jérusalem.
Hassan Sabbah avait été un ambitieux en même temps qu’un philosophe
mystique. Instruit dans la grande université de Nichapour avec le poète
astronome Omar Khayyam et Nizamolmouk qui devait devenir le premier
ministre du Khalife de Bagdad, il s’était initié à la secte des
Ismaïlites d’Égypte et il avait fondé une secte dont il s’était proclamé
le grand maître. Cette secte avait neuf degrés d’initiation et reposait
à la fois sur l’obéissance absolue et la connaissance intellectuelle des
philosophies. Selon leur intelligence, les disciples s’élevaient dans la
hiérarchie de la secte. Après la connaissance il fallait arriver à la
foi dans le Dieu supérieur commun à toutes les religions. A ce degré on
pratiquait l’extase des soufis et des saints. Mais le dernier degré
enseignait qu’il n’y a pour l’homme ni récompense ni châtiment, que le
monde est dirigé par une loi indifférente et que l’égoïsme individuel
est vraisemblablement le dernier mot de la vie. Seuls, quelques
dirigeants de la secte parvenaient à ce degré ultime. Il dut y avoir un
degré encore supérieur qui fut le partage du premier grand maître Hassan
Sabbah et dont il ne révéla l’angoisse à personne. Il dut douter de sa
propre philosophie et de la supériorité dernière de l’égoïsme. Ses
disciples rapportent qu’il passa trente-cinq ans sans sortir de la
bibliothèque du château d’Alamout où tant de livres étaient entassés
qu’elle était devenue la plus grande du monde après celle de Bagdad.
Durant ce délai de trente-cinq ans on ne se rappela l’avoir vu paraître
que deux fois sur son balcon. Un homme qui porte en lui une certitude
absolue reconnaît la vanité des livres autant que celui qui est possédé
par la foi, il n’attend rien de la poussière des parchemins et il ne se
contente pas en trente-cinq ans, de voir deux fois seulement la lumière
du soleil.
Hassan Sabbah avait trouvé un ingénieux moyen de devenir le premier
personnage de l’Orient, d’y prélever des impôts et d’en gouverner les
souverains. Tout homme qui résistait à sa volonté était assassiné par un
de ses émissaires. Si un de ces émissaires était pris avant la
réalisation du meurtre, il en venait un autre, puis un autre encore. Et
les disciples d’Hassan n’hésitaient devant rien. Ils se convertissaient
au christianisme s’il fallait tuer un chrétien. Il en est qui prirent
l’apparence de femmes ravissantes et se firent vendre comme esclaves
pour parvenir auprès d’un émir méfiant et luxurieux et le poignarder à
l’heure des caresses.
Pour fanatiser ses disciples et obtenir d’eux le sacrifice de leur vie,
Hassan possédait une méthode personnelle qu’il légua à ses successeurs.
Comme son père Ali Sabbah, qui était déjà surnommé le sceptique et
l’athée et dont il révérait les connaissances, il avait étudié les
plantes dès son enfance. Il avait trouvé une manière de préparer le
haschich et de le mélanger avec de la jusquiame qui donnait la confiance
en soi, qui provoquait l’inébranlable fermeté de l’âme. Ceux qu’il
envoyait, portaient avec eux, outre le court poignard triangulaire, la
certitude absolue de réussir; peut-être, comme l’a raconté Marco Polo,
dont tous les autres récits ont été confirmés, Hassan donnait-il à ses
disciples un autre mélange de haschich qui leur procurait, parmi les
jardins d’Alamout et au milieu de ses fontaines, des rêves et une
béatitude délicieuse et leur faisait-il croire qu’il les envoyait au
paradis, en vertu de son pouvoir divin[15]. L’obéissance était aisée à
celui qui disposait d’une semblable récompense. C’est de là que les
membres de la secte ont tiré leur nom d’Assassins, ou haschichins,
mangeurs d’herbes. Le Vieux de la Montagne était appelé le possesseur du
Haschicha[16].
