LA VIE SEXUELLE MORBIDE DEVANT LES TRIBUNAUX[104]

Dangers des délits sexuels pour le salut public.--Augmentation

du nombre de ces délits.--Causes probables.--Recherches

cliniques.--Les juristes en tiennent peu de compte.--Points

d'appui pour juger les délits sexuels.--Conditions de

l'irresponsabilité.--Indications pour comprendre la

signification psycho-pathologique des délits sexuels.--Les

délits sexuels.--Exhibitionnistes; fricatores; souilleurs de

statues.--Viol; assassinat par volupté.--Coups et

blessures, dégâts, mauvais traitements sur des animaux

par sadisme.--Masochisme et servitude sexuelle.--Coups et

blessures; vol par fétichisme.--Débauche avec des enfants

au-dessous de quatorze ans.--Prostitution.--Débauche contre

nature.--Souillure d'animaux.--Débauche avec des personnes du

même sexe.--Pédérastie.--La pédérastie examinée au point de

vue de l'inversion sexuelle.--Différence entre la pédérastie

morbide et non morbide.--Appréciation judiciaire de

l'inversion sexuelle congénitale et de l'inversion

acquise.--Mémoire d'un uraniste.--Raisons pour mettre hors des

poursuites judiciaires les faits d'amour homosexuel.--Origine

de ce vice.--Vie sociale des pédérastes.--Un bal de mysogines

à Berlin.--Forme de l'instinct sexuel dans les diverses

catégories de l'inversion sexuelle.--_Pædicatio

mulierum._--L'amour lesbien.--Nécrophilie.--Inceste.--Actes

immoraux avec des pupilles.

[Note 104: Voir S. Weisbrod, _Die Sittlichkeitsverbrechen vor dem

Gesetz_, Berlin, 1891.--Don Pasquale Panta, _I pervertimenti sessuali

nell'uomo_, Napoli, 1893.]

Les codes de toutes les nations civilisées frappent celui qui commet

des actes contraires aux bonnes moeurs. Comme le maintien des bonnes

moeurs et de la moralité est une des conditions d'existence les plus

importantes pour la communauté publique, l'État ne peut jamais faire

trop quand il s'agit de protéger la moralité dans sa lutte contre la

sensualité. Mais cette lutte est menée avec des armes inégales; seuls

un certain nombre d'excès sexuels peuvent être poursuivis par la loi;

la menace du châtiment n'a pas grande action sur les exubérances

d'un instinct naturel si puissant; enfin il est certain qu'une partie

seulement des délits sexuels parvient à la connaissance des autorités.

L'action de ces dernières est appuyée par l'opinion publique qui

considère ce genre de délits comme infamant.

La statistique criminelle montre ce triste fait que, dans notre

civilisation moderne, les délits sexuels ont un accroissement

progressif, et particulièrement les actes de débauche avec des

individus âgés de moins de quatorze ans[105].

[Note 105: Comparez: Casper, _Klin. Novellen._--Lombroso,

_Goltdammers Archiv_, t. XXX.--OEttingen, _Moralstatistik_, p. 191.]

Le moraliste ne voit dans ces tristes faits qu'une décadence des

moeurs générales et, selon les circonstances, il arrive à la

conclusion que la trop grande douceur du législateur dans le châtiment

des délits sexuels, comparée avec la rigueur des siècles passés, est

en partie la cause de l'augmentation de ce genre de délits.

Mais pour le médecin observateur l'idée s'impose que ce phénomène

vital de notre civilisation moderne est en connexité avec la nervosité

croissante des dernières générations, car cette nervosité crée des

individus chargés de tares névropathiques, elle excite la sphère

sexuelle, pousse aux abus sexuels et, étant donné que la lubricité

continue à subsister même quand la puissance sexuelle est diminuée,

elle conduit aux actes sexuels pervers.

On verra plus loin combien est justifiée cette manière de voir,

surtout quand il s'agit d'expliquer la raison de l'accroissement

remarquable du nombre des délits de moeurs commis sur des enfants.

Il ressort de ce que nous avons expliqué jusqu'ici que, en ce qui

concerne l'acte des délits sexuels, ce sont souvent les conditions

névropathiques et même psychopathiques de l'individu qui sont

décisives. Cela posé, la responsabilité de beaucoup de gens accusés de

délits de moeurs se trouve mise en doute.

