7. IMMORALITÉ CONTRE NATURE (SODOMIE[119]).

[Note 119: Je me conforme au langage généralement en usage, en

traitant la bestialité et la pédérastie sous la désignation commune de

sodomie. Dans la Genèse (chapitre XIX) où ce terme a pris son origine,

il désigne exclusivement le vice de pédérastie. Plus tard on a

appliqué le mot de sodomie au vice de bestialité. Les théologiens

moralistes, comme saint Alphonse de Ligori, Gury et autres, ont

toujours judicieusement, c'est-à-dire dans le sens de la Genèse, fait

la distinction entre: _sodomia i. e. concubitus cum persona ajusdem

sexus_ et _bestialitas i. e. concubitus cum bestia_. (Comparez Olfers,

_Pastoralmedicin_, p. 73.)

Les Juristes ont porté la confusion dans la terminologie en admettant

une _sodomia ratione sexus_ et une _sodomia ratione generis_. La

science devrait cependant ici se déclarer comme l'_ancilla theologiæ_,

et revenir à l'usage juste des termes.]

Code autrichien, § 129, Projet, § 190. Code allemand, § 175.

_a) Bestialité[120]._

[Note 120: Pour notes historiques intéressantes, v. Krauss,

_Psych. des Verbrechens_, p. 130; Mashka, _Hdb._ III, p. 188;

Hoffmann, _Lehrb d. ger. Med._, p. 180; Rosenbaum, _Die Lustseuche_,

3e édition, 1842.]

La bestialité, quelque monstrueuse et répugnante qu'elle puisse

paraître à tout homme honnête, ne tire pas toujours non plus son

origine de conditions psycho-pathologiques. Une moralité tombée à

un niveau très bas, une forte impulsion sexuelle qui se butte à

des obstacles pour la satisfaction naturelle, sont peut-être les

principales raisons de cette satisfaction contre nature qu'on

rencontre aussi bien chez les hommes que chez les femmes.

Nous savons par Polak qu'en Perse elle tire souvent son origine de

l'idée fixe qu'on peut, par l'acte sodomique, se débarrasser de

la gonorhée; de même qu'en Europe, cette croyance est encore très

répandue qu'on peut, en faisant le coït avec une petite fille, se

guérir du mal vénérien.

L'expérience nous a montré que la bestialité n'est pas un fait rare

dans les étables de vaches et les écuries de chevaux. À l'occasion,

un individu peut s'en prendre aussi aux chèvres, aux chiennes, et même

aux poules, comme nous l'apprennent un cas rapporté par Tardieu et un

autre par Schauenstein _(Lehrb._, p. 125).

On connaît l'ordre donné par Frédéric le Grand au sujet d'un cavalier

qui avait sodomisé une jument: «Ce gaillard est un cochon, il faut le

mettre dans un régiment d'infanterie.»

Les rapports des individus féminins avec des animaux se bornent aux

relations avec des chiens. Un exemple monstrueux de la dépravation

morale dans les grandes villes, est le cas rapporté par Maschka

(_Handb._ III) d'une femme qui, à Paris, en petit comité, contre une

entrée payée, se montrait devant des débauchés et se laissait couvrir

par un bulldogue dressé à cette fonction!

Les tribunaux jusqu'ici n'ont pas prêté attention à l'état mental des

sodomistes et n'en ont guère tenu compte.

Dans plusieurs cas, parvenus à la connaissance de l'auteur, il

s'agissait de gens débiles d'esprit.

Le sodomiste de Schauenstein aussi était un aliéné. Le cas de

bestialité suivant est évidemment dû à des conditions morbides. Il

s'agit d'un épileptique. Le penchant sexuel pour les animaux apparaît

ici comme un équivalent de l'instinct génital normal.

OBSERVATION 193.--X.... paysan, quarante ans, grec orthodoxe.

Le père et la mère étaient de forts buveurs. À partir de l'âge

de cinq ans, le malade a eu des accès épileptiques: il tombe

par terre et perd conscience; il reste immobile pendant deux

ou trois minutes; alors il se relève et se met à courir sans

savoir ou, les yeux grands ouverts. À l'âge de dix-sept ans,

réveil de l'instinct génital. Le malade n'a de penchants

sexuels ni pour les femmes, ni pour les hommes, mais bien pour

les animaux (oiseaux, chevaux, etc.). Il fait le coït avec des

poules, des canards, plus tard avec des chevaux, des vaches.

Ne s'est jamais masturbé.

Le malade est peintre d'images religieuses, très borné

d'esprit. Depuis des années, _paranoia_ religieuse avec états

d'extase. Il a un amour «inexplicable» pour la Sainte Vierge,

pour laquelle il donnerait sa vie. Reçu à la clinique, le

malade ne présente pas de tares organiques ni de stigmates de

dégénérescence anatomique.

Il a eu de tout temps de l'aversion pour les femmes. Ayant

essayé une fois le coït avec une femme, il resta impuissant;

en présence des animaux il est toujours puissant. Vis-à-vis

des femmes il est toujours pudique. Le coït avec des femmes

lui semble presque comme un péché. (Kowalewsky, _Jahrb. f.

Psychiatrie_, VII, fascic. 3.)

