Dans les nuages des monts de l’Ariège, comme une forteresse céleste, le
château de Montségur, bâti avec soin par la sage Esclarmonde de Foix,
demeurait imprenable aux armées du pape et du roi. Le trésor du
Catharisme, ses évêques et ses parfaits s’y étaient réfugiés. Au loin,
dans les montagnes, seigneurs et paysans demeurés fidèles à la pure
doctrine, s’étaient constitués en bandes armées et vivaient errants avec
la complicité des paysans. Les villages s’étaient ralliés par crainte au
catholicisme mais chaque habitant savait dans le secret de son cœur que
la vérité était là-haut, avec ses derniers fidèles, au fond des grottes,
le long des torrents couleur d’émeraude, sur les pentes où commencent
les neiges.
Deux générations étaient passées et le Catharisme résistait encore. Il
s’accrochait dans les bourgs suspendus au-dessus des précipices, se
cachait dans les profondes forêts, allumait la nuit des feux sur les
hauteurs comme des lumières fraternelles qui répondaient aux feux des
tours de Montségur. Il y eut des combats épiques dans les montagnes, des
héroïsmes inconnus, des martyrs dont on ne saura jamais les noms. C’est
le temps où la solitaire Saurimonde, la sybille inspirée de la région de
Mazamet, marche nue comme aux jours de la naissance du monde, parce que
son âme est claire comme le soleil qu’elle invoque. C’est le temps où à
Hautpoul, le haut pic, Guilhem d’Aïrons guérit les blessures des
Cathares rien qu’en étendant sur eux sa main aux vertus magiques. C’est
le temps où Guilhabert de Castres, le saint, se transporte avec une
inexplicable vitesse pour donner le consolamentum, extrême-onction de la
religion Cathare. Partout il apparaît quand un fidèle de la foi de
l’esprit va mourir. Tantôt habillé en mendiant, tantôt en pèlerin, il se
dresse au seuil des grottes, son pas résonne dans les rues des cités à
l’heure des agonies, malgré les gardes inquisitoriales et les guetteurs
aux portes des remparts. Lorsque les bûchers flambent, il suffit que le
brûlé entrevoie, perdu dans la foule, un parfait faisant le signe
mystérieux du salut pour qu’il meure sans souffrance et consolé. Car
l’amour échangé de l’un à l’autre sauve l’âme et la projette dans son
véritable séjour. Et l’insaisissable Guilhabert de Castres est toujours
devant les bûchers pour faire le signe et donner l’amour.
Il périt très vieux et le plus grand miracle fut qu’il échappa lui-même
au bûcher. La mort, qui n’était pour lui que le chemin qui mène à un
état meilleur l’atteignit à Montségur et ses os furent couchés dans des
cryptes si profondes qu’on ne put jamais en découvrir les issues et que
les Inquisiteurs ne purent les déterrer pour jeter au vent les cendres
hérétiques.
Auprès de lui reposa Esclarmonde de Foix. Elle était devenue une fée
légendaire, une papesse aux cheveux d’argent. Sa figure avait autant de
rides que le Catharisme avait de martyrs. Son corps semblait
incorruptible tant il était desséché. Elle ressemblait à la sagesse
divine qui ne traverse l’enveloppe humaine que pour se purifier et
s’élever dans l’échelle des sagesses divines.
C’est alors qu’apparaît la seconde Esclarmonde, nièce de la première,
Esclarmonde d’Alion la bâtarde. Elle était fille de Roger Ramon. Un soir
ce Roger Ramon qui était un hardi chasseur, se perdit dans les vallées
ariégeoises en poursuivant un loup énorme. Il atteignit le loup, lui
coupa la tête et comme il cherchait un gîte pour la nuit, il aperçut la
porte d’une abbaye de femmes, cachée dans les figuiers, les myrtes et
les vignes sauvages. Il cloua la tête du loup sur la porte, entra, soupa
et comme l’abbesse était jeune noble et belle, il passa la nuit auprès
d’elle. Au matin, il repartit. L’abbesse mit au monde deux jumeaux, Loup
de Foix, ainsi nommé à cause de l’exploit de son père le soir de sa
conception et Esclarmonde qui devait devenir aux côtés de son frère
l’héroïne des derniers Albigeois.
Autour de Montségur, à So, à Tarascon, à Lavelanet, s’est groupé le
suprême effort de la résistance. Esclarmonde a vingt ans. Son père avant
de mourir, l’a mariée à Bernard d’Alion, seigneur d’une petite
principauté pyrénéenne. Elle fait de son château le refuge de Cathares
et elle ordonne de lever les ponts-levis lorsque passent les troupes
royales. Son frère, Loup, commande les insurgés dans les montagnes, elle
va le rejoindre à cheval, revêtue d’une armure d’homme. Elle lutte dans
les défilés; elle ravitaille Montségur assiégé; elle allume les signaux
nocturnes qui font communiquer entre eux les groupes Albigeois; avec les
bergers elle pousse les rochers qui vont, au fond des gorges, écraser
les soldats du roi. Plus d’un chevalier rêve, le soir, de cette figure
ardente de jeune femme, de ses yeux couleur de torrent et, comme elle
est débordante de passion, elle se donne à plus d’un, à l’ombre des
sapins au milieu des fougères pyrénéennes, près de son cheval, près de
son épée.
