LE DOCTRINE DE L’ESPRIT

Quel est donc le poison spirituel, la mortelle erreur des âmes contre

laquelle s’est soulevé l’occident indigné et qui fit couler tant de

sang? Les livres où les vérités antiques étaient énoncées, où la

tradition de l’esprit avait sa base écrite furent soigneusement détruits

jusqu’aux derniers feuillets et nous ne pouvons retrouver la pensée

Cathare que dans les réfutations amères, pleines d’imprécations et de

menaces, des religieux du temps.

Le mystérieux Nicetas, avant de repartir pour l’Orient, de disparaître

du monde où il avait apporté la parole, passe pour avoir laissé un

monument écrit de sa doctrine. Le manuscrit en dut être conservé avec le

trésor Cathare, dans le château de Montségur et il doit maintenant

reposer sous la terre, dans la grotte d’Ornolhac, serré entre les

ossements d’un gardien fidèle.

Un certain Ramon Fort de Caraman avait en sa possession à la fin du

XIIIe siècle un des livres sacrés des Albigeois. Sentant sa vie peu

sûre à cause de la possession de ce livre, il le confia au seigneur de

Cambiac. L’épouse de ce seigneur était à la fois bonne chrétienne et

animée du goût de la trahison. Elle courut prévenir les Inquisiteurs,

mais quand ils vinrent, le livre avait disparu. La torture fit savoir

qu’il était entre les mains d’un certain Guilhem Viguier. On alla chez

lui pour l’arrêter. On le trouva mort, par suicide, semblait-il.

Qu’était devenu le livre? Il échappa à la fureur de l’Inquisition. Aucun

de ceux qui l’avaient gardé avec amour et préservé de la destruction

n’était Albigeois. Il n’y avait plus alors d’Albigeois. La puissance

rayonnante de la doctrine avait dégagé des feuillets du parchemin la

force vivace qui permit au livre de subsister engendrant la fidélité

dans le cœur de ceux qui le possédaient, mais qui ne pouvaient plus le

comprendre. Longtemps il dut être conservé dans les archives d’un

château noirci par les vieux sièges du temps de la foi. Mais où est à

présent le livre de Ramon Fort?

Presque tous les auteurs qui ont étudié la doctrine des Albigeois ont

affirmé avec la puissante autorité que donne le parti pris chrétien et

l’ignorance qui rend invulnérable, que les Albigeois étaient, soit des

manichéens, soit des hérésiarques catholiques, comme la religion du

Christ en engendra tant. Ils se sont trompés.

L’Église romaine en emprisonnant, en brûlant et en extirpant, était

logique à son point de vue. L’histoire montre qu’elle a voué à la

destruction tout ce qui n’était pas d’accord avec son intangible dogme.

Avec les Albigeois, elle était en présence d’un rameau occidental de

l’arbre asiatique, de la fleur des Védas millénaires, de la pure vérité

de l’Orient. La croyance Albigeoise qui après s’être répandue dans le

midi de la France aurait pu étendre sa tolérance et sa pureté à tout

l’occident et qui devait expirer sous les arbres pyrénéens était né sous

le figuier de Kapilavastu où le Bouddha prêcha sa réforme.

Les Albigeois furent des Bouddhistes occidentaux qui imprégnèrent la

doctrine orientale d’un mélange de christianisme gnostique. Comment les

paroles du sage de l’Inde purent-elles voler à travers les continents et

tomber dans les âmes des hommes du Languedoc, on ne le sait pas et

d’ailleurs il importe peu. La pensée est d’une fluidité si grande que

nous ne sommes pas sûrs qu’elle n’agisse pas, même sans moyen

d’expression, par le seul fait qu’elle a été pensée, en vertu d’une

qualité subtile qui nous échappe. Le Bouddhisme traversa le monde et il

se mua en ce qui fut le Catharisme chez le peuple d’oc plus mystique

alors que sensuel. Il est probable qu’après le grand élan vers l’esprit,

la persécution et le malheur changèrent la race, la firent rétrograder

et la ramenèrent au matérialisme des méridionaux d’aujourd’hui.

Pour les Albigeois, l’origine de Dieu est inconnaissable. De même chez

les Hindous, Brahma, la cause des causes est enveloppée d’un sextuple

voile et demeure fermé à la conception humaine. A un moment donné du

temps, les âmes des hommes, en vertu d’une loi de désir que les

chrétiens appellent le péché originel se sont détachées de la matrice

céleste, de l’esprit sans fin et se sont incarnées dans la matière pour

en jouir et pour en souffrir. Elles ont commencé une course qui, après

les avoir amenées au point le plus bas de la matérialisation, doit les

faire remonter d’échelle en échelle, à travers les hiérarchies

organisées des êtres, vers la source première, l’esprit divin d’où elles

se sont détachées.