OBSERVATION 194.--Le 23 septembre 1889, à midi, l'apprenti

cordonnier W..., âgé de seize ans, attrapa dans le jardin d'un

voisin une oie et fit sur cet animal des actes de bestialité,

jusqu'à l'arrivée du voisin. À ses reproches il répondit: «Eh

bien! est-ce que l'oie en est malade?» et il s'éloigna sur

cette réponse. À l'interrogatoire devant le juge, il avoua

le fait, mais il s'excusa en alléguant une absence d'esprit

temporaire. Depuis une grave maladie qu'il a eue à l'âge de

douze ans, il a plusieurs fois par mois des accès accompagnés

de chaleurs à la tête; alors il est très excité sexuellement,

ne sait comment se soulager ni ce qu'il fait. C'est dans un

de ces accès qu'il a commis l'acte. Il se défendit de la même

façon à l'audience publique et prétendit n'avoir appris les

_species facti_ que par les assertions du voisin. Le père

déclare que W... est originaire d'une famille saine, mais que,

depuis qu'il a eu, à l'âge de cinq ans, la scarlatine, il a

toujours été maladif et que, à l'âge de douze ans, il a eu une

maladie cérébrale avec fièvre. W... avait de bons antécédents;

il avait bien appris à l'école et plus tard avait aidé son

père dans les travaux de son métier. Il n'était pas adonné à

la masturbation.

L'examen médical n'a amené la constatation d'aucune

défectuosité morale ou intellectuelle. L'examen du corps

a permis de constater que les parties génitales étaient

normales. Pénis relativement très développé, augmentation

considérable du réflexe du tendon du genou. Pour le reste,

constatations négatives.

Il a été établi que l'amnésie _tempore delicti_ n'a pas

existé. On n'a pu constater des accès de troubles mentaux

à une époque antérieure, et on n'a rien remarqué pendant la

période d'observation qui a duré six semaines. Il n'y avait

pas de perversion de la _vita sexualis_. Le rapport médical

admit la possibilité d'états organiques provenant d'une

maladie du cerveau (fluxion à la tête) ayant pu exercer une

influence sur la perpétration de l'acte incriminé. (Puisé dans

un rapport médical de M. le docteur Fritsch, à Vienne.)

OBSERVATION 195.--(_Sodomie impulsive_).--A..., seize ans,

garçon jardinier; enfant illégitime; père inconnu; mère

lourdement tarée, hystéro-épileptique. A... a le crâne et la

face difformes, asymétriques; il en est de même du squelette.

Il est de petite taille; masturbateur depuis son enfance;

toujours morose, apathique, aimant la solitude, très

irascible. Ses passions réagissaient d'une façon pour ainsi

dire pathologique. C'est un imbécile; au physique, il a

beaucoup dépéri, probablement par suite de la masturbation;

il est neurasthénique. De plus, il présente des symptômes

hystéropathiques (diminution du champ visuel, dyschromatopsie,

diminution du sens olfactif et du sens auditif du côté droit,

_anaesthesia testiculi dextr._).

A... est convaincu d'avoir en partie masturbé, en partie

sodomisé des chiens et des lapins. À l'âge de douze ans, il a

vu des garçons masturber un chien. Il les imita et ne put, par

la suite, s'empêcher de tourmenter de cette façon abominable

les chiens, les chats et les lapins qu'il rencontrait. Il

sodomisait beaucoup plus fréquemment des lapins femelles, les

seuls animaux qui avaient quelque charme pour lui. La nuit

tombante, il allait à l'étable à lapins de son maître pour

assouvir son horrible passion. On a plusieurs fois trouvé des

lapins avec le rectum déchiré. Ses actes de bestialité avaient

toujours lieu de la même façon. Il s'agissait de véritables

accès qui se produisaient périodiquement, environ toutes les

huit semaines, le soir, et toujours avec les mêmes symptômes.

A... éprouvait d'abord un grand malaise, une sensation de

coups de marteau tombant sur sa tête. Il lui semblait qu'il

perdait la raison. Il luttait contre l'idée obsédante qui

surgissait et le poussait à sodomiser des lapins, il éprouvait

une angoisse croissante et une augmentation des maux de tête

au point de ne pouvoir plus les supporter. Arrivé au plus

haut degré de cet état, il avait des bourdonnements, une sueur

froide lui perlait à la peau, les genoux tremblaient, enfin

toute force de résistance s'évanouissait, et il y avait

exécution impulsive de l'acte.

L'acte consommé, il est délivré de son angoisse. La crise

nerveuse disparaît, il reprend son empire sur lui-même,

éprouve une honte profonde de ce qui vient de se passer et

redoute le retour de cet état. A... affirme que si, dans cette

situation, on le plaçait dans l'alternative de choisir entre

une femme et une lapine, il ne pourrait se décider que pour

cette dernière. Dans les intervalles aussi, parmi les animaux

domestiques, ce sont les lapins seuls qui lui plaisent.

Dans ses états d'exception, il lui suffit, pour avoir une

satisfaction sexuelle, de presser, d'embrasser, etc., le

lapin; mais parfois il tombe dans une telle _furor sexualis_

qu'il lui faut impétueusement sodomiser l'animal.

Ces actes de bestialité, sont les seuls qui puissent le

satisfaire sexuellement et c'est pour lui la seule forme

possible d'activité sexuelle. A... affirme qu'il n'a jamais eu

de sensations voluptueuses; la satisfaction consiste seulement

en ce que, par ce moyen, il se délivre de la situation pénible

que lui crée une contrainte impulsive.

L'examen médical a pu facilement démontrer que ce monstre

était un dégénéré psychique, un malade privé de son libre

arbitre, mais non un criminel. (Boeteau, _la France médicale_,

38e année, nº 38.)

Le cas suivant ne paraît pas être de nature psycho-pathologique.

OBSERVATION 196.--_Sodomie._--Dans une ville de province, un

homme de classe supérieure, âgé de trente ans, a été surpris

en rapport sodomique avec une poule. Depuis longtemps,

on recherchait le malfaiteur, car les poules de la maison

dépérissaient l'une après l'autre.

Le président du tribunal demanda à l'accusé comment il avait

pu s'aviser de commettre une action aussi dégoûtante; il se

défendit en invoquant la petitesse de ses parties génitales

qui lui rendait impossible tout rapport avec des femmes.

L'examen médical a, en effet, constaté une exiguïté

extraordinaire des parties génitales. Cet individu était tout

à fait normal au point de vue intellectuel.

