Contrairement au groupe précédent, c'est-à-dire celui des
hermaphrodites psychosexuels, il y a ici, _ab origine_, un sentiment
et un penchant sexuels exclusifs pour les personnes du même sexe;
mais, contrairement au groupe qui suit, l'anomalie des individus se
borne uniquement à la _vita sexualis_ et n'exerce pas un effet plus
profond et plus grave sur le caractère ni sur la totalité de la
personnalité intellectuelle.
La _vita sexualis_ est, chez ces homosexuels (uranistes), _mutatis
mutandis_, tout à fait semblable à celle de l'amour normal
hétérosexuel; mais, comme elle est contraire au sentiment naturel,
elle devient une caricature, d'autant plus que ces individus sont en
général atteints d'_hyperæsthesia sexualis_ et que, par conséquent,
leur amour pour leur propre sexe est un amour ardent et extatique.
L'uraniste aime, idolâtre son amant masculin, de même que l'homme qui
aime la femme, idolâtre sa maîtresse. Il est capable de faire pour
lui les plus grands sacrifices; il éprouve les tortures de l'amour
malheureux, souvent non payé de retour, de l'infidélité de l'amant, de
la jalousie, etc.
L'attention de l'homme homosexuel n'est captivée que par le danseur,
l'acteur, l'athlète, la statue d'homme, etc. L'aspect des charmes
féminins lui est indifférent, sinon répugnant; une femme nue lui
paraît dégoûtante, tandis que la vue des parties génitales viriles, la
vue des cuisses de l'homme, etc., le fait tressaillir de joie.
Le contact charnel avec un homme qui lui est sympathique lui donne
un frisson de volupté; et, comme de pareils individus sont souvent
neurasthéniques sexuellement, soit de naissance, soit par suite de
la pratique de l'onanisme ou d'une abstinence forcée de tout rapport
sexuel, il se produit facilement des éjaculations qui, dans les
rapports les plus intimes avec la femme, n'auraient pas lieu du
tout ou ne pourraient être forcément provoquées que par des moyens
mécaniques. L'acte sexuel de n'importe quel genre, accompli avec
l'homme, procure du plaisir et laisse derrière lui un sentiment de
bien-être. Quand l'uraniste est capable de se forcer au coït,
le dégoût agit régulièrement comme idée d'entrave et rend l'acte
impossible; il éprouve à peu près le même sentiment qu'un homme
qui serait forcé de goûter à de la nourriture ou à des boissons
nauséabondes. Toutefois, l'expérience nous apprend que souvent des
invertis de ce second degré se marient pour des raisons éthiques ou
sociales.
Ces malheureux sont relativement puissants, quand, au milieu de
l'étreinte conjugale, ils fouettent leur imagination et se figurent
tenir, au lieu de l'épouse, un homme aimé entre leur bras.
Mais le coït est pour eux un lourd sacrifice, et non un plaisir; il
les rend pour des journées entières faibles, énervés et souffrants.
Quand ces uranistes ne sont pas capables de contrebalancer les idées
et les représentations d'entrave, soit par l'effort énergique de leur
imagination, soit par l'emploi de boissons alcooliques excitantes,
soit par des érections artificiellement créées à l'aide de vessies
pleines, etc., ils sont complètement impuissants, tandis que le
seul contact d'un homme peut leur donner des érections et même de
l'éjaculation.
Danser avec une femme est désagréable à l'uraniste. La danse avec un
homme, surtout avec un homme de formes sympathiques, lui paraît être
le plus grand plaisir.
L'uraniste masculin, quand il est d'une classe bien élevée, n'a pas
d'antipathie pour les rapports non sexuels avec les femmes, quand
leur conversation et leur goût artistique lui paraissent agréables. Il
n'abhorre la femme que dans son rôle sexuel.
La femme homosexuelle présente ces mêmes phénomènes, _mutatis
mutandis_. À ce degré de l'aberration sexuelle, le caractère et les
occupations restent conformes au sexe que l'individu représente. La
perversion sexuelle reste une anomalie isolée, mais qui laisse des
traces profondes dans l'existence sociale et intellectuelle de la
personne en question. Conformément à ce fait, elle se sent, dans
n'importe quel acte sexuel, dans le rôle qui lui échouerait dans le
cas d'une tendance hétérosexuelle.
Il y a cependant des cas intermédiaires, formant une transition vers
le troisième groupe, dans ce sens que la personne s'imagine, désire ou
rêve le rôle sexuel qui correspondrait à ses sentiments homosexuels et
qu'il se manifeste incomplètement des penchants à des occupations, des
tendances de goût, qui ne sont pas conformes au sexe que l'individu
représente. Dans certains cas on a l'impression que ces phénomènes
ont été artificiellement produits par l'influence de l'éducation, dans
d'autres qu'ils représentent des dégénérescences plus profondes et
produites, dans les limites du degré en question, par une activité
sexuelle perverse (masturbation); ces derniers cas présentent des
phénomènes de dégénérescence progressive analogues à ceux que nous
avons observés dans les inversions sexuelles acquises.
En ce qui concerne la façon de se satisfaire au point de vue sexuel,
il faut remarquer que, chez beaucoup d'uranistes hommes, qui sont
atteints de faiblesse sexuelle irritable, la seule accolade
suffit pour provoquer une éjaculation. Les personnes sexuellement
hyperesthésiques et atteintes de paresthésie des sentiments
esthétiques, ont souvent un plus grand plaisir à se commettre avec des
individus sales et communs, pris dans la lie de la populace.
Sur le même terrain se produisent des désirs pédérastes (naturellement
actifs) et d'autres aberrations; mais il est rare, et évidemment
c'est seulement chez des personnes d'une moralité défectueuse et très
cupides, que le _libido nimia_ amène aux actes de pédérastie.
Contrairement aux vieux débauchés corrompus qui préfèrent des garçons
et pratiquent de préférence la pédérastie, l'affection sexuelle
des uranistes adultes ne paraît pas se tourner vers les individus
masculins non développés.
