Il y a, entre le groupe précédent et celui-ci, plusieurs cas
intermédiaires qui servent de transition, et qui sont caractérisés par
le degré d'influence du penchant sexuel sur la personnalité psychique,
spécialement sur les penchants et l'ensemble des sentiments. Dans les
cas les plus avancés du troisième groupe, des hommes se sentent femmes
devant l'homme, et des femmes se sentent hommes en face de la femme.
Cette anomalie dans le développement des sentiments et du caractère
se manifeste souvent dès l'enfance. Le garçon aime à passer son temps
dans la société de petites filles, à jouer aux poupées, à aider
sa maman dans les occupations du ménage; il aime les travaux de la
cuisine, la couture, la broderie, montre du goût dans le choix des
toilettes féminines, de sorte que, en cette matière, il pourrait même
donner des consultations à ses soeurs. Devenu plus grand, il n'aime
pas à fumer, à boire, à se livrer aux sports virils; il trouve, au
contraire, plaisir aux chiffons, aux bijoux, aux arts, aux romans,
etc., au point de faire le bel esprit. Quand la femme représente ces
tendances, il préfère fréquenter la compagnie des dames.
Son plus grand plaisir c'est de pouvoir se déguiser en femme, à
l'occasion d'une mascarade. Il cherche à plaire à son amant en
cherchant, pour ainsi dire instinctivement, à lui montrer ce qui
plaît dans le sexe opposé à l'homme hétérosexuel: pudeur, grâce, sens
esthétique, poésie, etc. Souvent il fait des efforts pour se donner
une allure féminine par sa démarche, par son maintien, par la coupe de
ses vêtements.
La contre-partie est représentée par l'uraniste féminin, dès l'âge de
petite fille. L'endroit qu'elle préfère est le préau où s'ébattent les
garçons; elle cherche à rivaliser avec eux dans leurs jeux. La petite
fille ne veut rien savoir des poupées; sa passion est le cheval à
bâton, le jeu de soldats et de brigands. Elle montre non seulement de
l'antipathie pour les travaux féminins, mais elle y montre aussi une
maladresse insigne. Sa toilette est négligée; elle aime les manières
rudes et garçonnières. Au lieu des arts, son goût et ses penchants
la portent vers les sciences. À l'occasion, elle fait un effort
pour s'essayer à boire et à fumer. Elle déteste les parfums et
les sucreries. L'idée d'être née femme lui inspire des réflexions
douloureuses, et elle se sent malheureuse d'être à jamais exclue de
l'université, de la vie gaie d'étudiant et de la carrière militaire.
Une âme d'homme sous un sein de femme se traduit par des penchants
d'amazone pour les sports virils, de même que par des actes de courage
et des sentiments virils. L'uraniste féminin aime la coupe de cheveux
et de vêtements des hommes, et le comble de son plaisir serait de
pouvoir, à l'occasion, se montrer habillée en homme. Son idéal
réside dans les personnages féminins de l'histoire ou de l'époque
contemporaine qui se sont signalés par leur esprit et leur énergie.
Quant aux penchants et aux sentiments sexuels de ces uranistes, dont
tout l'être psychique est également atteint, les hommes se sentent
femmes devant un homme, et les femmes se sentent hommes devant une
femme. Ils éprouvent donc une répulsion en face des personnes de même
sexe que le leur, mais ils sont attirés par les homosexuels ou même
les gens normaux de leur propre sexe. La même jalousie qu'on trouve
dans la vie sexuelle normale, se rencontre aussi là, quand une
rivalité menace leur amour; cette jalousie est même souvent
incommensurable, étant donné que les invertis sont, dans la plupart
des cas, sexuellement hyperesthésiques.
Dans les cas d'une inversion sexuelle complètement développée, l'amour
hétérosexuel paraît à l'individu atteint comme quelque chose de tout
à fait incompréhensible; les rapports sexuels avec une personne de
l'autre sexe lui semblent inconcevables, impossibles. Un essai dans
ce sens échoue, par le fait que l'idée entravante de dégoût et même
d'horreur rend l'érection impossible.
Deux individus seulement, des sujets de transition vers la troisième
catégorie, que j'ai observés, ont pu parfois faire le coït, en ayant
recours aux efforts de leur imagination, se figurant que la femme
qu'ils tenaient entre leurs bras était un homme. Mais cet acte qui
leur était inadéquat, était un grand sacrifice pour eux et ne leur
donnait aucune jouissance.
Dans les rapports homosexuels, l'homme, pendant l'acte, se sent
toujours comme femme et la femme comme homme. Les procédés sont, chez
l'homme, quand il y a faiblesse irritable du centre d'éjaculation,
simplement le _succubus_ ou le coït passif _inter femora_, ou dans
d'autres cas la masturbation passive ou _ejaculatio viri dilecti in
ore_. Il y en a qui désirent la pédérastie passive. À l'occasion, il y
a aussi des désirs de pédérastie active. Dans un cas d'essai fait dans
ce sens, l'homme y renonça, car il fut pris de dégoût pour un acte qui
rappelait trop le coït normal.
Jamais il n'existait dans les cas observés, un penchant pour des
mineurs (amour des garçons). Dans des cas assez nombreux, on s'en
tenait aux affections platoniques. La satisfaction sexuelle de la
femme consiste probablement dans l'_amor lesbicus_ ou la masturbation
active.
OBSERVATION 119. Autobiographie.--I. _Antécédents._--J'ai
maintenant vingt-trois ans; comme vocation j'ai choisi les
études de l'École polytechnique (École des Ingénieurs et des
Mines) où je trouve une parfaite satisfaction. Je n'ai eu que
des maladies d'enfance sans gravité, tandis que mon frère
et ma soeur qui sont maintenant bien portants, ont eu à en
supporter de très graves. Mes parents sont vivants et mon père
est avocat. Il est, ainsi que ma mère, comme on a l'habitude
de dire, nerveux et très surexcité. Mon père a eu un frère et
une soeur qui sont morts à un âge tendre.
II. _État personnel._--En ce qui concerne mes attributs
physiques, j'ai un corps robuste, sans être très bien bâti;
les yeux sont gris, les cheveux blonds. Barbe et poils sur le
corps, raisonnablement pour mon âge et mon sexe. Les seins et
les organes génitaux sont normalement développés, ma démarche
est ferme, presque lourde, le maintien négligé. Ce qui est
surprenant, c'est que la largeur de mon bassin soit égale
exactement à celle de mes épaules.
De ma nature je suis bien doué intellectuellement. Dans un de
mes certificats on a même déclaré mes capacités «excellentes».
Sans vouloir me vanter, je dois dire que j'ai passé
brillamment mes examens, et j'ai un vif intérêt pour tout ce
qui concerne le salut de l'humanité, pour la science, les
arts et l'industrie. Mon énergie a pu, avec assez de facilité
relativement, ajourner à une époque opportune la satisfaction
de mes besoins dont je donnerai la description plus loin.
Je condamne avec intention et en pleine conscience la morale
d'aujourd'hui qui force les anormaux sexuels à enfreindre
des lois arbitrairement créées, et j'estime que les rapports
sexuels entre deux personnes du même sexe ne doivent
dépendre que du consentement libre des individus, sans que
le législateur ait le droit d'intervenir. J'ai puisé dans
mes études la première idée de former, d'après le procédé
de Carneri, une morale basée sur les doctrines darwiniennes,
morale qui, il est vrai, ne s'accorde guère avec celle
d'aujourd'hui, mais qui serait capable d'élever l'homme à
un niveau supérieur, et de l'ennoblir dans le sens des lois
naturelles.
Je ne crois pas qu'il y ait chez moi beaucoup de stigmates ni
de tares. J'ai une certaine surexcitation. Ce qui me paraît
à ce sujet important à noter, c'est que j'ai fréquemment
des rêves où il ne s'agit, en général, que de choses
indifférentes, et qui n'ont jamais pour sujet de soi-disant
images voluptueuses; tout au plus ils roulent sur les
toilettes féminines, sur leur essayage, sur ce qui pour moi
constitue, en tout cas, une idée voluptueuse. Parfois,
surtout jusqu'à l'âge de seize ans, la vivacité de mes songes
s'accentuait jusqu'au somnambulisme, et très souvent, ce qui
m'arrive encore aujourd'hui, jusqu'à me faire parler à haute
voix pendant mon sommeil.
_Mes penchants._ Mon penchant anormal dont j'ai parlé plus
haut, est le principe fondamental de mon sentiment sexuel.
Quand je me suis habillé en femme, j'éprouve une satisfaction
complète. J'ai alors une tranquillité, un bien-être
particulier, qui me permettent de me livrer plus facilement
à une occupation intellectuelle. Mon _libido_ pour
l'accomplissement de l'acte sexuel est très minime. J'ai aussi
beaucoup de dispositions et de goût pour les travaux manuels
de la femme; sans avoir reçu la moindre éducation, j'ai appris
la broderie et le crochet et, en secret, j'aime à faire ces
travaux. J'aime aussi à m'occuper d'autres travaux féminins,
tels que la couture, etc. De sorte qu'à la maison, où je cache
soigneusement mon penchant et me garde bien de m'y livrer, des
preuves que je donnai involontairement de mes aptitudes, m'ont
valu cet éloge que je ferais une excellente femme de chambre,
éloge dont je ne rougis pas du tout, mais qui au contraire m'a
beaucoup flatté en secret. Je faisais peu de cas de la danse
avec les femmes; je n'aimais à danser qu'avec mes camarades
d'école. Notre cours de danse était organisé de sorte que j'en
avais souvent l'occasion; mais en dansant avec un camarade, je
n'avais de plaisir qu'à la condition d'être dans le rôle de
la dame. Je passe sur une série de rêveries et de désirs qui
semblent avoir un caractère typique, étant d'une ressemblance
parfaite avec les phénomènes cités dans la _Psychopathia
sexualis_: par exemple, les fantaisies funèbres de ce jeune
officier, le costume de ballerine, etc. Pour le reste, mes
goûts ne diffèrent pas d'une façon notable de ceux de
mon sexe. Je fume et bois modérément; j'aime beaucoup les
sucreries, et je fais peu de cas des exercices du corps.
III. _Historique de l'anomalie._--Après cette description
sommaire de mon individualité, je peux passer à l'analyse
historique du développement de mon anomalie. Dès le moment
où j'ai pu quelque peu penser par moi-même et que je me suis
occupé de la différence des sexes, j'eus le désir ferme et
secret d'être une fille. Je croyais même l'être. Mais, en
prenant un bain avec des camarades, je vis chez les autres
garçons les mêmes parties génitales que chez moi, je me rendis
compte de l'impossibilité de mon idée. Je dus rabattre de
mes désirs et me nourrir de l'espoir d'être du moins
hermaphrodite. Comme j'avais une certaine répulsion à regarder
de près les images et les descriptions des parties génitales,
bien que de pareils ouvrages me soient tombés souvent entre
les mains, cette espérance subsista jusqu'au moment où mes
études m'obligèrent à m'occuper de plus près de cette matière.