Pas de renseignements ni sur les tares éventuelles, ni sur

l'époque du réveil de l'instinct génital, etc. (Gyurkovechky,

_Männl. Impotenz_, 1889, p. 82)

8. ACTES D'IMPUDICITÉ AVEC DES PERSONNES DU MÊME SEXE (Pédérastie,

_Sodomia sensu strictiori_).

Le Code allemand ne connaît que l'acte d'impudicité entre des

personnes masculines. La loi autrichienne va plus loin et vise les

actes de ce genre commis entre personnes appartenant au même sexe; par

conséquent, l'impudicité entre femmes peut aussi tomber sous le coup

de la loi.

Parmi les actes immoraux commis entre individus masculins, la

pédérastie (_immissio penis in anum_) tient le premier rang comme

intérêt. La législation a évidemment pensé exclusivement à ce genre

de perversité des actes sexuels; d'après les développements des

commentateurs les plus autorisés du Code (Oppenhoff, _Stgsb_, Berlin,

1872, p. 324 et Rudolf et Stenglein, _D. Strafgesb f. das Deutsche

Reich_, 1881, p. 423), l'_immissio penis in corpus vivum_ est un fait

requis pour pouvoir établir le crime prévu dans l'article 175.

D'après cette manière de voir, il n'y a pas lieu de poursuivre les

autres actes d'impudicité commis entre hommes, à moins que ces

actes ne soient compliqués d'une offense publique à la pudeur, ou de

l'emploi de la violence, ou du fait qu'ils ont été accomplis sur des

garçons au-dessous de quatorze ans. On est revenu ces temps derniers

sur cette manière de voir, et on considère que le fait de délit contre

nature entre individus de sexe masculin existe quand même il n'y

aurait que des actes similaires du coït[121].

[Note 121: Un travail sur le caractère délictueux des

rapports entre hommes publié dans la _Zeitschrift f. d. gesammte

Strafrechtswissenschaft_, t. VII, fascicule 1, ainsi qu'une étude

parue dans _Friedreichs Blætter f. gerichtl. Medizin_, année 1891,

fascic. 6, nous indiquent d'une manière excellente combien subtile et

sujette à caution doit être pour le magistrat l'appréciation de

ces actes «similaires du coït» pour constater le fait objectif du

délit.--Consultez encore le livre de Moll: _Inversion sexuelle_, et

celui de Bernhardt: _Der uranismus_, Berlin, 1882.]

Les études sur l'inversion sexuelle ont mis l'amour homosexuel entre

hommes sous un jour tout autre que celui sous lequel se présentaient

les délits de moeurs dus à l'inversion, et particulièrement la

pédérastie, à l'époque où l'on a élaboré les Codes. Le fait que

beaucoup de cas d'inversion sexuelle sont causés par un état

psychopathologique, permet d'admettre sans aucun doute que la

pédérastie aussi peut être l'acte d'un irresponsable, et c'est pour

cette raison qu'on devrait dorénavant, _in foro_, apprécier non

seulement l'acte en lui-même mais aussi tenir compte de l'état mental

de l'accusé.

Les idées données au début de ce chapitre peuvent servir ici de

règles. Ce n'est pas l'acte, mais seulement le jugement sur l'état

anthropologico-clinique de l'auteur qui doit trancher la question

de savoir s'il y a perversité criminelle ou perversion morbide de

l'esprit et de l'instinct qui, dans certaines circonstances, pourrait

exclure toute condamnation.

La première question _in foro_ doit être posée dans ce sens:

le penchant sexuel pour les personnes de son propre sexe est-il

congénital ou acquis? Et, dans ce dernier cas, il faut examiner si

cette tendance représente une perversion morbide ou seulement une

aberration morale (perversité).

L'inversion sexuelle congénitale ne se rencontre que chez des

individus doués d'une prédisposition morbide (tarés), comme phénomène

partiel d'une tare caractérisée par des anomalies anatomiques ou

fonctionnelles ou par des anomalies de ces deux genres à la fois.

Le cas se dessinera d'autant plus nettement, et le diagnostic sera

d'autant plus sûr, que le caractère et la totalité des sentiments de

l'individu paraîtront peu conformes à sa singularité sexuelle; qu'il

y aura chez lui absence complète d'affection pour l'autre sexe ou même

_horror_ pour les rapports hétérosexuels; que cet individu présentera

encore dans son impulsion à satisfaire son inversion sexuelle

des symptômes d'autres anomalies de la vie sexuelle ainsi qu'une

dégénérescence profonde caractérisée par la périodicité de l'impulsion

et des actes impulsifs, qu'enfin ce sera un névropathe et un

psychopathe.

L'autre question concerne l'état mental de l'uraniste. Si cet état est

tel que les conditions de la responsabilité manquent absolument, le

pédéraste n'est pas un criminel, mais un aliéné irresponsable.

Ce cas est plus rare chez les uranistes congénitaux. Ordinairement ils

présentent tout au plus des troubles psychiques élémentaires qui ne

suppriment pas la responsabilité en elle-même.

Malgré cela, la question médico-légale de la responsabilité de

l'uraniste n'est pas encore tranchée. L'instinct génital est un des

besoins organiques les plus puissants. Aucune législation ne trouve

répréhensible en elle-même la satisfaction sexuelle en dehors du

mariage; si l'uraniste a un sentiment pervers, ce n'est pas sa faute,

mais celle d'une prédisposition anormale. Son désir sexuel peut être

très répugnant au point de vue esthétique; mais, envisagé au point de

vue morbide de l'uraniste, c'est un désir naturel. Au surplus, chez

la majorité de ces malheureux, l'instinct sexuel pervers se manifeste

avec une force anormale, et leur conscience ne considère pas leur

instinct pervers comme une tendance contre nature. Ils n'ont donc

point de contrepoids moraux et esthétiques pour contrebalancer leur

impulsion.