L'uraniste ne pourrait probablement devenir dangereux pour les garçons
que par suite d'un rut violent, ou quand il ne trouve pas mieux.
Le mode de satisfaction sexuelle des uranistes féminins est
probablement la masturbation mutuelle et passive; ces personnes
trouvent le coït aussi dégoûtant, fatigant et inadéquat que l'homme
uraniste.
OBSERVATION 112.--L'observation suivante est l'extrait d'une
très longue autobiographie qu'un médecin atteint d'inversion
sexuelle a mise à ma disposition.
J'ai quarante ans; je suis né d'une famille très saine[94],
j'ai toujours été bien portant; je passais pour un modèle de
fraîcheur physique et intellectuelle, d'énergie; je suis d'une
constitution robuste, mais je n'ai que peu de barbe; sauf aux
aisselles et au _mons Veneris_, je n'ai pas de poils sur le
corps.
[Note 94: Plus tard, on a appris qu'un proche parent était
mort fou, et que huit soeurs et frères du malade avaient
péri entre l'âge de un à huit ans d'_hydrocephalus acutus_ ou
_chronicus_.]
Peu après ma naissance, mon pénis était déjà
extraordinairement grand; à l'heure qu'il est, il a en _statu
erectionis_ 21 centimètres de longueur et une circonférence de
14 centimètres. Je suis excellent cavalier, gymnaste, nageur;
j'ai pris part à deux campagnes comme médecin militaire. Je
n'ai jamais eu de goût pour les vêtements de femme ni pour
les occupations féminines. Jusqu'à l'âge de puberté, j'étais
timide en face du sexe féminin, et je le suis encore quand je
me trouve en présence de femmes que je ne connais que depuis
peu de temps.
De tout temps la danse me fut antipathique. À l'âge de huit
ans s'éveilla en moi l'affection pour mon propre sexe. Tout
d'abord j'éprouvais du plaisir en regardant les parties
génitales de mes frères. _Fratrem meum juniorem impuli ut
alter alterius genitalibus luderet, quibus factis penis meus
se erexit._ Plus tard, en prenant un bain avec les enfants de
l'école, les garçons m'intéressaient beaucoup, les filles
pas du tout. J'avais si peu de goût pour elles qu'à l'âge
de quinze ans encore je croyais qu'elles étaient munies d'un
pénis comme nous autres. En compagnie de garçons ayant les
mêmes sentiments, nous nous amusions _vicissim genitalibus
nostris ludere_. À l'âge de onze ans et demi, on me donna un
précepteur très sévère; je ne pouvais que rarement aller en
cachette trouver mes camarades. J'apprenais très facilement,
mais je ne m'accordais pas bien avec mon précepteur; un jour
qu'il m'ennuyait trop, je me mis en rage et je courus sur lui
avec un couteau; je l'aurais tué avec plaisir, s'il ne m'avait
pas saisi le bras. À l'âge de douze ans et demi, j'ai déserté
la maison paternelle pour une raison analogue, et pendant six
semaines je rôdai dans le pays voisin.
On me mit ensuite au lycée; j'étais déjà développé
sexuellement, et, en nous baignant, je m'amusais avec les
garçons de la manière que j'ai indiquée, plus tard aussi par
l'_imitatio coïtus inter femora_. J'avais alors treize
ans. Les filles ne me plaisaient pas du tout. Des érections
violentes m'amenèrent à jouer avec mes parties génitales;
l'idée me vint aussi _penem in os recipere_, ce à quoi
j'arrivai en me courbant. Je provoquai, par ce moyen,
une éjaculation. C'est ainsi que j'arrivai à pratiquer la
masturbation. J'en fus vivement effrayé, je me considérais
comme un criminel; je me découvris à un condisciple âgé de
seize ans. Celui-ci m'éclaira, me rassura et conclut avec
moi une liaison d'amour. Nous étions heureux et nous
nous satisfaisions par l'onanisme mutuel. En outre, je me
masturbais aussi; au bout de deux ans, cette union fut rompue,
mais, aujourd'hui encore, quand nous nous rencontrons par
hasard--mon ami est un fonctionnaire supérieur--l'ancienne
flamme se rallume de nouveau.
Ce temps que j'ai passé avec mon ami H... fut bien heureux,
et j'en payerais le retour avec le sang de mon coeur. La vie
m'était alors un plaisir; mes études étaient pour moi comme
un jeu facile; j'avais de l'enthousiasme pour tout ce qui est
beau.
Pendant ce temps, un médecin, ami de mon père, me séduisit en
me caressant, à l'occasion d'une visite, en m'onanisant,
en m'expliquant les procédés sexuels et en m'engageant à
ne jamais me faire de manustuprations, cet acte étant
très préjudiciable à la santé. Il pratiqua alors avec moi
l'onanisme mutuel et me déclara que c'était pour lui le seul
moyen de fonctionner au point de vue sexuel. Il a, dit-il, le
dégoût des femmes; voilà pourquoi il a vécu en désaccord avec
sa femme, morte depuis. Il m'invita avec insistance à venir
le voir le plus souvent possible. Ce médecin était un homme de
belle prestance, père de deux fils âgés du quatorze et quinze
ans, avec lesquels, l'année suivante, je nouai une liaison
d'amour analogue à celle que j'entretenais avec mon ami H...
