Les mouvements de l’esprit s’incarnent presque toujours dans la beauté
d’une femme qui en devient la vivante statue. L’héroïne du midi, la
symbolique châtelaine de la montagne pyrénéenne où se réfugièrent et
moururent les derniers Cathares, s’appelle Esclarmonde. Et comme la
résistance fut longue et s’étagea sur un siècle, comme la mort fut
lente, il y eut deux Esclarmonde. Il y eut Esclarmonde de Foix, la
chaste, celle des châteaux qui devint une sorte de papesse du Catharisme
et Esclarmonde d’Alion la bâtarde, l’amoureuse, celle des forêts, de la
montagne du Capsir, qui fut errante avec les Albigeois traqués,
combattit comme un homme, aima comme une femme et mourut avec ceux
qu’elle aimait.
Esclarmonde de Foix avait, dès son adolescence fait don d’elle-même à la
pureté Cathare. Elle avait juré de se consacrer à l’esprit. Cela datait
de sa douzième année. Dans le château de son père, Roger Bernard de
Foix, elle avait vu le bulgare Nicetas qui errait à travers le midi pour
apporter l’enseignement de l’Orient. Elle n’avait pas eu la possibilité
de l’entendre. Il ne lui avait jeté qu’un seul regard et en l’apercevant
il avait fait un léger signe avec la main. Avait-il reconnu, dans
l’enfant silencieuse, celle qui était faite pour comprendre et défendre
la vérité? Esclarmonde devait vivre avec cette flamme du regard de
l’envoyé Nicetas.
Mais avant d’être l’apôtre, l’organisatrice et l’âme du Catharisme, un
long martyr lui était réservé. Son père se servait de ses filles comme
d’un moyen commercial pour agrandir sa maison seigneuriale. Il donna
Esclarmonde à Jordan, vicomte de Gimoez, brutal guerrier qui se riait du
mysticisme nouveau et s’empara de la platonique adolescente pour
qu’après ses chasses et ses courses à cheval elle fût l’instrument
obéissant de ses plaisirs. Esclarmonde subit le viol quotidien que
sanctifie pour les hommes le sacrement du mariage et ce ne fut qu’à la
mort de son mari qu’elle commença un apostolat qui devait durer trente
années. Elle se convertit au Catharisme d’une façon éclatante afin de
donner un exemple au peuple. Elle ligua tous les seigneurs des Pyrénées
contre l’autorité des pontifes romains et la tyrannie locale des
abbayes. Elle parla, elle appliqua la religion de l’Esprit, elle devint
la docte Esclarmonde.
La légende s’empara d’elle et ceux qui ne la connurent pas la créèrent
avec la richesse de l’âme, car il faut qu’un haut idéal prenne un corps
physique, devienne vivant et agissant parmi les hommes. Les Albigeois
martyrs d’Avignonnet, de Lavaur ou de Pamiers, quand ils montaient sur
le bûcher et qu’ils sentaient les flammes lécher leurs pieds, étaient
heureux de penser qu’il y avait quelque part, dans une lointaine
forteresse des Pyrénées, sur la tour de Montségur, au milieu des nuages,
une belle châtelaine vêtue de blanc, qui levait les bras vers le soleil
et en qui s’incarnait la parfaite pureté de leur foi.
Entrevoyant l’avenir et la défaite du midi, la sage Esclarmonde avait
fait bâtir comme dernier asile, comme refuge suprême des Cathares en
fuite, entre Lavelanet et Quillan, au-dessus des vallées de pierre,
au-dessus des torrents d’argent et des montagnes de sapins, l’imprenable
château de Montségur. C’est vers Montségur que marchèrent de nuit, à
travers des sentiers détournés tous ceux qui ne voulurent pas renier
leur foi, tous ceux qui échappèrent aux massacres des pieux soldats de
l’église, à la dénonciation des moines, aux prisons souterraines de
l’Inquisition.
Car la pierre de justice qui avait brisé le crâne de Montfort n’avait
que pour quelque temps, rendu Toulouse à ses capitouls et à son
seigneur. Le temps de la liberté municipale des cités du midi était
révolu. Les rois de France volèrent le Languedoc aux comtes de Toulouse;
les évêques du pape rentrèrent sur leurs chevaux caparaçonnés, avec
leurs cortèges de prélats romains, dans leurs évêchés fortifiés. Le
tribunal de l’Inquisition créé tout exprès pour découvrir l’hérésie
cachée et composé des impitoyables dominicains, se mit à fonctionner
dans toutes les villes.
L’histoire devient incroyable tant elle est terrible et l’on ne peut
s’expliquer l’oubli dans lequel elle est tombée. Les grands seigneurs
épouvantés sont revenus au catholicisme, à la religion qui ne pardonne
pas la moindre parcelle de différence avec l’intangible dogme et eux
mêmes ils livrent à l’église leurs sujets.
Le comte de Toulouse va se flageller à Notre-Dame pour montrer sa
fidélité à l’église et au roi. Mais ce n’est pas assez. Le cardinal de
Saint-Ange, légat de Rome et amant de la Reine Blanche de Castille le
traîne derrière lui à Toulouse pour qu’il s’incline à ses pieds, dans
une cérémonie d’humiliation, sur le parvis de la cathédrale toulousaine.