[15] Une partie du château d’Alamout s’appelait Meïmoun-Diz, la
forteresse du bonheur.
[16] Certains esprits trop graves se plaisent à écarter de l’histoire
les événements qui se présentent, revêtus de pied en cap, de fantaisie
légendaire. Les faits sont souvent plats et ennuyeux, mais d’autres
fois, sublimes et poétiques sans qu’on y ajoute rien. Dans son
intéressant ouvrage sur la chevalerie M. Victor-Emile Michelet, dit
que faire venir Assassin de Haschichin est comme faire venir cheval de
equus et il semble trouver l’usage du haschich indigne d’Hassan
Sabbah. L’étymologie que je donne est abondamment prouvée par
Sylvestre de Sacy, Hammer et plusieurs autres historiens. D’ailleurs,
beaucoup de sociétés secrètes persanes, hindoues et chinoises ont
employé et emploient encore maintenant des breuvages à base de
haschich, d’opium, et de beaucoup d’autres plantes pour favoriser la
sortie du double astral et atteindre les premiers degrés de l’extase.
Au moment où Hugues des Payens et Geoffroy de Saint-Adhémar rêvaient
d’un pouvoir conquis à l’imitation des intellectuels orientaux, Hassan
Sabbah mourut. Mais sa secte ne perdit rien de sa force, grâce aux
rouages de son organisation. Les deux Français n’eurent pas de peine à
voir que plus encore que les poignards obscurément levés sur les têtes,
ce qui faisait sa puissance, c’étaient les châteaux méthodiquement
acquis et fortifiés par elle, les châteaux inexpugnables et que
gardaient de petites troupes disciplinées.
Et le rêve se précisa. On pourrait être maître de l’Europe si on
disposait de châteaux disséminés un peu partout à travers ses royaumes.
Pour avoir ces châteaux, il fallait être riche, mais la religion menait
à tout, surtout à la richesse. Que de gens avaient renoncé à leur
fortune au moment de la Croisade, échangeant des richesses contre le
pardon de l’Église! Les chevaliers du Christ draineraient l’or de la
chrétienté. Quant à la terreur, au pouvoir de l’assassinat qui avait été
le premier levier d’Hassan, on le retrouverait dans un mot d’ordre
religieux, une vertu que donne la foi.
Ce mot d’ordre leur fut apporté par l’initiation orientale qu’ils
reçurent de Théoclet. C’était le patriarche de la secte gnostique des
Johannites. Cette secte se rattachait à l’évangéliste Jean et prétendait
qu’il était le fondateur de la véritable église. L’Église de Rome
n’était pas l’église légitime. Les missionnaires de Pierre avaient
altéré la pensée de Jésus en allant prêcher chez des peuples barbares.
D’après les Johannites, c’était un blasphème de dire que Jésus était
monté sur la croix, car le fils de Dieu n’avait pu être crucifié. Depuis
Jean, les patriarches Johannites s’étaient succédé sans interruption. Le
dernier était Théoclet. Il errait obscurément en Palestine, mais s’il
trouvait des défenseurs, son église triompherait des fausses églises et
son successeur serait l’homme le plus puissant de la chrétienté.
Hugues des Payens réunit autour de lui sept chevaliers et fonda un ordre
de chevalerie dont le but apparent était de protéger les pèlerins se
rendant vers la Terre Sainte. Il l’appela l’Ordre du Temple parce que
son but mystique et secret était la reconstitution du Temple de Salomon,
symbole de la perfection. On avait enfermé ce symbole dans la géométrie
des pierres; c’était la poursuite de la sagesse divine et sa réalisation
par l’ordre et l’harmonie sous la direction hiérarchique des initiés. La
puissance matérielle devait être le moyen pour élever le Temple.
Cette puissance matérielle fut acquise avec une rapidité qui dépassa
tous les rêves des fondateurs.