J'avais honte d'avoir fait des infidélités à ce dernier;
toutefois je continuais mes rapports avec le médecin. Il
pratiquait avec moi l'onanisme mutuel, me montrait nos
spermatozoïdes sous le microscope; il me montrait aussi
des ouvrages et des images pornographiques, mais qui ne me
plaisaient guère, car je n'avais d'intérêt que pour les corps
masculins. Plus tard, à l'occasion d'une visite, il me pria de
lui accorder une faveur qu'il n'avait encore jamais goûtée et
dont il avait grande envie. Comme je l'aimais, je consentis
à tout. _Instrumentis anum dilatavit, me pædicavit, dum simul
penem meum trivit ita ut eodem tempore dolore et voluptate
affectus sim._ Après cette découverte j'allai immédiatement
trouver mon ami H..., croyant que cet homme aimé me donnerait
un plaisir plus grand encore. _Alter alterum pædicavit_; mais
nous fûmes déçus tous les deux et nous n'y revînmes plus;
car, passif, je n'éprouvais que de la douleur; et, actif,
je n'avais pas de plaisir, tandis que l'onanisme mutuel nous
procurait la plus grande jouissance. Je me laissai faire
encore plusieurs fois par le médecin, et encore je ne le fis
que par gratitude. Jusqu'à l'âge de quinze ans, je pratiquai
avec des amis l'onanisme passif ou mutuel.
J'étais devenu grand; les femmes et les filles me faisaient
toutes sortes d'avances; mais je les fuyais comme Joseph
fuyait la femme de Putiphar. À l'âge de quinze ans, je vins
dans la capitale. Je n'avais que rarement l'occasion de
satisfaire mon penchant sexuel. En revanche, je jouissais à
l'aspect des images et des statues d'hommes, et je ne pouvais
m'empêcher d'embrasser ardemment les statues aimées. L'ennui
principal pour moi, c'étaient les feuilles de vigne qui
couvraient les parties génitales.
À l'âge de dix-sept ans, je me fis inscrire à l'Université. De
nouveau je vécus deux ans avec mon ami H...
À l'âge de dix-sept ans et demi on me poussa, alors que
j'étais en état d'ivresse, à faire le coït avec une femme. Je
me forçai; mais, aussitôt l'acte accompli, je pris la fuite,
rempli de dégoût. De même qu'après ma première manustupration
active, j'eus comme le sentiment que j'avais commis un crime.
Dans un nouvel essai que je fis, sans être ivre, _puella nuda
pulcherrima operante erectio non evenit_, tandis que la vue
seule d'un garçon ou le contact de ma cuisse avec une main
d'homme rendait mon pénis raide comme de l'acier. Mon ami H...
venait, il y a peu de temps, de faire la même expérience. Nous
nous creusâmes alors la tête, mais en vain, pour en découvrir
la cause. Je laissai donc les femmes pour ce qu'elles sont, et
je trouvai mon plaisir chez des amis par l'onanisme passif et
mutuel: entre autres je le pratiquais avec les deux fils du
médecin qui, depuis mon départ, avait abusé de ses enfants en
leur faisant de la _pædicatio_.
À l'âge de dix-neuf ans je fis la connaissance de deux vrais
uranistes.
A..., cinquante-six ans, d'un extérieur féminin, imberbe, très
médiocre au point de vue intellectuel, avec un instinct
sexuel très fort et qui s'est manifesté trop prématurément, a
pratiqué l'amour uraniste depuis l'âge de six ans. Il venait
tous les mois une fois dans la capitale. J'étais obligé de
coucher avec lui: il était insatiable d'onanisme mutuel et me
força aussi à la _pædicatio_ active et passive, ce que j'ai dû
accepter à contre-coeur, par-dessus le marché.
B..., négociant, trente-six ans, d'apparence tout à fait
virile, avait des besoins énormes, de même que moi-même. Il
savait donner à ses manipulations sur mon corps un tel charme
que je dus lui servir de cynède. C'est le seul avec lequel
j'éprouvai dans le rôle passif quelque jouissance. Il
m'avoua que, rien qu'en me sachant près de lui, il était pris
d'érections très tourmentantes: quand je ne pouvais pas le
servir, il était obligé de se soulager par la masturbation.
Malgré ces amourettes, j'étais assistant de clinique à
l'hôpital et je passais comme très zélé et très capable
dans mon métier. Bien entendu, j'ai cherché dans toute
la littérature médicale une explication de ma bizarrerie
sexuelle. Partout je la trouvais stigmatisée comme un
délit qui mérite d'être puni, tandis que moi je n'y pouvais
reconnaître que la simple et naturelle satisfaction de mes
désirs sexuels. J'avais la conscience que cette particularité
m'est venue de naissance; mais, me sentant en antagonisme avec
le monde entier, et souvent près de la folie et du suicide,
j'essayais toujours et toujours de satisfaire avec les femmes
mon immense appétit génital. Le résultat était toujours le
même: ou il y avait absence de toute érection ou, quand je
réussissais à faire l'acte, il y avait dégoût et horreur d'y
revenir.
Étant médecin-major, je souffris énormément à la vue et au
contact de milliers de corps d'hommes nus. Heureusement,
je contractai une liaison d'amour avec un lieutenant qui
partageait mes sentiments, et je passai encore une fois une
période de divines délices.
Par amour pour lui, je me laissai décider à la _pædicatio_,
que son âme désirait tant. Nous nous aimâmes jusqu'à sa mort,
à la bataille de Sedan. Depuis, je n'acceptai plus jamais la
_pædicatio_ ni passive, ni active, bien que j'aie eu beaucoup
d'amourettes et que je sois un personnage très demandé.
À l'âge de vingt-trois ans, je suis allé m'établir comme
médecin à la campagne, j'étais très couru et très aimé comme
médecin. Pendant cette période, je me satisfaisais avec des
garçons de quatorze ans. Je me suis, à cette époque, lancé
dans la vie politique et brouillé avec le clergé. Un de mes
amants me trahit, le clergé me dénonça et je fus forcé de
prendre la fuite. L'enquête judiciaire conclut en ma faveur.
J'ai pu rentrer, mais je fus vivement ébranlé et je profitai
de la guerre qui venait d'éclater (1870) pour servir sous les
armes, espérant trouver la mort. Je rentrai de la guerre, avec
nombre de distinctions honorifiques; homme mûr et calme, je ne
trouvais plus de plaisir que dans les travaux assidus de mon
métier. J'espérais que mon énorme instinct génital était près
de s'éteindre, épuisé que j'étais par les immenses fatigues de
la campagne.