Cette dernière partie de la course, ce retour au divin, s’opère par des

réincarnations successives dans des corps humains imparfaits. Ce sont

nos œuvres dans chaque vie, notre capacité de détachement qui nous font

nous élever plus ou moins vite. Plus nous avons de désirs, plus nous

nous laissons aller à nos passions, plus nous aimons ce qui est matériel

et plus nous retardons notre arrivée dans le royaume de l’Esprit. C’est

en vertu d’une illusion que nous plaçons le bonheur dans la satisfaction

de nos sens. Tout plaisir des sens est limité à une contre-partie de

douleur. Chaque jouissance physique est comparable au pas en arrière que

ferait un voyageur tournant le dos à son but. Le but est le retour à

l’esprit où l’on jouit d’une béatitude sans fin. C’est ce que les

Hindous appellent le Nirvana, qui n’est pas comme les ignorants le

prétendent, l’annihilation de la conscience, mais la participation à la

conscience universelle, même quelque chose de plus subtil et

d’inexprimable, une sorte d’état permanent d’amour que peut à peine

caractériser le mot divin. Le moyen pour y parvenir est l’arrachement de

soi-même à l’illusoire prison de notre corps, productrice de plaisirs

apparents.

La sagesse Albigeoise, comme la sagesse Bouddhiste, donne une méthode

pour anéantir le désir de la vie, échapper à la loi de la réincarnation,

rentrer en une seule existence dans l’unité de l’Esprit. C’est une

méthode de renonciation comme celle que prescrivit le Bouddha.

Il y avait plusieurs degrés dans la secte. Ceux qui y adhéraient

simplement, reconnaissant la vérité des principes énoncés, les défendant

selon leurs moyens, mais continuant cependant à mener la vie du monde,

étaient les croyants. Ils correspondaient à ceux qui suivaient «la voie

moyenne» recommandée par le Bouddha aux hommes ordinaires, à la majorité

des hommes, à tous ceux qui n’étaient pas animés d’une volonté de

délivrance immédiate. Au-dessus d’eux étaient les parfaits. Ceux-là

avaient sacrifié la vie de leur corps pour celle de leur esprit. Ils

avaient renoncé à la magnificence du costume, à la propriété des biens,

aux joies de la nourriture et même aux joies de la possession des

femmes. Ces parfaits pouvaient transmettre au moyen du consolamentum, du

signe de la pureté fait aux mourants l’aide invisible qui permettait

d’échapper à la chaîne des renaissances et ouvrait l’accès du royaume

spirituel. Le consolamentum n’était qu’un symbole extérieur. Les

parfaits Albigeois étaient héritiers d’un secret perdu, d’un secret venu

de l’Orient, connu des gnostiques et des premiers chrétiens. Ce secret

avait pour base la transmission d’une force d’amour. Le geste du rite

était le moyen matériel et visible pour projeter la force. Derrière lui

se cachait le don de l’âme, par lequel l’âme était aidée, pouvait

traverser sans souffrance le portique étroit de la mort, échapper à

l’ombre et s’identifier avec la lumière.

Jamais aucun peuple, dans aucun temps ne fut aussi versé dans les rites

magiques qui concernent la mort. Le consolamentum devait avoir une

puissance insoupçonnable pour nous, puissance certaine et prouvée pour

les vivants, car il ne se serait pas sans cela propagé avec cette

vitesse, il ne serait pas devenu aussi populaire. L’illumination de ceux

qui mouraient devait être visible pour les assistants. Et ils avaient

pour l’entr’aide en mourant des procédés dont la science est à jamais

perdue.

On a retrouvé dans la Montagne Noire, non loin de Carcassonne, une

crypte datant de l’époque Albigeoise, pleine de squelettes. «Ils étaient

couchés circulairement, les têtes au centre, les pieds à la

circonférence, comme les rayons d’une roue parfaite[11].» Ceux qui ont

étudié la magie retrouveront dans cette posture pour la mort un rite

très ancien servant à faciliter la sortie de l’âme et à lui faire

traverser les mondes intermédiaires grâce à l’élan que donne l’union.

[11] N. Peyrat, _Histoire des Albigeois_.

