Je ne raconterai pas en détails le procès intenté contre les Templiers
et qui dura sept ans. La torture avait tout de suite arraché à un grand
nombre d’entre eux les aveux d’hérésie que l’on attendait. Le grand
maître lui-même n’avait su y résister. Ses aveux durent pourtant être
falsifiés par les trois cardinaux qui les entendirent car il ne les
reconnut pas, quand on les lui relut et il déclara préférer les procédés
des Sarrasins «qui coupent tout de suite la tête à l’accusé».
Clément V parut d’abord résister devant la grandeur de l’injustice. Mais
il était lié par l’intérêt au roi de France. Puis il convoitait la
dépouille des Templiers pour satisfaire aux exigences de la belle
Brunissande, comtesse de Foix.
Ce qui frappe surtout dans le procès c’est la terreur qu’inspire la
justice du roi. Aucune voix n’ose s’élever pour défendre les Templiers.
Après deux ans de tergiversations et de supplices préparatoires, une
commission pontificale s’installe solennellement à l’archevêché de Paris
et y siège chaque jour pour entendre la défense. Chaque jour un huissier
paraît sur le seuil de l’archevêché et crie au peuple: «Si quelqu’un
veut défendre l’Ordre de la milice du Temple, il n’a qu’à se présenter.»
Mais personne ne se présente. Les jours passent. Quatre mois s’écoulent
avec le retour de la même cérémonie. Enfin, un homme vêtu de noir
traverse le peuple silencieux et demande à être entendu pour la défense
de l’Ordre. Un frémissement court dans la foule qui encombre les rues.
La commission est debout en grand émoi. L’homme s’appelle Jean de Melot.
Il a été Templier pendant dix ans. Il a beaucoup de choses à dire. Il va
innocenter l’Ordre. Et comme l’attention est à son comble, il déclare
qu’il a besoin de quelque nourriture sur-le-champ, qu’il est fort pauvre
et qu’il espère qu’on va lui venir en aide. On s’aperçoit alors que
c’est un simple d’esprit. On lui fait donner la nourriture demandée et
l’on renonce à entendre une défense quelconque de l’Ordre du Temple.
Cette défense ne devait jamais se produire. Il semble que tous les
chevaliers soient devenus des simples d’esprit. Le grand maître lui-même
déclare qu’il est un homme de guerre, incapable de discuter logiquement.
Après deux années de captivité il demande huit jours pour réfléchir et
l’autorisation d’avoir un chapelain qui lui dise la messe. Peut-être
l’épouvante de la torture jetait-elle un voile sur l’esprit des accusés?
Peut-être a-t-on supprimé des interrogatoires toute trace d’intelligence
humaine. Ce qui demeure mystérieux dans le procès du Temple est
l’incapacité des chevaliers à trouver une défense raisonnable.
Enfin, au bout de sept ans, Clément V nomma un concile pour étudier
l’affaire et pour juger. Mais comme les membres du concile demandaient à
entendre des témoins, à être au courant de la cause et qu’ils semblaient
vouloir innocenter l’Ordre, Clément V, de sa propre autorité, le déclara
suspect d’hérésie et l’abolit.
Un grand nombre de chevaliers étaient retenus dans les prisons royales.
Philippe le Bel se hâta de faire condamner à mort par un tribunal que
présidait l’archevêque de Sens, frère de son ministre Marigny, sur la
férocité duquel il pouvait compter, tous les Templiers qui avaient
rétracté leurs premiers aveux.
«Près de l’abbaye de Saint-Antoine, on avait allumé quinze ou vingt
bûchers, non pas enflammés, mais comme autant de lits de charbons
ardents, pour brûler les coupables insensiblement. Cinquante-quatre
chevaliers y furent précipités[25].»