À peine fus-je reposé que l'ancien instinct indomptable
recommença à se faire sentir en moi et m'entraîna à des
satisfactions effrénées. Souvent je faisais mon examen de
conscience, me reprochais mon penchant répréhensible aux yeux
du monde, sinon aux miens.
Pendant un an, je m'abstins, en déployant toute ma force de
volonté; ensuite, j'allai dans la capitale pour me forcer
aux rapports avec les femmes. Moi qui, à la vue du plus sale
garçon d'écurie, étais pris d'érections violentes, je n'avais
guère d'émotion auprès de la plus belle des femmes. Je
rentrais anéanti. J'avais un garçon pour mon service et en
même temps pour mes satisfactions sexuelles.
La solitude de la vie du médecin du campagne, le vif désir
d'avoir des enfants, me poussaient au mariage. Du reste, je
voulais couper court aux cancans des gens, et j'espérais en
outre triompher enfin de mon fatal penchant.
Je connaissais une demoiselle pleine de bonté et de coeur,
et de l'amour de laquelle j'étais convaincu. Je réussis,
grâce à l'estime et à l'adoration que j'avais pour ma femme, à
remplir mes devoirs conjugaux. Ce qui me facilita ma tâche, ce
fut l'air garçon qu'avait ma femme. Je l'appelais mon Raphaël,
je fouettais mon imagination pour évoquer des images de
garçons et arriver ainsi à l'érection. Mon imagination se
lassa au bout d'un moment: c'en était fait de l'érection. Je
ne pouvais pas dormir dans le même lit que ma femme. Dans ces
deux dernières années, le coït m'a toujours été de plus en
plus difficile à exécuter, et, depuis deux ans, nous y avons
renoncé. Ma femme connaît mon état d'âme. Sa bonté de coeur
et son amour pour moi ont pu la décider à n'y attacher aucune
importance.
Mon penchant sexuel pour mon propre sexe est resté toujours
le même, et malheureusement il m'a forcé souvent à faire des
infidélités à ma femme.
Aujourd'hui encore, l'aspect d'un garçon de seize ans me met
dans une vive excitation sexuelle avec des érections gênantes,
de sorte que je me soulage à l'occasion par la manustupration
du garçon ou par la masturbation sur moi-même.
Les tourments que je souffre sont indescriptibles. Faute de
mieux, _uxor mea penem lerit, sed quod mulieris manus magno
opere post dimidiam horam aduquitur, pueri manus post nonnulla
momenta adsequitur_. Et ainsi je passe ma vie misérable,
esclave de la loi et de mon devoir envers ma femme!
Je n'ai jamais eu le désir de la _pædicatio_ ni active ni
passive. Quand je la faisais ou la subissais, c'était toujours
par gratitude et par complaisance.
Le médecin auquel je dois cette auto-observation m'affirme que,
jusqu'ici, il a eu des rapports sexuels avec au moins six cents
uranistes. Il y en a beaucoup qui vivent encore et occupent des
positions sociales très élevées et très respectées (10 p. 100
seulement d'entre eux sont devenus plus tard amateurs de femmes). Une
autre partie ne déteste pas la femme, mais a plus de penchant pour le
sexe masculin; les autres sont exclusivement et pour toujours amateurs
d'hommes.
Ce médecin prétend n'avoir jamais rencontré de conformations anormales
des parties génitales chez ces six cents uranistes; mais il a souvent
pu remarquer certains rapprochements vers les formes féminines, le peu
d'abondance des poils, un teint plus tendre, une voix plus haute. Il y
avait souvent aussi un développement des mamelles; X..., _affirmat ab
13-15 anno lac in mammis suis habuisse quod amicus H... esuxit_.
Seuls 10 p. 100 de ces hommes montraient du goût pour les occupations
féminines. Tous ses amis étaient atteints d'un penchant sexuel
anormalement précoce et fort. La grande majorité d'entre eux se
sentait vis-à-vis l'un de l'autre comme hommes, se satisfaisait par
l'onanisme mutuel, manustupration sur l'amant ou par l'amant. La
plupart d'entre eux inclinaient vers la pédérastie active. Mais
souvent, la crainte du Code pénal ou des raisons esthétiques contre
l'anus, sont les causes pour lesquelles l'acte n'est pas exécuté. Ils
se sentent rarement dans le rôle de femme vis-à-vis des autres, et ont
rarement un penchant à la pédérastie passive.
Au commencement de l'année 1887, ce médecin fut arrêté parce qu'il
s'était livré à des actes d'impudicité avec deux garçons de quatorze
ans. Le délit consistait en ce qu'il faisait d'abord frotter par
les garçons _mentulam propriam inter femora viri_ jusqu'à ce que
l'éjaculation se produisît, et qu'il exécutait le même procédé _cum
mentula propria inter femora pueri_. Lors des débuts judiciaires, on
admit qu'on se trouvait en présence d'un instinct morbide; mais il fut
prouvé que l'inculpé n'avait pas de troubles mentaux, qu'il n'avait
pas perdu son libre arbitre, en tout cas qu'il n'avait pas agi sous
une impulsion irrésistible.
Toutefois, il fut condamné à un an de prison, tout en tenant compte
des plus grandes circonstances atténuantes.
OBSERVATION 113.--M. X..., de haute position sociale, m'a
consulté pour une neurasthénie et une insomnie dont il souffre
depuis des années. L'enquête sur la cause du mal a amené le
malade à avouer qu'il a un penchant sexuel anormal pour son
propre sexe, qu'il a en général de grands besoins sexuels, et
que probablement sa maladie de nerfs vient de là. Les passages
suivants de l'historique de la maladie de cet homme très
intelligent pourront présenter quelque intérêt scientifique.
«Mon sentiment sexuel anormal remonte à l'époque de mon
enfance. À l'âge de trois ans, un journal de modes me tomba
par hasard entre les mains. J'embrassai les belles gravures
d'hommes à en déchirer le papier, et je ne fis pas même
attention aux figures de femmes. Je détestais les jeux des
garçons.
