--Apollonius, interrogea Domitien quand le philosophe de Tyane comparut
devant lui, pourquoi ne portez-vous pas le même vêtement que tout le
monde et en avez-vous un particulier et d’une espèce bizarre?
Jusqu’à la fin de ses jours Apollonius éprouva le besoin de se
singulariser, d’attirer la curiosité sur sa personne. Plus les hommes
s’élèvent haut et plus leur orgueil grandit et demeure puéril.
En entrant en Mésopotamie, le percepteur des péages au pont de
l’Euphrate lui demande ce qu’il apporte avec lui:
--La continence, la justice, la bravoure, la patience, répond
Apollonius.
Et comme le percepteur ne songeant qu’aux droits d’entrée, lui dit:
--Donnez-moi la liste de toutes ces esclaves.
Il répond:
--Ce ne sont pas des esclaves, ce sont des maîtresses.
Quand il arrive à Babylone, un haut fonctionnaire du roi, qu’il va
visiter, selon sa coutume, lui demande quels présents il apporte.
Apollonius répond:
--Toutes les vertus.
--Supposez-vous qu’il ne les a pas? dit le haut fonctionnaire.
--S’il les a, je lui apprendrai à s’en servir.
Il a deux servantes et il n’en affranchit qu’une seule, ce qui est le
signe d’une demi-générosité.
Quand, dans un jardin d’Ephèse, il voit par clairvoyance l’assassinat de
Domitien à Rome, il s’écrie, plein de joie: Frappe le tyran, frappe
donc! comme pour stimuler le lointain meurtrier, ce qui montre qu’il ne
professait pas le pardon de toutes les offenses.
Il fit des miracles si nombreux qu’il est impossible qu’un certain
nombre n’aient pas été accomplis pour éblouir son entourage, gagner une
célébrité plus grande. Il se servit pour son usage personnel de sa
connaissance des lois physiques, ignorées encore par les hommes de son
temps. Ainsi, sur l’avant-dernier échelon de la supériorité, l’amour de
soi-même vous tire en bas et vous fait redescendre.
Malheur à ceux qui, prétendant au désintéressement n’atteignent pas un
désintéressement total. Engagé sur un certain sentier qui va vers les
cimes, on n’a plus le droit de jeter un regard en arrière et une seule
pensée égoïste détruit le fruit d’une vie entière consacrée à l’amour
des hommes.
Le monde, pour la spiritualité duquel il travailla avec tant
d’enthousiasme, ne lui a pas pleinement rendu justice et a même âprement
discuté la parfaite pureté de sa vie. La haine l’environna autant que
l’admiration. Trop de prophéties, même exactement réalisées, trop de
tours éblouissants! Les esprits moyens qui font les réputations des
grands hommes veulent que la vertu soit enveloppée d’ennui et qu’aucun
merveilleux ne l’éclaire. Si l’on n’a pas assez d’audace ou trop de
sincérité pour se présenter comme un dieu, il faut rester dans un
honnête cadre humain. Si les philosophes glorifièrent Apollonius, le
monde chrétien l’opposa à Jésus et les historiens ecclésiastiques,
durant des siècles et jusqu’à nos jours, firent de son nom le synonyme
de charlatan et de faiseur de tours avec un acharnement et une mauvaise
foi qui devraient suffire comme garants de sa grandeur d’âme.
Renan, le dernier de ces historiens ecclésiastiques, après l’avoir
appelé «une sorte de Christ du paganisme» se rétracte et dit de lui:
--Si Apollonius avait été un homme sérieux, nous le connaîtrions par
Pline, Suetone, Aulu Gelle, comme nous connaissons Euphrate, Musonius et
d’autres philosophes.
Et il oublie que ni Pline, ni Suetone, ni Aulu Gelle n’ont parlé de
Jésus qu’il a pourtant considéré comme un homme sérieux.
Nous pensons que c’était «un homme sérieux» celui qui n’entrait pas dans
un temple sans prononcer cette prière:
--Faites, ô dieux, que j’aie peu et que je ne sente le besoin de rien!
Car c’est une merveilleuse pierre de touche de la supériorité de l’homme
que le mépris des richesses.
Un homme sérieux, celui qui enseignait l’immortalité de l’âme mais
l’enseignait avec précaution, semblable en cela au Bouddha, disant qu’il
est vain de trop discuter sur cette question et sur la destinée de
l’homme après la mort, parce qu’il jugeait trop décevante la part de
vérité qui lui était connue.
Un homme sérieux, celui qui disait:
--Quand le corps est épuisé, l’âme s’élance au milieu des espaces
éthérés, pleine de mépris pour le rude et triste esclavage qu’elle a
souffert. Mais que vous importent ces choses? Vous les connaîtrez quand
vous ne serez plus.
Celui pour qui la sagesse était «une sorte d’état permanent
d’inspiration», celui qui, pour atteindre cet état, prescrivait la
chasteté, une nourriture d’herbes et de fruits, des vêtements immaculés
comme le corps et comme l’âme.
Un homme sérieux celui qui s’efforçait de dégager l’essence spirituelle
de son être et de la rapprocher de l’esprit divin, qui, attribuant un
grand rôle à l’imagination, faisant d’elle une porte vers la perfection,
distinguait dans le sourire des statues, l’esprit qui veille derrière la
forme et considérait les choses matérielles, le contour des paysages, la
couleur des fleuves et celle des étoiles, la terre multiforme, comme le
symbole d’un autre monde plus pur dont ils étaient les reflets.