[25] _Histoire de l’abolition de l’Ordre des Templiers._
Le grand maître Jacques de Molay et le maître de Normandie, avaient été
condamnés à la prison perpétuelle. Mais à la dernière minute, devant
l’archevêque de Sens, ils revinrent brusquement sur leurs aveux. Ils
déclarèrent que «l’Ordre était pur et saint et qu’ils étaient prêts à
mourir pour soutenir cette vérité».
Ils moururent le jour même. Philippe le Bel les fit conduire dans l’île
de la Seine située entre les jardins du roi et les Augustins, où deux
bûchers avaient été dressés. Les deux Templiers, dit l’historien
«étaient devenus hideux par les suites d’une si longue captivité». Une
foule immense assistait au supplice. Il n’y eut point d’épaisse fumée
pour les étouffer, en sorte qu’ils furent brûlés avec lenteur. Comme
Jacques de Molay était à moitié consumé, la tradition rapporte qu’il
s’écria: «Clément, juge inique, je t’ajourne à comparaître au tribunal
de Dieu, d’aujourd’hui en quarante jours. Et toi, roi Philippe,
également injuste, dans l’an».
Quarante jours après, Clément V mourut d’un lupus, près d’Avignon. Le
roi de France ne lui survécut que huit mois. Un templier de Beaucaire
ayant, au moment où on allait le brûler, rencontré en chemin Nogaret, le
conseiller du roi et l’instigateur du procès, lui aurait fixé aussi sa
mort prochaine. Florian et le prieur de Montfaucon qui avait dénoncé
l’Ordre après lui, furent assassinés dans l’année.
On vit dans ces coïncidences la preuve de certains pouvoirs de magie
qu’on avait prêtés aux Templiers. On ne s’expliqua pas toutefois
pourquoi ces pouvoirs ne s’étaient pas manifestés pendant les sept
années qu’avait duré le procès. Il y a peut-être une magie inférieure
qui ne peut s’exercer que pour la vengeance.
* * * * *
Une légende du midi dit que dans l’église du petit village pyrénéen de
Gavarnie, neuf têtes de Templiers suppliciés ont été conservées. Chaque
13 octobre, jour anniversaire de la chute de l’Ordre, à minuit, une voix
retentit dans l’église et dit: Le jour de délivrer le tombeau du Christ
est-il venu?... Et les neuf têtes battent de leurs paupières séchées et
répondent, comme un souffle, avec leurs lèvres de momies: «Pas encore!».
La délivrance du tombeau du Christ était à l’origine entendue
symboliquement comme la délivrance de l’esprit. Cette légende montre que
dans la terre des Albigeois, on avait compris le but de l’Ordre et que
même après sa destruction, on ne désespéra pas de la délivrance promise.
Car la bulle du pape ne fit que rendre l’Ordre des Templiers désormais
secret. Jacques de Molay dans sa prison avait désigné pour son
successeur Jean Marc Larmenie de Jérusalem. Thibaut d’Alexandrie lui
succéda et depuis lors, l’Ordre a continué d’exister «et la succession
de ses grands maîtres qui compta beaucoup d’hommes illustres et
influents n’a jamais été interrompue[26]».
[26] Le Couteulx de Canteleu, _Les sectes et les sociétés secrètes_.
De Beaujeu, neveu de Jacques de Molay avait recueilli ses cendres et
possédait les archives et les secrets de l’Ordre. Suivi par quelques
Templiers il passa en Écosse où Edouard II leur avait concédé des
terres. Ce petit groupe reconnut comme chef le maître des francs-maçons
Henry Fitz Edwin et il forma la loge d’Édimbourg. D’autres se rendirent
en Suède. Dans les siècles qui suivirent, les Templiers se mêlèrent à la
franc-maçonnerie et jouèrent un rôle actif dans son développement. Mais
l’étude de ce rôle et son action sur la Révolution française est un
sujet trop vaste pour que je le traite ici. Je ne rapporterai que le
dernier trait du drame qui indique, s’il est véritable, que la filiation
Templière existait d’une façon vivace parmi les premiers éléments de la
Révolution et qu’il y a une parenté directe, de cause et d’effet, entre
la mort de Jacques de Molay et celle de Louis XVI.