Bien des hommes d'une constitution normale sont capables de renoncer

à la satisfaction de leur _libido_ sans être atteints dans leur santé

par cette abstinence forcée. Beaucoup de névropathes--et les uranistes

le sont tous--deviennent malades, quand ils ne peuvent satisfaire

leur instinct naturel ou quand cette satisfaction a lieu d'une manière

qu'ils considèrent comme perverse.

La plupart des uranistes se trouvent dans une situation pénible. D'un

côté, ils ont un penchant anormalement fort pour leur propre

sexe, penchant qu'ils sentent comme une loi naturelle et dont la

satisfaction leur paraît bienfaisante; d'autre part, il y a l'opinion

publique qui flétrit leurs procédés, et la loi qui les menace de

condamnations infamantes. D'un côté, des états d'âme tourmentants

pouvant aller jusqu'à l'hypocondrie et au suicide, ou au moins

conduire à des maladies de nerfs; de l'autre côté, la honte, la

perte de leur position sociale, etc. On ne peut contester que cette

malheureuse prédisposition morbide crée des cas de contrainte et de

force majeure. La société et la loi devraient tenir compte de ces

faits: la première, en plaignant ces malheureux au lieu de les

mépriser; la dernière, en ne les punissant pas, tant qu'ils restent

dans les limites tracées en général pour la manifestation de

l'instinct génital.

Comme confirmation de ces vues et de ces réclamations en faveur de ces

enfants mal partagés de la nature, nous nous permettons de reproduire

ici un mémoire adressé par un uraniste à l'auteur de ce livre; celui

qui a écrit les lignes suivantes est un personnage qui occupe une

haute position sociale à Londres.

Vous n'avez pas une idée des luttes terribles et continuelles

que nous tous, surtout les penseurs et les délicats, avons à

soutenir encore aujourd'hui, et combien nous avons à souffrir

de l'opinion erronée et presque générale sur notre compte et

sur notre prétendue «immoralité».

Votre opinion que ce phénomène doit, dans la plupart des cas,

être attribué à une prédisposition morbide congénitale

comme cause originaire, pourra peut-être vaincre bientôt les

préjugés existants et éveiller de la compassion pour nous

autres «malades», en place de l'horreur et du mépris dont nous

sommes encore l'objet.

Quelque profondément que je sois convaincu que l'idée que

vous défendez est pour nous très avantageuse, je ne puis,

dans l'intérêt de la science, accepter sans réserve le mot

«morbide», et je me permettrai de vous donner à ce sujet

encore quelques explications.

Le phénomène est en tout cas anormal; mais le terme «morbide»

a encore une autre signification que je ne trouve pas

exacte, du moins dans les nombreux cas que j'ai eu l'occasion

d'observer personnellement. Je conviens _a priori_ que, chez

les uranistes, les cas de troubles mentaux, de surexcitation

nerveuse, etc., peuvent être constatés dans une proportion

beaucoup plus considérable que chez les individus normaux.

Cette nervosité aiguë est-elle en connexité nécessaire avec la

nature du l'uranisme ou ne doit-elle pas, dans la plupart

des cas, être attribuée à ce que l'uraniste, par suite de la

législation actuelle et des préjugés sociaux, ne peut arriver,

comme les autres hommes, à satisfaire, d'une manière simple et

aisée, ses penchants sexuels ou génitaux.

Le jeune uraniste, dès qu'il sent les premières émotions

sexuelles et qu'il en fait naïvement part à ses camarades,

s'aperçoit bientôt que les autres ne le comprennent pas. Il

se replie donc sur lui-même. Confie-t-il à son professeur ou

à ses parents ce qui l'émeut, on lui représente comme criminel

ce mouvement qui lui paraît aussi naturel que la natation pour

le poisson: et on lui dit qu'il faut combattre et supprimer

à tout prix ce penchant. Voilà que commence une lutte

intérieure, une suppression violente de l'instinct sexuel;

et plus on en supprime la satisfaction naturelle, plus

l'imagination s'échauffe et travaille, plus elle fait surgir,

comme par enchantement, précisément ces images qu'on

voudrait bannir. Plus le caractère qui soutient ce combat

est énergique, plus le système nerveux doit fatalement en

souffrir. C'est, à mon avis, cette suppression violente d'un

instinct si profondément enraciné chez nous, qui développe

les symptômes morbides que nous pouvons observer chez beaucoup

d'uranistes, mais ces symptômes ne sont pas nécessairement en

connexité avec les prédispositions uranistes.

Les uns continuent pendant une période plus ou moins longue

ce combat intérieur, sans trêve, et finissent par s'user

complètement; les autres arrivent finalement à la conviction

que cet instinct puissant qui leur est congénital ne peut

pas être un péché; ils cessent de tenter l'impossible,

c'est-à-dire la suppression de leur penchant. Mais alors

commence en réalité une série de souffrances et d'excitations

permanentes. Le Dioning, quand il cherche la satisfaction de

son instinct génital, sait toujours la trouver facilement;

tel n'est pas la cas de l'urning. Il voit des hommes qui le

charment, mais il ne lui est pas permis d'en rien dire, pas

même de laisser voir ce qui l'émeut. Il croit que lui seul au

monde a ces sentiments anormaux. Naturellement, il recherche

la compagnie des jeunes gens, mais il n'ose pas se confier à

eux. Ainsi il est amené à se procurer une compensation de

la satisfaction qu'il ne peut pas obtenir. L'onanisme est

pratiqué sur une vaste échelle, et toutes les conséquences

de ce vice se font bientôt sentir. Si alors, après un certain

laps de temps, il se produit un délabrement du système

nerveux, le phénomène morbide n'est pas occasionné par

l'uranisme même, mais il a pris naissance parce que, par

suite de l'opinion régnante à notre époque, l'uraniste n'a

pu trouver la satisfaction sexuelle qui lui est normale

et naturelle, et que, par conséquent, il a dû tomber dans

l'onanisme.