J'aimais mieux jouer avec les filles, car elles avaient
toujours des poupées. Je confectionnais de préférence des
robes pour les poupées; aujourd'hui encore, malgré mes
trente-trois ans, les poupées m'intéressent beaucoup. Étant
encore petit garçon, je restais des heures entières aux aguets
des cabinets _ut virorum genitalia adspicerem_. Quand je
réussissais à en apercevoir, j'avais toujours une émotion
étrange et j'étais pris d'une sorte de vertige. Les hommes
frêles m'étaient peu sympathiques, mais les garçons surtout
m'étaient absolument indifférents. À l'âge de treize ans, je
me livrai à l'onanisme. De l'âge de treize ans jusqu'à quinze
ans, je dormis dans le même lit qu'un très beau jeune homme.
C'était mon bonheur! _Per multas horas vespere pene erecto
illum domum venientem expectavi. Quod si ille fortuito
genitalia mea in tecto tetigit, summa voluptate affectus
sum._ À l'âge de quatorze ans, j'avais un camarade d'école
qui partageait mes goûts. _In schola per nonnulas horas
alter genitalia alterius tenebat manibus._ Ah! quelles heures
délicieuses! Je stationnais dans les maisons de bains le plus
souvent que je pouvais. L'aspect des parties génitales viriles
me causait de violentes érections. À l'âge de seize ans,
je fus envoyé dans la grande ville. La vue de tant de
beaux hommes me ravissait. À l'âge de dix-sept ans et demi,
j'essayai le coït avec une fille publique, mais, pris de
dégoût et de répugnance, je fus incapable de l'accomplir.
D'autres essais encore échouèrent, jusqu'à l'âge de dix-neuf
ans. Alors je réussis une fois; mais le coït ne me procura
aucun plaisir, il me laissa plutôt un sentiment de dégoût. Je
me fis violence; j'étais fier du succès, de cette preuve que
j'étais pourtant un homme, ce dont j'avais commencé à douter.
Des essais ultérieurs ne réussirent plus. Le dégoût était trop
vif. Quand la femme se déshabillait j'étais obligé d'éteindre
tout de suite la lumière. Je me crus alors impuissant;
je consultai des médecins; je fréquentai les bains et les
établissements hydrothérapiques pour guérir ma prétendue
impuissance, car je ne savais pas du tout ce que je devais en
penser. J'aimais la société des dames, par vanité peut-être,
car je paraissais sympathique et aimable à la plupart
des femmes. Je n'estimais chez la femme que les qualités
spirituelles et esthétiques. J'aimais à danser avec des femmes
douées de ces qualités, mais quand ma danseuse se serrait
pendant la danse contre moi, j'éprouvais une sensation
fortement désagréable, du dégoût même, et j'aurais bien voulu
la battre. Quand, par hasard, il arrivait qu'un monsieur, par
pure plaisanterie, dansait avec moi, j'avais toujours le rôle
de la dame. Alors je me serrais, je me pressais contre lui, et
j'en étais tout ravi et content. Quand j'eus dix-huit ans, un
monsieur qui venait dans notre bureau dit un jour: «C'est un
gentil garçon, pour lequel on pourrait, en Orient, demander
à chaque instant une livre sterling.» Ce propos m'intrigua
beaucoup, et j'aurais bien voulu avoir le mot de cette énigme.
Un autre monsieur aimait à plaisanter avec moi et, en sortant
de chez nous, il m'enlevait souvent des baisers que, hélas!
je lui aurais si volontiers accordés. Ce voleur de baisers est
devenu plus tard un de mes amants. Grâce à ces circonstances,
mon attention fut éveillée, et j'attendais une occasion
propice.
Quand j'eus atteint l'âge de vingt-cinq ans, il arriva un jour
qu'un ancien capucin me fixa du regard. Il devint pour moi
comme un Méphisto. Enfin il m'adressa la parole. Aujourd'hui
encore, en y pensant, je crois sentir les battements
précipités de mon coeur; j'étais près de m'évanouir. Il me
donna rendez-vous pour le soir dans un restaurant. J'y allai;
mais, arrivé à la porte, je m'en retournai; je redoutais
des mystères terribles. La soirée suivante, le capucin me
rencontra de nouveau. Il me persuada, m'amena dans sa chambre,
car c'est à peine si je pouvais marcher, tellement mon émotion
était grande. Mon séducteur me fit asseoir sur le canapé,
me fixa en souriant de ses beaux yeux noirs: je perdis
connaissance.
Il me faudrait beaucoup écrire pour pouvoir donner une idée
approximative de cette volupté, de ces joies divines et
idéales qui remplissaient toute mon âme; je crois que seul un
jeune homme innocent, amoureux par-dessus les oreilles,
qui, pour la première fois, arrive à satisfaire sa langueur
amoureuse, pourrait être aussi heureux que je le fus dans
cette soirée mémorable. Mon séducteur exigea ma vie par
plaisanterie--(ce que je pris d'abord au sérieux). Je le priai
de me laisser être heureux encore pendant quelque temps,
et alors je serais prêt à mourir avec lui. C'eût été bien
conforme à mes idées exaltées de cette époque. J'entretins
alors pondant cinq ans une liaison avec cet homme qui m'est
encore si cher aujourd'hui. Ah! que j'étais heureux à cette
époque, mais souvent aussi malheureux! Je n'avais qu'à le
voir causer avec un joli garçon, et la rage de la jalousie
s'éveillait en moi.
À l'âge de vingt-sept ans, je me suis fiancé avec une jeune
dame. Son esprit, ses sentiments délicats et esthétiques ainsi
que des raisons financières, dans l'intérêt de mon commerce,
me décidèrent à songer à me marier avec elle. D'ailleurs,
je suis un grand ami des enfants, et toutes les fois que je
rencontrais un pauvre journalier qui avait avec lui sa femme
et un bel enfant, j'enviais son bonheur de père de famille.