Au moment où la tête de Louis XVI venait de tomber sous la guillotine,
un homme qu’on avait vu dans toutes les manifestations de la rue depuis
la prise de la Bastille, se précipita sur l’échafaud, prit dans ses
mains du sang royal et faisant le geste de le lancer sur la foule
s’écria: Peuple, je te baptise au nom de Jacques de Molay et de la
liberté[27].
[27] Histoire racontée par Eliphas Lévy et reproduite par Stanislas de
Guaita.
Jacques de Molay fut vengé. Peut-être l’Ordre n’avait-il plus d’autre
but depuis cinq siècles, que cette vengeance. On ne le revoit plus,
depuis lors, que sous une forme affaiblie. Au commencement du XIXe
siècle, quelques-uns de ses membres tentèrent de le reconstituer, mais
d’une manière imparfaite.
Cet essai fut fait avec l’assentiment de Napoléon qui se réservait de
tirer le meilleur parti possible de l’Ordre et peut-être d’en devenir le
grand maître, quand l’Ordre aurait conquis une importance sociale. Il
envoya un régiment d’infanterie faire la haie devant l’église Saint-Paul
Saint-Antoine quand, en 1808 une cérémonie funèbre fut célébrée pour
l’anniversaire de la mort de Jacques de Molay. Les nouveaux Templiers
étaient réunis dans cette cérémonie et ils siégeaient dans l’Église sur
des trônes. Ils portaient une chlamyde bordée d’hermine et ils avaient
des croix pectorales, des épaulettes, des bandelettes, des ceintures à
franges, des bottines blanches à talon rouge. Leur premier soin, après
la distribution des titres et des dignités, avait été de composer ces
somptueux uniformes. C’est hélas la caractéristique de beaucoup de
sectes qui prétendent rechercher la vraie spiritualité de croire qu’un
initié doit porter un costume d’initié et que le signe de l’élévation de
l’esprit est en rapport avec la diversité des symboles, le choix des
couleurs et des étoffes. On retrouve la recherche de cette supériorité
facile dans les académies, les sociétés philharmoniques ou mutualistes
et autres groupements où s’exprime la vanité humaine.
Le nouvel ordre du Temple fut modifié un peu plus tard sous la direction
du médecin Fabré Palaprat, qui tenta de restaurer la religion Johannite.
Il était en cela dans la véritable tradition Templière de Théoclet et
d’Hugues des Payens. Il basait ses croyances sur un mystérieux manuscrit
appelé le Leviticon qu’il aurait retrouvé et qui aurait contenu les
doctrines secrètes des Templiers du XIIIe siècle. Mais rien ne résulta
de son effort, si ce n’est de nouvelles dignités distribuées, de
nouveaux uniformes.
L’Ordre du Temple a maintenant disparu et cette disparition marque
l’échec complet de ses hautes visées. L’église de Jean, la véritable
église chrétienne a perdu ses héroïques champions. La délivrance de
l’esprit, l’organisation du monde par un groupe de sages initiés, ainsi
que l’attestent les neuf têtes mortes, sous la brique et l’ardoise de
Gavarnie, ne fut pas et ne sera pas réalisée. Les hommes au manteau
blanc qui avaient une croix rouge sur le cœur et qui auraient pu le
tenter ont péri dans les prisons royales de Philippe le Bel après avoir
été déshonorés par les interrogatoires des dominicains inquisiteurs.
Mais l’Esprit ne pouvait être délivré par les Templiers. Un grand
dessein ne peut être accompli par ce qui est fondé sur l’hypocrisie.
