Nous avons presque tous, au moins une fois dans notre vie, durant une
nuit d’insomnie ou pendant une maladie, entendu une voix qui ne venait
de nulle part et qui résonnait silencieusement pour nous donner un
conseil, sage d’ordinaire. C’est toujours dans la solitude et de
préférence dans les minutes d’exaltation que parle la voix au timbre
muet.
Quelques hommes de génie ont entendu cette voix auprès d’eux avec assez
de netteté et de fréquence pour penser qu’une entité intelligente se
penchait sur eux et les dirigeait de ses avis inspirés.
Les Grecs appelaient daïmon cette entité et le daïmon le plus célèbre,
sur lequel se sont le plus longuement entretenus les philosophes, fut le
daïmon de Socrate.
--La faveur céleste, a dit le sage d’Athènes, m’a accordé un don
merveilleux qui ne m’a pas quitté depuis mon enfance. C’est une voix qui
lorsqu’elle se fait entendre me détourne de ce que je vais faire et ne
m’y pousse jamais.
Il parlait familièrement de ce daïmon, plaisantait à son sujet et
obéissait aveuglément à ses indications. Ses amis avaient fini par ne
plus guère accomplir d’action importante sans le consulter. Mais le
daïmon avait ses sympathies et il restait absolument silencieux quand il
n’était pas favorable à ceux qui le questionnaient et Socrate n’avait
pas alors la moindre possibilité de le faire parler.
De quelle nature était ce daïmon qui se manifesta à Socrate dès son
enfance, et dont Apollonius de Tyane entendit seulement la voix après
qu’il eut pratiqué les règles de vie pythagoriciennes?
--Il y a des puissances intermédiaires et de nature divine. Elles
composent les songes, inspirent les devins, dit Apulée.
--Ce sont des immortels inférieurs, appelés dieux de deuxième rang,
placés entre la terre et le ciel, dit Maxime de Tyr.
Platon pense qu’une sorte de génie, distinct de nous, reçoit l’homme à
sa naissance, le suit dans sa vie et après la mort. C’est ce qu’il
appelle «le démon qui nous a reçus en partage». (Phoedre). Il serait
analogue alors à l’ange gardien des chrétiens.
Peut-être le daïmon n’est-il que la partie supérieure de l’esprit de
l’homme, celle qui est séparée de l’élément humain et susceptible de se
confondre par l’extase avec l’esprit universel. Elle pourrait alors sous
certaines conditions communiquer à un organisme purifié soit la vision
des choses passées dont le tableau lui serait accessible, soit la partie
des choses futures dont les causes sont générées et dont les effets
seraient par conséquent prévisibles.
Mais que le daïmon ait eu des préférences parmi les amis de Socrate,
qu’il ait fait un choix, semblerait indiquer que c’est une intelligence
différente de celle de Socrate lui-même. Ensuite, Socrate a souvent dit
que la voix intérieure qui l’avait souvent détourné d’accomplir une
action ne l’avait jamais engagé à en accomplir une autre. Or, c’est une
règle parmi les adeptes de ne donner que des avis négatifs, car celui
qui incite quelqu’un à faire une chose, non seulement prend sur lui la
charge des conséquences mais prive celui qu’il conseille du mérite de
l’action.
Apollonius pensait qu’entre l’imperfection de l’homme et le type le plus
élevé de la hiérarchie des êtres, il y avait des intermédiaires. Un de
ses intermédiaires était l’idéal que nous nous faisons de la beauté,
idéal sans forme, mais réel pourtant sur un autre mode d’existence. Cet
idéal était le daïmon dont la réalité était d’autant plus grande que
celui qui le créait s’en faisait une idée plus forte. Le daïmon de
chacun était proportionné à la foi qu’il avait en lui.
Ainsi un sculpteur intuitif qui serait versé dans la connaissance de la
magie pourrait donner sous certaines conditions une apparence de forme à
une créature d’une idéale beauté, enfantée par son propre idéal.