En 1128, Hugues des Payens venait en France et faisait approuver par
saint Bernard, la règle de l’ordre nouveau. Elle était ascétique et
guerrière. Si elle ressemblait étrangement aux règles des sociétés
secrètes de l’Orient, nul ne le sut. Les Templiers se divisaient en
trois grades: les chevaliers, les servants d’armes et les affiliés. Ils
obéissaient au Grand Maître mais il y avait un ordre intérieur, composé
de sept membres qui restaient inconnus et qui perpétuaient la tradition
primitive.
Leur costume fut la robe blanche avec une croix rouge sur le côté
gauche. Ils étaient exemptés d’impôts et de service militaire aux rois.
Ils ne pouvaient être jugés que par le pape. Le nombre trois jouait un
rôle particulier dans leurs rites. Quand un candidat voulait être admis
chevalier il frappait trois fois à la porte de l’église où la cérémonie
avait lieu et on lui demandait trois fois ce qu’il voulait. Chaque
chevalier devait avoir trois chevaux, faire trois grands jeûnes et
communier trois fois l’an. Ceux qui avaient commis une faute étaient
flagellés trois fois. Ils faisaient trois vœux.
Quelques années s’étaient à peine écoulées qu’ils avaient des biens
immenses et qu’ils formaient au milieu des nations européennes et en
Orient une force qui allait toujours grandissant. Cette force
chevaleresque s’accrut de leurs opérations financières.
Durant les cent quatre-vingt-quatre ans de l’existence de l’Ordre, le
but ne fut jamais perdu de vue et il fut poursuivi avec une volonté
obstinée. Ils eurent partout des châteaux et jusqu’à neuf mille. Ils
progressaient sans cesse. En combattant les Egyptiens, les Syriens et
l’Ordre des Assassins, ils s’instruisaient dans leurs mœurs, dans leur
organisation militaire et dans leurs doctrines. Quand ils élèvent des
forteresses, elles sont sur les plans des forteresses Sarrasines et
ainsi on peut les distinguer aisément de celles des Hospitaliers, leurs
rivaux.
Des rapports étroits, sous forme d’alliances conclues, puis rompues,
unissent souvent les Templiers aux Sarrasins. Ils trahissent Frédéric II
pour le sultan de Babylone. Une autre fois, ils refusent de combattre
les infidèles au profit de Léon, roi d’Arménie. Après la prise de
Damiette, Imbert, maréchal du Temple et confident du légat du pape, le
cardinal Pelage, qui commandait l’armée chrétienne, quitte brusquement
cette armée embourbée dans le débordement du Nil et passe aux Musulmans.
Si c’est un chevalier du Temple qui empêcha, dit-on, le Grand Maître des
Assassins de se convertir au christianisme et qui tua son ambassadeur,
c’est sans doute qu’il n’ajoutait pas foi à cette invraisemblable
conversion et qu’il ne voyait en elle qu’une ruse de guerre.
Tout cela prouve combien les chevaliers du Temple eurent d’affinités
avec les ennemis qu’ils combattirent. Ils n’hésitent pas à trahir la
chrétienté si c’est leur intérêt et lorsqu’ils font des prisonniers
Musulmans, on ne voit pas qu’ils leur font grâce ou qu’ils les laissent
partir sans rançon. C’est qu’il n’y a pour eux de vérité que dans
l’accroissement de leur force.
Avec les années, les grands maîtres deviennent plus puissants et ils
n’en sont que plus ambitieux. Sous Thomas Béraut, ils font la guerre aux
chevaliers Hospitaliers avec une ardeur au moins aussi grande que s’ils
la faisaient aux infidèles. Mais la vie humaine ne compte pas à leurs
yeux. On ne peut réaliser un grand projet matériel sans tuer
indifféremment ses amis et ses ennemis. Rien ne compte même, ni
l’autorité du pape dont ils s’affranchissent chaque jour davantage, ni
les lois morales, ni les lois chevaleresques. Nous n’en donnerons qu’un
exemple significatif.
