La voix qui avait crié un soir: Pan, le grand Pan est mort! au capitaine
de navire Thamas résonnait encore sur la mer Tyrrhénienne, les trois
mages astrologues de Chaldée venaient à peine de remonter dans leur tour
après leur voyage de Bethléem quand Apollonius naquit dans la petite
ville de Tyane.
De grands prodiges, d’après les légendes, marquèrent sa naissance. Le
plus merveilleux, parce qu’il est tout à fait vraisemblable et qu’ainsi
il cesse d’être un prodige, me paraît digne d’être rapporté.
Comme elle était enceinte de lui, sa mère alla, un jour, se promener
dans une prairie, elle se coucha sur le gazon et s’endormit. Des cygnes
sauvages qui avaient accompli un long voyage s’approchèrent d’elle et
par leurs cris et le battement de leurs ailes la réveillèrent si
brusquement que l’enfant Apollonius vint au monde avant terme.
Peut-être,--car il y a des correspondances entre la naissance de
certains êtres et la vie ambiante,--ces cygnes avaient-ils pressenti et
marquèrent-ils par leur présence que ce jour-là devait naître une
créature à l’âme aussi blanche que leur plume et qui serait comme eux
errant et splendide.
Car Apollonius reçut par exception le don de la beauté. Les hommes
marqués du sceau de l’esprit sont d’ordinaire myopes, disproportionnés,
contrefaits. Il semble que leur feu intérieur soulève sans règle leur
écorce humaine. Et il s’attache à leur destinée le vague murmure qu’ils
n’ont suivi la voie aride de la pensée que parce que celle du plaisir
leur était fermée. Rien de tel pour ce favorisé entre les enfants de la
Grèce. Et sa renommée de beauté et d’intelligence en même temps devint
si grande que cette phrase fut proverbiale en Cappadoce:
--Où courez-vous si vite? Sans doute vous allez voir le jeune homme.
Un autre don inusité fut celui d’une grande fortune. Son père était un
des hommes les plus riches de sa province. Aussi son enfance s’écoula
dans le luxe. Rien ne lui manqua, ni les maîtres savants pour
l’instruire, ni l’inestimable possibilité de la rêverie que procure
l’oisiveté. Certains mérites ne sont dévolus qu’à un petit nombre. Pour
distribuer sa fortune, il faut avoir d’abord la chance d’en posséder
une. Mais tout avantage a son revers. Apollonius garda de sa première
éducation une tendance aristocratique, un faible pour la grandeur qui le
poussa, au cours de ses voyages, à se précipiter d’abord chez les
souverains des pays qu’il traversait, et plus tard, à Rome, à devenir le
conseiller des empereurs.
A quatorze ans, son père l’envoya à Tarse afin d’y compléter son
éducation. Tarse était une ville de plaisirs en même temps qu’une ville
d’études et la vie y était voluptueuse et douce pour un jeune homme
riche. Le long du Cydnus, sur une avenue bordée d’orangers, les
étudiants en philosophie s’entretenaient de Pythagore et de Platon avec
de jeunes femmes aux tuniques de couleur, fendues sur le côté jusqu’à la
hanche et qui portaient dans leur chevelure de hauts peignes égyptiens
triangulaires. Le climat était chaud, les mœurs libres, les amours
faciles. Mais cela n’était pas pour enchanter le jeune Apollonius. Il
montra à Tarse un précoce puritanisme dont il ne se départit jamais. Le
vin coulait à son gré avec trop d’abondance, le vin qui voile la clarté
des idées, et arrête l’essor spirituel. Peut-être fut-il troublé un soir
par un trop beau visage et pensa-t-il que s’il se laissait aller à
reposer sur un sein de femme, à défaire une fois l’agrafe d’or d’un
chiton de soie, il aurait la tentation de recommencer jusqu’à la fin de
ses jours.
Sans doute, dès sa quatorzième année, eut-il la notion des deux chemins
différents et pesa-t-il tout ce que l’on perd de temps, de richesse
intellectuelle, de sève vivante, par l’amour. Il dut apprendre le
rapport inverse qui existe entre le don de clairvoyance et l’acte
sexuel. Et sans doute aussi n’éprouva-t-il pas le besoin d’enrichir
l’esprit par l’apport du cœur. Il prit la résolution de demeurer chaste
et il semble avoir tenu sa promesse.