Pendant ce temps, je lus tous les livres où il était question
d'hermaphrodites, et quand parfois les journaux racontaient
comment une personne du sexe féminin avait été élevée en homme
et rendue plus tard par hasard à son sexe, j'avais le plus vif
désir d'être à la place de cette personne. Bien fixé sur mon
caractère masculin, j'ai dû mettre fin à mes rêves, ce qui ne
m'a causé aucune joie. J'essayai par toutes sortes de moyens
d'annihiler mes glandes génitales; mais les douleurs que
j'éprouvai me firent renoncera à ces tentatives. Maintenant
encore j'ai le désir très vif d'avoir les signes extérieurs du
sexe féminin, d'avoir une jolie natte, un buste bien arrondi,
une taille de guêpe.
À l'âge de douze ans, j'ai eu pour la première fois l'occasion
de mettre des vêtements féminins; bientôt après l'idée m'est
venue d'arranger le soir les draps et les couvertures de mon
lit comme des jupons. Plus tard, avec l'âge, mon plus grand
bonheur était de prendre en cachette les robes de mes soeurs
et de m'en revêtir, ne fût-ce que pour quelques minutes et au
risque d'être découvert. À ma grande joie il me fut un jour
permis de jouer un rôle de femme dans une représentation
théâtrale d'amateurs; on dit que je m'en suis assez bien
acquitté. Depuis que je suis devenu étudiant et que je mène
une vie plus indépendante, je me suis procuré des vêtements et
du linge de femme, que je tiens moi-même en bon état. Quand le
soir, à l'abri de toute découverte, je puis mettre une pièce
après l'autre, depuis le corset jusqu'au tablier et aux
bracelets, je suis tout à fait heureux, et je me mets au
travail, calme, content dans mon for intérieur, et plein de
zèle pour mon ouvrage. Quand je m'habille en femme, il se
produit régulièrement une érection qui n'est jamais suivie
d'éjaculation, mais qui s'apaise d'elle-même en très peu
de temps. Je cherche aussi à me rapprocher extérieurement
davantage du type féminin, en donnant à mes cheveux une
coiffure correspondant à ce caractère et en rasant ma barbe
que j'aimerais mieux voir arrachée.
IV. _Penchants sexuels._--En passant à la description de mes
penchants sexuels, je dois tout d'abord faire remarquer que
ma maturité sexuelle s'est faite d'une façon normale, si
j'en conclus par mes pollutions, la mue de ma voix, etc.
Les pollutions se produisent maintenant encore régulièrement
toutes les trois semaines et rarement à des intervalles plus
rapprochés. Je n'en éprouve jamais une sensation de volupté.
Je n'ai jamais pratiqué l'onanisme; jusqu'à ces temps derniers
je n'en connaissais que le nom; quant à la chose, j'ai dû me
renseigner à ce sujet par des informations directes pour
être éclairé. En général, tout attouchement de mon membre en
érection m'est pénible et douloureux, loin de me donner aucune
sensation voluptueuse.
Autrefois mon attitude en face des femmes était très timide;
maintenant je me comporte avec calme, comme un égal avec des
égaux. C'est très rarement qu'une excitation directe, dans le
sens sexuel, a été provoquée chez moi par une femme; mais, en
analysant de plus près ces faits rares, il me semble que ce
n'était jamais la personne de la femme, mais seulement sa
toilette qui produisait cet effet. Je m'amourachais de ses
vêtements et l'idée d'en pouvoir porter de pareils m'était
agréable. Ainsi, je n'eus jamais d'excitation sexuelle, même
au bordel, où mes amis m'entraînaient quelquefois; je restais
indifférent malgré l'étalage de toutes sortes de charmes
imaginables et même devant de véritables beautés. Mais mon
coeur était capable de sentiments amicaux pour le sexe
féminin. Souvent je me figurais que j'étais déguisé en femme,
que je vivais inconnu parmi elles, que j'avais des relations
avec elles, et que j'étais très heureux ainsi. C'étaient les
jeunes filles dont le buste n'était pas encore trop développé
et surtout celles qui portaient les cheveux courts, qui
étaient plutôt capables de me faire quelque impression, parce
qu'elles se rapprochaient le plus de ma manière de voir.
Une fois j'eus la chance de trouver une fille qui se sentait
malheureuse d'appartenir au sexe féminin. Nous conclûmes un
pacte d'amitié solide et nous nous réjouissions souvent
à l'idée de pouvoir échanger notre situation sociale. Il
convient peut-être de relater encore le fait suivant qui
pourrait avoir quelque importance pour caractériser mon
cas. Lorsqu'il y a quelques mois, les journaux rapportèrent
l'histoire d'une comtesse hongroise qui, déguisée en homme,
avait contracté un mariage et qui se sentait homme, je songeai
sérieusement à me présenter à elle pour conclure un mariage
inverti où j'aurais été la femme et elle l'homme... Je n'ai
jamais essayé le coït et je n'en ai jamais eu envie. Prévoyant
que, en face de la femme l'érection nécessaire me ferait
défaut, je me proposais de mettre, au cas échéant, les
vêtements de la femme, et je crois que, ces préparatifs faits,
le succès attendu n'aurait pas manqué de se produire.
Pour ce qui concerne mon attitude vis-à-vis des personnes du
sexe masculin, je dois avant tout relever le fait que, pendant
la période où j'allais à l'école, j'entretenais avec des
camarades des amitiés des plus tendres. Mon coeur était
heureux quand je pouvais rendre un petit service à l'ami
adoré. Je l'idolâtrais réellement avec ferveur. Mais d'autre
part je lui faisais pour un rien des scènes de jalousie
terribles. Pendant la brouille, j'avais le sentiment de ne
pouvoir ni vivre, ni mourir. Réconcilié je redevenais pour
quelque temps l'être le plus heureux. Je cherchais aussi à me
faire des amis parmi les petits garçons que je choyais, que
je comblais de sucreries et que j'aurais volontiers embrassés.
Bien que mon amour en restât toujours aux termes platoniques,
il était pourtant d'un caractère anormal. Un propos que j'ai
tenu alors inconsciemment sur un camarade adoré et plus âgé
que moi, en fournit la preuve: «Je l'aime tant, disais-je,
que je préférerais à tout le pouvoir de l'épouser.» Maintenant
encore où je vis très retiré, je raffole facilement d'un bel
homme, à barbe fine et aux traits intelligents. Mais je
n'ai jamais trouvé une âme-soeur à laquelle j'aurais pu me
découvrir, pour être comme une amie auprès de lui. Jamais
je n'ai essayé de réaliser directement mes penchants ou de
commettre quelque imprudence à ce sujet. J'ai finalement cessé
de fréquenter les musées où sont exposés des corps d'hommes
nus, car les érections que me produisait cette vue, étaient
très gênantes. En secret j'ai parfois soupiré après l'occasion
de pouvoir dormir à côté d'un homme, et j'en ai trouvé aussi
l'occasion. Un monsieur plus âgé, et qui ne m'était guère
sympathique, m'y invita un jour.
_Cum eo concubui, ille genitalia mea tetigit_, et bien que
sa personne me fût antipathique, j'éprouvai le plus grand
bonheur. Je me sentais tout à fait livré à lui; en un mot je
me sentais femme.
S'il m'est permis d'ajouter encore une remarque pour finir,
je dois formellement déclarer que, bien que j'aie la pleine
conscience de l'anomalie de mes penchants, je ne désire
nullement les changer. Je ne fais qu'aspirer après le temps
ou je pourrai m'y livrer avec plus de commodité et sans risque
d'être découvert, afin de me procurer un plaisir qui ne fait
de tort à personne.
OBSERVATION 120.--Mlle Z..., trente et un ans, artiste, est
venue à la consultation pour des malaises neurasthéniques.
Elle attire l'attention par les traits grossiers et virils de
sa figure, sa voix creuse, ses cheveux courts, ses vêtements
à coupe masculine, sa démarche virile et son aplomb. Pour
le reste, elle est tout à fait femme; elle a des seins assez
développés; le bassin est féminin; pas de poils sur la figure.
L'interrogatoire, relativement à l'inversion sexuelle, donne
un résultat positif.
La malade raconte qu'étant encore petite, elle aimait mieux
jouer avec des garçons, notamment aux jeux «de soldat», «au
marchand», «au brigand» etc. Elle dit que dans ces jeux de
garçons elle était très violente et effrénée; elle n'a jamais
eu de goût pour les poupées ni pour les travaux manuels de la
femme; elle n'a appris que les plus rudimentaires (tricoter et
coudre).
À l'école, elle fit de bons progrès et s'est surtout
intéressée aux mathématiques et à la chimie. De très bonne
heure, s'est éveillé en elle un penchant pour les beaux-arts
pour lesquels elle montrait quelques aptitudes. Son but
suprême était de devenir une artiste remarquable. Dans ses
rêves d'avenir, elle n'a jamais pensé à une liaison conjugale.
Comme artiste, elle s'intéressait aux beaux êtres humains,
mais c'étaient seulement les corps de femmes qui l'attiraient;
quant aux figures d'hommes, elle ne les contemplait «qu'à
distance». Elle ne pouvait souffrir les «niaiseries des
chiffons»; il n'y a que les choses viriles qui lui plaisaient.
Les rapports quotidiens avec les filles lui déplaisaient,
parce que leur conversation ne roulait que sur les toilettes,
les chiffons, les amourettes avec les hommes, etc., ce qui lui
paraissait insipide et ennuyeux. Par contre elle avait, dès
son enfance, des relations d'amitié extatique avec certaines
filles; à l'âge de dix ans, elle brûlait pour une camarade
d'école et inscrivait son nom partout où elle pouvait.
Depuis elle eut de nombreuses amies auxquelles elle prodiguait
des baisers «enragés». En général, elle plaît aux filles à
cause de ses manières garçonnières. Elle adresse des poésies
à ses amies pour lesquelles elle serait capable de grimper sur
les toits. Elle-même trouve surprenant ce fait qu'elle soit
gênée devant des filles et surtout des amies. Elle ne serait
pas capable de se déshabiller devant elles.
Plus elle aime une amie, plus elle est pudique en face d'elle.
À l'heure qu'il est, elle entretient une de ces liaisons
d'amitié. Elle embrasse et enlace sa Laura, se promène devant
ses fenêtres, souffre tous les supplices de la jalousie,
surtout quand elle voit son amie s'amuser avec des messieurs.
Son seul désir est de vivre toujours à côté de cette amie.
La malade raconte qu'il est vrai que, deux fois dans sa vie,
des hommes auraient fait quelque impression sur elle. Elle
croit que, si on avait sérieusement sollicité sa main, elle
aurait conclu un mariage, car elle aime beaucoup la vie de
famille et les enfants. Si un monsieur voulait la posséder,
il devrait d'abord la mériter par la lutte, de même qu'elle
préfère se conquérir une amie par un combat acharné. Elle
trouve que la femme est plus belle et plus idéale que l'homme.
Dans les cas très rares où elle eut des rêves érotiques, il
s'agissait toujours de femmes. Elle n'a jamais rêvé d'hommes.
Elle ne croit pas qu'elle puisse encore aimer un homme,
car les hommes sont faux; elle est d'elle-même nerveuse et
anémique.