Les chrétiens étaient presque partout chassés de l’Orient où depuis près
de trois siècles ils détruisaient les monuments de l’art arabe,
brûlaient les bibliothèques[17] et répandaient une désolation qui ne
peut être comparée qu’à celle qui fut apportée par les Mongols[18].
[17] Notamment la Bibliothèque de Tripoli qui contenait plus de cent
mille volumes.
[18] Je ne peux m’expliquer l’admiration dont sont remplis les manuels
d’histoire pour ce qu’on y appelle «les grands mouvements mystiques
des croisades.» Derrière la chevalerie française, c’était la lie de
l’Occident qui courait au pillage de l’Orient. Saint Bernard peignait
avec justesse ces croisés dont il avait suscité l’enthousiasme: «Ce
qui charme dans cette foule, dans ce torrent qui coule à la Terre
sainte, c’est que vous n’y voyez que des scélérats et des impies. Mais
Christ d’un ennemi se fait un champion».
Le sultan Khalil avait mis le siège devant Saint-Jean-d’Acre dont la
défense avait été confiée au grand maître du Temple, Guillaume de
Beaujeu. Il fut tué sur les remparts après plusieurs mois de lutte et
comme la ville assiégée renfermait le nombre des grands prieurs
nécessaire à l’élection, on proclama tout de suite son successeur, le
moine Gaudini. C’était un intellectuel et un philosophe plutôt qu’un
guerrier. Il se hâta de négocier, mais trop tard, et la ville fut
pillée. Les jeunes filles et les femmes des nobles de la ville au nombre
de trois cents s’étaient réfugiées dans la forteresse des Templiers dont
les tours étaient battues par la mer, et permettaient encore de
résister. La nuit arrêta combats et pillages. Les chevaliers du Temple
sommés de se rendre n’y consentirent que s’ils avaient le lendemain la
liberté de se retirer sains et saufs avec les femmes réfugiées derrière
leurs murs. Le sultan y consentit, mais il fut entendu que quelques
centaines de soldats Musulmans occuperaient une des tours pour veiller à
ce que les articles de la capitulation fussent observés. Cette tour
était malheureusement celle où étaient entassées les nobles chrétiennes.
Les soldats Musulmans enivrés par la victoire ne purent résister à la
vue des femmes: Ils les entraînèrent toutes dans l’Église de l’Ordre et
les violèrent. Les chevaliers, prévenus par les cris, coururent avertir
le grand maître Gaudini de la trahison, du malheur qui s’accomplissait
et de la vengeance qu’il était nécessaire d’en tirer. Celui-ci haussa
les épaules et répondit:
--Eh! Messieurs! je n’en suis pas moins affligé que vous! Mais que faire
en d’aussi tristes conjonctures[19]?
[19] Père Mansuet, _Histoire critique de l’Ordre des Chevaliers du
Temple_.
Et il se hâta de s’embarquer avec les archives du Temple et une dizaine
des plus hauts gradés de l’Ordre, sur une barque qui put s’échapper à la
faveur de l’obscurité et atteindre Chypre. Qu’importait, en effet, le
viol de trois cents femmes pourvu que les quelques hommes qui avaient
entre leurs mains la conquête et l’organisation de l’Europe fussent
sauvés.
Les Templiers qui demeurèrent massacrèrent les voluptueux soldats de
Khalil, mais ils périrent le lendemain, ainsi que les chrétiennes
déshonorées; la tour du Temple où ils se défendaient s’écroula au moment
de l’assaut, ensevelissant vainqueurs et vaincus.
Quelques années après, sous la maîtrise de Jacques de Molay, toutes les
orgueilleuses tours du Temple dressées aux carrefours de l’Europe,
s’écroulèrent en même temps.