Admettons que l'uraniste a eu la chance rare de rencontrer une

âme qui sente comme lui, ou qu'il a été renseigné par un ami

expérimenté sur les choses du monde uraniste; bien des combats

intérieurs lui sont épargnés, mais une longue série de soucis

troublants, de craintes, suit tous ses pas. Il sait maintenant

qu'il n'est plus le seul au monde qui ait ces sentiments

anormaux; il ouvre les yeux, et il est étonné du trouver tant

de compagnons dans toutes les couches sociales et dans toutes

les professions; il apprend que, de même que chez les Dioning,

il y a aussi chez les uranistes une prostitution, et qu'on

peut avoir des hommes vénals, de même qu'on achète des filles.

L'occasion de satisfaire l'instinct sexuel ne fait donc plus

défaut. Et pourtant, combien différent est ici le cours des

choses, comparé à ce qui se passe chez les Dioning!

Prenons le cas le plus heureux. L'ami de même tendance après

lequel on a langui toute sa vie, est trouvé. Mais il n'est

pas permis de se livrer franchement à lui comme le jeune homme

s'abandonne à la fille qu'il aime. Au milieu d'une angoisse

continuelle, tous deux doivent cacher leur liaison, même une

trop grande intimité qui pourrait facilement éveiller les

soupçons doit rester cachée devant le monde, surtout si tous

les deux ne sont pas de même âge ou s'ils n'appartiennent

pas à la même classe sociale. Ainsi commence, avec la liaison

même, une série d'agitations; la crainte que leur secret peut

être trahi ou deviné, ne permet pas au malheureux de jouir en

toute gaieté de coeur. Un incident insignifiant pour tout

autre le fait trembler, car il craint que les soupçons soient

éveillés, son secret percé à jour, ce qui compromettrait

complètement sa position sociale et lui ferait perdre son

poste et son métier. Cette agitation continuelle, ces craintes

et ces soucis permanents, ne laisseraient-ils aucune trace et

ne retentiraient-ils pas sur tout le système nerveux?

Un autre, moins heureux, n'a pas trouvé l'ami de sentiments

similaires, mais il est tombé entre les mains d'un beau jeune

homme qui d'abord a été complaisant pour lui jusqu'à ce qu'il

ait pu surprendre les secrets les plus intimes de l'uraniste.

Alors il se met à pratiquer le chantage le plus raffiné. La

malheureuse victime, placée entre l'alternative de payer ou de

se rendre impossible dans la société, de perdre une situation

respectée, de se voir couvert de honte, lui et sa famille,

paie; et plus il paie, plus devient avide le vampire qui le

suce jusqu'à ce que finalement le pauvre jeune homme n'ait

plus le choix qu'entre la ruine matérielle ou le déshonneur.

Qui s'étonnera que les nerfs ne soient pas toujours assez

forts pour tenir tête à cette lutte terrible? Chez les uns,

les nerfs succombent complètement, le trouble mental se

produit, et le malheureux trouve enfin dans une maison de

santé le repos qu'il n'avait pu trouver dans la vie. Un

autre, poussé au désespoir, met fin par le suicide à cet état

insupportable. Combien de suicides mystérieux de jeunes gens

doivent être attribués à cette circonstance! Voilà ce qu'on ne

peut même s'imaginer!

Je ne crois pas me tromper en affirmant que, au moins la

moitié des suicides de jeunes gens doivent être ramenés à

de pareilles causes. Même dans les cas, où il n'y a pas un

maître-chanteur inexorable qui poursuit l'uraniste, mais

seulement une liaison entre les deux hommes, liaison qui

en soi-même suit un cours satisfaisant, la découverte ou

seulement la crainte de la divulgation pousse souvent au

suicide. Que d'officiers qui avaient une liaison avec un de

leurs subordonnés, que de soldats qui en entretenaient

une avec un camarade, ont, au moment où ils se croyaient

découverts, essayé d'échapper à la honte en se logeant

une balle dans la tête! Il en est de même dans toutes les

professions.

Si donc, en réalité, il faut convenir qu'on observe chez les

uranistes plus d'anomalies intellectuelles et peut-être aussi

des troubles mentaux en plus grand nombre, cela ne prouve pas

encore que ces dérangements intellectuels soient fatalement

en connexité avec l'uranisme et que l'un suppose l'autre. Ma

ferme conviction est que, dans l'immense majorité, les cas

de troubles mentaux qu'on a observés chez les uranistes, que

leurs prédispositions morbides, ne doivent pas être mis sur

le compte de leur anomalie sexuelle, mais qu'ils ont été

provoqués par l'opinion erronée actuellement régnante sur

l'uranisme et par la législation existante.

Celui qui n'a qu'une idée approximative de la somme de

souffrances morales et intellectuelles, des craintes et des

soucis qu'un uraniste doit supporter, des hypocrisies et des

cachoteries continuelles dont il est obligé de faire usage

pour dissimuler son penchant, des difficultés immenses qui

s'opposent à la satisfaction naturelle de son instinct sexuel,

celui-là ne peut que s'étonner qu'il n'y ait pas encore plus

de troubles mentaux et de maladies nerveuses parmi eux.

La plus grande partie de ces états morbides n'arriveraient

certainement pas à se développer, si l'uraniste, à l'exemple

du Dioning, pouvait trouver d'une manière simple et aisée une

satisfaction sexuelle, s'il n'était plus exposé à la torture

de ses craintes éternelles.

De _lege lata_ on devrait avoir des ménagements pour l'uraniste en

tant que le paragraphe en question n'est interprété que dans le sens

d'une pédérastie effective et qu'il faut tenir compte et de l'anomalie

psychico-somatique établie par une expertise exacte et de l'examen

individuel de la question de culpabilité.