La conséquence de la philosophie Albigeoise est que la vie est mauvaise

et qu’il convient d’échapper à la forme dont elle nous enserré. Le

principe de la création, le dieu créateur, est par conséquent mauvais

puisqu’il a engendré la forme, cause du mal. C’est Jéhovah de l’Ancien

Testament, l’irascible, l’exterminateur, celui qui se plaît à châtier et

à se venger. Les Albigeois voient dans ce Dieu terrible la puissance

rétrograde de la matière. Jésus-Christ, symbole du Verbe est venu

enseigner aux hommes le moyen d’échapper à ce Dieu et de retourner vers

la patrie céleste. Quelques-uns prétendaient que Jésus n’avait pas eu

d’existence terrestre, qu’il n’était venu parmi les hommes que revêtu

d’un corps spirituel et que les miracles racontés dans le Nouveau

Testament avaient un caractère symbolique et ne s’étaient réalisés que

sur le plan de l’esprit. Les aveugles n’avaient été guéris que d’une

cécité spirituelle parce qu’ils étaient aveuglés par le péché. Le

tombeau d’où Lazare était remonté était le séjour ténébreux où l’homme

s’enferme volontairement.

Le véritable culte des Albigeois était celui du Saint-Esprit, du

Paraclet divin, c’est-à-dire du principe qui permet à l’esprit humain

d’atteindre le monde vraiment réel dont le nôtre n’est que l’envers ou

la caricature, le monde invisible, le monde de la pure lumière, «la cité

permanente et inaltérable.»

Ce qui pouvait découler de cette croyance avait des effets qui, malgré

leur logique rigoureuse paraissaient monstrueux aux hommes du XIIe

siècle, comme ils paraîtraient monstrueux aux hommes du XXe siècle. Le

suicide, pour échapper aux maux de la vie qu’aggravaient encore les

persécutions, était sinon recommandé du moins permis.

Les Albigeois se donnaient volontiers la mort en s’ouvrant les veines,

comme les anciens romains. Mais il était prescrit de ne terminer ainsi

sa vie que si l’on avait atteint le calme absolu, l’indifférence

complète, afin d’éviter dans l’au-delà les angoisses que comporte une

mort obtenue dans l’angoisse. Les bourreaux de l’Inquisition trouvèrent

souvent les parfaits Albigeois, exsangues dans leurs cachots et portant

dans la pâleur de leur visage le reflet de la lumière éternelle vers

laquelle ils s’élançaient.

Les femmes jouent parmi eux un rôle inattendu. Elles sont les égales des

hommes car la loi de la réincarnation est indifférente aux sexes. La

seule restriction à cette égalité est qu’elles ne sont pas admises à

prêcher. Le mariage est haïssable et ses liens indissolubles ne sont pas

reconnus. L’union de l’homme et de la femme ne doit avoir d’autre

sanction que celle de leur réciproque amour. Cette union est du reste

interdite aux parfaits qui ne doivent pas propager l’espèce humaine et

perpétuer ainsi la douleur dans l’esclavage de la forme. Les simples

croyants qui s’unissent entre eux par la chair ne doivent pas perdre de

vue l’effort vers la libération finale. On vit ainsi dans le midi, les

fils des plus nobles familles, épouser, sans rite d’aucune sorte, les

prostituées les plus humbles, les filles des faubourgs toulousains ou

biterrois, ou celles qui suivaient les armées, afin de les régénérer, de

faire faire à leur âme un pas en avant sur le long chemin de la

perfection, car cette aide fraternelle est la plus noble mission de

l’homme sur la terre.

Ils professaient l’horreur du mensonge et ils poussaient aussi loin que

les Hindous la défense de tuer un animal et de manger sa chair. Ils

avaient pourtant l’injustice d’excepter les serpents de cette défense,

car c’était une de leurs superstitions de croire que le mal s’incarnait

volontiers dans les reptiles et que le corps de ces créatures ne pouvait

sous aucun prétexte servir de corps passager à une âme condamnée à la

pénitence dans une forme animale.

Mais ce qui excita la plus grande haine contre eux, fut leur mépris des

biens terrestres, leur exaltation de la pauvreté comme idéal. Ils ne

reconnaissaient pas la propriété et aussi loin que l’on remonte dans

l’histoire de l’homme, on voit que celui qui a renoncé à cet attachement

essentiel et s’est dépouillé lui-même avec amour a été un objet

d’exécration à cause du danger social qu’il représentait.

Ce fut à l’imitation des Albigeois que Dominique marcha nu pied par les

routes et en mendiant, de façon à les combattre avec leurs propres

armes, celles du désintéressement et de la pauvreté. Saint François et

son ordre ne firent qu’imiter leur exemple. Mais l’ascétisme qui était

permis à des moines respectueux de l’Église ne l’était plus s’il se

généralisait chez un peuple indépendant dont la voix était assez haute

pour crier son indignation contre la tyrannie romaine et la cupidité

royale. L’on avait le droit de s’élever vers Dieu par la méditation et

l’ascétisme si l’on était le membre obscur d’un monastère dont les

autres membres prélevaient les dîmes, arrachaient les impôts, d’accord

avec les seigneurs et avec le roi. Mais si tout un peuple cessait de

travailler et d’enfanter, ne reconnaissait plus l’autorité de ses

maîtres, pour n’obéir qu’à une autorité intérieure, s’il s’avisait de

converser directement avec Dieu en négligeant ses intermédiaires

intéressés, il valait mieux détruire ce peuple. C’est ce qui fut fait.