Montségur appuyé sur ses escarpements trapus, au-dessus de ses étages de
granit, avec ses galeries qui débouchent dans les précipices, et ses
réserves souterraines, Montségur qui cache dans ses murailles les
sépulcres de ses saints, dont les tours sont hérissées des lances de ses
défenseurs, Montségur tient contre le roi, contre le pape, contre la
malédiction du monde chrétien.
Ramon de Perella y commande. Les barons chassés de leurs demeures
féodales, les Lantar, les Belissen, les Caraman y sont venus avec leurs
hommes d’armes. Le blé y a été entassé pour des années, à côté des
étables pour les chevaux, et des cellules où prient les ermites. Des
corridors s’y enfoncent dans la terre et des escaliers en spirale
percent l’immense roche fortifiée. Comme à Toulouse, les femmes
s’exercent à la défense, car Montségur est le dernier refuge de la
religion des parfaits.
Une nouvelle croisade a été décidée et une armée sous les ordres du
sénéchal de Carcassonne et des évêques d’Albi et de Narbonne, cerne tous
les défilés, bloque toutes les vallées ariégeoises. On a fait venir des
machines de guerre d’une force étonnante pour battre les tours. Chaque
jour arrivent des renforts. Lavelanet est devenu un camp pour les
chariots et Tarascon abrite les balistes de rechange. Et le siège dure
deux années avec des combats quotidiens.
Des secours viennent aussi aux assiégés car le comte de Toulouse et le
comte de Foix, terrorisés par l’église, protègent secrètement les
Albigeois. Une fois, c’est le fils du poète Pierre Vidal, poète
lui-même, qui parvient à forcer les lignes et à se jeter dans Montségur
pour annoncer une heureuse nouvelle. Il a croisé de nuit, sur une route,
un paladin fantôme à cheval avec un manteau de pourpre et des gants de
saphir ce qui est un présage certain de la victoire des croyants. A
peine a-t-il apporté l’espoir qu’il meurt en combattant. Une autre fois,
c’est Esclarmonde qui se jette dans la place avec une petite troupe
d’hommes d’armes. Elle en ressort bientôt se chargeant d’emmener
quelques évêques Cathares.
Mais les héros tombent un à un. Ils ne sont plus que quelques centaines.
Du fond de la gorge de l’Ers ou de la combe de l’Abès, l’armée royale
peut compter sur les hautes barbacanes de pierre, leurs armures brisées
qui étincellent encore et qui sont mêlées aux robes blanches des
parfaits. On leur a dit d’attendre. Un grand mouvement se préparait. Le
midi allait se soulever. Le comte de Toulouse, allait cesser de se
flageller et de baiser les pieds du pape. Ses armées avançaient vers
Montségur. Sept jours encore! leur disaient les messagers. Et ils
murmuraient sur leurs tours: Palombelles blanches, ne voyez-vous pas
venir au loin l’Ost de Toulouse?
L’Ost de Toulouse ne vint jamais. Poussé par un pressentiment, Ramon de
Perella avait fait fuir de nuit, le trésor Cathare, avec quelques hommes
pour le conduire et le cacher dans la grotte d’Ornolhac. Des bergers
trahirent Montségur et révélèrent l’étroit sentier par où avait fui le
trésor. Les soldats du sénéchal de Carcassonne pénétrèrent, à la faveur
de l’obscurité dans la tour de l’Ers et forcèrent les poternes. Le
massacre général ne fut arrêté que par la promesse de la reddition, le
lendemain matin. Les Albigeois héroïques eurent une nuit pour se dire
adieu et quand le soleil parut sur les monts de Belestar, ils se
livrèrent au pouvoir des évêques catholiques. Seul Pierre-Roger de
Mirepoix qui commandait les combattants obtint de sortir avec ses armes
et ses soldats.
Tous les autres furent enchaînés par le cou et conduits sur une vaste
plate-forme qui dominait l’Ers. On dressa avec les chênes et les hêtres
de la forêt un formidable bûcher. L’évêque d’Albi, par bonté d’âme,
promit la prison éternelle à ceux qui abjureraient. Nul n’accepta.
Prêtres et soldats entonnèrent des cantiques et précipitèrent dans les
flammes les trois cents parfaits de Montségur.
La flamme monta si rouge dans le ciel, la fumée monta si haute et si
droite que les hommes du Toulousain, du Lauragais et de l’Albigeois qui
regardaient du côté de l’Ariège avec un cœur anxieux surent par ce signe
enflammé de la mort que leurs frères héroïques avaient péri et que la
dernière espérance du midi était éteinte.
Le château de Montségur fut détruit. Au-dessus de ses pierres calcinées,
il n’y eut que le nom d’Esclarmonde qui survécut dans l’âme populaire et
dans la légende. Esclarmonde de Foix la chaste et Esclarmonde d’Alion
l’amoureuse se confondirent en une seule créature qui fut Esclarmonde de
Montségur. Longtemps les gens des villages prétendirent la voir errer
parmi les brumes nuageuses qui montent, le soir, des bords escarpés de
l’Ers. Après six siècles, elle se tient encore sur les vestiges de la
tour qui fait face au nord. Elle s’y tiendra toujours. On voit sa main
au-dessus des nuages. Elle fait signe que là elle est venue et qu’aucune
tyrannie ecclésiastique, aucune colère dogmatique ne pourra la faire
repartir. Car où l’esprit a soufflé, il demeure. Esclarmonde est venue
au milieu des montagnes pyrénéennes affirmer que l’homme doit tendre
vers la perfection spirituelle et que pour enseigner le chemin qui y
mène, on peut donner joyeusement sa vie.