De _lege ferenda_ les uranistes désirent avant tout la suppression de

ce paragraphe. La législateur n'y consentira pas facilement, car il

pense que la pédérastie est plus souvent un vice abominable que la

suite d'une infirmité physique et mentale, que beaucoup d'uranistes,

bien que contraints à pratiquer des actes sexuels sur des personnes

de leur propre sexe, ne sont nullement forcés de se livrer à la vraie

pédérastie, acte sexuel que l'on a considéré de tout temps comme

cynique et dégoûtant et même nuisible, quand elle est passive. Mais le

législateur de l'avenir devrait cependant mûrement peser si, pour des

raisons d'utilité (difficultés d'établir la culpabilité, prétextes aux

chantages les plus vils, etc.), il ne serait pas opportun de supprimer

dans les Codes les poursuites judiciaires contre l'amour entre hommes.

Les raisons que j'invoque moi-même pour la suppression de ce

paragraphe du Code sont les suivantes:

1º Les délits prévus dans la législation prennent d'habitude leur

origine dans une prédisposition morbide de l'âme.

2º Seul un examen médical très minutieux peut différencier les cas

de simple perversité de ceux de perversion morbide. Mais du moment

où l'on requiert judiciairement contre l'individu, celui-ci est déjà

perdu au point de vue social.

3º La plupart de ces uranistes sont non seulement atteints de

perversion, mais ont encore le malheur d'avoir un instinct développé

avec une vigueur anormale. En cédant à leur instinct génital, ils se

trouvent donc directement sous le coup d'une contrainte physique.

4º Pour beaucoup d'entre eux, ce genre de satisfaction ne paraît

nullement contre nature; au contraire, pour eux, c'est la façon

naturelle, et celle qui est admise par la loi, qui est contre nature.

Ils manquent donc de tous les correctifs moraux qui pourraient les

empêcher de commettre leur délit sexuel.

5º À défaut d'une définition exacte de ce qu'il faut entendre par

impudicité contre nature, on a laissé une trop grande latitude à

l'arbitraire personnel du juge. L'interprétation de plus en plus

subtile du § 175, en Allemagne, nous montre combien la manière

d'envisager juridiquement le cas varie et est peu fixe. Le fait

objectif est décisif pour le jugement. (En général on ne s'inquiète

jamais du fait subjectif.) Comment peut-on établir le premier? Le

délit est toujours commis sans témoins.

6º On ne peut invoquer aucune raison théorique ou juridique pour

le maintien de l'article du Code. Il n'a que rarement pour effet

d'empêcher le délit par crainte de la punition; son application ne

corrige jamais, car des phénomènes naturels morbides ne peuvent pas

être détruits par une punition; comme châtiment d'un acte punissable

qui ne l'est que dans certaines conditions souvent erronées,

l'application de cet article peut amener les injustices les plus

formidables. Qu'on n'oublie pas que, dans divers pays civilisés, cet

article du Code n'existe pas, et qu'en Allemagne il ne représente

qu'une concession faite au sentiment de la morale publique qui

cependant part d'une supposition fausse et confond la perversion avec

la perversité.

7º À mon avis, la jeunesse et la moralité publique sont suffisamment

protégées en Allemagne par d'autres articles du Code; l'article 175

fait plus de mal que de bien, car il favorise une des infamies les

plus abominables: le chantage.

Il est vrai qu'on punit aussi le maître-chanteur qui a dénoncé le

fait, mais il a pour lui la chance énorme que sa victime ne laissera

pas venir les choses à l'extrême, c'est-à-dire jusqu'à la dénonciation

au parquet. Dans les plus mauvais cas, un coquin de cette espèce

se laisse nourrir en prison pendant quelque temps, sans qu'il soit

compromis dans son existence honteuse, tandis que sa victime est

déshonorée, ruinée, et finit souvent par le suicide.

8º Dans le cas où le législateur allemand croirait que la suppression

de l'article 175 compromettrait la protection de la jeunesse, il

suffirait d'étendre l'article 176, alinéa 1, aux individus en général,

car l'article, dans sa rédaction actuelle, ne punit que les actes

d'impudicité commis sur les femmes par violence ou menaces. Le Code

pénal français a un paragraphe dans ce sens. Éventuellement, on

pourrait songer encore à modifier l'article 176, alinéa 3, en fixant

une limite d'âge plus élevée que dix-sept ans, limite à partir de

laquelle les actes d'impudicité commis sur de jeunes individus ne

seraient plus poursuivables. Cette extension profiterait aussi à

bien des individus féminins qui, à l'âge de quinze ans, n'ont

qu'exceptionnellement la maturité d'esprit nécessaire et la capacité

pour se diriger elles-mêmes et pouvoir se protéger suffisamment. Par

là on offrirait aussi aux jeunes individus du sexe masculin (environ

jusqu'à l'âge de seize ans) une protection plus efficace que ne

saurait le faire l'article 175 qui, comme on sait, ne vise que la

pédérastie (et, d'après de nouvelles interprétations, d'autres actes

similaires du coït), mais qui laisse impunis l'onanisme et les autres

actes d'impudicité. C'est précisément par ces actes d'impudicité

que les uranistes deviennent dangereux pour les jeunes gens, et

exceptionnellement par la pédérastie. Le législateur n'a ni le droit

ni le devoir de menacer de peines des actes immoraux _inter mares_

qui ont lieu _portis clausis_ et avec consentement mutuel, quand les

personnes dont il s'agit ont atteint au moins leur seizième année, âge

où l'individu dispose déjà d'une somme suffisante de maturité morale

et intellectuelle; ces choses sont l'affaire personnelle de chacun,

car aucun intérêt public ou privé n'est lésé.