Je m'illusionnais donc moi-même; je traversai sans accident ma
période de fiançailles; cependant, en embrassant ma fiancée,
j'éprouvais plutôt de l'angoisse et de la peur que du plaisir.
Une ou deux fois il arriva pourtant qu'après un copieux
dîner, en l'embrassant vivement et courageusement, j'eus des
érections. Que j'étais alors heureux! Je me voyais déjà papa!
Deux fois je fus sur le point de rompre le mariage. Le jour
des noces,--les invités étaient déjà réunis,--je m'enfermai
dans ma chambre; je pleurai comme un enfant; je ne voulais pas
me marier. Cédant aux persuasions des membres de ma famille
auxquels je donnais les raisons les plus futiles, je me
laissai traîner en toilette de rue devant l'autel.
_Uxor mea nuptiarum tempore menses habuit._
Oh! que j'en rendis grâce à tous les saints! Aujourd'hui
encore je suis convaincu que seule cette circonstance m'a
permis d'accomplir plus tard le coït.
J'ignore encore aujourd'hui comment je suis arrivé à pouvoir
plus tard faire cet acte avec ma femme et procréer un charmant
garçon. Il est ma consolation dans ma vie manquée. Je ne puis
que remercier le bon Dieu du bonheur d'avoir un enfant. Ma vie
conjugale fut pour ainsi dire une filouterie. Ma femme, que
j'estime beaucoup à cause de ses qualités excellentes, ne se
doute pas du tout de mon état réel; seulement elle se plaint
souvent de ma froideur. Grâce à sa bonté de coeur et à
sa naïveté, il me fut possible de lui faire accroire que
l'accomplissement du devoir conjugal ne se fait qu'une fois
par mois. Comme elle n'est pas sensuelle et que je trouve
toujours une excuse dans ma nervosité, je réussis à la
tromper. Le coït est pour moi le plus grand sacrifice qu'on
puisse imaginer. Grâce à de fortes libations de vin et en
utilisant le matin les érections produites sous l'influence de
la réplétion vésicale, je réussis à faire le coït une fois
par mois; mais je n'éprouve aucune volupté; j'en suis tout
affaibli, et le lendemain je sens une aggravation de mes
malaises nerveux. Seule la conscience d'avoir rempli mon
devoir conjugal envers ma femme, que j'aime du reste, m'est
alors un plaisir, une satisfaction morale. Il n'en est pas
ainsi avec un homme. Je peux cohabiter avec lui plusieurs
fois dans la même nuit, en me sentant toujours dans le rôle de
l'homme. J'éprouve alors la plus grande volupté, le bonheur
le plus pur, et je m'en sens rasséréné et content. Ces temps
derniers, mon penchant pour les hommes s'est un peu relâché.
J'ai même eu le courage d'éviter un beau jeune homme qui me
faisait la cour. Cela durera-t-il? Je crains que non. Je ne
puis pas du tout me passer de l'amour des hommes; quand
je suis forcé de m'en priver, je me sens abattu, fatigué,
misérable, et j'ai alors des douleurs et des congestions à la
tête. J'ai toujours compris que ma bizarrerie regrettable est
morbide et congénitale; je m'estimerais heureux si je n'étais
pas marié. Je plains ma femme, si bonne et si gentille.
Souvent je suis pris de la peur de ne pouvoir plus vivre avec
elle. Alors des idées de divorce me viennent, ou je fais le
projet de me suicider ou bien de partir pour l'Amérique.
Le malade, auquel je dois cette communication, ne présente à
première vue aucun signe de son état. Il est d'un _habitus_
tout à fait viril, porte une forte barbe, a la voix forte et
grave, et les parties génitales tout à fait normales. Le crâne
a une conformation normale; les stigmates de dégénérescence
manquent absolument; seulement son oeil, particulièrement
nerveux, rappelle la névropathie. Les organes végétatifs
fonctionnent normalement. Le malade présente les symptômes
ordinaires d'une neurasthénie qu'on peut attribuer aux excès
sexuels d'un homme ayant des besoins anormaux, dans ses
rapports avec des personnes de son propre sexe, et aux
influences nuisibles du coït forcé avec sa femme malgré son
_horror feminæ_.
Le malade déclare être né de parents sains et n'avoir dans son
ascendance ni névropathes ni aliénés. Son frère aîné fut marié
pendant trois ans. Le mariage fut dissous parce que l'époux
n'avait jamais eu de rapports sexuels avec sa femme. Il se
maria une seconde fois. La seconde femme aussi se plaignit
d'être négligée par son mari; mais elle a quatre enfants
dont la légitimité n'est pas mise en doute. Une soeur est
hystérique.
Le malade prétend avoir, étant jeune homme, souffert d'accès
de vertige qui duraient plusieurs secondes et pendant lesquels
il avait comme le sentiment que tout son être se désagrégeait.
Il dit avoir été de tout temps très irritable, très émotif, et
avoir eu de l'enthousiasme pour la poésie et pour la musique.
Lui-même il dépeint son caractère comme mystérieux, anormal,
nerveux, inquiet, extravagant et hésitant. Il est souvent
exalté sans aucune raison, et ensuite déprimé sans motif,
jusqu'à concevoir des idées de suicide. Il peut, par une
transition rapide et subite, passer des sentiments religieux
à la frivolité, de l'esthétique au cynisme, de la lâcheté à la
provocation, de la crédulité bonasse à la méfiance, enfin de
la tendance à faire du mal à autrui à celle d'être touché
aux larmes du malheur des autres, d'être libéral jusqu'à la
prodigalité et ensuite avare comme Harpagon. En tout cas, le
malade est un être taré. Intellectuellement il semble être
très bien doué; aussi nous a-t-il affirmé avoir appris avec
facilité et avoir toujours été parmi les premiers en classe.
Le mariage de cet homme ne fut pas heureux. Le malade est
resté neurasthénique malgré qu'il n'ait que rarement accompli
avec sa femme l'acte sexuel si inadéquat et si nuisible pour
lui, et qu'il n'ait pas moins rarement trouvé de compensations
chez des amants masculins. Sa souffrance présentait par
moments des exacerbations considérables jusqu'à désespérer de
sa situation conjugale et sexuelle, et allant même jusqu'au
plus violent _tædium vitæ_.