Elle se croit tout à fait femme, mais elle regrette de n'être
pas homme. Déjà à l'âge de quatre ans, son plus grand plaisir
était de s'habiller en garçon. Elle a décidément un caractère
viril; aussi n'a-t-elle jamais pleuré de sa vie. Sa plus
grande passion serait de monter à cheval, de faire de la
gymnastique, de l'escrime, de conduire des chevaux. Elle
souffre beaucoup de ce que personne de son entourage ne la
comprenne. Elle trouve bête de parler affaires de femmes.
Beaucoup de gens qui la connaissent ont déjà émis l'opinion
qu'elle aurait dû naître homme.
La malade dit qu'elle n'a jamais eu un tempérament sensuel.
En donnant l'accolade à ses amies, elle a souvent éprouvé
une curieuse sensation de volupté. L'accolade et les baisers
étaient ses seules manifestations d'amitié.
La malade prétend être née d'un père nerveux et d'une mère
folle qui, jeune fille, était tombée amoureuse de son propre
frère qu'elle voulut persuader de partir avec elle pour
l'Amérique. Le frère de la malade est un homme très étrange et
très bizarre.
La malade ne présente aucun signe extérieur de dégénérescence;
le crâne est normal. Elle prétend avoir eu ses premières
menstrues à l'âge de quatorze ans. Elles viennent
régulièrement, mais lui causent toujours des douleurs.
OBSERVATION 121.--Pour donner tout de suite à mon malheureux
état le nom qui lui convient, je vous ferai tout d'abord
remarquer qu'il porte tous les symptômes de l'état que vous
avez désigné sous le nom d'_effeminatio_ dans votre ouvrage
_Psychopathia sexualis_.
J'ai maintenant trente-huit ans: grâce à mon anomalie, j'ai
derrière moi une vie remplie de tant d'indicibles souffrances
que je m'étonne souvent de la force d'endurance dont l'homme
peut être doué. Ces temps derniers la conscience d'avoir
traversé tant de supplices m'a inspiré une sorte d'estime pour
moi-même, sentiment qui seul est capable de me rendre la vie
encore quelque peu supportable.
Je vais maintenant m'efforcer de dépeindre mon état tel qu'il
est, et selon l'exacte réalité. Je suis au physique bien
portant; autant que je puis m'en souvenir, je n'ai jamais
fait de maladie grave et je suis issu d'une famille saine.
Mes parents, il est vrai, sont tous les deux des natures
très irritables; mon père est ce qu'on appelle un tempérament
coléreux, ma mère un tempérament sanguin avec un fort penchant
à de sombres mélancolies. Elle est très vive, très aimée à
cause de son bon coeur et de son active charité, mais elle
manque de confiance en elle-même et éprouve un impérieux
besoin de s'appuyer sur quelqu'un. Toutes ces particularités
étaient aussi très prononcées dans le caractère de son père.
J'appuie sur ce fait, parce qu'on dit de moi que je leur
ressemble; quant à ces dernières particularités, je puis
moi-même constater la ressemblance. J'ai toujours cru que mon
amour pour mon propre sexe n'était que l'hypertrophie de ces
deux traits de caractère. Mais, même quand j'essaie de me
raffermir intérieurement par l'illusion que je suis fort et
vigoureux, de déchirer le lien qui m'attire avec un pouvoir
magique vers l'homme, il me reste toujours dans le sang
un résidu que je ne puis éloigner. Aussi loin que je puis
remonter dans mes souvenirs, je vois partout ce désir primitif
et énigmatique d'avoir un amant. Il est vrai que la première
manifestation fut d'une nature grossièrement sensuelle. Je ne
suis pas si j'avais déjà dix ans, quand un jour que j'étais
couché dans mon lit, je fus surpris de provoquer par une
pression sur mes parties génitales des sensations nouvelles
et enivrantes, en me figurant en même temps qu'un homme de mon
entourage me faisait des manipulations voluptueuses. Bien
des années plus tard seulement, j'appris que c'était de
l'onanisme. Dans les premiers temps, je fus tellement effrayé
et tellement assombri par mon mystérieux penchant que je fis
alors ma première tentative de suicide. Que n'ai-je pas réussi
alors! Car j'eus ensuite une série de secousses physiques
et psychiques si violentes, qu'elles mirent comme une chaîne
autour de mon coeur qu'elles rétrécirent et rendirent brutal
et dur. Pour le dire tout de suite: jusqu'à aujourd'hui,
l'onanisme ne m'a pas lâché de ses griffes; il a résisté à
tous les essais, à tous les efforts de ma volonté brisée
pour rompre avec lui. Trois ou quatre fois je l'ai abandonné
pendant des mois entiers, dans la plupart des cas sous
l'influence d'émotions morales. À l'âge de treize ans, j'eus
mon premier amour. Aujourd'hui, il me souvient, qu'alors le
comble de mes désirs était de pouvoir embrasser les jolies
lèvres roses et fraîches de mon camarade. d'école. C'était une
langueur pleine de rêves romanesques. Il devint plus violent à
l'âge de quinze et seize ans, lorsque pour la première fois
je souffris les supplices d'une folle jalousie plus dévorante
qu'elle ne saurait jamais l'être dans l'amour naturel. Cette
seconde période amoureuse a duré pendant des années, bien que
je n'eusse passé que quelques jours avec l'objet de mon amour
et qu'ensuite nous ne nous soyons pas revus pendant quinze
ans. Peu à peu mon sentiment s'est refroidi pour lui, et je
suis encore à plusieurs reprises devenu amoureux fou d'autres
hommes qui, sauf un seul, étaient tous de mon âge.
Jamais mon amour--vous me permettrez cette expression pour
désigner un sentiment condamné par la majorité des hommes--n'a
été payé de retour; je n'ai jamais eu avec un homme des
rapports du genre de ceux qui doivent craindre le grand jour;
jamais un seul d'entre eux n'a eu pour moi plus qu'un intérêt
ordinaire, bien qu'un des amis auxquels je faisais la cour,
eût deviné mon désir secret. Et pourtant, je me suis consumé
dans le désir ardent de l'amour des hommes. Mes sentiments
sont, dans ce cas à mon avis, tout à fait ceux d'une femme
aimante; et j'aperçois avec épouvante que mes représentations
sensuelles deviennent de plus en plus semblables à celles
d'une femme. Pendant les périodes où je suis libre d'une
affection précise, mon désir dégénère, car, en me livrant
à mes procédés d'onanisme, j'évoque des idées grossièrement
sensuelles. Je peux encore lutter contre ce mal, mais c'est
bien vainement que je tente de supprimer l'amour même. Depuis
une année, je souffre de cette exaltation de mes sentiments;
j'ai tant médité sur leur particularité, que je crois pouvoir
vous donner une description exacte de mes sensations. Mon
intérêt est toujours éveillé par la beauté physique. J'ai
fait, à ce propos, la curieuse remarque que je n'ai jamais
aimé un homme barbu.
On pourrait en inférer que je suis voué à ce qu'on appelle
l'amour des garçons. Cependant cette supposition n'est pas
exacte. Car au charme sensuel dont j'ai parlé, se joint un
intérêt psychique pour la personne que je fréquente, ce qui
est une source de tourments. Je suis pris d'une affection si
profonde que je m'attache avec une sorte d'abnégation. On se
lie à moi et cette confiance réciproque pourrait développer
une amitié très cordiale, si au fond de mon âme ne sommeillait
ce démon qui me pousse à une union plus intime qu'on ne
saurait admettre qu'entre personnes de sexes différents. Tout
mon être en languit, chaque fibre en palpite et je me
consume dans une passion brûlante. Je m'étonne d'être capable
d'exposer ici en quelques mots secs les sensations qui ont
déchiré tout mon être. Il est vrai qu'à force de lutter,
pendant des années, j'ai dû apprendre à dissimuler mes
penchants et à sourire quand j'étais déchiré par les
souffrances. Car n'ayant jamais été payé de retour, je
n'ai connu de l'amour que les supplices, la jalousie, cette
jalousie folle qui obscurcit l'esprit, pour tous ceux ou
celles avec qui l'être adoré échangeait un seul regard.
J'ai réservé de m'arrêter à la fin sur l'élément psychique
afin de montrer combien mon penchant anormal est enraciné. Je
n'ai jamais éprouvé le moindre souffle d'amour sensuel pour
l'autre sexe. L'idée d'avoir avec lui des rapports sexuels
me répugne. Plusieurs fois déjà j'ai souffert en entendant
affirmer que telle ou telle jeune fille était amoureuse
de moi. Comme tout jeune homme, j'ai abondamment goûté aux
plaisirs du monde, entre autres à celui de la danse. Je danse
avec plaisir, mais je serais heureux si je pouvais danser
comme dame avec des jeunes gens.
Je voudrais une fois de plus insister sur le fait que mon
amour est tout à fait sensuel. Comment expliquer autrement
que la poignée de main du bien-aimé et souvent son aspect me
provoquent un serrement de coeur et même de l'érection!
J'ai employé tous les moyens pour arracher cet «amour» de
mon «coeur». J'ai essayé de l'étourdir par l'onanisme, de
l'abaisser dans la fange pour pouvoir d'autant mieux me
placer au-dessus de lui.--(Il y a dix ans, pendant une de ces
périodes d'amour, j'avais repoussé l'onanisme et j'avais eu
la sensation que mon sentiment amoureux
s'ennoblissait).--Maintenant encore j'ai l'idée fixe que si
mon bien-aimé me déclarait m'aimer, et n'aimer que moi, je
renoncerais avec plaisir à toute satisfaction sensuelle, et je
me contenterais de pouvoir reposer dans ses bras fidèles. Mais
c'est une illusion que je me fais.
Très honoré monsieur, j'ai une position sociale pleine de
responsabilités, et je crois pouvoir affirmer que mon penchant
anormal ne me fera jamais dévier, pas même de l'épaisseur
d'un fil, du devoir que je suis obligé d'accomplir. Sauf cette
anomalie, je ne suis pas fou et je pourrais être heureux.
Mais, l'année dernière surtout, j'ai trop souffert pour ne pas
envisager avec terreur l'avenir qui, certes, ne m'apportera
point la réalisation de mon désir qui couve toujours sous
la cendre, c'est-à-dire le désir de posséder un amant qui me
comprenne et qui réponde à mon amour. Seule une telle union
me donnerait un réel bonheur psychique. J'ai beaucoup réfléchi
sur l'origine de mon anomalie, surtout parce que je crois
pouvoir supposer qu'elle ne m'est pas venue par hérédité.
Je crois que c'est l'onanisme qui a allumé ce sentiment
congénital. Il y a longtemps que j'aurais pu mettre fin à
toutes ces misères, puisque je ne crains pas la mort, et que
dans la religion qui, fait curieux, ne s'est pas retirée de
mon coeur impur, je ne trouve aucun avertissement contre le
suicide. Mais la conviction que ce n'est pas exclusivement
ma faute qui fait qu'un ver rongeur a rongé ma vie dès son
origine, un certain défi de rester quand même, défi que j'ai
conçu précisément ces temps derniers à la suite d'un indicible
chagrin, m'amènent à tenter l'expérience afin de voir s'il
n'y a pas possibilité d'échafauder sur une nouvelle base un
modeste bonheur pour ma vie, quelque chose qui me remplisse le
coeur. Je crois que, sous l'influence d'une vie de famille
tranquille, je pourrais devenir heureux. Mais je ne dois pas
vous cacher que l'idée de vivre maritalement avec une femme
m'est horrible, que je n'entreprendrais que le coeur
saignant cette tentative de revirement, car alors je devrais
rompre radicalement avec l'espoir toujours vivace, avec cette
illusion que le hasard pourrait pourtant m'amener un jour le
bonheur rêvé.
