Apollonius revenait de l’Inde, chargé d’une tâche d’ordre magique, qu’à
la connaissance des hommes, il devait être le seul à accomplir.
Peut-être Pythagore avant lui fut-il investi de la même mission et s’en
acquitta-t-il au cours de ses voyages. Mais nous l’ignorerons toujours.
Iarchas lui avait montré dans une cellule de son monastère un jeune
ascète aux yeux brillants dont les facultés intellectuelles étaient plus
extraordinaires que celles de tous les autres sages de la communauté
mais qui ne parvenait pourtant à avoir une méditation sereine. Il se
laissait aller parfois à maudire l’intelligence et à la déclarer
inutile. Il souffrait sans cesse d’inquiétude et on ne pouvait
l’apaiser. Apollonius avait demandé quel était cet ascète et la raison
de sa souffrance.
--Il souffre par une injustice commise à son égard dans une vie
antérieure, avait répondu Iarchas. Il a été Palamède, le plus grand et
le plus intelligent des Grecs. Or, son nom est oublié, sa tombe est
abandonnée et Homère n’a pas parlé de lui en racontant l’histoire de la
guerre de Troie.
Cela était un exemple du danger de la connaissance. Apollonius aurait pu
répondre:
--Comme il faut louer la nature qui a étendu sur l’homme le voile de
l’oubli, en même temps que celui de la mort. Ainsi elle l’a préservé du
contre coup des maux de la vie qu’on laisse derrière soi. Comme il faut
plaindre celui qui est assez développé pour lire dans le passé mais qui
ne l’est pas assez pour juger avec indifférence une injustice révolue.
Cette injustice, Apollonius entreprit de la réparer. Il ne fit du reste
qu’agir selon les instructions qu’il avait reçues.
Il avait appris d’Iarchas l’art d’enfermer dans des objets, des
influences spirituelles qui devaient agir à distance et à travers le
temps. Dans des lieux choisis, de préférence des sanctuaires renfermant
déjà un magnétisme d’essence religieuse, il devait déposer des talismans
destinés à perpétuer la force active qu’il y avait enclose. De même, il
devait retrouver dans les anciens tombeaux, dans les cryptes consacrées,
les talismans déposés jadis par d’autres messagers de l’esprit.
Les sépultures des héros gardent longtemps parmi leurs pierres, dans les
feuillages des arbres proches, dans l’ambiance de l’air solitaire,
l’idéal de celui qui est devenu poussière et ossements. C’est pourquoi
les pèlerins qui traversent la terre en vertu de leur fidélité à un vœu,
pour aller se prosterner devant le monument d’un être vénéré rapportent
toujours dans leurs mains vides une immatérielle richesse qu’ils sont
seuls à voir.
Le christianisme devait un peu plus tard restaurer ces pratiques de la
magie antique et leur donner une extension immense avec le culte des
saints et l’adoration des reliques. Mais il n’a jamais connu le secret
d’Apollonius.
Le premier soin du Tyanéen, après qu’il eut atteint Smyrne fut de se
rendre dans le territoire de Troie. Son voyage dans l’Inde avait accru
sa célébrité et beaucoup de disciples l’accompagnaient. Ils montèrent
avec lui sur un navire qui les conduisit sur les côtes d’Eolie, en face
de Lesbos, non loin du petit port de Methymne. Ils arrivèrent au coucher
du soleil dans une baie déserte et Apollonius demanda à être laissé seul
sur le rivage pour qu’il put se trouver en méditation, à l’heure qui
précède le jour et où les intuitions des esprits des morts et des
puissances plus élevées parviennent aux hommes assez purs pour les
recueillir.
C’est dans cet endroit qu’avait été enseveli autrefois Palamède.
Palamède, dont Homère ignora jusqu’au nom; Palamède, le poète et le
savant avait été la victime d’Ulysse, l’homme de l’action. Lui qui avait
inventé différents modes de calcul, les signaux au moyen de feux et le
jeu de dames, Palamède le plus inventif des Grecs avait été lapidé
devant Troie par ses compagnons, à cause d’une fausse accusation de
trahison portée par Ulysse. Que l’intelligence créatrice fût méconnue;
que le don ailé du trouveur de science et de beauté fût étouffé par la
jalousie et que l’injustice ne fût pas réparée au delà de la mort,
c’était un crime de la race qu’il fallait réparer, une souillure sur
l’histoire des hommes qui irait grandissant avec leur culture et qu’il
appartenait à la main d’un sage d’effacer.
Quand le jour parut, Apollonius indiqua l’endroit près des flots où l’on
devait creuser. On découvrit une statue de la hauteur d’une coudée et
qui était celle de Palamède. On la dressa à son ancienne place où
Philostrate, deux siècles après, atteste l’avoir vue. L’image du héros
méconnu, debout devant la mer, enseigna longtemps aux voyageurs curieux
des monuments de la Grèce primitive que tôt ou tard justice est rendue à
ceux qui ont allumé les premières lampes de l’intelligence. Et peut-être
dans une cellule de la demeure des hommes sages, un ascète taciturne
sentit tomber sur lui, comme un rayon du soleil d’Eolie une douceur
d’âme qu’il n’avait jamais connue.