Sa femme est devenue hystéropathe, anémique, et le malade
lui-même est d'avis qu'elle l'est devenue _ex abstinentia_.
Quelque violence qu'il se fasse, quelque effort qu'il déploie,
il lui est impossible depuis quelques années de faire le coït;
les érections font absolument défaut, tandis qu'il se sent
très puissant dans ses rapports avec ses amants masculins.
Le garçon de ces malheureux parents a maintenant neuf ans et
se porte bien.
Le malade m'avoua encore qu'autrefois il n'était puissant
pendant le coït avec sa femme qu'en évoquant par artifice dans
son imagination l'image d'un homme aimé. (Extrait du _Lehrbuch
der Psychiatrie_ de l'auteur, 2e édition, avec des notes
supplémentaires).
OBSERVATION 114. Autobiographie.--L'auteur de ces lignes est
uraniste de naissance.
Bien que je n'aie jamais rencontré d'autres uranistes, je
suis complètement renseigné sur mon état, ayant réussi à me
procurer avec le temps tous les ouvrages scientifiques qui
traitent de ce sujet. Il n'y a pas longtemps que j'ai eu
l'occasion de lire votre livre _Psychopathia sexualis_.
Je vis que vous examiniez et précisiez les choses sans
préjugé, seulement dans l'intérêt de la science et de
l'humanité.
Bien que je ne puisse vous communiquer beaucoup de faits
nouveaux, je tiens tout de même à vous mentionner certaines
choses que vous voudrez bien accepter comme une pierre de plus
pour votre édifice; je les remets en pleine confiance entre
vos mains, convaincu que vous vous en servirez pour notre
réhabilitation sociale.
Vous êtes peut-être dans le vrai en supposant que nous sommes
souvent atteints d'une tare héréditaire. Mon père souffrait
d'une maladie de la moelle épinière avant ma naissance; plus
tard, il est devenu mélancolique et s'est suicidé.
Un autre point cependant sur lequel je ferai mes réserves,
est l'opinion exprimée par vous, dans un autre passage, que
l'onanisme, pratiqué dès la première jeunesse, pourrait amener
un individu à des penchants pervers.
Négociant, propriétaire d'un petit fonds de commerce,
célibataire--(cela va de soi),--je viens de passer ma
trentième année; j'ai l'apparence d'un homme bien portant
et mon extérieur s'écarte à peine du type viril normal. J'ai
ressenti à partir de l'âge de dix ans mes premières émotions
sexuelles qui, dès le début, se portèrent exclusivement vers
le sexe masculin.
À partir de l'âge de douze ans, j'ai pratiqué la masturbation.
J'ai dû jusqu'à aujourd'hui me contenter de ce genre de
satisfaction, le coït avec la femme ayant été impossible,
malgré tous mes essais, et n'ayant jamais éprouvé de désirs
mais plutôt du dégoût pour la femme, et par conséquent n'ayant
jamais la moindre érection.
Si je dois faire maintenant une confession sur la manière de
satisfaire mon instinct sexuel, je dois avouer qu'autrefois
des camarades d'école, des garçons de mon âge, pouvaient
provoquer chez moi une excitation sexuelle. Mon penchant pour
les garçons de dix ans, mais surtout pour les jeunes gens de
quinze à vingt ans, subsiste encore aujourd'hui.
Ce qui me charme avant tout, ce sont les formes des corps
bien vigoureux mais pourtant délicats des cadets (élèves
militaires), dont l'uniforme plein de goût et les manières
distinguées m'excitent particulièrement.
Je n'ai pas eu l'occasion d'entrer avec eux en rapports, même
purement sociaux. Je dois me contenter de les suivre dans les
rues et les promenades ou bien dans les cas plus favorables,
au restaurant, sur le tramway ou en chemin de fer; je
m'assieds près d'eux et, quand je puis le faire sans être
aperçu, je me satisfais au moyen de l'onanisme.
Mon désir le plus ardent serait souvent d'être l'ami, le
serviteur ou l'esclave d'un de ces jeunes hommes.
Je ne pense jamais à la pédérastie directe: _exoptatum mihi
est corpus tangere, amplecti, membrum meum ab amato juvene
tangi, me autem genitalia vel podicem ejus osculare posse_.
J'ai souvent cette envie que Sacher Masoch dépeint dans son
roman «La Vénus à la fourrure», dans lequel un homme se fait
volontairement l'esclave d'une femme, et éprouve des frissons
de volupté quand il est battu ou humilié par elle. Seulement,
chez moi, ce sentiment est modifié dans ce sens que je ne
voudrais nullement être l'esclave d'une femme, mais l'esclave
d'un homme ou plutôt d'un jeune homme que j'aimerais tellement
que je me mettrais à sa merci avec tout mon être.
Voilà quelles sont à peu près les scènes de volupté qui sont
présentes à mon esprit pendant que je m'onanise, scènes dans
lesquelles je me représente toujours les jeunes hommes ou les
garçons que j'ai rencontrés.
Je sens bien que l'onanisme est toujours un pis-aller bien
triste et bien incomplet.
Voici comment je procède dans mon rêve de volupté.--(Je dis
tout, car je tiens à écrire la vérité et toute la vérité.)--Je
me figure m'être engagé à une obéissance absolue envers un
jeune homme qui me plaît au physique. Je m'imagine qu'il vient
m'humilier, qu'il exige, par exemple, que je baise ses pieds
ou qu'il m'oblige à renifler ses chaussettes trempées de
sueur. _Quia quod exopto et concupisco mihi non contingit meas
crepidas (chaussettes) olfacio casque in os recipio, genitalia
mea iis praestringo, quibus factis mox pene erecto voluptate
perturbatus semen ejaculo._
Dans l'évocation de ces images, je suis allé même jusqu'à me
figurer que le jeune homme que je me représentais comme
mon maître, m'ordonnait pour m'humilier de manger de ses
excréments. Alors, à défaut de la réalisation de la scène
imaginée, je mange de mes propres excréments, toutefois en
petite quantité seulement, avec un dégoût partiel et un
vif battement de coeur; alors il se produit une violente
érection suivie d'éjaculation.
