Il y a une transition à peine sensible entre la groupe précédent et
les cas d'inversion sexuelle où non seulement le caractère et toutes
les sensations du sens sexuel anormal coexistent, mais où même par la
conformation de son squelette, le type de sa figure, sa voix, etc., en
un mot sous le rapport anatomique comme sous le rapport psychique et
psycho-sexuel, l'individu se rapproche du sexe dans le rôle duquel
il se sent vis-à-vis des autres individus de son propre sexe. Il est
évident que cette empreinte anthropologique de l'anomalie cérébrale
représente un degré très avancé de dégénérescence. Mais, d'autre
part, cette déviation est basée sur des conditions tout autres que
les phénomènes tératologiques de l'hermaphrodisme envisagé au sens
anatomique. Cela ressort clairement du fait que jusqu'ici on n'a
jamais rencontré sur le terrain de l'inversion sexuelle, de tendance
aux malformations hermaphroditiques des parties génitales. On a
toujours établi que les parties génitales de ces individus étaient,
au point de vue sexuel, complètement différenciées, bien que
souvent atteintes de stigmates de dégénérescence anatomique (épi- ou
hypospadies, etc.), qui entravaient le développement des organes qui
étaient du reste bien différenciés au point de vue sexuel.
Mais on ne possède pas encore jusqu'ici un nombre d'observations
suffisant de ce groupe intéressant: femmes en vêtements d'hommes
avec parties génitales féminines, hommes en vêtements de femmes avec
parties génitales masculines. Tout observateur expérimenté se rappelle
sans doute avoir rencontré des individus masculins dont la manière
d'être féminine (hanches larges, formes rondes avec abondance de
graisse, barbe totalement absente ou très faiblement développée;
traits de la figure féminins, teint délicat, voix de fausset, etc.)
était surprenante, et _vice versa_ des êtres féminins qui, par la
charpente des os, le bassin, la démarche, les attitudes, leurs traits
grossiers et nettement virils, leur voix grave et rauque, etc., l'ont
fait douter de l'«éternel féminin».
Nous avons d'ailleurs, dans les groupes précédents, rencontré des
traces isolées d'une pareille transformation anthropologique, entre
autres dans l'observation 106 où une dame avait des pieds d'homme,
dans l'observation 112 où il y eut développement des mamelles avec du
lait à l'âge de la puberté.
Il paraît aussi que chez les individus du quatrième groupe ainsi que
chez quelques-uns du troisième qui forment une transition vers le
quatrième, la pudeur sexuelle n'existe qu'en face d'une personne du
propre sexe et non pas en face du sexe opposé.
OBSERVATION 129. _Androgynie._--M. V... H..., trente ans,
célibataire, est né d'une mère névropathe. On prétend que dans
la famille du malade il n'y aurait eu ni maladies nerveuses,
ni mentales, et que son frère unique est tout à fait normal au
point de vue intellectuel et physique. Le malade, dit-on, eut
un développement physique tardif et, pour cette raison, on
l'a envoyé à plusieurs reprises aux bains de mer et dans
les stations climatériques. Dès son enfance, il était de
constitution névropathique et, d'après le témoignage d'un
parent, il n'était pas comme les autres garçons. De très
bonne heure il s'est fait remarquer par son aversion pour les
amusements des garçons et par sa prédilection pour les
jouets féminins. Il détestait tous les jeux des garçons, les
exercices de la gymnastique, tandis que le jeu de poupées et
les ouvrages de femme avaient pour lui un charme particulier.
Plus tard le malade s'est bien développé au physique, il n'a
pas eu de maladies graves; mais, au point de vue intellectuel,
son individualité est restée anormale, incapable d'envisager
la vie d'une manière sérieuse, et empreinte d'une tendance
tout à fait féminine dans ses pensées et ses sentiments.
À l'âge de dix-sept ans, des pollutions se sont produites;
devenues de plus en plus fréquentes, elles avaient lieu même
dans la journée; elles affaiblirent le malade et causèrent
des troubles nerveux nombreux. Des phénomènes de _neurasthenia
spinalis_ se sont développés et ont subsisté jusqu'à ces
dernières années, mais ils se sont atténués à mesure que
les pollutions devenaient plus rares. Il nie avoir pratiqué
l'onanisme, mais le contraire paraît très vraisemblable.
Depuis l'âge de la puberté, son caractère apathique, mou et
rêveur s'est fait de plus en plus jour. Tous les efforts pour
amener le malade à une profession pratique proprement dite,
restèrent infructueux. Ses facultés intellectuelles, bien
que réellement saines, ne pouvaient s'élever à la hauteur
nécessaire pour se diriger efficacement avec un caractère
indépendant et envisager la vie d'une manière plus élevée.
Il est resté sans volonté précise, un grand enfant; rien ne
caractérise plus manifestement sa conformation anormale que
son incapacité réelle à manier l'argent; de son propre aveu,
il n'a pas l'esprit à gérer l'argent d'une façon ordonnée
et sensée. Aussitôt qu'il a des fonds, il les dépense en
bibelots, objets de toilette et autres futilités.
Le malade paraît aussi peu capable que possible de conquérir
une position sociale, pas même d'en comprendre l'importance et
la valeur.
Il n'a rien appris à fond; il a occupé son temps à sa
toilette, aux passe-temps artistiques, surtout à la peinture
pour laquelle il semble avoir quelque talent; mais, là
non plus, il ne faisait rien, n'ayant pas la persévérance
nécessaire. On ne pouvait pas l'amener à un travail
intellectuel sérieux. Il ne comprenait que les apparences des
choses; il était toujours distrait, et s'ennuyait toutes les
fois qu'il était question d'affaires sérieuses. Des coups
de tête insensés, des voyages sans rime ni raison, des
gaspillages d'argent, des dettes: voilà ce qui se produisait
à chaque instant dans son existence, et il ne saisissait même
pas les inconvénients positifs de ce genre de vie. Il était
entêté, intraitable; il n'a jamais fait rien qui vaille toutes
les fois qu'on a essayé de le faire marcher tout seul et gérer
lui-même ses intérêts.