Où Apollonius déposa-t-il au cours de ses voyages dans le monde les
talismans dont le rayonnement devait assurer la spiritualité de
l’humanité? Est-ce à lui qu’il faut attribuer l’impression mystérieuse
que l’on ressent à Pæstum où il séjourna, devant le temple maintenant
abandonné de Neptune. Celui qui, de nos jours encore, en respire le
silence, en touche le marbre pentélique, se sent obligé de regarder en
lui-même et entrevoit au fond de son cœur un autre temple abandonné,
devant une mer plus indéfinie que la Méditerranée. Il en est de même aux
îles de Lérins où Apollonius s’arrêta parce qu’il supposait, sans raison
du reste, que ce point favorisé de la côte gauloise deviendrait un
centre de la civilisation future. Là, peu après sa visite, fut fondé le
monastère de Saint-Honorat qui a subsisté à travers les siècles.
Les cyprès de l’allée y ont un autre murmure qu’ailleurs, les pierres y
ont une autre couleur et si l’on se penche sur le puits, on y sent
frissonner les éternelles vérités de la vie. Est-ce par l’effet de la
magie d’Apollonius? Il serait bien puéril de l’affirmer. Tout ce qu’on
peut dire, c’est qu’il appliqua ou tenta d’appliquer une méthode dont la
transcendance nous échappe.
Le but avoué et plus compréhensible qu’il poursuivit fut d’unifier les
cultes, d’expliquer les symboles, de montrer l’esprit derrière les
images des dieux du paganisme, de supprimer les sacrifices et les formes
extérieures pour que toute adoration participât de l’union platonicienne
avec la divinité. Pour cela, il se rendit dans tous les lieux consacrés,
en Syrie, en Égypte, en Espagne et il atteignit même le rocher de Gadès
qui devait devenir Cadix et qui, d’après Pline, est le dernier morceau
de continent échappé à la catastrophe de l’Atlantide.
Partout il reçoit sur son passage des honneurs presque divins. Ses dons
de clairvoyance lui font faire des prédictions qui sont confirmées par
les événements et sa renommée en est sans cesse accrue. Il échappe sans
difficulté à la persécution de Néron contre les philosophes et ses
admirateurs disent qu’il sut, devant le tribunal qui allait le juger,
rendre blanche, par son art magique, la page de son acte d’accusation.
Il donne des conseils à Vespasien. Il reconnaît la véritable nature
d’une femme vampire qui, sous l’aspect d’une belle jeune fille incitait
au plaisir son disciple Ménippe afin de boire la nuit suivante, un sang
d’autant plus précieux que c’était celui d’un philosophe. Il reconnaît
aussi la personnalité d’un roi mort récemment et pleuré par son peuple
dans un lion apprivoisé qui était herbivore, avait un caractère d’une
douceur exquise et se montrait affectueux jusqu’à l’attendrissement. Il
rend la juste notion de l’amour à un riche insensé qui voulait épouser
solennellement une statue. Il exorcise un démon luxurieux qui poussait
un habitant de Corcyre à se jeter sur toutes les femmes. Il guérit
quelqu’un qui vient d’être mordu par un chien enragé, ce qui est un
miracle ordinaire mais il ne néglige pas de courir longtemps après le
chien enragé afin de le guérir aussi en le trempant dans une rivière, ce
qui est le signe d’une exceptionnelle bonté. Emprisonné par Domitien, il
disparut subitement quand il fut rendu à la liberté, après le jugement
qui l’absolvait, soit parce qu’il usa d’un prestige de suggestion
collective, comme le pratiquent certains fakirs, soit parce que,
désireux d’être tranquille après les émotions de ce jugement, il se
perdit simplement dans la foule sans être remarqué.
Enfin après mille prodiges naturels, aisément accomplis, ayant dépassé
quatre-vingts ans, il accomplit le prodige de mourir. C’en fut un et
très grand, car tout le monde le croyait éternel. Mais ce prodige ne fut
peut-être pas réalisé car Apollonius, comme tous les grands adeptes, au
terme d’une existence, disparut sans laisser de trace. Le phénomène de
la disparition semble lui avoir été particulièrement agréable et il ne
manqua pas de le pratiquer, au moment de la mort, cette disparition de
longue durée.
Les uns disent qu’il sortit un soir de la maison d’Ephèse où il vivait
avec deux servantes et qu’il ne rentra pas. D’autres prétendent que
l’évanouissement de sa forme physique eut lieu dans un temple de
Dictynne où il avait voulu passer une nuit à méditer.
On n’a jamais entendu parler d’un tombeau d’Apollonius de même que nul
n’a su où était mort Pythagore. Plusieurs empereurs romains, admirateurs
d’Apollonius, notamment Caracalla qui lui fit élever un temple, firent à
ce sujet d’inutiles recherches.
Il convient de signaler, sans y attacher d’importance, que, onze siècles
après, vivait, en Espagne, un philosophe arabe nommé Artephius qui
prétendait être Apollonius de Tyane. Cet Artephius habita Grenade et
Cadix où Apollonius avait longtemps séjourné. Il jouissait d’une très
grande autorité parmi les philosophes hermétiques de son temps qui
venaient des pays les plus éloignés pour le consulter. Comme Apollonius,
il professait la philosophie pythagoricienne, étudiait l’art de composer
les talismans et la divination par les caractères des planètes et le
chant des oiseaux. Il avait pu, disait-il, prolonger sa vie de façon
prodigieuse, par sa connaissance de la pierre philosophale.