Napoléon Peyrat raconte dans son «Histoire des Albigeois» qu’en allant
visiter le village de bergers qui s’appelle Montségur et qui est situé
aux pieds des ruines du château, il fut frappé par la vue d’une tombe,
au bord du chemin, à droite et que surmontait une croix de fer, sans
ornements. Ayant interrogé le guide qui le conduisait, celui-ci lui
répondit que c’était la tombe d’un certain Ferrocas, enterré là quelques
années auparavant.
Ce Ferrocas, que le guide avait connu était un vieux paysan solitaire,
une sorte de philosophe campagnard, qui, de sa vie, n’avait jamais voulu
aller à la messe. Le curé le lui avait reproché avec véhémence et même
il l’avait publiquement dénoncé du haut de sa chaire. Ferrocas
prétendait être le seul à pratiquer la véritable religion qui n’était
pas celle des églises. Il disait familièrement qu’il portait le Christ
en lui-même, qu’il le découvrait un peu plus chaque jour et qu’il
n’arriverait à le trouver complètement que bien plus tard, dans une vie
suivante, paroles incompréhensibles pour ceux qui l’écoutaient et le
faisaient passer pour fou. A sa mort le curé, un brave homme pourtant,
résolut de faire un exemple et il défendit qu’on portât le corps de
Ferrocas dans le cimetière. Les habitants de Montségur creusèrent pour
le vieux philosophe, un trou au bord de la route, comme pour un chien.
Toutefois ils choisirent l’emplacement de la tombe sous une grande
aubépine blanche. La grâce équitable de la nature voulut que l’aubépine
fleurisse intensément et s’épanouisse en une voûte de fleurs. Le curé
mourut à son tour, mais son successeur à qui on raconta l’histoire de
l’impie et qui passait chaque jour devant son monument de fleurs, fit
raser l’aubépine et fit planter à sa place la rude croix que vit
Napoléon Peyrat.
Ce fut vers 1860 que cet historien, passionné du midi, visita Montségur
et vit la croix de Ferrocas.
Ferrocas était sans doute le dernier Albigeois, un Albigeois qui devait
porter à demi consciemment en lui les restes de la doctrine pour
laquelle étaient morts ses pères. Mais il était écrit que, jusqu’au
dernier les purs de la France du sud seraient persécutés dans leur foi.
C’est à cause de la liberté du siècle que les ossements de Ferrocas ne
furent pas déterrés et dispersés. On lui arracha son aubépine blanche.
Il doit encore subir sur sa dépouille mortelle le poids de cette croix
au nom de laquelle on l’a fait souffrir et mourir jadis.
Pauvre Ferrocas de l’Ariège! Son sort est celui de tous les hommes du
midi. Lorsque le grand mouvement Albigeois fut éteint les petits-fils et
les arrières petits-fils des hérétiques étaient obligés de porter sur
leurs vêtements, par devant et par derrière une croix jaune d’un pied de
long afin qu’on sût leur hérésie et que la malédiction fût perpétuée sur
eux. Les emplois civils et le droit de faire du commerce leur étaient
refusés. Sous le nom de cagots, ils étaient dans les villages des
montagnes, assimilés aux lépreux. Comme eux, ils avaient une rue ou un
quartier spécial dans chaque ville, ils ne pouvaient entrer à l’église
que par une porte basse, dans une chapelle réservée, parce que les
pierres que touchaient leurs pieds demeuraient souillées.
Maintenant les descendants des Albigeois n’ont plus les mêmes
traitements que les lépreux et aucune croix jaune ne s’étale sur leur
poitrine. C’est parce qu’ils sont devenus pareils à la commune humanité.
Mais ils portent tous un signe plus redoutable que la croix jaune, c’est
celui de l’ignorance. Ils ont oublié. Ils ne savent pas. Ils se sont
désolidarisés des maux de leurs pères. Ils apprennent vaguement
l’histoire de France, mais ils ignorent l’histoire de leur pays. Quand
résonne à Albi la cloche de la Tour de San Salvi, elle ne réveille aucun
écho. Nul ne dénombre les morts du Pré-comtal, près de Toulouse. Portant
sous le bras leur Bædeker muet, quand les étrangers qui cheminent sur
les remparts de Carcassonne demandent quelle poussière se soulève au
fond de l’horizon, il ne leur est pas répondu que c’est le fantôme de
l’armée de Montfort.
Moi-même, lorsque j’avais vingt ans, venant de Toulouse ma patrie, j’ai
descendu sans émotion les pentes du Castellar de Pamiers où avait vécu
Esclarmonde de Foix; j’ai vu Mirepoix et Lavelanet; j’ai marché sur les
routes où avait henni le cheval d’Esclarmonde d’Alion, sans connaître
l’épopée qui s’était déroulée dans ces lieux. Je ne savais des Albigeois
que ce qu’on peut en apprendre au lycée, c’est-à-dire à peine le nom, la
gloire de Simon de Montfort et la défaite de Toulouse. Je me suis avancé
entre le pic de Bidorte et la forêt de Belestar, parmi les châtaigniers
et les fougères, au bruit des scieries et des eaux contre les rochers.
J’ai cru voir au loin la vague silhouette d’une ruine, celle de
Montségur et comme le soleil allait bientôt se coucher, j’ai mesuré la
distance, ma curiosité médiocre et je suis revenu sur mes pas.
Il en est ainsi de tous ceux qui ont voulu étudier le Catharisme et sa
sublime philosophie. Ils se sont rebutés devant des documents trop
compacts, ils ont trouvé la route trop longue. Ils ont entrevu au loin,
voilée de nuages, la tour de Montségur, et ils ont renoncé à
l’atteindre.
Il me faut me souvenir de ma promenade de jadis pour m’expliquer l’oubli
dans lequel on tient toute une partie de l’histoire. Et je me demande
parfois s’il n’y a pas une cause plus profonde que l’absence de textes
clairs qui a éloigné de la sagesse de la secte parfaite les esprits
occidentaux. Quand je vois des méridionaux cultivés confondre leurs
aïeux héroïques avec les Sarrasins ou même les Goths, quand je vois les
érudits de l’histoire des philosophies et des religions ne faire aucun
cas de la doctrine Cathare, je pense à une sorte de conspiration du
silence, à un effort organisé pour taire la vérité morte.
C’est vrai, la vérité est impérissable et quand elle est étouffée ici,
elle renaît à côté, un peu plus tard, sous une forme plus belle. C’est
vrai, une croix de fer, au bord d’une route, demeure toujours le symbole
de l’esprit. Mais à la place de celle qui est à droite, un peu avant
d’arriver à Montségur, qui donc ira planter à nouveau l’aubépine de
Ferrocas?