Cette idée fixe s'est tellement enracinée que je crains que,
seule, la suggestion hypnotique puisse m'en guérir.
Pourriez-vous me donner un conseil? Vous me rendriez
infiniment heureux. Le conseil le plus pressant se bornera
probablement à m'interdire l'onanisme. Que je voudrais
le suivre! Mais si je n'ai pas sous la main des moyens
directement matériels ou mécaniques, je ne pourrai pas
m'arracher à ce vice. D'autant moins que je crains qu'à la
suite de ces pratiques durant des années, ma nature s'y soit
déjà habituée. Les suites, il est vrai, ne m'en ont pas été
épargnées, bien qu'elles ne soient pas aussi horribles qu'on
les dépeint ordinairement. Je souffre d'une nervosité peu
intense; je suis, il est vrai, affaibli et je paie ce vice par
des troubles périodiques de la digestion; mais je suis capable
encore de supporter des fatigues; j'y trouve même quelque
plaisir si elles ne sont pas trop fortes. Je suis d'humeur
sombre, mais je peux être très gai par moments; heureusement
j'aime mon métier; je m'intéresse à bien des choses, surtout
à la musique, aux arts, à la littérature. Je ne me suis jamais
livré à des occupations féminines.
Ainsi que cela ressort de tout ce que je viens d'exposer,
j'aime à fréquenter les hommes, surtout quand ils sont beaux,
mais je n'ai jamais entretenu avec aucun d'eux des relations
intimes. C'est un abîme profond qui me sépare d'eux.
_Post-Scriptum._--Je crains de n'avoir pas assez précisé ma
vie sexuelle dans les lignes précédentes. Elle ne consiste que
dans l'onanisme, mais, pendant l'acte, je me laisse influencer
par ces représentations horribles qu'on désigne par _coïtus
inter femora_, _ejaculatio in ore_, etc.
Mon rôle est, dans ces cas, passif. Ces images se transforment
et passent à celles de l'accouplement quand une passion m'a
enchaîné. La lutte contre cette passion est terrible, parce
que mon âme participe aussi au combat. Je désire l'union la
plus étroite, la plus complète qu'on puisse imaginer entre
deux êtres humains, la vie commune, des intérêts communs, une
confiance absolue et l'union sexuelle. Je pense que l'amour
naturel ne diffère de celui-ci que par son degré de chaleur,
fort au-dessous du feu de notre passion. Précisément en ce
moment j'ai de nouveau cette lutte à soutenir et je refoule
par la violence cette folle passion qui me tient captif déjà
depuis si longtemps.
Pendant des nuits entières je me roule dans mon lit, poursuivi
par l'image de celui pour l'amour duquel je donnerais tout ce
que je possède. Qu'il est triste que le plus noble sentiment
qui ait été donné à l'homme, l'amitié, soit impossible à cause
d'un vil penchant sensuel!
Je voudrais encore une fois déclarer que je ne puis pas me
décider à transformer ma vie sexuelle par des rapports sexuels
avec des femmes. L'idée de ces rapports m'inspire du dégoût et
même de l'horreur.
OBSERVATION 122.--J'écrirai, tant bien que mal, l'histoire de
mes souffrances; je ne suis guidé que par le désir de pouvoir
contribuer par cette autobiographie à renseigner quelque peu
sur les malentendus et les erreurs cruelles qui règnent encore
dans toutes les sphères contre l'inversion sexuelle.
J'ai maintenant trente-sept ans, et je suis né de parents qui
tous deux étaient très nerveux. Je rappelle ce fait parce que
souvent j'ai eu l'idée que mon inversion sexuelle pourrait
m'être venue par voie d'hérédité; cependant cette assertion
n'est que bien vague. Quant à mes grand-pères et grand'mères,
que je n'ai jamais connus, je voudrais seulement citer comme
fait digne d'être retenu, que mon grand-père du côté maternel
avait la réputation d'être un grand «don Juan».
J'étais un enfant assez faible et, pendant mes deux premières
années, j'ai souffert de ce qu'on appelle des arthrites;
c'est probablement à la suite de cette maladie que mon don
d'assimilation et ma mémoire se sont affaiblis; car j'apprends
difficilement les choses qui ne m'intéressent pas, et j'oublie
facilement ce que j'ai appris. Je voudrais encore faire
mention du fait que, avant ma naissance, ma mère fut en
proie à de vives émotions morales, et qu'elle eut souvent des
frayeurs. Depuis l'âge de trois ans, je suis très bien portant
et jusqu'ici j'ai été épargné par les maladies graves. Entre
l'âge de douze et de seize ans, j'eus parfois des sensations
nerveuses étranges que je ne puis pas décrire et qui se
faisaient sentir dans la tête et sur le bout des doigts. Il me
semblait alors que tout mon être voulait se dissoudre.
Mais, depuis de longues années, ces accès ne se sont plus
renouvelés. Du reste, je nuis un homme assez vigoureux, avec
une chevelure touffue, et d'un caractère tout à fait viril.
À l'âge de six ans, je suis arrivé tout seul à pratiquer
l'onanisme auquel malheureusement je fus très adonné jusqu'à
l'âge de dix-neuf ans. Faute de mieux, j'y ai recours
encore assez souvent, bien que je reconnaisse le caractère
répréhensible de cette passion et que je m'en sente toujours
affaibli, tandis que le rapport sexuel avec un homme, loin
du me fatiguer, me donne au contraire le sentiment d'avoir
retrempé mes forces. À l'âge de sept ans, je commençai à
aller à l'école et bientôt j'éprouvai une vive sympathie pour
certains de mes camarades, ce qui d'ailleurs ne me paraissait
nullement étrange. Au lycée, quand j'eus quatorze ans, mes
condisciples m'ont éclairé sur la vie sexuelle des hommes,
chose que j'ignorais absolument; mais leurs explications n'ont
pu m'inspirer aucun intérêt. À cette époque je pratiquais avec
deux ou trois amis l'onanisme mutuel auquel ceux-ci m'avaient
incité et qui avait un charme immense pour moi. Je n'avais
toujours pas conscience de la perversité de mon instinct
génital; je croyais que mes fautes n'étaient que des péchés de
jeunesse, comme en commettent tous les garçons de mon âge. Je
pensais que l'intérêt pour le sexe féminin se manifesterait
quand l'heure serait venue. Ainsi j'atteignis l'âge de
dix-neuf ans. Pendant les années suivantes, je fus amoureux
fou d'un très bel artiste dramatique, ensuite d'un employé
d'une banque et d'un de mes amis, deux jeunes gens qui étaient
loin d'être beaux et de porter sur les sens. Cet amour était
purement platonique et m'entraînait parfois à faire des
poésies enflammées. Ce fut peut-être le plus beau temps de ma
vie, car j'envisageais tout cela avec des yeux innocents. À
l'âge de vingt et un ans, je commençai pourtant à m'apercevoir
peu à peu que je n'avais pas tout à fait les mêmes
prédispositions que mes camarades; je ne trouvais aucun
plaisir aux occupations viriles, ni à fumer, ni à boire, ni au
jeu de cartes; quant au lupanar, il m'inspirait réellement une
peur mortelle. Aussi n'y suis-je jamais allé; j'ai toujours
réussi à m'esquiver sous un prétexte, quand les camarades y
allaient. Je commençai alors à réfléchir sur moi-même; je
me sentais souvent abandonné, misérable, malheureux, et je
languissais de rencontrer un ami prédisposé comme moi, sans
parvenir à l'idée qu'il pouvait bien exister hors de moi des
gens de cet acabit. À l'âge de vingt-deux ans, j'ai fait
la connaissance d'un jeune homme qui enfin m'a éclairé sur
l'inversion sexuelle et sur les personnes atteintes de cette
anomalie, car lui aussi était uraniste et, ce qui est plus,
amoureux de moi. Mes yeux se dessillèrent et je bénis le jour
qui m'a apporté cet éclaircissement. À partir de ce moment, je
vis le monde d'un autre oeil, je vis que le même sort était
échu à beaucoup de gens et je commençai à comprendre et à
m'accommoder autant que possible de ce sort. Malheureusement
cela marchait très mal, et aujourd'hui encore je suis pris
d'une révolte, d'une haine profonde contre les institutions
modernes qui nous traitent si mal, nous autres pauvres
uranistes. Car quel est notre sort? Dans la plupart des
cas, nous ne sommes pas compris, nous sommes ridiculisés et
méprisés et, dans le meilleur cas, si l'on nous comprend, on
s'apitoie sur nous comme sur de pauvres malades ou des fous.
C'est la pitié qui m'a toujours rendu malade. Je commençai
donc à jouer la comédie, pour tromper mes proches sur l'état
de mon âme, et, toutes les fois que j'y réussissais, j'en
avais une grande satisfaction. J'ai fait aussi la connaissance
de plusieurs compagnons de sort; j'ai noué avec eux des
liaisons qui malheureusement étaient toujours de courte
durée, car j'étais très peureux et prudent, en même temps que
difficile dans mon choix et gâté.
J'ai toujours profondément abhorré la pédérastie, comme
quelque chose d'indigne d'un être humain, et je désirerais
que tous mes compagnons de sort en fissent autant;
malheureusement, chez certains d'entre eux, ce n'est pas le
cas; car, si tous pensaient sur ce sujet comme moi, l'opprobre
et la raillerie des hommes d'un sentiment diffèrent du nôtre
seraient encore plus injustes.
En face de l'homme aimé je me sens complètement femme, voilà
pourquoi je me comporte assez passivement pendant l'acte
sexuel. En général, toutes mes sensations et tous mes
sentiments sont féminins; je suis vaniteux, coquet, j'aime les
chiffons, je cherche à plaire, j'aime à me bien habiller, et,
dans les cas où je veux particulièrement plaire, j'ai recours
aux artifices de toilette pour lesquels je suis assez bien
expérimenté.
Je m'intéresse très peu à la politique, mais je n'en suis
que plus passionné pour la musique; je suis un partisan
enthousiaste de Richard Wagner, prédilection que j'ai
remarquée chez la plupart des uranistes. Je trouve que c'est
précisément cette musique qui correspond le mieux à notre
caractère. Je joue assez bien du violon, j'aime la lecture
et je lis beaucoup, mais je n'ai que peu d'intérêt pour les
autres sujets; de même tout le reste dans la vie m'est assez
indifférent, par suite de la sourde résignation qui m'envahit
de plus en plus.
Bien que j'aie tout sujet d'être content de la destinée, ayant
comme technicien une position assurée dans une grande ville
d'Allemagne, je n'aime pas mon métier. Ce que j'aimerais le
mieux, ce serait d'être libre et indépendant, de pouvoir, en
compagnie de l'être aimé, faire de beaux voyages, consacrer
mes loisirs à la musique et à la littérature, surtout au
théâtre qui me paraît comme un des plus grands plaisirs. Être
l'intendant d'un théâtre de la Cour, voilà une position que je
trouverais acceptable.