On ne peut contester à la psychiatrie le mérite d'avoir reconnu et

démontré la signification psychiquement morbide de nombreux actes

sexuels monstrueux et paradoxaux.

Jusqu'ici la jurisprudence, législature et magistrature, n'a

tenu compte que dans une mesure très restreinte de tous ces faits

d'observation psycho-pathologique. Elle se met par là en contradiction

avec la science médicale et risque de prononcer des condamnations

et des peines contre des hommes que la science jugerait comme

irresponsables de leurs actes.

Par suite de cette considération superficielle de ces délits qui

compromettent gravement l'intérêt et le salut de la société, il arrive

facilement que la loi condamne, à une peine déterminée, un criminel

de beaucoup plus dangereux pour le public qu'un assassin ou une bête

sauvage et le rende à la société après qu'il a purgé sa condamnation,

tandis que l'examen scientifique démontre que l'auteur était un

individu originairement dégénéré psychiquement et sexuellement,

individu qui ne doit pas être puni, mais mis hors d'état de nuire

pendant toute sa vie.

Une justice qui n'apprécie que l'acte, et non l'auteur de l'acte,

court toujours risque de léser les intérêts importants de la société

(moralité publique et sécurité) et ceux de l'individu (l'honneur).

Sur aucun terrain du droit criminel il n'est aussi nécessaire que

sur ce terrain des délits sexuels que les études du magistrat et du

médecin légiste se complètent; seul l'examen anthropologico-clinique

peut faire la lumière.

La forme du délit ne peut jamais par elle-même éclairer sur la

question de savoir s'il s'agit d'un acte psychopathique, ou d'un acte

commis dans la sphère normale de la vie psychique. L'acte pervers

n'est pas toujours une preuve de la perversion du sentiment.

Les actes sexuels les plus pervers et les plus monstrueux ont déjà été

observés chez des personnes saines d'esprit. Mais il faut démontrer

que la perversion du sentiment est morbide. Cette preuve est fournie

par l'étude du développement de l'individu et des conditions de son

origine, ou par la constatation que cette perversion est le phénomène

partiel d'un état général névropathique ou psychopathique.

Les _species facti_ sont très importants, bien que leur analyse ne

donne lieu qu'à des suppositions, car suivant que le même acte sexuel

est commis, par exemple, par un épileptique, par un paralytique ou

par un homme sain d'esprit, il présente un caractère différent ou des

particularités dans la manière de procéder.

Le retour périodique de l'acte sous des modalités identiques, la forme

impulsive de l'exécution fournissent des indices importants pour

son caractère pathologique. Mais la question ne peut être tranchée

définitivement qu'après qu'on a ramené l'acte à des mobiles

psychologiques (anomalies des représentations et des sentiments)

et après qu'on a établi que ces anomalies élémentaires sont des

phénomènes partiels d'un état général névro-psychopathique, ou d'un

arrêt du développement psychique ou d'un état de dégénérescence

psychique ou d'une psychose.

Les observations citées dans la partie générale et pathologique de ce

livre, pourront fournir des indications précieuses au médecin légiste

pour la découverte des impulsivités de l'acte.

Ces faits indispensables pour trancher la question de savoir s'il

s'agit de simple immoralité ou de psychopathie, ne peuvent être

établis que par un examen médico-légal fait selon les règles de la

science, qui étudie et apprécie toute la personnalité au point de vue

anamnestique, anthropologique et clinique.

La preuve de l'origine congénitale d'une anomalie de la vie sexuelle

est importante, et il est nécessaire, pour l'établir, de rechercher

les états de dégénérescence psychique.

Une aberration acquise, pour pouvoir être reconnue comme morbide, doit

être ramenée à une névropathie ou à une psychopathie.

Dans la pratique, il faut, quand pareil cas se présente, avant tout

songer à l'existence d'une _dementia paralytica_ et à l'épilepsie.

En ce qui concerne la responsabilité, on doit principalement s'appuyer

sur la preuve d'un état psychopathique chez l'individu accusé d'un

délit sexuel.

Cette preuve est indispensable pour éviter le danger que la simple

immoralité se couvre du prétexte de la maladie.