Avec ces phénomènes d'une conformation originairement anormale
et psychiquement défectueuse, s'alliaient des symptômes
prononcés d'un sentiment sexuel pervers qui, d'ailleurs, sont
aussi indiqués par l'_habitus_ somatique du malade. Il se sent
sexuellement femme en face de l'homme; il a de l'inclination
pour les personnes de son propre sexe en même temps que
de l'indifférence, sinon de l'aversion pour les femmes. Il
prétend avoir eu, à l'âge de vingt-deux ans, des rapports
sexuels avec des femmes, et avoir accompli le coït d'une façon
normale; mais il s'est bientôt détourné du sexe féminin, d'une
part, parce que ses malaises neurasthéniques s'accentuaient
après chaque coït, d'autre part, parce qu'il avait peur
d'être infecté et que l'acte ne lui avait jamais procuré de
satisfaction. Il ne se rend pas parfaitement compte de son
état sexuel anormal; il a conscience d'avoir un penchant pour
le sexe masculin, mais il n'admet qu'avec réticence qu'il a
pour certains individus masculins un sentiment du délicieuse
amitié, sans qu'il s'y joigne un sentiment sensuel. Il
n'abhorre pas précisément le sexe féminin, il se déciderait
même à épouser une femme qui l'attirerait par des penchants
artistiques homogènes aux siens, à la condition qu'on lui fît
grâce de ses devoirs conjugaux qui lui seraient désagréables
et dont l'accomplissement le rendrait faible et le
fatiguerait. Le malade nie avoir jamais eu des rapports
sexuels avec des hommes; mais ses dénégations sont démenties
par l'embarras et la rougeur qu'il manifeste en parlant de
ce sujet, et plus encore par un incident arrivé à N..., où le
malade se trouvait il y a quelque temps: au restaurant, il a
essayé d'entrer en rapports sexuels avec quelques jeunes gens
et a provoqué ainsi un immense scandale.
L'extérieur aussi, l'_habitus_, la conformation du corps,
les gestes, les manières, la toilette attirent l'attention et
rappellent décidément des formes et des allures féminines.
Le malade est d'une taille au-dessus de la moyenne, mais le
thorax et le bassin sont de conformation féminine. Le corps
est riche en graisse, la peau bien soignée, tendre et douce.
Cette impression qu'on est en présence d'une femme habillée en
homme est encore renforcée par le fait que la figure ne porte
que peu de barbe qui d'ailleurs est rasée, le malade n'ayant
laissé qu'une petite moustache, et aussi par sa démarche
dandinante, ses manières timides et pleines de minauderies,
ses traits féminins, l'expression flottante et névropathique
de ses yeux, les traces de rouge et du blanc sur sa figure, la
coupe gomineuse de ses vêtements, avec un veston bombé devant
comme par des seins, sa cravate à franges et nouée à la façon
des dames, et enfin ses cheveux séparés au milieu par une
raie, ramenés et collés sur les tempes.
L'examen du corps a permis de constater une conformation
d'un caractère féminin incontestable. Les parties génitales
externes sont, il est vrai, bien développées, mais le
testicule gauche est resté dans le canal inguinal, le _mons
Veneris_ est peu poilu, anormalement riche en graisse et
proéminent. La voix est d'un timbre élevé et manque absolument
de caractère viril.
Les occupations et les pensées de V... H... ont également un
caractère féminin très prononcé. Il a son boudoir, sa table
de toilette bien assortie devant laquelle il passe des
heures entières, s'occupant de toutes sortes d'artifices pour
s'embellir; il abhorre la chasse, les exercices d'armes et
toutes les occupations masculines; il se désigne lui-même
comme un bel esprit, parle de préférence de ses peintures, de
ses essais poétiques, s'intéresse aux ouvrages féminins,
tels que la broderie qu'il fait aussi; il dit que son bonheur
suprême serait de passer sa vie dans un cercle de messieurs
et de dames qui auraient des goûts artistiques, une éducation
esthétique, d'occuper son temps en conversations, à faire de
la musique, à discuter des questions d'esthétique, etc. Sa
conversation roule de préférence sur les choses féminines, les
modes, les travaux manuels de la femme, l'art de la cuisine,
les affaires du ménage.
Le malade est bien portant, mais un peu anémique. Il est
de constitution névropathique et présente des symptômes de
neurasthénie qui sont entretenus par son genre de vie manqué,
par un trop long séjour au lit et à la chambre, par sa
mollesse.
Il se plaint de maux de tête périodiques, de congestions
céphaliques, de constipation habituelle; il a facilement des
soubresauts d'effroi: il se plaint d'être parfois faible et
fatigué, d'avoir des douleurs aiguës dans les extrémités, dans
la direction des nerfs lombo-abdominaux; il se sent fatigué
après ses pollutions et après ses repas; il est sensible à la
pression sur le _Proc. spinosi_, sur le thorax, la poitrine,
de même qu'à la palpation des nerfs qui y conduisent. Il
éprouve d'étranges sympathies ou antipathies pour certains
personnages; quand il rencontre des personnes antipathiques,
il est en proie à un état singulier d'angoisse et de trouble.
Ses pollutions, bien qu'elles soient actuellement devenues
rares, sont pathologiques, car elles se produisent même au
cours de la journée et sans aucune émotion voluptueuse.
_Conclusions médicales._--1º M. V... H... est d'après tout ce
qu'on a observé en lui et rapporté sur sa personne, un être
intellectuellement anormal, défectueux, et il faut ajouter
qu'il l'est _ab origine_. Son inversion sexuelle présente un
phénomène partiel de cette conformation anormale au point de
vue physique et intellectuel.
2º Cet état, étant primitif, n'est susceptible d'aucune
guérison.