La seule position sociale ou vocation qui me paraisse vraiment
désirable, est celle de grand artiste, soit chanteur, soit
acteur, soit peintre ou sculpteur. Il me semblerait encore
plus beau d'être né sur un trône royal; ce désir répond à
mon envie très prononcée de régner.--(S'il y a vraiment une
métempsychose, question dont je m'occupe beaucoup et théorie
qui me paraît très probable, je dois avoir déjà vécu une fois
comme imperator ou comme souverain quelconque).--Mais il faut
être né pour tout cela, et comme je ne le suis pas, je n'ai
pas d'ambition pour les soi-disant honneurs et distinctions de
la société.
En ce qui concerne les tendances de mon goût, je dois
constater qu'il y a là une certaine scission. De beaux jeunes
gens de talent et qui ont au moins vingt ans, qui se trouvent
au même niveau social que moi, me paraissent plutôt créés pour
un amour platonique, et je me contente, dans ce cas, d'une
amitié très sincère et très idéale qui rarement dépasse les
bornes de quelques accolades. Mais sensuellement je ne saurais
être excité que par des hommes plus rudes et plus robustes qui
ont au moins mon âge, mais qui doivent occuper une position
sociale et intellectuelle inférieure à la mienne. La raison de
ce phénomène curieux est peut-être que ma grande pudicité,
ma timidité native et ma réserve en présence des hommes de
ma position, exercent l'effet d'une idée entravante, de
sorte que, dans ce cas, je n'arriverais que difficilement et
rarement à une émotion sexuelle. Je souffre beaucoup de cet
antagonisme,--cela s'explique,--car j'ai toujours peur de me
révéler à ces gens simples qui sont au-dessous de moi et qu'on
peut souvent acheter pour de l'argent. Car, dans mon idée,
il n'y aurait rien de plus terrible qu'un scandale qui me
pousserait immédiatement au suicide. Je ne puis pas assez me
figurer combien ce doit être terrible d'être, à la suite
d'une petite imprudence ou par la méchanceté du premier venu,
stigmatisé devant le monde entier, et pourtant sans que ce
soit de notre faute. Car que faisons-nous autre chose que ce
que les hommes de dispositions normales peuvent se permettre
de faire souvent et sans gêne? Ce n'est pas notre faute si
nous n'éprouvons pas les mêmes sentiments que la grande foule:
c'est un jeu cruel de la nature.
Maintes fois j'ai cherché dans ma tête si la science et
quelques hommes scientifiques sans préjugés, penseurs
indépendants, ne pourraient imaginer des moyens pour que,
nous, les «Cendrillons» de la nature, nous puissions avoir une
position plus supportable devant la loi et les hommes. Mais
toujours je suis arrivé à cette triste conclusion que pour se
faire le champion d'une cause, il faut tout d'abord la bien
connaître et la définir. Qui est-ce qui, jusqu'à ce jour,
pourrait expliquer et définir avec exactitude l'inversion
sexuelle? Et pourtant il faut qu'il y ait pour ce phénomène
une explication juste, qu'il y ait une voie par laquelle on
puisse amener la grande foule à un jugement plus sensé et plus
indulgent, et, avant tout, obtenir du moins ceci: qu'on
ne confonde plus l'inversion sexuelle avec la pédérastie,
confusion qui malheureusement règne encore chez la plupart
des gens, je dirais même chez tous. Par un pareil acte, on
s'érigerait un monument impérissable à la reconnaissance de
milliers d'hommes contemporains et futurs; car il y a toujours
eu des uranistes, il y en a et il y en aura à toutes les
époques, et en plus grand nombre qu'on ne le suppose.
Dans le livre de Wilbrand: _Fridolins heimliche Ehe_, je
trouve énoncée une théorie tout à fait acceptable à ce sujet,
ayant eu moi-même déjà à plusieurs reprises l'occasion de
constater que tous les uranistes n'aiment pas au même degré
l'homme, mais qu'il y a parmi eux d'innombrables subdivisions
depuis l'homme le plus efféminé jusqu'à l'inverti qui aime
encore autant et aussi souvent les charmes féminins que
les autres. Ceci pourrait peut-être expliquer la soi-disant
différence entre l'inversion congénitale et l'inversion
acquise, différence qui, à mon avis, n'existe pas du tout.
Cependant chez les cinquante-cinq individus que j'ai connus
dans les trois années écoulées depuis que j'ai compris mon
état, j'ai rencontré les mêmes traits de tempérament, d'âme et
de caractère; presque tous sont plus ou moins idéalistes, ne
fument que peu ou pas du tout, sont dévots, vaniteux, coquets
et superstitieux, et réunissent en eux--(je dois l'avouer
malheureusement)--plutôt les défauts des deux sexes que leurs
qualités. Je sens un véritable _horror_ pour la femme dans son
rôle sexuel, horreur que je ne saurais vaincre, pas même avec
tous les artifices de mon imagination qui est extrêmement
vive; aussi je ne l'ai jamais essayé, car je suis convaincu
d'avance de la stérilité d'une tentative qui me paraît contre
nature et criminelle.
Dans les rapports purement sociaux et amicaux, j'aime beaucoup
à être en relation avec les filles et les femmes, et je suis
très bien vu dans les cercles de dames, car je m'intéresse
beaucoup aux modes, et je sais parler avec beaucoup d'à-propos
et de justesse de ces matières. Je puis, quand je veux, être
très gai et très aimable, mais ce don de conversation n'est
qu'une comédie qui me fatigue et qui m'affecte beaucoup. De
tout temps j'ai montré beaucoup d'intérêt et d'adresse pour
les travaux de femmes; étant enfant, j'ai jusqu'à l'âge de
treize ans passionnément aimé à jouer aux poupées auxquelles
je faisais moi-même des robes. Maintenant encore, j'ai
beaucoup de plaisir à faire de belles broderies, occupation
à laquelle malheureusement je ne puis me livrer qu'en secret.
J'ai une prédilection non moins vive pour les bibelots, les
photographies, les fleurs, les friandises, les objets de
toilette et toutes les futilités féminines. Ma chambre que
j'ai arrangée et décorée moi-même, ressemble à peu près au
boudoir surchargé d'une dame.
Je voudrais encore mentionner, comme particularité curieuse,
que je n'ai jamais eu de pollutions. Je rêve beaucoup et très
vivement presque chaque nuit; mes rêves érotiques, quand j'en
ai, ne s'occupent que d'hommes, mais je suis toujours réveillé
avant qu'une éjaculation ait pu se produire. Au fond, je n'ai
pas de grands besoins sexuels; il y a chez moi des périodes de
quatre à six semaines, pendant lesquelles l'instinct génital
ne se manifeste pas du tout. Malheureusement ces périodes sont
très rares et sont suivies ordinairement d'un réveil d'autant
plus violent de mon terrible instinct, qui, s'il n'est
pas satisfait, me cause de grands malaises physiques et
intellectuels. Je suis alors de mauvaise humeur, déprimé
moralement, irritable; je fuis la société; mais toutes ces
particularités disparaissent à la première occasion qui me
permet de satisfaire mon instinct génital. Je dois remarquer
que, en général, pour les causes les plus futiles, mon humeur
peut varier plusieurs fois dans la même journée; elle est
comme le temps d'avril.
Je danse bien et volontiers; mais je n'aime la danse qu'à
cause de ses mouvements rythmiques et de ma prédilection pour
la musique.
Enfin je dois faire mention d'une chose qui provoque toujours
mon indignation. On nous prend en général pour des malades;
c'est à tort. Car, pour toute maladie, il y a un remède ou un
calmant; or aucune puissance au monde ne pourrait ôter à un
uraniste sa prédisposition invertie. La suggestion hypnotique
même, qu'on a souvent appliquée avec un succès apparent,
ne peut pas amener de transformation durable dans la vie
psychique d'un uraniste. Chez nous, on confond l'effet avec
la cause. On nous prend pour des malades, parce que la plupart
d'entre nous le deviennent réellement avec le temps. Je suis
profondément convaincu que les deux tiers de nous, arrivés
à un âge avancé, s'ils y arrivent jamais, auront une
défectuosité mentale, et c'est facile à expliquer. Quelle
force de volonté et quels nerfs ne doit-on pas avoir pour
pouvoir pendant toute sa vie et sans interruption dissimuler,
mentir, être hypocrite! Que de fois, quand, dans un cercle de
gens normaux, la conservation tombe sur l'inversion sexuelle,
n'est-on pas obligé de se rallier aux calomnies et aux
injures, tandis que chacun de ces propos agit sur nous comme
un couteau tranchant! D'autre part, être obligé d'écouter les
propos et les mots d'esprit inconvenants et ennuyeux sur
les femmes, feindre un intérêt et une attention pour ces
conversations qui aujourd'hui sont en vogue dans la soi-disant
«bonne compagnie»! Voir tous les jours, presqu'à chaque heure,
de beaux hommes auxquels on ne peut se révéler, être forcé de
se priver pendant des semaines, des mois même, de l'ami dont
nous aurions tellement besoin, et par-dessus tout la peur
terrible et continuelle de se trahir devant les hommes, d'être
couvert de honte et d'opprobre! Vraiment, il ne faut pas
s'étonner que la plupart d'entre nous soient incapables de
tout travail sérieux, car la lutte avec notre triste destinée
absorbe toute notre force de volonté et notre persévérance.
Combien il est funeste pour nos nerfs d'être obligés de
renfermer toutes nos pensées, tous nos sentiments dans notre
for intérieur, où notre imagination déjà si vive, alimentée
par tout cela, travaille avec d'autant plus d'activité, de
sorte que nous portons avec nous une fournaise qui menace de
nous dévorer! Heureux ceux de nous qui ne manquent jamais de
la force pour pouvoir mener une telle vie, mais heureux aussi
ceux qui en ont déjà fini!
OBSERVATION 123. Autobiographie.--Vous recevrez ci-jointe la
description du caractère ainsi que des sentiments moraux et
sexuels d'un uraniste, c'est-à-dire d'un individu qui, malgré
la conformation virile de son corps, se sent tout à fait
femme, dont les sens ne sont nullement excités par les femmes
et dont la langueur sexuelle ne vise que les hommes.
Pénétré de la conviction que l'énigme de notre existence ne
saurait être démêlée ou du moins éclaircie que par des
hommes de science qui pensent sans préjugés, je vous donne ma
biographie uniquement dans le but de contribuer par ce moyen
à l'éclaircissement de cette erreur cruelle de la nature et
de rendre peut-être un service à mes compagnons de sort de la
future génération. Car des uranistes il y en aura, tant qu'il
y aura des hommes, de même que c'est un fait irréfutable
qu'il y en a eu à toutes les époques. Mais à mesure que
l'instruction scientifique de notre époque fera des progrès,
on finira par voir en moi et en mes semblables non pas des
êtres haïssables, mais des êtres dignes de commisération, qui
ne méritent jamais le mépris, mais plutôt la suprême pitié de
leur prochain plus heureux qu'eux. Je tâcherai d'être aussi
bref que possible dans mon récit, de même que je ferai tous
les efforts pour rester impartial. Je dois d'ailleurs faire
remarquer, au sujet de mon langage cru et souvent même
cynique, que, avant tout, je tiens à être vrai: voilà pourquoi
je n'évite point les expressions les plus crues, car ce sont
elles qui peuvent le mieux caractériser le sujet que je veux
exposer.