Des états psychopathiques peuvent amener à des crimes contre

les moeurs, et en même temps supprimer les conditions de la

responsabilité:

1) Quand aucune contre-représentation de nature morale ou légale ne

s'oppose à l'instinct sexuel normal et éventuellement accentué; encore

faut-il dans ce cas: alpha) que les considérations morales ou légales

n'aient été jamais acquises (faiblesse mentale congénitale), ou bêta)

que le sens moral et juridique soit perdu (faiblesse mentale acquise);

2) Quand l'instinct génital est renforcé (état d'exaltation

psychique), en même temps que la conscience est voilée, et que le

mécanisme psychique est trop troublé pour laisser entrer en action les

contre-représentations qui virtuellement existent dans l'individu;

3) Quand l'instinct sexuel est pervers (état de dégénérescence

psychique), il peut être en même temps exalté et irrésistible.

Les délits sexuels qui ne se commettent pas dans un état de

défectuosité, de dégénérescence ou de maladie psychiques, ne doivent

jamais bénéficier de l'excuse de l'irresponsabilité.

Dans de nombreux cas on rencontrera, au lieu d'un état psychiquement

morbide, une névrose locale ou générale. Comme la ligne de démarcation

entre la névrose et la psychose est incertaine, que les troubles

élémentaires psychiques sont fréquents dans la première et se

retrouvent presque toujours dans la perversion profonde de la vie

sexuelle, et comme une affection nerveuse telle que, par exemple,

l'impuissance, la faiblesse irritable, etc., exerce toujours une

influence sur la perpétration de l'acte criminel, une juridiction

équitable concluera toujours à des circonstances atténuantes, bien que

l'irresponsabilité ne puisse être admise que lorsque une défectuosité

psychique ou une maladie a été constatée.

Le jurisconsulte pratique évitera, pour diverses raisons, d'avoir,

dans tous les cas de délits sexuels, recours à des médecins légistes

pour provoquer une enquête psychiatrique.

Quand il se voit dans la nécessité de recourir à ce moyen de défense,

c'est affaire avec sa conscience et son jugement. Des indices sur

la nature pathologique pourront être fournis par les circonstances

suivantes:

L'auteur du délit est un vieillard. Le délit sexuel a été commis en

public et avec un cynisme étonnant. Le mode de satisfaction sexuelle

est puéril (exhibition), ou cruel (mutilation, assassinat par

volupté), ou pervers (nécrophilie), etc.

D'après l'expérience acquise, on peut dire que, parmi les délits

sexuels qu'on peut rencontrer, le viol, l'outrage aux moeurs, la

pédérastie, l'_amor lesbicus_, la bestialité, sont ceux qui peuvent

avoir une origine psycho-pathologique.

Dans le viol compliqué d'assassinat, en tant qu'il vise encore

un autre but que l'assassinat, de même dans le viol des cadavres,

l'existence d'un état psychopathique est probable.

L'exhibition, ainsi que la masturbation mutuelle, feront présumer

comme très vraisemblable des conditions pathologiques. L'onanisation

d'un autre, de même que l'onanisme passif peut se rencontrer dans

la _dementia senilis_, dans l'inversion sexuelle, mais aussi chez de

simples débauchés.

Le _cunnilingus_ de même que le _fellare_ (_penem in os

mulieris arrigere_) n'ont pas présenté jusqu'ici des symptômes

psycho-pathologiques.

Ces horreurs sexuelles ne semblent se rencontrer que chez les

débauchés qui, rassasiés des jouissances sexuelles naturelles, ont vu

en même temps s'affaiblir leur puissance. La _pædicatio mulierum_ ne

paraît pas être de nature psychopathique, mais une pratique d'époux

d'un niveau moral très bas qui ont peur de faire des enfants, ou, on

dehors du mariage, de cyniques rassasiés de jouissances sexuelles.

L'importance pratique du sujet nous oblige à examiner de plus près, au

point de vue médico-légal, les actes sexuels qui ont été déclarés

par le législateur punissables comme délits de moeurs. Ce qui nous

aidera dans cet examen, c'est que les actes psycho-pathologiques qui

dans certaines circonstances sont tout à fait similaires à ceux qui

appartiennent à la catégorie physio-psychologique, seront mis dans

leur vrai jour par la comparaison avec ces derniers.

Étude Médico-Légale: Psychopathia Sexualis avec recherches spéciales sur l'inversion sexuelle · 第 64 / 88 题