Il emmenait en même temps une légion de professeurs afin de réorganiser
l’université trop indépendante de la capitale du Languedoc et enseigner
aux Toulousains le droit théocratique, la dure théologie romaine et
l’aigre patois picard et beauceron que l’on parlait alors à Paris, en
place de la claire langue des troubadours[10]. Ce n’était pas assez de
prendre les champs de maïs, les vignes bleuâtres et les belles maisons
d’architecture sarrazine, il fallait modifier les cerveaux de ces hommes
rebelles, conformer leur pensée au bronze glacé de la pensée romaine.
[10] Napoléon Peyrat, _Histoire des Albigeois_.
A Toulouse, on fit tomber à coups de marteau les symboles profanes qui
ornaient les façades des demeures et l’on dressa en face du château
narbonnais sur l’emplacement de la maison qu’avait habité saint
Dominique, le palais de l’Inquisition. Un figuier miraculeux qu’avait
planté le saint redoublait par sa présence l’ardeur des Inquisiteurs; le
portail de ce palais subsiste encore. Sur son fronton, un sculpteur
bucolique, sans doute venu d’Italie dans la suite des légats, traça dans
la pierre de gracieux bouquets de lis et une colombe portant un rameau
d’olivier.
Pour avoir mangé le fruit du figuier sanctifié les Inquisiteurs de
Toulouse font merveille. Les prisons qui existent sont insuffisantes et
il faut entreprendre de grands travaux pour en construire à la hâte de
nouvelles dans tous les quartiers. Sur la place du Peyrou et sur celle
d’Arnaud Bernard il y a chaque jour des gibets dressés et comme les
bourreaux sont ignorants et trop peu nombreux on en fait venir de Paris.
Quelque fois un citoyen disparaît et nul ne le revoit plus. Il a été
emmuré. On est emprisonné pour le moindre soupçon d’hérésie. Toutes les
dénonciations, même celles qui ne s’appuient sur rien, sont accueillies
comme véritables. Le clergé se sert de ce moyen pour confisquer les
biens des plus riches citoyens. Il n’y a plus de sécurité dans aucune
ville du midi. La dénonciation se cache derrière toutes les portes.
C’est le moment où l’on introduit la torture dans la procédure comme
moyen légal pour obtenir les aveux. Cette innovation fait passer un
souffle d’épouvante sur les hommes paisibles du Languedoc, mais le
résultat est extraordinaire. Les aveux se multiplient dans des
proportions qui dépassent l’espérance des juges. Tout le monde est
hérétique. Il suffit d’avoir une seule fois dans la période des trente
années qui précèdent, écouté un sermon fait par un prêcheur Albigeois
pour être arrêté et obligé, au besoin par la torture, de chercher au
fond de sa mémoire les noms de ceux qui ont écouté avec vous le sermon
trente années auparavant.
La lâcheté humaine multiplie les trahisons et les dénonciations. On voit
un parfait Albigeois dénoncer tous ceux qui l’ont abrité pendant sa
fuite entre Toulouse et Marseille et les étapes ont été nombreuses et
les hôtes ont été accueillants et remplis d’amour. Des hommes traversent
leur ville à genoux pour aller demander pardon devant la maison de
l’Inquisition, d’une hérésie à laquelle ils n’ont jamais adhéré, afin
d’en finir avec la terreur d’être soupçonnés. On peut soupçonner et
juger les morts. On les déterre solennellement et les biens de leurs
enfants et petits enfants, même s’ils sont bons catholiques, sont
confisqués parce qu’ils n’ont pas droit à ce qui a été acquis par un
hérétique.
Le temps où flambent le plus de bûchers et où disparaissent le plus
d’emmurés est celui où l’on célèbre à Paris le mariage de saint Louis,
le modèle des rois. La terreur arrête les transactions commerciales, les
mariages, les rapports d’amitié. A Albi et à Castelnaudary des gens sont
emprisonnés parce qu’ils sont trop pâles de visage et qu’on les
soupçonne à cause de cela de pratiquer l’ascétisme Cathare dont la règle
condamne le vin et les viandes. Certains, pour éviter ce soupçon ne
sortent plus que maquillés et affectent l’ivrognerie.
Et comme les bourgeoisies des villes envoyaient en 1245 une plainte au
pape, les évêques du Languedoc, pour contrebalancer l’effet de cette
plainte ou par un féroce humour, se plaignirent à leur tour de l’extrême
indulgence des Inquisiteurs dont la faiblesse, disaient-ils, aggravait
l’hérésie.
Le désespoir s’empara des âmes. Pour ceux qui avaient conservé au fond
de leur cœur la foi Albigeoise, il n’y avait plus rien à attendre des
hommes. Il n’y avait désormais plus d’espérance qu’en Dieu. Mais Dieu
allait trahir les plus purs et les plus désintéressés de ceux qui se
tournaient vers lui.