J'ai trente-quatre ans et demi; je suis un négociant à revenu
modique; ma taille est au-dessus de la moyenne, je suis
maigre, je n'ai pas les muscles forts, j'ai une figure tout à
fait ordinaire, couverte de barbe et, au premier aspect, je ne
diffère en rien des autres hommes. Par contre, ma démarche
est féminine, surtout quand je presse le pas; elle est un peu
dandinante; les mouvements sont anguleux, peu harmonieux et
manquent de tout charme viril. La voix n'est ni féminine ni
aiguë, mais plutôt d'un timbre de baryton.
Tel est mon _habitus_ extérieur.
Je ne fume ni ne bois pas; je ne puis ni siffler, ni monter à
cheval, ni faire de la gymnastique, ni tirer de l'épée, ni au
pistolet non plus; je ne m'intéresse pas du tout aux chevaux
ni aux chiens; je n'ai jamais eu entre les mains ni un fusil
ni une épée. Dans mes sentiments intimes et dans mes désirs
sexuels, je suis parfaitement femme. Sans aucune instruction
bien solide--je n'ai passé que cinq années au lycée--je suis
pourtant intelligent; j'aime à lire de bons ouvrages bien
écrits; je dispose d'un jugement sain, mais je me laisse
toujours entraîner par l'état d'esprit du moment; qui connaît
mon faible et sait en profiter, peut me manier et me persuader
facilement. Je prends toujours des résolutions sans trouver
jamais l'énergie de les mettre à exécution. Comme les femmes,
je suis capricieux et nerveux, irrité souvent sans aucune
raison, parfois méchant contre des personnes dont la figure
ne me va pas ou contre lesquelles j'ai de la rancune; je suis
alors arrogant, injuste, souvent blessant et insolent.
Dans tous mes actes et gestes je suis superficiel, souvent
léger; je ne connais aucun sentiment moral profond, et j'ai
peu de tendresse pour mes parents, mes soeurs et mes frères.
Je ne suis pas égoïste; à l'occasion je suis même capable de
faire des sacrifices; je ne puis jamais résister aux larmes,
et, comme les femmes, on peut me gagner par une prévenance
aimable ou par des prières instantes.
Déjà, dans ma tendre enfance, je fuyais les jeux de guerre,
les exercices de gymnastique, les bagarres de mes camarades
masculins; je me trouvais toujours dans la compagnie des
petites filles avec lesquelles je sympathisais plus qu'avec
les garçons; j'étais timide, embarrassé, et je rougissais
souvent. Déjà à l'âge de douze à treize ans, j'éprouvais des
serrements de coeur étranges à la vue de l'uniforme collant
d'un joli militaire; les années suivantes, pendant que mes
camarades d'école parlaient toujours de filles et commençaient
même de petites amourettes, j'étais capable de suivre pendant
des heures un homme vigoureusement bâti avec des fesses bien
développées et plantureuses, et je me grisais à cet aspect.
Sans réfléchir beaucoup sur ces impressions, qui différaient
tant des sentiments de mes camarades, je commençai à me
masturber en pensant pendant l'acte à des hommes bâtis comme
des héros et bien mis, jusqu'à ce que, à l'âge de dix-sept
ans, je fusse éclairé sur mon état par un compagnon de sort.
Depuis ce temps j'ai eu huit à dix fois affaire avec des
filles; mais pour provoquer l'érection, j'ai toujours dû
évoquer l'image d'un bel homme de ma connaissance; je suis
convaincu aujourd'hui que, même en ayant recours à mon
imagination, je ne serais pas capable d'user d'une fille. Peu
de temps après cette découverte, je préférai fréquenter des
uranistes vigoureux et âgés, car à cette époque je n'avais ni
les moyens ni l'occasion de voir de véritables hommes. Depuis,
cependant, mon goût a complètement changé, et ce ne sont que
les hommes, les vrais hommes, entre vingt-cinq et trente-cinq
ans, aux formes vigoureuses et souples, qui puissent exciter
au plus haut degré mes sens, et dont les charmes me ravissent
comme si j'étais vraiment femme. Grâce aux circonstances,
j'ai pu au cours des années faire environ une douzaine de fois
connaissance avec des hommes, qui, pour une gratification de
1 à 2 florins par visite, servaient à mes fins. Quand je me
trouve enfermé seul dans ma chambre avec un joli garçon, mon
plus grand plaisir, c'est avant tout _membrum ejus vel maxime
si magnum atque crassum est, manibus capere et apprehendere et
premere, turgentes nates femoraque tangere atque totum corpus
manibus contractare et, si conseditur, os faciem atque totum
corpus, immovero nates, ardentibus oxculis obtegere. Quodsi
membrum magnum purumque est, dominusque ejus mihi placet,
ardente libidine mentulam ejus in os meum receptam complures
horas sugere possum, neque autem detector, si semen in os meum
ejaculalur, cum maxima corum qui «_uraniste_» nominantur
pars hac re non modo delectatur, sed etiam semen nonnunquam
devorat._
Cependant j'éprouve la volupté la plus intense quand je
tombe sur un homme qui est déjà dressé à ces pratiques et
qui _membrum meum in os recipit et erectionem in ore suo
concedit_.
Quelque invraisemblable que cela paraisse, je trouve toujours,
moyennant quelques cadeaux, des garçons chics qui se laissent
faire. Ces gaillards apprennent ordinairement ces choses
pendant leur service militaire, car les uranistes savent très
bien que, chez les militaires, on est bien disposé pour de
l'argent; et le drôle, une fois dressé à ce service, est
souvent par les circonstances amené à continuer, malgré sa
passion pour le sexe féminin.
Les uranistes, sauf quelques exceptions, me laissent froid
d'habitude, car tout ce qui est féminin me répugne au plus
haut degré. Pourtant il y a parmi eux des individus qui
peuvent me charmer aussi bien qu'un véritable homme et avec
lesquels j'aime encore mieux avoir des rapports parce qu'ils
répondent à mes caresses enflammées avec une égale ardeur.
Quand je me trouve en tête-à-tête avec un de ces individus,
mes sens excités n'ont plus d'entraves et je laisse se
déchaîner complètement mes fureurs bestiales: _osculor, premo,
amplector eum, linguam meam in os ejus immitto; ore cupiditate
tremente ejus labrum superius sugo, faciem meam ad ejus
nates adpono et odore voluptari et natibus emanente voluptate
obstupescor_. Les hommes véritables, en uniformes collants,
font sur moi la plus grande impression. Quand j'ai l'occasion
d'enlacer de mes bras un superbe gaillard et de l'embrasser,
cela me donne une éjaculation immédiate, fait que j'attribue
surtout à une masturbation fréquente. Car je me masturbais
souvent dans les premières années, presque toutes les fois
que j'avais vu un solide gaillard qui me plaisait; son
image m'était alors présente pendant que je faisais l'acte
d'onanisme. Mon goût, en ces choses, n'est pas trop difficile;
il est comme celui d'une bonne qui voit son idéal dans un
solide sous-officier de dragons. Une belle figure est, il est
vrai, un accessoire agréable, mais pas du tout indispensable
à l'excitation de mon envie sensuelle; la principale
condition est et reste: _vir inferiore corporis parte robusta
et bene formosa, turgidis femoribus durisque natibus_, tandis
que le torse peut être svelte. Un ventre fort me dégoûte, une
bouche sensuelle avec de belles dents m'excite et me stimule
vivement. Si cet individu a, en outre, un _membrum pulchrum
magnum et æqualiter formatum_, toutes mes exigences, même
les plus exagérées, sont parfaitement satisfaites. Autrefois
l'éjaculation se produisait cinq à huit fois dans une nuit,
quand je me trouvais avec des hommes qui me plaisaient et qui
m'excitaient passionnément; maintenant encore j'éjacule quatre
à six fois, étant excessivement lubrique et sensuel, au point
que même le cliquetis du sabre d'un joli hussard peut me
causer de l'émotion. Avec cela j'ai une imagination très vive
et je pense pendant presque toutes mes heures de loisir à de
jolis hommes aux membres vigoureux, et je serais ravi si un
gaillard solide et resplendissant de force, _magna mentula
præditus me præsente puellam futuat; mihi persuasum est,
fore ut hoc aspectu sensus mei vehementissima perturbatione
afficiantur et dum futuit corpus adolescentis pulchri tangam
et si liceat ascendam in eum dum cum puella concumbit atque
idem cum eo faciam et membrum meum in ejus anum imittum._
Seuls mes moyens financiers restreints m'empêchent de mettre
à exécution ces projets cyniques dont mon esprit est très
souvent rempli; autrement il y a longtemps que je les aurais
réalisés.
Le militaire exerce sur moi le plus grand charme, mais j'ai
encore, en outre, un faible pour les bouchers, les cochers
de fiacre, les camionneurs, les cavaliers du cirque, à la
condition qu'ils aient un corps bien fait et souple. Les
uranistes me sont odieux pour les rapports intimes, et
j'ai contre la plupart d'entre eux une aversion tout à fait
injustifiée que je ne saurais m'expliquer. Aussi, sauf une
seule exception, n'ai-je jamais eu une relation d'amitié
intime avec aucun uraniste. Par contre, les rapports les plus
cordiaux, consolidés par les années, me rattachent à quelques
hommes normaux, dans la société desquels je me trouve très
bien, mais avec lesquels je n'ai jamais ou de rapports sexuels
et qui ne se doutent pas du tout de mon état.
Les conversations sur les questions politiques ou économiques,
ainsi que toute discussion sur un sujet sérieux, me sont
odieuses; par contre, je cause avec beaucoup de plaisir et
avec un assez bon jugement des choses de théâtre. Dans les
opéras, je me figure être sur la scène, je ma crois entouré
des applaudissements du public qui me célèbre, et je voudrais,
de préférence, représenter des héroïnes passives ou chanter
des rôles dramatiques de femmes.
Les sujets de conversation les plus intéressants pour moi
et mes semblables, ce sont toujours nos hommes; ce thème est
inépuisable pour nous autres; les charmes les plus secrets
de l'amant sont alors minutieusement expliqués, _mentulæ
æstimantur, quanta sint magnitudine, quanta crassitudine;
de forma carum atque rigiditate conferimus, alter ab altero
cognoscit cujus semen celerius, cujus tardius ejaculatur_.
Je mentionne encore qu'un de mes quatre frères s'est laissé
entraîner à des actes uranistes, sans être uraniste lui-même;
tous les quatre sont des adorateurs passionnés du sexe féminin
et font sans cesse des excès sexuels. Les parties génitales
des hommes, dans notre famille, sont, sans exception, très
fortement développées.
Enfin, je répète les paroles par lesquelles j'ai commencé
ces lignes. Je ne pouvais pas choisir mes expressions, car
il s'agissait pour moi de fournir un sujet pour l'étude de
l'existence uraniste; pour cela, il importait, avant tout, de
ne donner que la vérité absolue. Veuillez donc excuser, pour
cette raison, le cynisme de ces lignes.