Ce qui a été dit de _lege lata_, relativement à l'inversion

congénitale, pourrait s'appliquer à l'inversion acquise. La névrose

ou psychose qui l'accompagne pèsera beaucoup, au point de vue

médico-légal, dans la balance, quand il s'agira de trancher la

question de la culpabilité.

Un fait d'un très grand intérêt psychopathologique et, selon les

circonstances, médico-légal, c'est que, dans le cas où ces invertis

éprouvent un refus dans leur amour ou même une infidélité de la

part de leur amant, ils deviennent capables de toutes ces réactions

psychiques, jalousie et vengeance, que nous pouvons si souvent

observer dans l'amour entre homme et femme et qui fréquemment poussent

l'individu outragé dans ses sentiments les plus chers à des actes de

violences contre l'objet de son amour ou contre celui qui lui a volé

son bonheur.

Rien ne prouve mieux combien l'inversion sexuelle est enracinée dans

la constitution, combien elle domine tous les sentiments, les

pensées et les efforts de l'individu, et combien elle se substitue

complètement à la manière normale de sentir et de se développer des

hétérosexuels. Un exemple qui montre de quels actes est capable cet

amour repoussé ou trahi, nous est fourni par le cas suivant,

très instructif, et qui a été emprunté à la chronique judiciaire

américaine. Je suis particulièrement obligé à M. le Dr Boeck, de

Vienne, qui s'est donné la peine de recueillir les documents de cette

cause célèbre dans les journaux et dans les comptes rendus des débats

judiciaires.

OBSERVATION 197.--_Une fille atteinte d'inversion sexuelle

assassine son amante qui n'a pas voulu répondre à son amour._

À Memphis, aux États-Unis de l'Amérique du Nord, une jeune

fille, Alice M..., issue d'une des premières familles de la

ville, a assassiné, au mois de janvier 1892, son amie Freda

W..., également issue d'une famille du meilleur monde. Elle

lui a donné plusieurs coups de rasoir au cou.

L'enquête judiciaire a donné les résultats suivants. Alice

est lourdement tarée du côté de son ascendance maternelle:

un oncle et plusieurs cousins du premier degré étaient des

aliénés, la mère, d'une prédisposition psychopathique, eut

après chaque accouchement une période de «folie puerpérale»

qui fut plus grave quand elle accoucha de son septième

enfant, l'accusée Alice. Plus tard, elle tomba dans un état de

débilité mentale, avec idées de persécution.

Un frère de l'accusée eut pendant quelque temps des troubles

d'esprit, à la suite d'une insolation, à ce qu'on prétend.

Alice M... a dix-neuf ans; de taille moyenne, elle n'est pas

jolie. La figure est enfantine et «presque trop petite en

proportion du corps», asymétrique; le côté droit de la

face est plus développé que le gauche; le nez est d'une

«irrégularité surprenante», le regard perçant. Alice M... est

gauchère.

Dès l'entrée en puberté, elle eut fréquemment de grands maux

de tête d'une durée assez longue. Une fois par mois elle

souffrait d'hémorragies nasales, et souvent même, ces derniers

temps, d'accès de tremblement et de _tremor_. Une fois elle en

perdit connaissance.

Alice était une enfant nerveuse, irritable, et en retard dans

son développement. Elle n'éprouva jamais de plaisir aux jeux

des enfants et pas du tout aux amusements des petites filles.

À l'âge de quatre à cinq ans, elle trouvait beaucoup de

plaisir à écorcher des chats ou à les suspendre par une patte.

Elle préférait à ses soeurs son frère cadet et ses jeux de

garçon; elle cherchait à le dépasser en fouettant les toupies,

dans le _base-ball_ et _foot-ball_, ensuite au tir à la cible

et dans toutes sortes de gamineries. Son exercice favori était

de grimper, et elle y avait acquis une grande adresse. Elle

aimait particulièrement à s'occuper à l'écurie auprès des

mulets. Elle avait six ou sept ans, lorsque son père acheta

un cheval; elle aimait à soigner cet animal, à lui donner à

manger, à monter sur lui sans selle, à la façon des garçons,

et à se faire mener ainsi dans les champs. Plus tard encore,

elle s'occupait à nettoyer le cheval, à lui laver les pieds;

elle le conduisait par la bride à travers les rues, elle lui

mettait les harnais, l'attelait; elle s'entendait très bien à

l'attelage des voitures et à les raccommoder.

À l'école, elle ne peut suivre que lentement et incomplètement

les cours; elle est incapable de s'occuper sérieusement de

quelque chose; elle saisit et retient difficilement. On essaie

de lui apprendre la musique et le dessin, mais on échoue

complètement; il est impossible de lui faire faire des

ouvrages féminins. Plus tard, elle n'a pas non plus de goût

à la lecture; elle ne lit ni livres, ni journaux. Elle est

entêtée et capricieuse; ses professeurs et les gens de sa

connaissance croient qu'elle n'est pas normale.

Étant enfant, elle ne se commet pas avec les garçons, n'a pas

de camarades parmi eux; plus tard, elle n'a pas d'intérêt pour

les jeunes gens; elle n'a personne qui lui fasse la cour. Elle

se comporte toujours avec indifférence envers les jeunes gens,

quelquefois avec brusquerie, et elle passe pour «folle» parmi

eux.

Elle éprouva une affection extraordinaire, «aussi haut que

ses souvenirs remontent», pour Freda W..., fille du même âge

qu'elle et enfant d'une famille amie. Fr. était délicate

et pleine de sentiment; elle avait un caractère de fille;

l'affection existait des deux côtés, mais elle était beaucoup

plus violente chez Alice; elle s'accrut avec les années au

point de devenir une passion. Un an avant la catastrophe, la

famille W. transporta son domicile dans une autre ville. Al.

resta plongée dans le chagrin le plus profond. Il s'engagea

alors une correspondance tendre et amoureuse.