Pour s’abreuver à la perfection de cet être, être inondé de son
rayonnement il y aurait alors deux moyens: Le réaliser sur le plan
terrestre en lui donnant une forme, ou le rejoindre dans son domaine
subtil en se dépouillant de sa forme par la transformation de l’extase.
Plotin, Jamblique, Proelus et tous les mystiques de l’école
néo-platonicienne ont utilisé le deuxième moyen. Ils ont poursuivi la
beauté de l’âme, la rencontre de l’ego intérieur et resplendissant et
grâce à l’entraînement de l’enthousiasme extatique ils sont parvenus
quelquefois à l’atteindre.
Peut-être des thaumaturges, possesseurs d’un étonnant secret ont employé
le premier moyen et ont vécu auprès d’un compagnon divin qu’ils avaient
pu rendre visible pour leurs yeux d’hommes. Ils ne l’ont alors confié à
personne et ils ont été sages. Ceux qui en ont parlé passèrent pour des
insensés, furent enfermés ou brûlés. Et il y en eut aussi dont l’âme
était impure et qui enfantèrent des caricatures d’idéal, furent obsédés
par des monstres à leur ressemblance. Le moyen âge durant lequel on se
transmettait encore des méthodes de magie qui appartenaient à
l’antiquité est plein de l’histoire de possédés, tourmentés par leurs
propres démons qui, une fois créés ne veulent plus mourir et s’attachent
à leur créateur.
Nous ne saurons jamais de quelle essence était le daïmon d’Apollonius,
si l’être qui le conseillait, empruntait une forme, chaste comme
lui-même et belle comme les statues des Dieux qu’il aimait contempler,
ou si la voix provenait d’un maître lointain désireux de voir son
disciple accomplir la mission qu’il lui avait confiée.
--Je continuerai à m’entretenir avec vous comme si vous étiez présents,
dit Apollonius en quittant ses maîtres hindous.
Est-ce leurs paroles qu’il entendit à distance, reçut-il par une divine
suggestion l’influx de leurs bonnes pensées? Celui auquel il a donné le
nom d’Iarchas dut souvent apporter au voyageur inlassable, à l’illuminé
errant, la consolation d’un appui lointain. Même dans la plus obscure
prison de Domitien, il y avait une heure où une certaine fluidité de
l’air annonçait le crépuscule de l’aurore. Le monde était plus
silencieux, les murailles devenaient plus légères, l’esprit retrouvait
sa propre nature et la voix se faisait entendre:
--Les plus grands sont ceux qui ne trouvent jamais leur place dans un
temps qui n’est pas à leur mesure. Rien de ce qu’on a fait et surtout
pensé de bien n’est perdu, même si on est emprisonné ou crucifié pour ce
bien. Mais ne fais pas comme l’ascète hindou qui ne pouvait oublier
l’injustice. Parce que la parole du maître Jésus sera tombée comme une
flamme vivante au fond du cœur des hommes d’Occident, toi, tu seras
calomnié et oublié. On t’opposera à lui et les hommes pieux, pendant des
siècles, parleront de toi comme d’un prestidigitateur ou d’un montreur
d’ours, sans savoir que votre tâche était commune et que vous variez à
peine sur les moyens de la réaliser. Mais si tu t’élèves jusqu’à la
région où il n’y a ni justice ni injustice, tu sauras que c’est de peu
d’importance. Tu sauras que l’hommage qui va à ton frère t’atteint
indirectement et tu retrouveras un peu de tes traits sur les
innombrables croix qui sont dressées pour lui sur la terre. Et il te
faudra aussi partager sa peine qui est immense. Il a été mille fois plus
incompris que toi et mille fois plus trahi. Apprête-toi à revenir à ses
côtés, quand les jours en seront marqués sur le livre sans caractères.
Ce sera peut-être son tour de parler aux rois et le tien d’instruire de
pauvres pêcheurs. Tu seras peut-être alors comblé de cette gloire que tu
as désirée et seulement alors tu apprendras le goût du fiel qu’elle
laisse aux lèvres.