Il y a dans les centres intellectuels les plus élevés une
organisation défectueuse, qui le rend incapable de diriger son
existence par lui-même et d'acquérir une position sociale
par l'exercice d'une profession. Son sentiment sexuel pervers
l'empêche de fonctionner sexuellement d'une façon normale; il
a, en outre, pour lui, toutes les conséquences sociales d'une
pareille anomalie: dangers dans la satisfaction des envies
perverses qui résultent de son organisation anormale,
ses craintes de conflits avec la loi et la société. Cette
préoccupation cependant ne doit pas être très grande, étant
donné que l'instinct génital pervers du malade est minime.
3º M. V... H... n'est pas irresponsable dans le sens légal du
mot; il n'y a pas lieu de l'interner dans un asile d'aliénés,
cela n'est pas nécessaire.
Bien que ce soit un grand enfant, incapable de se diriger
lui-même, il peut, sous la surveillance et la direction
d'hommes intellectuellement normaux, vivre dans la société.
Il est capable aussi jusqu'à un certain degré de respecter
les lois et les prescriptions de la société civile et de les
prendre comme ligne de direction pour ses actes; mais en vue
des aberrations sexuelles et des conflits avec la loi qui
en pourraient résulter, il faut appuyer sur le fait que
son sentiment sexuel est anormal et basé sur des conditions
organiques et morbides, circonstance dont éventuellement on
devra lui tenir compte.
4º M. V... H... souffre aussi physiquement. Il présente des
symptômes d'une anémie légère et de _neurasthenia spinalis_.
Un régime de vie rationnel, un traitement médical tonique et
autant que possible hydrothérapique paraissent nécessaires.
Il faut maintenir le soupçon que la masturbation pratiquée de
bonne heure a été la cause première de cette maladie, et
la possibilité de l'existence d'une spermatorrhée,
étiologiquement et thérapeutiquement importante, paraît
tout indiquée. (Observation personnelle, _Zeitschrift f.
Psychiatrie_.)
OBSERVATION 130.--Mlle X..., trente-huit ans, s'est présentée
à l'automne de 1881 à ma consultation pour de violentes
douleurs spinales, une insomnie persistante qu'elle a voulu
combattre et qui l'a amenée au morphinisme et au chloralisme.
La mère et la soeur avaient une maladie de nerfs; les autres
membres de la famille seraient bien portants, à ce qu'elle
dit. La malade prétend que sa maladie date de 1872, à la suite
d'une chute sur le dos dont elle fut vivement effrayée: mais
étant encore jeune fille, elle souffrait déjà de crampes
musculaires et de symptômes hystériques. Par suite de sa
chute, il s'est développé une névrose neurasthénico-hystérique
où prédominaient l'irritation spinale et l'insomnie.
Épisodiquement elle eut de la paraplégie hystérique qui
dura jusqu'à huit mois, et des accès de délire d'_hysteria
hallucinatoria_ avec crampes. Au cours de sa maladie, il se
surajouta des symptômes de morphinisme. Un séjour de plusieurs
mois à la clinique a fait cesser le morphinisme et a atténué
considérablement la névrose neurasthénique; à ce propos, la
faradisation générale s'est montrée étonnamment favorable.
Au premier aspect, la malade avait fait une impression étrange
par ses vêtements, ses traits et ses manières. Elle portait un
chapeau d'homme, des cheveux coupés courts, un pince-nez,
une cravate d'homme, une jaquette à coupe masculine et qui
couvrait une grande partie de sa robe; elle avait les traits
durs, masculins, une voix un peu grave: elle fit plutôt
l'impression d'un homme en jupons que d'une dame, en faisant
abstraction de la gorge et de la conformation féminine du
bassin.
Pendant sa longue période d'observation, la malade ne présenta
jamais aucun signe d'érotisme. Interrogée sur son genre
d'habillement, elle répondit que la mise qu'elle avait choisie
lui allait mieux. Peu à peu on lui fit avouer qu'étant petite
fille encore, elle avait une prédilection pour les chevaux
et les occupations masculines, mais aucun intérêt pour les
ouvrages de femme. Plus tard, elle aima beaucoup la lecture et
eut le désir de se faire institutrice. Elle n'a jamais trouvé
aucun plaisir à la danse qu'elle a toujours considérée connue
une chose insensée. Le bal non plus n'eut jamais d'attrait
pour elle. Son plus grand plaisir était le cirque. Jusqu'à sa
maladie de 1872, elle n'a eu d'affection ni pour les personnes
de l'autre sexe, ni pour celles de son propre sexe. À partir
de cette époque, elle ressentit une amitié chaleureuse, qui
lui paraissait étrange à elle-même, pour les femmes, surtout
pour les dames jeunes; elle éprouva et satisfit son besoin
de porter des chapeaux et des paletots à la façon des hommes.
Depuis 1869, elle a coupé ses cheveux et elle les porte
peignés à la façon des hommes. Elle prétend n'avoir jamais été
excitée sensuellement dans ses fréquentations avec les jeunes
dames, mais son amitié et son dévouement pour celles qui
lui étaient sympathiques, étaient illimités, tandis qu'elle
éprouvait une aversion pour les hommes et leur société.
Ses parents rapportent que, avant 1872, on demanda la malade
en mariage, mais qu'elle refusa; elle est, en 1877, revenue
d'une station thermale tout à fait changée sexuellement;
depuis elle a parfois donné à entendre qu'elle ne se
considérait pas comme un être féminin.
Depuis elle ne voulut fréquenter que des dames; elle a
toujours une sorte de liaison amoureuse avec l'une ou avec
l'autre et laisse parfois échapper la remarque qu'elle se sent
homme. Cet attachement pour les dames dépasse la mesure de
l'amitié; il y a des larmes, des scènes de jalousie, etc. En
1874, comme elle passait dans une ville balnéaire, une jeune
dame est tombée amoureuse de la malade qu'elle prit pour
un homme déguisé en femme. Quand cette dame plus tard s'est
mariée, la malade est devenue mélancolique pendant un certain
temps et a parlé d'infidélité. L'attention des parents
fut aussitôt éveillée par son penchant pour les vêtements
d'hommes, par ses allures masculines, son aversion pour les
ouvrages féminins; singularités qui ne se manifestaient que
depuis sa maladie, tandis que, auparavant, la malade, du
moins au point de vue sexuel, n'avait présenté aucun symptôme
étrange. D'autres recherches il est résulté que la malade
entretenait, avec la dame décrite dans l'observation 118,
une liaison d'amour qui, en tout cas, n'était pas purement
platonique et qu'elle écrivait à cette dame des billets
tendres, comme un amant en écrirait à sa maîtresse.