Les hommes d’une si austère vertu, si toutefois on peut appeler vertu
l’absence de désir sexuel, n’ont souvent aucune peine à pratiquer cette
vertu parce qu’ils sont dépourvus du désir qui brûle les autres. De
combien d’enseignements sont privés ceux qui se font, dès le
commencement de leur vie, une règle de la chasteté. Le Bouddha épousa la
belle Yasodhara et il l’aima tendrement. Il eut même d’autres femmes
selon les usages de son pays. Confucius fut marié à l’obéissante Ki-Kéou
et Socrate eut deux épouses, comme le prescrivaient les lois d’Athènes,
la charmante Myrto et l’acariâtre Xanthippe. Platon ne faisait pas
profession de chasteté et Pythagore n’avait pas inscrit cette chasteté
parmi les règles essentielles de sa secte puisque la tradition rapporte
qu’il fut marié avec Théano et qu’il édicta même une série de
prescriptions sur la vie conjugale. Ce fut donc sa propre prudence, un
souci extrême de préservation spirituelle qui poussa l’exemplaire jeune
homme de Tyane à garder une virginité que l’on n’exigeait que des
vestales et des pythies.
Il s’installa à Egées avec son maître l’épicurien Euxène.
Egées possédait un temple d’Esculape dont les prêtres étaient des
philosophes et des médecins de l’école pythagoricienne. On venait de
toute la Grèce, de la Syrie et même d’Alexandrie pour les consulter. Il
y avait des pèlerinages, des guérisons collectives, une atmosphère de
psychisme et de miracle. Les prêtres d’Egées guérissaient par
l’imposition des mains et l’application du pouvoir de la pensée qui
était chez eux une science. Ils pratiquaient la magie, étudiaient l’art
d’interpréter les rêves et l’art plus subtil de les provoquer et d’en
dégager l’élément prophétique. Ils étaient les héritiers de
connaissances séculaires dont l’enseignement était oral, qui venaient
des anciens mystères orphiques et dont le secret devait être jalousement
gardé par le disciple qui les recevait[1].
[1] La pythagoricienne Timycha se coupa la langue plutôt que de
révéler à Denys l’ancien la cause de l’interdiction des fèves dans les
règles de la communauté.
L’école de Pythagore formait alors une communauté secrète qui avait
plusieurs degrés d’initiation dont les membres se reconnaissaient par
des signes convenus et employaient un langage symbolique afin que la
doctrine demeurât inintelligible aux profanes. La musique, la géométrie
et l’astronomie étaient les sciences les plus recommandées chez les
pythagoriciens comme susceptibles de préparer l’âme à la pénétration des
idées supra-sensibles. Ils enseignaient le détachement des choses
matérielles, la doctrine de la transmigration des âmes à travers des
corps humains successifs, le développement de nos facultés spirituelles
au moyen du courage, de la tempérance, de la fidélité à l’amitié. Ils
avaient découvert les rapports des nombres avec les phénomènes de
l’univers et au moyen de conjurations et de cérémonies ils
communiquaient avec les âmes des morts et les génies de la nature. Le
but de tous leurs enseignements était l’agrandissement et la
purification de l’homme intérieur, sa réalisation en esprit.
Apollonius ne quitta plus le temple d’Esculape. Il y montra des dons
précoces de guérisseur et de clairvoyant, une extraordinaire ardeur à
s’instruire dans la science secrète. Il laissa croître sa chevelure, ne
mangea plus d’aucun animal, s’abstint de vin, marcha pieds nus et ne se
revêtit que d’étoffes de lin, renonçant à toutes celles qui sont faites
de poils d’animaux. Il mit même une certaine ostentation à avoir
l’apparence extérieure d’un jeune prophète. Si grand que soit l’homme il
ne dédaigne pas d’habiller sa sagesse d’un uniforme de sage.
En vain Euxène tenta-t-il de le détourner vers une voie plus moyenne. La
vraie sagesse n’avait pas tant d’exigences selon lui. Elle se conciliait
avec tous les plaisirs de la vie. Cet Euxène était un de ces jouisseurs
maigres, jamais rassasiés comme l’Orient en produit tant et pour qui les
spéculations de l’esprit étaient des voluptés presque physiques du même
ordre que le choix des vins ou celui des femmes. Il doutait des miracles
et ce qu’il admirait le plus dans Platon, c’était qu’il avait discuté de
l’immortalité de l’âme, parmi les fleurs et devant les mets choisis du
Banquet d’Agathon.
Apollonius ne lui en voulut pas d’être si différent de l’homme parfait
qu’il avait pour idéal. Il lui acheta aux environs d’Egées une villa
entourée d’un jardin et il lui donna l’argent nécessaire pour les
courtisanes, les soupers et les amis pauvres.