La principale cause du grand massacre Albigeois, la cause cachée mais la

vraie cause, fut que le secret des sanctuaires, l’antique enseignement

des mystères si jalousement gardé dans tous les temples du monde, par

toutes les confréries de prêtres, avait été révélé. Il y avait même

plus. Il avait été révélé et il avait été compris. Ce qui arriva dans ce

temps ne s’était jamais vu encore dans l’histoire de l’univers. Pendant

que les gardiens ecclésiastiques du secret balbutiaient le rituel latin

de ses formules dont ils avaient perdu le sens au fond de leur cœur, le

secret divin, par des messagers inconnus, avait été porté sur les routes

du Languedoc, le long des claires eaux du Tarn et de l’Ariège. Les plus

humbles hommes en avaient été éblouis, et ils avaient déposé l’épée,

abandonné la charrue pour répondre à l’appel de Dieu. Car l’univers

qu’ils venaient d’entrevoir était mille fois plus beau que leur horizon

de vignes ou leurs vallées couvertes de forêts.

Mais alors les maîtres des sentences, les gardiens infidèles, connurent

que l’or des tabernacles allait s’éteindre, que le faste des autels

allait se faner. Ils frémirent comme avaient frémi les brahmanes de

l’Inde pour un danger moins grand, au moment de la réforme du Bouddha,

comme les prêtres du feu en Perse, quand résonnèrent les paroles de

Zoroastre.

Malheur à ceux qui s’emparent du secret et qui le divulguent! Les

hiérarchies de prêtres grecques et romaines, appuyées par les

républiques et par les empereurs punissaient aussi de la mort la

divulgation des mystères. Jamais le mystère ne s’était autant dévoilé

pour les hommes. Jamais la société organisée avec son édifice de

prêtres, de seigneurs et de rois ne courut un aussi grand danger. Les

esclaves se libéraient de leur servitude sans détruire la forteresse des

maîtres, sans révolution et sans efforts, naturellement, par le simple

jeu de leur pensée. Le pape Innocent III et Philippe Auguste durent

avoir la vague conscience que leur domination était compromise, que leur

trône allait désormais reposer sur le néant. La masse opprimée des

faibles échappait aux forts par une porte donnant sur l’au-delà et

qu’avait ouverte on ne savait qui.

La guerre des Albigeois fut le plus grand tournant de l’histoire

religieuse des hommes. Lorsque le laboureur comprend la vanité de

labourer, lorsque le mendiant refuse l’aumône parce qu’il se trouve plus

riche que celui qui la lui donne, lorsque la parole du prêtre devient

pour tous vide de sens parce que chacun a en lui-même une consolation

plus haute, alors l’organisation sociale s’écroule d’elle-même. La

libération que faillit connaître l’humanité était bien plus grande que

celle d’un peuple vaincu qui se débarrasse de son vainqueur. C’était la

libération du mal lui-même, de la nature écrasante. Elle se communiqua

avec la rapidité d’un feu parmi les pins, en été. Mais ceux qui ont la

haine de la lumière furent les plus forts. Non contents d’éteindre le

feu divin, ils coururent après chaque brindille susceptible de donner

chaleur et clarté, ils recouvrirent de cendres la moindre étincelle. Ils

appelèrent à leur secours, leur vieille alliée l’amie de l’Ombre,

l’invincible ignorance. Ils ne laissèrent pas subsister un fragment

d’enseignement, un feuillet de livre, une inscription sur une muraille.

Aucune trace ne devait subsister de la vérité Albigeoise. Six siècles

après, quand on s’est flatté de tout connaître et de tout apprendre,

l’histoire a pu passer à côté de cette lumière sans la rallumer. La

guerre des Albigeois n’est que le récit de la naissance et de la mort

d’une hérésie, un chapitre ajouté à l’histoire de l’unité française.

Le secret sublime du consolamentum qui permet à l’homme de mourir dans

l’allégresse parce qu’il s’identifie par l’illumination de l’amour avec

son Dieu intérieur est à jamais perdu. Aucune colline du Lauragais,

aucune montagne pyrénéenne n’en a gardé la trace sur sa pierre.

D’ailleurs l’ignorance a tellement obscurci les âmes que personne ne

songe à le rechercher, personne ne croit même à la possibilité de son

existence.

Magiciens et illuminés · 第 23 / 55 题