J'ai revu en 1887 la malade dans un hôpital où elle avait
été transportée de nouveau, à cause de ses accès
hystéro-épileptiques, son irritation spinale et son
morphinisme. L'inversion sexuelle subsistait toujours; ce
n'est que grâce à une surveillance rigoureuse qu'on a pu
empêcher la malade de faire des tentatives impudiques sur des
malades femmes. Son état n'a pas changé jusqu'en 1889. Alors
la malade fit une grave maladie, et mourut au mois d'août 1889
d'épuisement.
L'autopsie a fait constater dans les organes végétatifs:
dégénérescence amyloïde des reins, fibrome de l'utérus, kyste
de l'ovaire gauche. L'os frontal semblait très épaissi,
inégal à sa surface interne, avec de nombreuses exostoses; la
dure-mère était soudée à la boite cranienne.
Le diamètre longitudinal du crâne était de 175, le diamètre
en largeur de 148 millimètres. Le poids total du cerveau
oedématié, mais non atrophié, était de 1,175 grammes. Les
méninges étaient fines, faciles à détacher. Écorce cérébrale
pâle, circonvolutions cérébrales larges, peu nombreuses,
et régulièrement disposées. Dans le cervelet et les gros
ganglions, rien d'anormal.
OBSERVATION 131 (_Gynandrie_[95]).--Le 4 novembre 1889, le
beau-père d'un certain comte V. Sàndor se plaignit au parquet
que le comte lui avait extorqué la somme de 800 florins,
sous prétexte qu'il avait besoin de cette somme pour un
cautionnement qu'il devait déposer pour devenir secrétaire
d'une société d'actions. On a, en outre, établi que Sàndor
avait falsifié des traités, que la cérémonie nuptiale du
printemps de 1889, lorsqu'il s'était uni à sa femme, était
fictive, et surtout que ce prétendu comte Sàndor n'était pas
un homme, mais une femme déguisée en homme et dont le vrai nom
était comtesse Sarolla (Charlotte) de V...
[Note 95: Comparez les rapports détaillés des médecins
légistes sur ce cas réunis par le docteur Birnbacher dans
_Friedreichs Blætter f. ger. Med._, 1891, fascicule 1.]
S... fut arrêté et une instruction judiciaire ouverte contre
lui pour escroquerie et falsification de documents publics.
Dans le premier interrogatoire, S..., né le 6 décembre 1866,
reconnut qu'il était de sexe féminin, de culte catholique,
célibataire, et vivait comme auteur, sous le nom de comte
Sàndor V...
Voici les faits remarquables et corroborés par d'autres
témoignages, qui ressortent de l'autobiographie de cet
homme-femme.
S... est originaire d'une famille de vieille noblesse, très
considérée en Hongrie, famille particulièrement excentrique.
Une soeur de la grand'mère du côté maternel était
hystérique, somnambule, et resta pendant dix-sept ans au lit
pour une paralysie imaginaire. Une deuxième grand'tante a
passé sept ans au lit, s'imaginant qu'elle était malade à
mourir, ce qui ne l'empêchait point de donner des bals. Une
troisième avait le spleen et l'idée qu'une console de son
salon était maudite. Si quelqu'un mettait un objet sur cette
console, la dame en avait la plus vive émotion, criait sans
cesse: «c'est maudit, c'est maudit!» Elle portait l'objet dans
une pièce qu'elle appelait la «chambre noire», et dont elle
gardait sur elle la clef. Après la mort de cette dame, on
trouva dans la soi-disant «chambre noire» un grand nombre de
châles, de bijoux, de billets de banque, etc. Une quatrième
grand'tante n'a pas laissé balayer sa chambre pendant deux
ans; elle ne se débarbouillait ni ne se peignait. Elle ne
se montra qu'après ces deux ans expirés. Toutes ces femmes
étaient en même temps très instruites, spirituelles et
aimables.
La mère de S... était nerveuse et ne pouvait supporter le
clair de lune.
On prétend que la famille du côté paternel avait une vis de
trop dans ses rouages. Une branche de la famille s'occupe
presque exclusivement de spiritisme. Deux parents proches
du côté paternel se sont brûlé la cervelle. La majorité des
descendants masculins sont des gens de grand talent. Les
descendants féminins sont tous des êtres bornés et terre
à terre. Le père de S... occupait un poste élevé qu'il a
cependant dû quitter à cause de son excentricité et de sa
prodigalité (il a mangé plus d'un million et demi de florins).
Une des manies du père fut de faire élever S... tout à fait en
garçon; il la faisait monter à cheval, conduire des chevaux,
chasser; il admirait son énergie virile et l'appelait Sàndor.
Par contre, ce père maniaque a fait habiller de vêtements
féminins son fils cadet, et l'a fait élever en fille. La farce
cessa à l'âge de seize ans, quand ce garçon dut entrer dans un
lycée, pour faire ses études.
Sarolta Sàndor, cependant, resta sous l'influence de son
père jusqu'à l'âge de douze ans; alors on l'envoya chez sa
grand'mère maternelle, femme excentrique qui vivait à Dresde,
mais qui la mit dans une pension de demoiselles, lorsque
les goûts virils de la petite commencèrent à devenir trop
exagérés.
À l'âge de treize ans, elle noua dans la pension une liaison
d'amour avec une Anglaise à laquelle elle déclara être un
garçon et l'enleva.
