APOLLONIUS DANS «LA DEMEURE DES HOMMES SAGES»

Apollonius venait d’arriver dans la petite ville de Mespila qui avait

jadis été Ninive, «brillante comme le soleil sur une forêt de palmiers»

et il regardait les maisons basses construites dans les siècles révolus

par les esclaves de Salmanazar. L’arc d’une coupole à demi ensevelie

émergeait du sable. A côté se dressait la statue d’une déesse inconnue

qui avait deux cornes sur le front et un homme était assis parmi les

mosaïques brisées. C’était Damis[2] celui qui allait devenir, à partir

de cet instant, le compagnon de sa vie.

[2] On connaît la vie d’Apollonius par les récits naïfs de Damis, son

disciple. Ces récits furent recueillis au IIe siècle par Philostrate

qui composa une Vie d’Apollonius de Tyane, à la demande de

l’impératrice lettrée Julia Domna.

En vertu d’une affinité inconnaissable, un chien que l’on croise dans

une rue se détourne et s’attache obstinément à vous en manifestant une

inexplicable fidélité. Damis se leva, salua celui qui devait être

désormais son maître et se fit agréer par lui comme guide pour aller

jusqu’à Babylone.

Il en connaissait parfaitement la route et il se flatta aussi de

connaître les langues des peuples chez lesquels ils allaient passer.

Apollonius sourit et répondit qu’il savait toutes les langues que

parlent les hommes et qu’il comprenait aussi leur silence. Damis devait

s’apercevoir un peu plus tard qu’Apollonius possédait en outre la

connaissance du langage des oiseaux et qu’il savait lire ces grands

caractères, sombres sur l’azur, que forment les trajectoires de leur

vol.

D’ailleurs le guide ne devait être guide que de la route terrestre et

c’est lui qui allait être guidé dans le voyage spirituel. Damis était un

homme ordinaire en quête d’un destin quelconque. Si une troupe de mimes

était passée, peut-être se serait-il engagé comme danseur. Ce fut un

sage qu’il rencontra. Il se voua à la sagesse. La sagesse ne fit jamais

grand cas de lui. Il ne pénétra rien des mystères qu’il frôla. Peut-être

parce qu’Apollonius le laissa toujours à la porte des temples. Peut-être

parce que son amour du merveilleux lui empêcha de comprendre la vérité,

plus belle que les fictions.

Les deux voyageurs virent étinceler les dômes en argent bleui de

Babylone; ils franchirent ses murailles; ils s’entretinrent avec les

mages et ils repartirent. Ils gravirent des montagnes comme ils n’en

avaient encore jamais vues. Les nuages voilaient leurs sommets, mais le

déroulement de leurs immensités neigeuses n’impressionnait pas

Apollonius.

--Lorsque l’âme est sans souillures, disait-il, elle peut s’élancer bien

au-dessus des monts les plus élevés. Ils traversèrent l’Indus,

marchèrent dans les pays où la monnaie est en orichalque et en cuivre

noir et où il y a des rois revêtus de blanc et qui méprisent le faste.

Ils rencontrèrent un soir, sur le rivage désert d’un fleuve, une stèle

d’airain sur laquelle étaient gravés ces mots: Ici Alexandre s’arrêta...

Et quand ils eurent longtemps descendu le Gange, quand ils eurent

longtemps remonté de nouvelles pentes, gravi de nouvelles montagnes,

rencontré l’onagre unicorne, le poisson à crête bleue comme celle du

paon et l’insecte avec le corps duquel on fait une huile inflammable,

après avoir évité le tigre au corps dentelé dont le crâne renferme une

pierre précieuse, ils aperçurent au milieu d’une plaine une demeure de

pierre qui avait la même élévation que l’Acropole d’Athènes. Ils

étaient, rapporte Philostrate, à 18 jours de marche du Gange[3]. Un

brouillard singulier flottait alentour et sur les rochers qui les

entouraient, il y avait des empreintes de visages, de barbes et de dos

d’hommes qui paraissaient être tombés à la renverse. D’un puits dont le

fond était d’arsenic rouge, le soleil faisait sortir un arc-en-ciel.

[3] Il est à remarquer que Tzigadzi, le grand centre des lamaseries

thibétaines est à environ 18 jours de marche du Gange.

Apollonius et son compagnon eurent le sentiment que le chemin par lequel

ils étaient arrivés avait disparu derrière eux. Ils étaient dans un lieu

gardé par l’illusion, où le paysage était mouvant et se déplaçait afin

que le voyageur n’y put fixer de repère. Apollonius venait d’arriver

enfin dans le pays des hommes sages de l’Inde, dont il devait dire plus

tard:

--J’ai vu des hommes habitant la terre et cependant n’y vivant pas,

protégés de tous côtés sans avoir aucun moyen de défense, et qui

pourtant ne possèdent que ce que tous possèdent.

Alors un jeune Indien s’avança vers eux. Il avait une lune brillante

dans l’intervalle de ses sourcils et il tenait à la main une baguette de

bambou doré en forme d’ancre. Il salua Apollonius en langue grecque, car

ceux dont il était le messager étaient informés de sa venue et il les

conduisit vers la communauté des sages et vers leur chef, Iarchas.

Durant plusieurs mois Apollonius vécut avec ceux qui savent. C’est là

qu’il s’instruisit dans la science de l’esprit, qu’il apprit les

pouvoirs cachés dans le cœur de l’homme et les moyens de les développer,

afin de vivre dans la proximité des dieux. C’est d’Iarchas qu’il reçut

la mission qui devait le faire errer, toute sa vie, à travers les

temples des pays méditerranéens, afin de dématérialiser le culte, de lui

rendre son ancienne pureté. C’est là qu’il apprit la prononciation du

nom ineffable, dont la combinaison secrète confère à celui qui la

possède un pouvoir suprême sur les hommes et la faculté de se faire

obéir par les êtres invisibles.

Quand il quitta ses hôtes hindous, Apollonius avait la certitude de

rester en communication avec eux.

--Je suis venu à vous par terre, dit-il, et non seulement vous m’avez

frayé le chemin de la mer, mais votre sagesse m’a ouvert le chemin du

ciel. Je rapporterai toutes ces choses aux Grecs et si je n’ai pas bu en

vain à la coupe de Tantale, je continuerai à m’entretenir avec vous

comme si vous étiez présents.

Les sages, au seuil de leur vallée de méditation, indiquèrent aux

voyageurs le chemin du retour et ils leur donnèrent des chameaux blancs

pour la traversée de l’Inde.

Ils revinrent par la mer Érythrée sur laquelle ne se reflète pas la

grande Ourse et où à midi les navigateurs ne projettent aucune ombre sur

le pont de leur navire. Ils virent le pays des Orites où les rivières

charrient du cuivre, Stobera, la ville des Ichtyophages et le port de

Balara entouré de myrtes et de lauriers, où l’on trouve des crustacés

dont la coquille est blanche et qui ont une perle à la place du cœur.

Magiciens et illuminés · 第 13 / 55 题