Dans le pays de Sabartez, à l’endroit où expirent les forêts de
Sarrelongue, il y avait une caverne célèbre pour sa profondeur et ses
labyrinthes souterrains. Elle s’ouvrait à mi-hauteur de la montagne,
au-dessus des escarpements qui dominent l’Ariège, à l’endroit où, dans
les eaux glacées de cette rivière, tombent les sources d’Ussat. Les
druides y avaient célébré leurs mystères. Les Sarrazins s’y étaient
arrêtés pour y dormir. Les Albigeois devaient y dormir à leur tour.
Ceux qui subsistaient étaient traqués dans les montagnes comme des bêtes
sauvages. De même qu’il y eut plus tard des lieutenants de louveterie,
il y eut des officiers préposés à la poursuite des Cathares et qui
disposaient de meutes de chiens dressés à les découvrir. Les fugitifs
vivaient au milieu des broussailles de la plaine ou parmi les pierres
des hauteurs. Ils habitaient des huttes qu’il fallait quitter à la hâte,
lorsque les chasseurs étaient annoncés. Ils vivaient parfois dans les
arbres comme les singes.
Un grand nombre de ces errants et de ces maudits refluèrent vers la
grotte d’Ornolhac où l’on savait qu’était caché le trésor Cathare. Il
s’y constitua un nouveau centre, un nouveau Montségur. Mais celui-là
était aussi profondément caché sous la terre que l’autre avait été
resplendissant dans le ciel.
L’inlassable Inquisition ne pouvait laisser en paix dans son ombre ce
refuge de misérables. D’accord avec le seigneur de Castelverdun auquel
appartenait le territoire, elle envoya des troupes commandées par le
sénéchal de Toulouse.
La légende dit qu’au moment où ces troupes avançaient, soit par pur
héroïsme, soit pour partager le destin d’un jeune homme qu’elle aimait,
Esclarmonde d’Alion courut à cheval le long de l’Ariège et arrivée au
sentier abrupt qui mène à la grotte, elle abandonna sa monture, gravit à
pied les lacets de pierre et alla rejoindre ceux de sa foi.
La grotte avait deux entrées qu’on cerna mais les Albigeois se hissèrent
par des échelles qu’ils retirèrent jusqu’à une grotte plus profonde et
plus inaccessible dans la terre. Il sembla au sénéchal de Toulouse qu’on
ne pouvait en tenter l’assaut. Il trouva plus sage et peut-être plus
humain de changer pour les Albigeois les tortures et le bûcher en une
mort silencieuse dans les ténèbres. Il fit solidement murer toutes les
entrées de la caverne. Il campa quelque temps sur les bords de l’Ariège.
Il attendit. Il écouta si quelque bruit ne lui parvenait pas de
l’intérieur du granit et il quitta la montagne qui était devenue un
tombeau.
Les Albigeois durent vivre encore assez longtemps dans les ténèbres, car
ils avaient fait un grenier de la grotte. Plusieurs évêques et un grand
nombre de parfaits étaient parmi eux. Les évêques, dans le silence de la
nuit durent prononcer les paroles qui annonçaient la grâce obtenue de la
mort prochaine et de l’Esprit délivré. Ils durent étendre la main pour
faire le geste invisible du consolamentum au-dessus des fronts
prosternés. Et peut-être pour les Albigeois embrassés, pour les groupes
qui se disaient adieu dans l’ombre, pour Esclarmonde même, serrée contre
son amant de chair, une magnifique lumière fit-elle resplendir la voûte
aux mille cristaux éteints, les suintements pétrifiés de la roche, les
stalactites millénaires. Peut-être par le miracle de l’amour qui les
unissait si étroitement, furent-ils projetés ensemble, comme il est
enseigné dans leur religion, vers le séjour où la matière n’a plus de
poids, l’eau de fluidité, le feu de chaleur et où l’on jouit de la
béatitude d’aimer sans fin.
La montagne Ariégeoise a gardé le secret de la messe sans flambeaux, de
la mort sans fosse et sans suaire. Le livre de Nicetas conservé dans le
trésor, le baiser des amants, le geste de bénédiction des évêques ont dû
se minéraliser, se momifier par l’absence d’air. Les derniers Albigeois,
immobiles, revêtus de pierre, célèbrent encore leur suprême cérémonie au
milieu des fougères glacées, des micas morts, dans une basilique de
ténèbres.