Sarolta revint ensuite chez sa mère qui n'avait aucune action
sur sa fille et qui dut permettre que sa Sarolta redevienne
Sàndor, qu'elle porte de nouveau des vêtements de garçon et
qu'elle ait chaque année au moins une liaison d'amour avec des
personnes de son propre sexe. En même temps, Sarolta recevait
une éducation très soignée, faisait de grands voyages avec
son père, bien entendu toujours habillée en jeune monsieur,
fréquentait les cafés, même des lieux équivoques, et se
vantait même d'avoir, un jour, au lupanar, _in utroque genu
puellas sedisse_. Sarolta se grisait souvent, était passionnée
pour les sports virils, très forte en escrime. Elle se sentait
particulièrement attirée vers les actrices ou vers les
femmes isolées et qui autant que possible n'étaient pas de la
première jeunesse. Elle affirme n'avoir jamais eu d'affection
pour un jeune homme et avoir éprouvé, d'année en année, une
aversion croissante pour les individus du sexe masculin.
«J'aimais mieux aller avec des hommes peu jolis et
insignifiants dans la société des dames, afin de n'être
éclipsée par aucun d'eux. Si j'apercevais qu'un de mes
compagnons éveillait des sympathies chez les dames,
j'en devenais jalouse. Parmi les dames, je préférais les
spirituelles à celles qui avaient de la beauté physique. Je ne
pouvais souffrir ni les dames grosses et encore moins celles
qui étaient folles des hommes. J'aimais la passion féminine
qui se manifestait sous un voile poétique. Toute effronterie
de la part d'une femme m'inspirait du dégoût. J'avais une
idiosyncrasie indicible pour les vêtements de femme et, en
général, pour tout ce qui est féminin, mais seulement sur moi
et en moi; car, au contraire, j'avais de l'enthousiasme pour
le beau sexe.»
Depuis environ dix ans, Sarolta a vécu toujours loin de sa
famille et toujours en homme. Elle eut un grand nombre de
liaisons avec des dames, fit des voyages avec elles, dépensa
beaucoup d'argent et contracta des dettes.
En même temps, elle se consacrait aux travaux littéraires et
devint le collaborateur très apprécié de deux grands journaux
de la capitale.
Sa passion pour les dames était très variable. Elle n'avait
pas de constance en amour.
Une seule fois une de ses liaisons a duré trois ans. Il y
a plusieurs années que Sarolta fit au château de G... la
connaissance de Mme Emma E... qui avait dix ans plus qu'elle.
Elle tomba amoureuse de cette dame, conclut avec elle un
contrat de mariage et vécut avec elle pendant trois ans,
maritalement, dans la capitale.
Un nouvel amour qui lui fut funeste, l'a décidée à rompre ses
«liens conjugaux» avec E... Celle-ci ne voulait pas quitter
Sarolta. Ce n'est qu'au prix de grands sacrifices matériels,
que Sarolta a racheté sa liberté. E..., dit-on, se donne
encore aujourd'hui comme femme divorcée et se considère comme
comtesse V... Sarolta a dû inspirer aussi à d'autres dames de
la passion; cela ressort du fait que, avant son «mariage»
avec E..., alors qu'elle s'était lassée d'une demoiselle D...,
après avoir dépensé avec elle plusieurs milliers de florins,
celle-ci la menaça de lui brûler la cervelle, si elle ne lui
restait pas fidèle.
Ce fut l'été de 1887, pendant un séjour dans une station
balnéaire, que Sarolta fit la connaissance de la famille d'un
fonctionnaire très estimé, M. E... Aussitôt Sarolta devint
amoureuse de Marie, la fille de ce fonctionnaire, et en fut
aimée. La mère et la cousine de la jeune fille essayèrent
de la détourner de cette liaison, mais vainement. Pendant
l'hiver, les deux amoureux échangèrent des lettres. Au mois
d'avril 1888, le comte S... vint faire une visite, et au mois
de mai 1889, il atteignit le comble de ses désirs: Marie qui
entre temps avait quitté sa place d'institutrice, fut unie par
un pseudo-prêtre hongrois à son S... adoré dans une tonnelle
de jardin improvisée en chapelle; un ami de son fiancé
figurait comme témoin.
Le couple vivait heureux et joyeux, et sans la plainte déposée
par le beau-père, ce simulacre de mariage aurait encore duré
longtemps. Il est à remarquer que pendant la longue période de
son état de fiancé, S... a réussi à induire la famille de sa
fiancée en erreur complète sur son véritable sexe.
S... était fumeur passionné, avait des allures et des passions
tout à fait masculines. Ses lettres et même les convocations
des tribunaux lui parvenaient sous l'adresse de «Comte S...»;
il disait entre autres souvent qu'il lui faudrait bientôt
aller faire ses vingt-huit jours. Il ressort des allusions
faites par le «beau-père» que S...--(ce qu'il a d'ailleurs
plus tard avoué)--a pu simuler l'existence d'un scrotum à
l'aide d'un mouchoir ou d'un gant qu'il fourrait dans une des
poches de son pantalon. Le beau-père a aussi remarqué un
jour chez son futur gendre quelque chose comme un membre en
érection (probablement un priape); celui-ci a même donné
à entendre qu'il lui serait nécessaire de se servir d'un
suspensoir toutes les fois qu'il monterait à cheval. En effet
S... portait un bandage autour du corps, probablement pour
attacher un priape.
Bien que S... se fît souvent raser, pour la forme, on était
pourtant convaincu dans l'hôtel qu'il était femme, car la
fille de chambre avait trouvé dans son linge des traces de
sang provenant des menstrues (sang que S... prétendait être de
provenance hémorroïdale): un jour que S... prenait un bain, la
même fille de chambre, ayant regardé à travers le trou de la
serrure, prétendit s'être convaincue _de visu_ du sexe féminin
de S...
Il faut croire que la famille de Mlle Marie fut pendant
longtemps dans l'erreur sur le véritable sexe du pseudo-époux.
Rien ne caractérise mieux la naïveté et l'innocence incroyable
de cette malheureuse fille que le passage suivant d'une lettre
adressée par Marie à S... le 20 août 1889:
«Je n'aime plus les enfants des autres, mais un petit bébé de
mon Sandi, une superbe petite poupée,--ah! quel bonheur, mon
Sandi!»