Deux fois Al. va faire une visite à la famille de Fr.; alors

les deux jeunes filles ont des rapports «d'une tendresse

dégoûtante», comme l'affirment les témoins. On les voit des

heures entières, couchées dans le même hamac, se pressant

l'une contre l'autre et s'embrassant. «C'étaient des pressions

et des baisers entre les deux filles à en avoir le dégoût».

Al. a honte de faire de pareilles choses en public; elle en

est blâmée par Fr.

Pendant une contre-visite de Freda, Alice essaie de la tuer;

elle veut, pendant que son amie dort, lui verser du laudanum

dans la bouche; la tentative échoua, car Fr. se réveilla.

Al. prend alors devant Fr. le poison et en est longtemps

malade. Voici le mobile de la tentative d'assassinat et de

suicide: Fr. avait manifesté de l'intérêt pour deux jeunes

gens; Al. déclara ne pouvoir vivre sans l'amour de Fr.;

«ensuite elle a voulu se suicider pour se délivrer de ses

souffrances et rendre à Fr. sa liberté.» Après la guérison

d'Al., la correspondance entre les deux amies reprend son

cours et elle est plus que jamais remplie de protestations

d'un amour passionné.

Bientôt après, Al. commence à développer à son amante son

projet de l'épouser. Elle lui envoie une bague de fiançailles;

elle menace de la tuer en cas de rupture de promesse. Toutes

les deux devaient prendre un pseudonyme et fuir ensemble à

Saint-Louis. Al. voulait s'habiller en homme et chercher de

l'ouvrage pour toutes les deux; elle voulait aussi, si Fr.

le désirait, se faire pousser des moustaches; elle espérait

obtenir ce résultat en se rasant.

Peu de temps avant la mise à exécution de la fuite de Fr., le

plan est dévoilé; la fuite est empêchée; on renvoie à la mère

d'Al. la bague de fiancée et d'autres reliques d'amour, et

l'on interdit tout rapport entre les deux jeunes filles.

Al. est complètement abattue. Elle perd le sommeil, ne prend

que peu de nourriture et à contre-coeur; elle est apathique,

distraite (elle met sur les comptes de ménage le nom de son

amante au lieu du sien). Elle cache la bague et les autres

reliques d'amour, entre autres un dé de Fr. qu'elle avait

rempli du sang de l'amie, dans un coin de la cuisine où elle

passe des heures entières en contemplant ces objets, tantôt

riant, tantôt éclatant en sanglots.

Elle maigrit; sa figure prend une expression craintive, les

yeux ont «une lueur étrange et sinistre». À cette époque, elle

apprend la prochaine visite de Fr. à Memphis; elle conçoit

alors le projet de tuer Fr. puisqu'elle ne peut la

posséder. Elle s'empare d'un rasoir de son père et le garde

soigneusement.

Elle entame avec l'amoureux de Fr., en feignant de l'intérêt

pour lui, une correspondance, afin de pouvoir jeter un coup

d'oeil dans leurs relations et pour se tenir au courant du

développement que prendrait cette liaison.

Pendant la séjour de Fr. à Memphis, toutes les tentatives

d'Al. pour se rapprocher d'elle ou entrer en correspondance

avec elle, échouent. Elle guette Fr. dans la rue, tente une

fois déjà d'exécuter son projet; mais elle en est empêchée

par un hasard. Ce n'est que le jour du départ de Fr. qu'elle

réussit à s'approcher d'elle sur la route qui va au paquebot.

Profondément froissée de ce que Fr., dans toute la route

qu'elle suit dans une petite voiture à côté d'elle, n'a pas

une parole pour elle, pas seulement un regard, Al. saute de

sa voiture, attaque Fr. et lui porte un coup profond avec un

rasoir. Battue et insultée par la soeur de Fr., elle entre

dans une rage folle et coupe aveuglément la gorge de Fr.

à coups de rasoir vigoureux et profonds; une des blessures

s'étend d'une oreille à l'autre. Pendant que tout le monde

s'occupe autour de Fr., Al. part dans sa voiture à bride

abattue et parcourt à tort et à travers la ville avant de

rentrer à la maison. À peine rentrée, elle raconte à sa mère

ce qu'elle vient de faire. Elle ne comprend pas ce que cet

acte a d'horrible; les blâmes, l'évocation des conséquences

graves la laissent absolument froide et ne l'émeuvent pas;

c'est seulement lorsqu'elle apprend la mort et l'enterrement

de Fr. qu'elle se rend compte de la perte de sa bien-aimée;

elle éclate en sanglots et en pleurs passionnés; elle embrasse

toutes les photographies qu'elle possède de Fr. et leur parle

comme si Fr. vivait encore.

Pendant l'audience publique, elle se fait remarquer aussi par

son indifférence pour les membres profondément affligés de

sa famille et par son insensibilité pour tous les rapports

éthiques de son action.

Seulement, quand on évoque les souvenirs de son amour pour Fr.

et de sa jalousie, elle est émue et excessivement agitée. Fr.

«lui a manqué de fidélité, elle l'a tuée parce qu'elle

l'avait aimée». Tous les experts dépeignent le développement

intellectuel de l'accusée comme étant au niveau de celui d'une

fille de treize à quatorze ans. Elle comprend que des enfants

n'auraient pu naître de son union avec Fr., mais elle ne veut

pas convenir que son «mariage» aurait été une chose insensée.

Elle repousse la supposition d'avoir eu avec Fr. des rapports

sexuels (peut-être masturbation). Sur ce point, de même que

sur sa _vita sexualis peracta_, on n'apprend absolument rien;

on n'a pas procédé non plus à un examen gynécologique.

Le procès se termine par un verdict constatant l'aliénation

mentale de l'accusée. (_The Memphis Medical Monthly_, 1892.)

Étude Médico-Légale: Psychopathia Sexualis avec recherches spéciales sur l'inversion sexuelle · 第 69 / 88 题