L’Ordre du Temple enseignait à ses chevaliers les pratiques du
catholicisme le plus étroit, comme l’Ordre des Assassins le faisait pour
les règles du Coran. L’un et l’autre ordre voulaient pourtant détruire
l’église qu’ils vénéraient en apparence, afin d’en élever sur ses
débris, une autre plus parfaite. Le mensonge n’est jamais solide. Les
cavaliers mongols d’Houlagou et la prévoyance de Philippe le Bel vinrent
à bout de ces deux grandes forces d’Orient et d’Occident.
Si les Templiers avaient triomphé, l’histoire aurait été modifiée d’une
manière imprévisible. Ils avaient compris la nécessité de l’union des
religions. Leurs rapports étroits avec l’Islam et ses philosophes leur
avaient enseigné à respecter la civilisation de leurs ennemis et même à
l’adopter. Ils embrassaient dans leurs projets sociaux l’élévation du
tiers ordre. Qui sait ce qu’auraient pu devenir les états de l’Europe
aux mains de cette aristocratie armée? Peut-être auraient-ils été
transformés par un élément de progrès sublime? Peut-être, et c’est plus
vraisemblable, auraient-ils été courbés sous la tyrannie de fer
qu’exercent toujours ceux qui possèdent la force.
C’étaient des chevaliers mystiques de la première Croisade qui avaient,
à l’origine, reçu le message. Ils avaient voulu le transmettre par
l’épée. Mais les hautes vérités qu’ils avaient apprises à Jérusalem
étaient incomplètes. Ils ne savaient pas que Verbe perd sa vertu avec la
vapeur du sang que l’on fait couler pour lui. Il y a une certaine
lumière de l’esprit qui meurt au contact du métal de la cuirasse, de
l’acier de l’épée. Et si celui qui veut la transmettre est enveloppé par
le magnétisme de l’or, cette lumière devient ombre. Certaines vérités,
pour garder leur pureté originelle ont besoin d’être exprimées par des
lèvres d’hommes pauvres, leur signe annonciateur doit être fait avec une
main qu’a blanchie l’ascétisme des longues invocations.
Que les corruptions dont on a accusé les Templiers soient vraies ou
fausses, que les initiations aient dégénéré dans ces scènes d’amour
collectif que l’on retrouve dans tant de sectes mystiques, cela est de
peu d’importance. Il importe peu que les yeux de Baphomet aient été des
escarboucles lumineuses, ou que le reniement du Christ ait affecté telle
ou telle forme. Leur vrai crime ne fut pas énoncé au procès. Comment
l’aurait-il été? Il était commis quotidiennement par Philippe le Bel et
par Clément V.
Ayant perdu leur premier idéal, les Templiers avaient pris le moyen pour
le but. Ces moines exterminateurs devinrent d’âpres banquiers,
acquéreurs de châteaux et de villes, prêteurs d’argent, seigneurs de
vassaux et de terres domaniales. Que ne gardèrent-ils cette allégresse
divine de leurs années de jeunesse, quand ils couraient au bord du lac
Tibériade, pour la défense des pèlerins! Ils étaient si pauvres alors
qu’ils n’avaient qu’un cheval pour deux. C’est dans ce temps qu’ils
gardaient Jérusalem aux chrétiens. Lorsque chacun d’eux eut plusieurs
chevaux caparaçonnés et des écuyers pour les conduire, ils furent
expulsés de Saint-Jean-d’Acre. Le secret de leur force fut dans leur
courage et leur foi. Mais ils prirent la richesse pour idéal, de même
que les Albigeois avaient eu la pauvreté. Eux qui se réclamaient d’un
Christ supérieur à celui qu’adorait le vulgaire, ils n’avaient même pas
entendu la parabole de l’aiguille et du chameau. Ils crurent que pour
accomplir une grande œuvre on pouvait se servir impunément des armes du
mal. Aussi, le message fut perdu, leur œuvre fut vouée au néant comme
toutes celles qui n’ont pas pour principe premier un parfait
désintéressement.