Quant à l'individualité intellectuelle de S..., un grand
nombre de manuscrits nous fournissent les renseignements
désirés. L'écriture a du caractère, de la fermeté et de
l'assurance. Ce sont des traits de plume foncièrement virils.
Le contenu se répète partout avec les mêmes singularités:
passion féroce et effrénée, haine et guerre à tout ce qui
s'oppose à son coeur avide d'amour et d'affection, amour au
souffle poétique, amour qui ne touche jamais à rien de vil,
enthousiasme pour tout ce qui est beau et noble, goût pour les
sciences et les beaux-arts.
Les écrits de Sarolta dénotent une vaste connaissance des
littératures de toutes les langues: il y a là des citations
des poètes et des prosateurs de tous les pays. Des gens
compétents affirment aussi que les produits poétiques et la
prose de S... ne sont pas sans valeur.
Les lettres et les écrits qui concernent ses rapports avec
Marie, sont très remarquables au point de vue psychologique.
S... parle du bonheur qui fleurit pour elle aux côtés de
Marie, de son immense désir de voir, ne fût-ce qu'un
moment, la femme adorée. Après tant de honte, elle ne désire
qu'échanger sa cellule contre la tombe. La douleur la plus
amère, c'est l'idée que maintenant Marie aussi la haïra. Elle
a versé des larmes brûlantes sur son bonheur perdu, des
larmes si abondantes qu'elle pourrait s'y noyer. Des feuilles
entières sont consacrées à la glorification de cet amour,
aux souvenirs du temps de son premier amour et de sa première
connaissance.
S... se plaint de son coeur qui ne se laisse pas dominer par
la raison; elle manifeste des explosions de sentiments, qu'on
ne peut que sentir dans la réalité, et qu'on ne peut feindre.
Puis de nouveau, des explosions de la passion la plus folle
avec la déclaration de ne pouvoir plus vivre sans Marie. «Ta
voix si chère et si aimée, cette voix au son de laquelle je
sortirais peut-être encore de ma tombe, cette voix dont le
son m'était toujours la promesse du paradis! Ta seule présence
était suffisante pour soulager mes souffrances physiques
et morales. C'était un courant magnétique, une singulière
puissance que ton être a exercée sur le mien et que je ne
saurais jamais définir. Ainsi j'en suis restée à la définition
éternellement juste et vraie: Je l'aime, parce que je l'aime.
Dans la nuit sombre et pleine de désolation, je n'avais qu'une
étoile, l'astre de l'amour de Marie. Cet astre est éteint
maintenant; il n'en est resté que le reflet, le souvenir doux
et douloureux qui de sa lueur faible éclaircit encore la nuit
terrible de la mort, une étincelle d'espoir...» Cet écrit
se termine par cette apostrophe: «Messieurs, sages
jurisconsultes, psycho-pathologues et autres, jugez-moi!
Chaque pas que je faisais était guidé par l'amour, chacun de
mes actes avait pour cause l'amour.--Dieu me l'a inculqué dans
le coeur. S'il m'a créée telle et non autrement, est-ce ma
faute ou sont-ce les voies du destin à jamais insondables?
J'ai foi en Dieu et je crois qu'un jour la délivrance viendra,
car ma faute n'était que l'amour même, base et principe
fondamental de ses doctrines et de son empire. Dieu
miséricordieux, tout-puissant, tu vois mes peines, tu sais
combien je souffre: penche-toi vers moi, tends-moi ta main
secourable, puisque tout le monde m'a déjà abandonnée. Dieu
seul est juste. Dans quel beau langage le dit Victor Hugo dans
sa _Légende des Siècles_! Qu'il me semble triste et singulier
cet air de Mendelssohn: Chaque nuit je te vois dans mon
rêve...»
Bien que S..., sache qu'aucun de ses écrits n'arrivera à sa
«tête de lionne adorée», elle ne se lasse point de remplir
les feuilles de l'exaltation de la personne de Marie, d'y
transcrire les explosions de sa douleur et de son bonheur en
amour, «de solliciter une seule larme claire et brillante,
versée par un clair et tranquille soir d'été, quand le lac est
embrasé des feux du soleil couchant, comme de l'or fondu, et
que les cloches de Sainte-Anna et de Maria-Woerth se fondent
en une harmonie mélancolique et annoncent le calme et la paix
à cette pauvre âme, à ce pauvre coeur qui jusqu'au dernier
soupir n'a battu que pour toi.»
_Examen personnel._--La première rencontre que les médecins
légistes eurent avec Mlle S..., fut en quelque sorte un
embarras pour les deux parties: pour les médecins, parce
que la tournure virile, peut-être exagérée, de S..., leur en
imposait; pour elle, parce qu'elle craignait d'être
déshonorée par le stigmate de la _moral insanity_. Une figure
intelligente, pas laide, qui malgré une certaine délicatesse
des traits et une certaine exiguïté des parties, aurait eu un
caractère masculin très prononcé, s'il n'y avait pas absence
totale de moustaches, ce que S... regrettait beaucoup. Il
était difficile, même pour les médecins légistes, malgré les
vêtements féminins de Sarolta, de se figurer sans cesse avoir
devant eux une dame: par contre, les rapports avec Sàndor
homme se passaient avec beaucoup plus de sans-gêne, de
naturel, et de correction apparente, l'accusée elle-même le
sent bien. Elle devient plus franche, plus communicative, plus
dégagée, aussitôt qu'on la traite en homme.
Malgré son penchant pour le sexe féminin qui existait chez
elle depuis les premières années de sa vie, elle prétend
n'avoir éprouvé les premières manifestations de l'instinct
génital qu'à l'âge de treize ans, lorsqu'elle enleva
l'Anglaise à cheveux roux du pensionnat de Dresde. Cet
instinct se manifestait alors par une sensation de volupté,
quand elle embrassait et caressait son amie. Déjà à cette
époque, elle ne voyait dans ses songes que des êtres féminins;
depuis, dans ses rêves érotiques, elle se sentit toujours dans
la situation d'un homme, et à l'occasion, elle eut aussi la
sensation de l'éjaculation.
