Il était prescrit au chevalier du Temple, dans les règlements de l’Ordre
de ne pas reculer et de combattre à outrance devant trois ennemis et
l’on disait communément, au XIIe et XIIIe siècle qu’un seul chevalier
Templier suffisait pour vaincre dix Sarrasins.
La qualité essentielle demandée à un membre de l’Ordre était le courage,
la valeur personnelle et l’ensemble de ces courages réunis devait
procurer la puissance de la force, la domination matérielle.
Les Templiers furent les initiés de l’action, les messagers de l’épée.
Ils marquent un échec nouveau de l’initiation orientale pour pacifier et
cultiver l’occident broyé par l’étreinte de l’église. Jadis à Athènes et
à Alexandrie cette église avait anéanti les initiés de la connaissance
qu’étaient les néo-platoniciens. Les derniers survivants de cette école
merveilleuse, les disciples d’Ammonius Saccas, qui avaient rêvé d’amener
le monde à la perfection, par la connaissance philosophique avaient été
obligés, devant les persécutions, de s’enfuir en Perse auprès du roi
Chosroès.
Au moment où l’Ordre du Temple arrivait à son apogée, les initiés de
l’amour, les Cathares et les Albigeois qui avaient découvert le secret
de la perfection immédiate, conquise en cette vie par le chemin de la
pauvreté purificatrice et du fraternel amour étaient exterminés jusqu’au
dernier et de l’Atlantique à la Méditerranée il était impossible de
découvrir même une pierre où subsistât un signe de leur sublime
tradition.
Les initiés de l’Ordre du Temple tentèrent de faire triompher par l’épée
la vérité des sages. Ils suivirent le troisième des chemins ouverts
devant l’homme, après celui de la connaissance et celui de l’amour, le
chemin de l’action. Leur réussite fut d’abord éblouissante. L’élite du
monde, séduite par l’idéal de courage chevaleresque qu’ils levaient
comme une bannière, vint de toutes parts à eux. Tous les jeunes hommes
vaillants de l’Europe rêvaient de collaborer à la défense de la Terre
sainte dans la phalange de ces vétérans glorieux de la Croisade. Mais
les dirigeants de l’Ordre entrevoyaient un but plus magnifique. La Terre
sainte ne renfermait à leurs yeux que le tombeau d’un prophète entre les
prophètes et non d’un Dieu. Il s’agissait de faire du monde entier une
Terre sainte. Il fallait d’abord s’emparer du monde. Et c’était
possible. L’Ordre du Temple le tenta et il aurait pu réussir. Le XIe et
XIIe siècle virent se développer ce rêve énorme, cette chimère
gigantesque et secrète, la conquête de l’Europe et de l’Asie par une
minorité vaillante et bien organisée, une minorité ignorante pourtant du
but et que dirigeait un groupe d’initiés. La réussite aurait été le
rétablissement de l’antique hiérarchie sacerdotale d’Égypte. Derrière
les rois et leurs guerriers, il y aurait eu des sages, à la fois prêtres
et savants, qui auraient imposé une volonté de justice et orienté
l’univers vers la perfection.
Si l’on ne trouve pas dans les règlements de l’Ordre les textes qui
peuvent donner la preuve du but grandiose des Templiers, on ne peut s’en
étonner. Un projet aussi vaste que la chute des rois et le nivellement
des religions, la constitution d’une civilisation unique, à la fois
musulmane et chrétienne ne pouvait être confié à aucun parchemin, et ne
devait être révélé aux grands prieurs du conseil secret que lorsque leur
ambition et leur sagesse avaient été mesurées avec soin. Nul chevalier
ne révéla au moment du procès le but de l’Ordre dont il n’était qu’un
aveugle instrument. Les membres du groupe intérieur, ceux qui savaient,
n’avouèrent sous les tortures que des rites extérieurs, scandaleux pour
les profanes, mais qui ne touchaient pas à l’essence même de ce qu’était
le Temple en vérité. Sans doute Philippe le Bel et le pape Clément V
n’ignorèrent pas le danger que couraient la papauté et les royautés.
L’extraordinaire avarice du roi de France n’était pas un levier
suffisant pour lui faire soulever une pierre aussi lourde que l’Ordre du
Temple et pour la briser. Il pouvait ne pas réussir et être brisé
lui-même. Il ne dut se décider à cet acte audacieux que parce que
c’était une question vitale pour son trône. Naguère il avait essayé
d’être admis parmi les chevaliers du Temple et à sa grande surprise, il
avait été rejeté. Il supprima ceux qui l’auraient supprimé un peu plus
tard. La papauté n’aurait été atteinte que bien après car l’Ordre avait
besoin de l’organisation ecclésiastique pour dominer. Rien ne transpira,
ni dans les interrogatoires ni dans les jugements, de la force qui avait
failli détruire l’édifice social, pour le réorganiser sur un plan plus
parfait. On se contenta de convaincre les Templiers d’avoir craché sur
le Christ, d’avoir permis et même recommandé la sodomie, d’avoir adoré
l’idole Baphomet, toutes choses qui furent prouvées à la lettre, mais
furent ignorées dans leur esprit. Les peuples stupéfaits virent
condamner l’ordre glorieux et célèbre et ils n’en surent pas la vraie
cause. Après eux l’histoire demeura aussi ignorante.
Les plus prodigieuses actions peuvent être accomplies par les croyants.
La foi, non seulement soulève les montagnes, mais elle peut les lancer
au ciel en se jouant. Et il n’est pas nécessaire que cette foi soit la
foi au bien, à Dieu ou à n’importe quelle chimère sublime. La foi en
l’égoïsme a autant de puissance. Seulement elle plie vite. Mais il faut
que l’élément foi soit à la base de l’action. Quand les hommes cessent
de croire à leur but, leur cuirasse tombe, ils cessent d’être
invincibles. C’est ce qui arriva pour les Templiers. La richesse entrait
dans leur plan de conquête et avec une vertigineuse rapidité ils étaient
devenus les banquiers du monde. Les chevaliers chargés de compter
montraient encore plus de zèle que ceux qui étaient chargés de combattre
et qui passaient pour les plus illustres combattants de leur époque. La
richesse les corrompit comme elle corrompt tous ceux qui la possèdent.
Ils périrent pour avoir été trop riches et avec eux s’éteignit le rêve
d’une civilisation réconciliant l’Orient et l’Occident et remplaçant le
pouvoir des rois par le gouvernement d’une élite d’hommes intelligents
et justes.