Il s’impose alors les quatre années de silence nécessaires pour obtenir
la dernière initiation pythagoricienne. Il est devenu très célèbre.
Cette célébrité ne fait que grandir et il voit sans déplaisir cet
accroissement de gloire. Il fait des prédictions qui se réalisent,
apaise une émeute par sa seule présence, ressuscite une jeune fille dont
le cortège funèbre passe auprès de lui. Mais ce ne sont là que des
récréations. Comme tous ceux qui cherchent la vérité avec passion, il
remonte à ses sources, il veut savoir l’origine de cette eau divine dont
il s’abreuve. Pythagore a voyagé à Babylone et en Égypte. Mais d’après
une tradition conservée dans tous les temples, c’est dans l’Inde qu’il a
reçu le dernier mot de sa sagesse, c’est de l’Inde qu’il est revenu
porteur du message dont l’annonce devait transformer les hommes de
Grèce. Des siècles ont passé et ont ramené avec eux les vagues profondes
et régulières de l’ignorance. Le message est toujours à renouveler.
Apollonius se sent investi de la mission d’aller chercher la parole
nouvelle et de la rapporter.
Sans doute devait-il être très impressionné par les récits qui
défrayaient alors la Grèce touchant le prêtre bouddhiste Zarmaros de
Bargosa. Quelques années avant la naissance d’Apollonius, ce Zarmaros
était venu à Athènes avec une ambassade indienne chargée de présents
pour l’empereur Auguste. Il s’était fait initier aux mystères d’Eleusis,
puis comme il était très âgé, il avait déclaré que le terme de sa vie
était arrivé, il avait fait dresser un bûcher sur une place et il y
était monté devant les Athéniens stupéfaits.
Le récit de cette mort poussa Apollonius à voir le pays où vivaient des
sages qui avaient un tel mépris de la mort. Seul, à pied, il va se
mettre en marche. Le voyage sera long et difficile. Moins cependant
qu’on peut le supposer. Savants et religieux se reconnaissaient alors de
la même race et ils formaient des communautés secrètes où le voyageur
trouvait une aide et un abri, d’étape en étape.
Et puis, Apollonius sait où il va. Il reprend la route de Pythagore dont
le hasard ou la bienveillance d’une puissance cachée lui ont fait
découvrir l’itinéraire.
A quelque distance d’Antioche, visitant selon sa coutume les anciens
lieux consacrés aux dieux, il est allé dans le temple à demi abandonné
d’Apollon Daphnéen. Il a été séduit par la beauté solitaire du lieu, la
mélancolie de la fontaine et le cercle de cyprès d’une hauteur
extraordinaire qui entoure le temple. Il n’y avait là qu’un prêtre à
demi paysan, un peu insensé mais en qui vivait, comme une lampe oubliée,
le sentiment d’un secret religieux à conserver. Le prêtre en revenant de
labourer son champ trouva Apollonius au milieu de ses cyprès. Il lui
offrit l’hospitalité pour la nuit et le Tyanéen l’accepta pour se
trouver le lendemain, avant l’apparition du soleil, dans le lieu saint.
Car il pensait que pour converser avec les dieux, en recevoir des
avertissements et des conseils, l’heure la plus favorable est celle qui
précède la naissance du jour. Il était en prière le lendemain quand le
prêtre lui apporta le trésor du temple conservé en vertu d’une tradition
reçue de père en fils. C’était quelques lamelles de cuivre sur
lesquelles étaient gravés des chiffres et des dessins. Le prêtre insensé
les avait gardées jalousement jusque là mais il venait de reconnaître en
Apollonius, l’homme digne de recevoir l’incompréhensible trésor.
A la lumière du soleil levant, le pythagoricien déchiffra sur les
lamelles de cuivre le tracé du voyage de son maître, l’indication des
déserts qu’il fallait franchir, des hautes montagnes qu’il fallait
traverser pour atteindre le fleuve où s’ébattent les éléphants et près
duquel fleurissent des pommes de couleur bleue, comme le calice de
l’hyacinthe. Il y vit la description de l’endroit exact où il devait
parvenir, de ce monastère entre les dix mille monastères de l’Inde qui
était la demeure des hommes qui savent.
Il sera le dernier missionnaire d’Occident. Après lui la porte se ferme.
En vain Plotin tentera deux siècles après de refaire le voyage
d’Apollonius derrière les armées de l’empereur Gordien. Il sera obligé
de revenir sur ses pas. Il faudra désormais produire la lumière avec les
éclats perdus de la vieille sagesse. Les ténèbres s’étendront pendant
des siècles sur le monde devenu chrétien.