Elle ne connaît ni l'onanisme solitaire ni l'onanisme mutuel.
Pareille chose lui paraît dégoûtante et au-dessous de la
«dignité d'un homme». Elle ne s'est jamais laissée toucher par
d'autres _ad genitalia_, d'abord pour la raison qu'elle
tenait beaucoup à garder son secret. Les _menses_ ne se sont
produites qu'à l'âge de dix-sept ans, elles venaient toujours
faiblement et sans aucun malaise. S... abhorre visiblement la
discussion des phénomènes de la menstruation; c'est quelque
chose qui répugne à ses sentiments et à sa conscience d'homme.
Elle reconnaît le caractère morbide de ses penchants sexuels,
mais elle ne désire pas un autre état, se sentant bien et
heureuse dans cette situation perverse. L'idée d'un rapport
sexuel avec des hommes lui fait horreur et elle en croit
l'exécution impossible.
Sa pudeur va si loin qu'elle coucherait plutôt avec des hommes
qu'avec des femmes. Ainsi quand elle veut satisfaire un besoin
naturel ou changer du linge, elle se voit dans la nécessité
de prier sa compagne de cellule de se tourner vers la fenêtre
pour qu'elle ne la regarde pas.
Quand S... se trouve par hasard en contact avec sa compagne
de cellule, femme de la lie du peuple, elle éprouve une
excitation voluptueuse, et a dû en rougir. S... raconte, même
spontanément, qu'elle fut en proie à une véritable angoisse
lorsque, dans la cellule de la prison, elle fut forcée
de reprendre les vêtements de femme dont elle avait perdu
l'habitude. Sa seule consolation fut qu'on lui avait laissé
au moins sa chemise d'homme. Ce qui est très remarquable et
ce qui prouve l'importance du sens olfactif dans sa _vita
sexualis_, c'est qu'elle nous dit que, après le départ de
Marie, elle avait cherché et reniflé les endroits du canapé où
la tête de Marie s'était posée, pour respirer avec volupté
le parfum de ses cheveux. Quant aux femmes, ce ne sont pas
précisément les jeunes et les plantureuses qui intéressent
S..., les très jeunes non plus. Elle ne met qu'au second rang
les charmes physiques de la femme. Elle se sent attirée
comme par une force magnétique vers celles qui sont entre
vingt-quatre et trente ans. Elle trouvait sa satisfaction
sexuelle exclusivement _in corpore feminæ_ (jamais sur son
propre corps), par la manustupration de la femme aimée ou en
faisant le _cunnilingus_. À l'occasion elle se servait aussi
d'un bas garni d'étoupe comme priape. S... ne fait qu'à
contre-coeur et avec un visible embarras pudique ces
révélations; de même, dans ses écrits, on ne trouve aucune
trace d'impudicité ou de cynisme.
Elle est dévote, a un vif intérêt pour tout ce qui est beau et
noble, sauf pour les hommes; elle est très sensible à l'estime
morale des autres.
Elle regrette profondément d'avoir par sa passion rendu Marie
malheureuse, trouve pervers ses sentiments sexuels, et
cet amour d'une femme pour une autre femme moralement
répréhensible chez les individus sains. Elle a beaucoup de
talent littéraire, possède une mémoire extraordinaire. Sa
seule faiblesse est sa légèreté colossale et son incapacité de
gérer, avec bon sens, l'argent et les valeurs en argent. Mais
elle se rend parfaitement compte de cette faiblesse et nous
prie de n'en plus parler.
S... a 153 centimètres de taille; elle est d'une charpente
osseuse délicate et maigre, mais étonnamment musculeuse sur la
poitrine et sur la partie supérieure des cuisses. Sa démarche,
avec des vêtements féminins, est maladroite.
Ses mouvements sont vigoureux, pas désagréables, bien que
d'une certaine raideur masculine, sans grâce. Elle salue par
une vigoureuse poignée de mains. Toute son attitude a l'air
résolue, énergique, et dénote une certaine confiance en sa
propre force. Le regard est intelligent, l'air un peu sombre.
Ses pieds et ses mains sont remarquablement petits comme
chez un enfant. Les parties tendineuses des extrémités sont
remarquablement velues, tandis qu'on ne voit pas de poils de
barbe, ni même de duvet, malgré les expériences faites avec
le rasoir. Le torse ne répond pas du tout à la conformation
féminine. La taille manque. Le bassin est si mince et si peu
proéminent qu'une ligne partie d'au-dessous de l'aisselle et
allant au genou correspondant forme une ligne droite et n'est
ni enfoncée par la taille, ni repoussée en dehors par le
bassin. Le crâne est légèrement oxycéphale et reste dans
toutes ses dimensions d'un centimètre au-dessous du volume
moyen du crâne féminin.
La circonférence du crâne est de 32 centimètres, la ligne de
l'oreille à la pointe postérieure du crâne de 24, la ligne de
l'oreille à l'occiput de 23, celle de l'oreille au front de
26,5; la circonférence longitudinale est de 30, la ligne de
l'oreille au menton de 20,5, le diamètre longitudinal de
17, le plus grand diamètre en largeur de 13, la distance
des conduits auditifs de 12, la ligne des jugulaires de
11,2 centimètres. La mâchoire supérieure dépasse la mâchoire
inférieure de 0,5 centimètre. La position des dents n'est pas
tout à fait normale. La dent oculaire supérieure à droite ne
s'est jamais développée. La bouche est remarquablement petite.
Les oreilles sont décollées, les lobes ne sont pas séparés,
mais se confondent avec la peau des joues. Le palais est dur,
étroit et bombé. La voix est dure et grave. Les seins sont
assez développés, mais sans sécrétion. Le _mons Veneris_ est
couvert de poils touffus et foncés. Les parties génitales
sont tout à fait féminines, sans aucune trace de phénomènes
d'hermaphrodisme, mais leur développement s'est arrêté;
elles ont le type enfantin d'une fille de dix ans. Les _labia
majora_ se touchent presque complètement, les _minora_ ont la
forme d'une crête de coq et proéminent au-dessus des grandes.