Au mois d'octobre 1890, l'auteur des lignes qui précèdent se
présenta chez moi. Son extérieur répondait, en général, à
la description qu'il m'en avait faite. Les parties génitales
étaient volumineuses, très poilues. Les parents auraient
été sains au point de vue nerveux; un frère s'est brûlé la
cervelle par suite d'une maladie nerveuse; trois autres sont
nerveux à un degré très prononcé. Le malade est venu chez moi
en proie au plus grand désespoir. Il ne peut plus supporter
la vie qu'il mène, car il en est réduit aux rapports avec des
individus vénals, et il ne peut pratiquer l'abstinence, étant
donnée sa prédisposition excessive à la sensualité; il ne peut
pas comprendre non plus comment on pourrait le transformer en
un individu aimant les femmes et le rendre capable des plus
nobles jouissances de la vie, car, dès l'âge de treize ans, il
avait des penchants pour l'homme.
Il se sent tout à fait femme et aspire à faire la conquête
d'hommes qui ne soient pas uranistes. Quand il est avec un
uraniste, c'est comme si deux femmes se trouvaient ensemble.
Il préférerait plutôt être sans sexe que de continuer à mener
une existence comme la sienne. La castration ne serait-elle
pas une délivrance pour lui?
Un essai d'hypnose n'amena chez ce malade excessivement
émotionnel qu'un engourdissement très léger.
OBSERVATION 124.--B..., garçon de café, quarante-deux ans,
célibataire, m'a été envoyé comme inverti par son médecin,
dont il était amoureux. B... donna de bonne volonté et avec
décence des renseignements sur sa _vita ante acta_ et surtout
_sexualis_, très heureux de trouver enfin une explication
sérieuse de son état sexuel qui, de tout temps, lui a paru
morbide.
B... ne sait rien de ses grands-parents. Son père était un
homme emporté, coléreux et très excité, _potator_, ayant eu,
de tout temps, de grands besoins sexuels. Après avoir fait
vingt-quatre enfants à la même femme, il divorça d'avec elle
et mit trois fois en état de grossesse sa femme de ménage. La
mère aurait été bien portante.
De ces vingt-quatre enfants, six seulement sont encore en vie:
plusieurs d'entre eux ont des maladies de nerfs, mais sans
anomalie sexuelle, sauf une soeur qui, de tout temps, a eu
la manie de poursuivre les hommes.
B... prétend avoir été maladif dans sa première enfance. Dès
l'âge de huit ans, sa vie sexuelle s'éveilla. Il se masturba
et eut l'idée _penem aliorum puerorum in os arrigere_, ce qui
lui fit grand plaisir. À l'âge de douze ans, il commença à
devenir amoureux des hommes, dans la plupart des cas de ceux
qui avaient trente ans et portaient des moustaches. Déjà, à
cette époque, ses besoins sexuels étaient très développés; il
avait des érections et des pollutions. À partir de ce moment,
il s'est masturbé presque tous les jours, en évoquant pendant
l'acte l'image d'un homme aimé. Son suprême plaisir était
cependant _penem viri in os arrigere_. Il en avait une
éjaculation avec la plus vive volupté. Environ douze fois
seulement, il a pu, jusqu'ici, goûter ce plaisir. Quand il se
trouvait en présence d'hommes sympathiques, il n'a jamais eu
de dégoût pour le pénis d'autrui, au contraire. Il n'a jamais
accepté les propositions de pédérastie qui, soit active, soit
passive, lui répugne au plus haut degré. En accomplissant
ces actes pervers, il s'est toujours figuré être dans le
rôle d'une femme. Sa passion pour les hommes qui lui étaient
sympathiques était sans bornes. Il aurait été capable de tout
pour un amant. Il tressaillait d'émotion et de volupté rien
qu'en l'apercevant.
À l'âge de dix-neuf ans, il s'est laissé souvent entraîner
par des camarades à aller au lupanar. Il n'a jamais trouvé de
plaisir au coït. Pour avoir de l'érection en présence de la
femme, il a toujours dû s'imaginer qu'il avait affaire à un
homme aimé. Ce qu'il aurait préféré à tout, c'est que la femme
lui permît l'_immissio penis in os_, ce qui lui a toujours
été refusé. Faute de mieux, il pratiquait le coït; il est même
devenu deux fois père. Son dernier enfant, une fille de
huit ans, commence déjà à se livrer à la masturbation et à
l'onanisme mutuel, ce dont il est profondément affligé. N'y
aurait-il pas quelque remède à cela?
Le malade affirme qu'avec les hommes il s'est toujours senti
dans le rôle de la femme, même dans les rapports sexuels. Il
a toujours pensé que sa perversion sexuelle avait pour cause
originaire le fait que son père, en le procréant, avait voulu
faire une fille. Ses frères et ses soeurs l'avaient toujours
raillé à cause de ses manières féminines. Balayer la chambre,
laver la vaisselle étaient pour lui des occupations agréables.
On a souvent admiré ses aptitudes pour ce genre du travaux,
et on a trouvé qu'il y était plus adroit que bien des filles.
Quand il pouvait le faire, il se déguisait en fille. Pendant
le carnaval, il allait dans les bals déguisé en femme. Dans
ces occasions, il réussissait parfaitement à imiter les
minauderies et les coquetteries des femmes, parce qu'il a un
naturel féminin.
Il n'a jamais eu beaucoup de goût à fumer ou à boire, aux
occupations et aux plaisirs masculins; mais il a fait avec
passion de la couture, et, étant garçon, il a été souvent
grondé parce qu'il jouait sans cesse aux poupées. Au théâtre
et au cirque, son intérêt ne se concentrait que sur les
hommes. Souvent il ne pouvait pas résister à l'envie de
rôder autour des pissotières, pour voir des parties génitales
masculines.
Il n'a jamais trouvé plaisir aux charmes féminins. Il n'a
réussi le coït qu'en évoquant l'image d'un homme aimé. Ses
pollutions nocturnes étaient toujours occasionnées par des
rêves lascifs concernant des hommes.
Malgré de nombreux excès sexuels, B... n'a jamais souffert de
neurasthénie, et il n'en présente aucun des symptômes.
Le malade est délicat, a une barbe et une moustache peu
fournies; ce n'est qu'à l'âge de vingt-cinq ans que sa figure
est devenue barbue. Son extérieur, sauf sa démarche dandinante
et légère, ne présente rien qui puisse indiquer un naturel
féminin. Il affirme qu'on a déjà souvent ridiculisé sa
démarche féminine. Les parties génitales sont fortes, bien
développées, tout à fait normales, couvertes de poils touffus;
le bassin est masculin. Le crâne est rachitique, un peu
hydrocéphale, avec des os pariétaux convexes. La face surprend
par son exiguïté. Le malade prétend qu'il est facile à irriter
et enclin aux emportements et à la colère.
OBSERVATION 125.--Le 1er mai 1880, les autorités policières
amenèrent à la Clinique psychiatrique de Gratz un homme de
lettres, le docteur en philosophie G...
G..., venant d'Italie et passant, dans son voyage, par Gratz,
avait trouvé un soldat qui, moyennant argent, s'était livré
à lui, mais qui finalement l'avait dénoncé à la police. Comme
celui-ci défendait avec le plus grand sans-gêne son amour pour
les hommes, la police trouva son état mental douteux et le
fit placer en observation près d'aliénistes. G... raconta
aux médecins, avec une franchise cynique, qu'il y a plusieurs
années déjà il avait eu, à M..., une affaire analogue à
démêler avec la police et qu'il avait été, alors, quinze jours
en prison. Dans les pays du Sud, il n'y a aucune loi contre
les gens comme lui; en Allemagne et en France seulement, on a
trouvé l'affaire mauvaise.
G... a cinquante ans; il est grand, vigoureux, avec un regard
libidineux, des manières coquettes et cyniques. L'oeil a une
expression névropathique et vague; les dents de la mâchoire
inférieure sont bien plus en arrière que celles de la mâchoire
supérieure. Le crâne est normal, la voix virile, la barbe bien
fournie. Les parties génitales sont bien conformées; cependant
les testicules sont un peu petits. Physiquement, G... ne
présente rien à noter, sauf un léger emphysème du poumon et
une fistule externe à l'anus. Le père de G... était atteint
de folie périodique; la mère était une personne «excentrique»;
une tante était atteinte d'aliénation mentale. De neuf enfants
issus du père et de la mère de G..., quatre sont morts à un
âge tendre.
G... prétend avoir été bien portant, sauf qu'il a eu des
scrofulides. Il a obtenu le grade de docteur en philosophie.
À l'âge de vingt-cinq ans il a eu des hémoptysies, il alla en
Italie où, sauf quelques interruptions, il gagnait sa vie avec
sa plume et en donnant des leçons. G... dit qu'il a souvent
souffert de congestions et aussi quelque peu «d'irritation
spinale», c'est-à-dire que le dos lui faisait mal. Du reste,
il est toujours de bonne humeur, seulement son porte-monnaie
n'est jamais bien garni, et il a toujours bon appétit, comme
toutes les «vieilles hétaïres». Il raconte ensuite avec
beaucoup de plaisir et de cynisme qu'il est atteint
d'inversion sexuelle congénitale. Déjà, à l'âge de cinq ans,
son plus grand plaisir était _videre mentulam_, et il rôdait
autour des pissotières pour avoir ce bonheur. Avant l'âge
de puberté, il avait pratiqué l'onanisme. À sa puberté il
s'aperçut qu'il avait un sentiment très tendre pour ses amis.
Une impulsion obscure lui montrait le chemin que son amour
prendrait. Il avait pour ainsi dire l'obsession d'embrasser
d'autres jeunes gens, et parfois de caresser le pénis du l'un
ou de l'autre. Ce n'est qu'à l'âge de vingt-six ans qu'il
commença à entrer en rapports sexuels avec des hommes; il se
sentait alors toujours dans le rôle de la femme. Étant encore
petit garçon, son plus grand plaisir était de s'habiller en
femme. Il a été souvent battu par son père, quand, pour obéir
à son impulsion, il mettait les vêtements de sa soeur. Quand
il voyait un ballet, c'étaient toujours les danseurs et jamais
les ballerines qui l'intéressaient. Aussi loin que sa mémoire
remonte, il a toujours eu l'_horror feminæ_. Quand il allait
dans un lupanar, ce n'était que pour voir des jeunes gens,
«puisque, dit-il, je suis un concurrent des putains.» Quand il
voit un jeune homme, il le regarde tout d'abord dans les yeux;
si ceux-ci lui plaisent, il regarde la bouche pour voir si
elle est faite pour les baisers, et ensuite vient le tour des
parties génitales pour voir si elles sont bien développées.