Le clitoris est petit et très sensible. Le _frenulum_ est
tendre, le _perineum_ très étroit, _introitus vaginæ_ étroit,
avec muqueuse normale. L'hymen manque (probablement absence
congénitale), de même les _carunculæ myrtiformes_. La _vagina_
est tellement étroite que l'introduction d'un _membrum virile_
serait impossible; d'ailleurs très sensible. Il est évident
que jusqu'ici le coït n'a pas eu lieu. L'utérus est senti à
travers le rectum gros comme une noix; il est immobile et en
rétroflexion.
Le bassin est aminci dans tous les sens (rabougri), avec un
type masculin très prononcé. La distance entre les pointes de
l'os iliaque antérieur est de 22,3 (au lieu de 26,9),
celle des crêtes iliaques 26,5 (au lieu de 29,3) celle des
trochanter de 27,7 (31), les conjungata externes ont 17,2
(19-20), et les internes ont 7,7 (au lieu de 10,8). En
raison du peu de largeur du bassin, les cuisses ne sont pas
convergentes comme c'est le cas chez la femme, mais leur
position est tout à fait droite.
Le rapport médical a démontré que chez S..., il y a une
inversion morbide et congénitale du sentiment sexuel,
inversion qui se manifeste même anthropologiquement par des
anomalies dans le développement du corps, et qui a pour cause
de lourdes tares héréditaires; qu'enfin les actes incriminés
trouvent leur explication dans la sexualité morbide et
irrésistible de la malade.
La remarque caractéristique de S.: «Dieu m'a inculqué l'amour
dans le coeur; s'il m'a créée telle et pas autrement, est-ce
ma faute, ou sont-ce les voies insondables de la Providence?»
est, sous ce rapport, tout à fait légitime.
Le tribunal a prononcé l'acquittement. La «comtesse en
vêtements d'homme», comme l'appelaient les journaux, rentra
dans la capitale de son pays où elle figure de nouveau comme
comte Sàndor. Son seul chagrin est que son amour heureux avec
sa Marie ardemment adorée a maintenant disparu.
Une femme mariée, à Brandon (Wisconsin), dont le docteur
Kiernan rapporte l'histoire (_The med. Standard_, 1888,
nov.-déc), a eu plus de chance. Elle enleva, en 1883, une
jeune fille, se laissa marier avec elle à l'église, et vécut
maritalement avec elle sans être dérangée.
Un cas rapporté par Spitzka (_Chicago med. Review_ du 20 août
1881) fournit un intéressant exemple historique d'androgynie.
Il concerne lord Cornbury, gouverneur de New-York, qui a vécu
sous le gouvernement de la reine Anne, et qui, évidemment
atteint de _moral insanity_, était un débauché effréné. Malgré
sa haute position, il ne pouvait s'empêcher de se promener
dans les rues vêtu en femme et avec toutes les allures et les
minauderies d'une cocotte.
Sur un des portraits qu'on a pu conserver de lui, on
remarquera surtout l'étroitesse de son os frontal, sa face
asymétrique, ses traits féminins, sa bouche sensuelle. Il est
certain qu'il ne s'est jamais pris lui-même pour une femme.
Chez les individus atteints d'inversion sexuelle, le sentiment et
la tendance sexuels pervers peuvent aussi se compliquer d'autres
phénomènes de perversion.
Il est probable qu'il s'agit, en ce qui concerne la manifestation
de l'instinct, de faits analogues à ceux qui se produisent chez les
personnes hétérosexuelles perverses dans la mise en action de leur
instinct.
Étant donné cette circonstance que l'inversion sexuelle va presque
régulièrement de pair avec une accentuation morbide de la vie
sexuelle, il est fort possible que des actes sadistes et de volupté
cruelle se produisent sans la satisfaction du libido. Un exemple
caractéristique à ce sujet est le cas de Zastroio (Casper-Liman, 7e
édit., t. I, p. 160; t. II, p. 487), qui a mordu une de ses victimes,
un garçon, lui a déchiré le prépuce, fendu l'anus, et finalement l'a
étranglé.
Z... était issu d'un grand-père psychopathe, d'une mère mélancolique;
son oncle maternel s'adonnait à des jouissances sexuelles anormales et
s'est suicidé.
Z... était né d'uraniste; dans son _habitus_ et ses occupations, il
était de caractère masculin, atteint de phimosis; c'était un homme
faible psychiquement, tout à fait déséquilibré et, au point de vue
social, tout à fait inutilisable. Il avait l'_horror feminæ_; dans ses
rêves érotiques, il se sentait femme en face de l'homme; il avait la
pénible conscience de son absence de sentiment sexuel normal et de
son penchant pervers; il essaya de trouver une satisfaction dans
l'onanisme mutuel et eut souvent des désirs de pédérastie.
On trouve dans l'historique de quelques-uns des malades précédents
de pareilles velléités sadistes chez des invertis sexuels (comp.
observations 107, 108 de cette édition). Il y a aussi du masochisme
parfois (comp. observations 43, 6e édition, observation 111, 114 de
cette édition).
Comme exemple de satisfaction sexuelle perverse basée sur l'inversion
sexuelle, nous citerons encore ce Grec qui, comme le rapporte
Athenæus, était amoureux d'une statue de Cupidon et la souilla dans le
temple de Delphes; puis, outre les cas monstrueux cités dans le livre
de Tardieu (_Attentats_, p. 272), le cas horrible d'un nommé Artusio
(voir Lumbroso: _L'uomo delinquente_, p. 200) qui a ouvert le ventre
d'un garçon et l'a souillé par cette ouverture.
Les observations 86, 110, 111 prouvent que, dans l'inversion sexuelle,
on rencontre quelquefois aussi du fétichisme.