G... parle avec une grande suffisance de ses ouvrages
poétiques, et il fait valoir que les gens de son acabit sont
tous des hommes doués de beaucoup de talent. Il cite à l'appui
de sa thèses comme exemples: Voltaire, Frédéric le Grand,
Eugène de Savoie, Platon, qui, selon lui, étaient tous des
«uranistes». Son plus grand plaisir est d'avoir un jeune homme
qui lui soit sympathique et qui lui fasse la lecture de ses
vers (les vers de G... ). L'été dernier, il a eu un amant de
ce genre. Lorsqu'il dut se séparer de lui, il s'abandonna au
désespoir; il ne mangeait plus, ne dormait plus et ne put que
peu à peu se ressaisir. L'amour des uranistes est profond et
extatique. A Naples, raconte-il, il y a un quartier où les
_effeminelli_ vivent en ménage avec leurs amants, de même
qu'à Paris les grisettes. Ils se sacrifient pour leur amant,
entretiennent son ménage, tout comme les grisettes. Par
contre, il y a répulsion entre uraniste et uraniste, tout
comme «entre deux putains; c'est une question de boutique».
G... éprouve une fois par semaine le besoin d'avoir des
rapports sexuels avec un homme. Il se sent heureux de son
étrange sentiment sexuel qu'il considère comme anormal, mais
non comme morbide ni comme illégitime. Il est d'avis qu'il ne
reste à lui et à ses compagnons qu'un parti à prendre, c'est
d'élever au niveau du surnaturel le phénomène contre-nature
qui est en eux. Il voit dans l'amour uraniste comme un amour
plus élevé, idéalisé, divinisé et abstrait. Quand nous lui
objectons qu'un pareil amour est contraire aux buts de la
nature et à la conservation de la race, il répond d'un air
pessimiste que le monde doit mourir et la terre continuer à
tourner autour de son axe sans les hommes qui n'existent que
pour leur propre supplice. Afin de donner une raison et une
explication de son sentiment sexuel anormal, G... prend Platon
comme point de départ, Platon, dit-il, «qui certes n'était pas
un cochon». Déjà Platon a formulé la thèse allégorique que
les hommes étaient autrefois des boules. Les dieux les avaient
coupées en deux disques. Dans la plupart des cas l'homme se
compasse sur la femme, mais quelquefois aussi l'homme sur
l'homme. Alors le pouvoir de l'instinct de l'union est aussi
puissant, et tous deux se raffraîchissent par devant. G...
raconte ensuite que ses rêves, quand ils étaient érotiques,
n'ont jamais eu pour sujet des femmes, mais toujours des
hommes. L'amour pour l'homme est le seul genre qui puisse le
satisfaire. Il trouve abominable de fouiller avec son pénis
dans le ventre d'une femme. Comme il l'a entendu dire, c'est
de cette manière dégoûtante qu'on pratique le coït. Il n'a
jamais eu envie de voir les parties génitales d'une femme;
cela lui répugne. Il ne considère pas comme un vice son genre
de satisfaction sexuelle; c'est une loi de la nature qui
l'y force. Il s'agit pour lui de l'instinct de conservation.
L'onanisme n'est qu'un expédient misérable, et nuisible
encore, tandis que l'amour uraniste relève le moral et
retrempe les forces physiques.
Avec une indignation morale qui a l'air bien comique à côté
de son cynisme ordinaire, il proteste contre la confusion
des uranistes avec les pédérastes. Il abhorre le _podex_, un
organe de sécrétion. Les rapports des uranistes ont toujours
lieu par devant et consistent dans un système d'onanisme
combiné.
Telles sont les descriptions de G... dont l'individualité
intellectuelle est aussi, en tout cas, primitivement
anormale. La preuve en est dans son cynisme, dans sa frivolité
incroyable, dans l'application de ses maximes au domaine
religieux, terrain sur lequel nous ne pourrions le suivre,
sans transgresser les limites tracées même pour une
observation scientifique; dans son raisonnement philosophique
entortillé sur les causes de son sentiment sexuel pervers;
dans sa manière retorse d'envisager le monde; dans sa
défectuosité éthique dans tous les sens; dans sa vie de
vagabond; dans ses manières bizarres et dans son extérieur.
G... fait l'effet d'un homme originairement fou. (Observation
personnelle. _Zeitschrift für Psychiatrie_).
OBSERVATION 126.--Taylor avait à examiner une nommée Elise
Edwards, âgée de vingt-quatre ans. L'examen a amené la
constatation qu'elle était du sexe masculin. E... avait depuis
l'âge de quatorze ans porté des vêtements féminins, elle a
aussi débuté sur la scène comme actrice; elle portait les
cheveux longs et, à la mode des femmes, une raie au milieu. La
conformation de la figure avait quelque chose de féminin;
pour le reste le corps était tout à fait masculin. Elle avait
soigneusement arraché les poils de sa barbe. Les parties
génitales viriles, vigoureuses et bien développées, étaient
fixées par un bandage vers le haut sur le ventre.
L'examen de l'anus indiquait la pratique de la pédérastie
passive. (Taylor, _Med. jurisprudence_, 1873. 11, p. 280,
473).
OBSERVATION 127.--Un fonctionnaire d'âge moyen, marié à une
brave femme et, depuis plusieurs années, père de famille
heureux, présente un phénomène curieux dons le sens de
l'inversion sexuelle.
L'histoire scandaleuse suivante fut divulguée un jour par
l'indiscrétion d'une prostituée. X... se présentait environ
tous les huit jours au lupanar, s'y costumait en femme; à
ce déguisement ne manquait jamais une perruque de femme. La
toilette terminée, il se couchait sur un lit et se laissait
masturber par une prostituée. Il préférait de beaucoup
employer, s'il pouvait l'y décider, un individu masculin,
l'homme de peine du lupanar. Le père de X... avait une tare
héréditaire, fut à plusieurs reprises atteint d'aliénation
mentale et _hyperæsthesia_ et _paræsthesia sexualis_.
OBSERVATION 128.--C... R..., servante, vingt-six ans, souffre
depuis l'âge de sa formation de _paranoïa originaria_ et
d'hystérie; elle eut, à la suite de ses idées fixes, un passé
romanesque et s'attira, en 1887, en Suisse, où elle s'était
réfugiée par monomanie de la persécution, une instruction
judiciaire. À cette occasion on constata qu'elle était
atteinte d'inversion sexuelle.
On n'a aucun renseignement sur ses parents ni sur sa parenté
R... prétend que, sauf une inflammation des poumons qu'elle a
eue à l'âge de seize ans, elle n'a jamais été gravement malade
auparavant.
La première menstruation eut lieu sans malaises à l'âge de
quinze ans; plus tard les _menses_ furent irrégulières et
anormalement fortes. La malade affirme qu'elle n'a jamais
eu de penchant pour les personnes de l'autre sexe, et jamais
toléré qu'un homme s'approchât d'elle. Elle n'a jamais pu
comprendre comment ses amies pouvaient parler de la beauté et
de l'amabilité des personnes du sexe masculin. Elle ne peut
pas comprendre non plus comment une femme peut se laisser
embrasser par un homme. Par contre, elle fut transportée
d'enthousiasme quand elle put poser un baiser sur les lèvres
d'une amie bien aimée. Elle a pour les filles un amour qu'elle
ne peut pas s'expliquer. Elle a aimé et embrassé avec extase
quelques-unes de ses amies; elle aurait été capable de leur
sacrifier sa vie. Le comble de son plaisir aurait été de vivre
avec une pareille amie et de la posséder seule et entièrement.
Elle se sent comme homme vis-à-vis de la fille aimée. Étant
encore petite fille, elle n'avait de goût que pour les jeux
des garçons; elle aimait surtout entendre les décharges des
fusils et la musique militaire; elle en était tout à fait
enthousiasmée et aurait aimé partir comme soldat. Son
idéal était la chasse et la guerre. Au théâtre elle n'avait
d'intérêt que pour les artistes des rôles de femmes. Elle
sait très bien que cette tendance est contraire au caractère
féminin, mais c'est plus fort qu'elle. Elle avait grand
plaisir à aller habillée en homme, de même elle fit de tout
temps avec plaisir toutes sortes d'ouvrages d'homme et
y montra une adresse particulière, tandis que c'était le
contraire en ce qui concerne les ouvrages de femme et surtout
les travaux manuels. La malade aime aussi à fumer et à
boire des boissons alcooliques. A la suite d'idées fixes de
persécution et pour échapper à ses prétendus persécuteurs,
la malade s'est, à plusieurs reprises, montrée en vêtements
d'homme et a joué des rôles masculins. Elle le faisait avec
tant d'adresse--(native sans doute)--qu'elle sut généralement
tromper les gens sur son véritable sexe.
Il a été établi documentairement que, déjà en 1884, la malade
avait vécu pendant longtemps tantôt habillée en civil, tantôt
avec l'uniforme d'un lieutenant, et que, poussée par la
monomanie de la persécution, elle s'était, en août 1884,
habillée d'un costume semblable à celui des laquais et s'était
réfugiée d'Autriche en Suisse. Là elle trouva une place
comme domestique dans la famille d'un négociant; elle tomba
amoureuse de la demoiselle de la maison, la «belle Anna»,
qui de son côté, ne se doutant pas du véritable sexe de R...,
devint amoureuse du jeune et joli servant.
La malade fait sur cet épisode de sa vie les remarques
caractéristiques que voici: «J'étais tout à fait amoureuse
d'Anna. Je ne sais pas comment cela m'est venu, et je ne
saurais me rendre aucun compte de cette inclination. C'est
cet amour fatal qui est cause que j'ai pendant si longtemps
continué de jouer le rôle d'un homme. Je n'ai encore jamais
éprouvé d'amour pour un homme, et je crois que mon affection
se tourne vers le sexe féminin et non pas vers le sexe
masculin. Je ne comprend pas cet état.»
R... écrivait de Suisse des lettres à son amie et compatriote
Amélie, qui ont été jointes au dossier du tribunal. Ce sont
des lettres pleines d'un amour extatique qui dépasse de bien
loin la mesure de l'amitié. Elle appelle son amie: «ma fleur
de miracle, soleil de mon coeur, langueur de mon âme». Elle
est son suprême bonheur sur terre, c'est à elle qu'elle a
donné tout son coeur. Dans des lettres adressées aux parents
de son amie, elle dit qu'ils veillent bien sur cette «fleur
miraculeuse», car si celle-ci mourait, elle ne pourrait plus
rester parmi les vivants.
R... fut pendant quelque temps internée à l'asile pour qu'on
puisse examiner son état mental. Un jour qu'on autorisa une
visite d'Anna près de R..., les accolades et les baisers
ardents n'en voulaient plus finir. Anna avoua sans réticence
qu'à la maison déjà elles s'étaient embrassées avec la même
tendresse.
R... est une femme grande, svelte, et d'une apparence
imposante, de conformation tout à fait féminine, mais avec
des traits plutôt masculins. Le crâne est régulier, pas de
stigmates de dégénérescence anatomique; les parties génitales
sont normales et tout à fait vierges. R... fait l'impression
d'une personne décente et moralement très pure. Toutes les
circonstances indiquent qu'elle n'a aimé que platoniquement;
le regard et l'extérieur indiquent une névropathe. Hystérie
grave périodique, accès d'une sorte de catalepsie avec état
délirant et visions. La malade est facile à mettre en état de
somnambulisme par l'influence hypnotique, et, dans cet état,
elle est susceptible de recevoir toutes les suggestions.
(Observation personnelle, _Friedreichs Blætter_, 1881.
Fascicule 1.)