Cependant, je n'arrive à ces scènes malpropres d'une
imagination fiévreuse et à leur exécution que lorsque je me
suis privé, pendant un laps de temps plus ou moins long, du
plaisir de me satisfaire par l'onanisme, dans le voisinage
immédiat d'un jeune homme.
Ce dernier procédé est plus conforme à mon naturel, car il
me procure un peu plus de jouissance et en quelque sorte un
rassérènement physique et intellectuel, bien que je n'aie pas
encore pu arriver à mon idéal d'une satisfaction réelle et
directe, accordée avec consentement mutuel.
Je crois presque que l'horrible fantaisie dont j'ai parlé
n'est que la conséquence de la privation des satisfactions
normales, c'est-à-dire des satisfactions qui sont normales
pour moi, dans ma nature d'uraniste. Je crois que, par une
satisfaction régulière, corps à corps, cette passion poussée
jusqu'à la folie se calmerait et renoncerait en tout cas à
de pareilles extravagances. Ou, pour être plus précis, c'est
l'effet final de mes essais d'abstinence, car c'est seulement
après une plus ou moins longue période de privation que
j'aboutis à ces images de folie et de volupté.
Je crois même que, dans d'autres circonstances sociales, je
serais capable de grandes et de nobles affections ainsi que
d'abnégation. Mes idées ne sont point exclusivement charnelles
ou morbidement sensuelles. Que de fois, à l'aspect d'un
beau jeune homme, je suis saisi d'un sentiment profond et
romanesque! Et alors, je récite comme une prière ce beau vers
de Heine:
«Tu es comme une fleur, si délicieuse, si belle, si pure,
etc.»
Un jour que je dus me séparer d'un jeune homme que j'estimais
et que j'appréciais, bien qu'il ignorât mon amour pour lui, ce
furent les beaux vers de Scheffel qui me revinrent, ces beaux
vers dont la dernier couplet--_mutatis mutandis_--résonnait
surtout dans mon âme:
«Le monde est devant moi, gris comme le ciel. Mais que mon
sort tourne au bien ou au mal!--Cher ami, fidèle je pense à
toi;--Que Dieu t'ait en sa garde! C'eût été trop beau!--Que
Dieu te protège! Le sort en a décidé autrement.»
Jamais un jeune homme ne s'est encore douté de mon amour pour
lui; je n'ai porté à aucun un funeste préjudice au point de
vue moral; mais il y en a beaucoup à qui j'ai frayé le chemin;
alors je ne recule devant aucune peine, et je fais tous les
sacrifices que je puis faire.
Quand j'ai l'occasion d'avoir auprès de moi un ami aimé, de
le former, de le maintenir et de le protéger, quand mon
amour, resté ignoré, est payé de retour (bien entendu par
une affection non sexuelle), alors les sales images de mon
imagination se dissipent. Alors mon amour devient presque
platonique; il s'ennoblit, pour retomber ensuite dans
la fange, quand il ne lui est pas donné de se manifester
dignement.
Je suis d'ailleurs, sans me flatter, un homme qui ne compte
pas parmi les plus méchants. D'un esprit plus vif que
la moyenne des gens, je prends part à tout ce qui émeut
l'humanité. Je suis bon, doux et facile à apitoyer; je ne
ferais pas de mal à une bête et moins encore à un être humain;
au contraire, partout où je le peux, je fais le bien et des
actions humanitaires.
Bien que, devant ma conscience, je ne puisse rien me reprocher
et que je repousse vivement le jugement du monde sur nous, je
souffre beaucoup. Il est vrai que je n'ai jamais fait de mal
à personne et que je crois mon amour, dans ses manifestations
nobles, un sentiment aussi élevé que l'amour des hommes
normaux; mais, avec le sort malheureux que nous prépare
l'intolérance et l'ignorance, je souffre souvent très
durement, au point d'être las de cette vie.
Il n'y a pas d'écrits ni de paroles qui puissent dépeindre
toute notre misère, toutes nos situations malheureuses, la
peur continuelle d'être découverts dans notre anomalie
et d'être mis au ban de la société. La seule idée d'être
découvert, de perdre sa position et d'être répudié par tout le
monde, est plus pénible qu'on ne le croit. Alors tout ce
qu'on aurait fait de bien serait oublié; tout individu de
prédisposition normale se rengorgerait, fort de son sentiment
de haute moralité, même s'il eût agi le plus cyniquement en ce
qui concerne son amour. Je connais plus d'un individu normal
dont la frivolité en amour me semblera toujours difficile à
comprendre.
Cependant, qu'importe notre misère! Nous pouvons finir nos
jours malheureux en maudissant l'humanité. En vérité, souvent
j'aspire au calme de l'asile d'aliénés. Que ma vie finisse
quand il le faudra! Le plus tôt serait le mieux; je suis prêt.
Pour passer à une autre question, je crois aussi, comme les
autres qui vous ont écrit, que notre nervosité n'est que
le résultat de notre existence malheureuse et infiniment
misérable au milieu de la société humaine.
Et maintenant, encore une remarque. À la fin de votre
ouvrage, vous parlez de la suppression de l'article du Code
relativement à nos actes. Certes, par cette suppression
l'humanité ne périra point. En Italie, comme je crois le
savoir, il n'y a pas de paragraphe de ce genre. Et pourtant
l'Italie n'est pas une contrée sauvage, mais un pays civilisé.
Et moi qui suis obligé de saper ma santé par l'onanisme, je ne
pourrais pas être atteint par la loi, dont jusqu'ici je n'ai
violé aucun article. Pourtant je souffre de ce maudit mépris
qui pèse sur nous. Mais comment l'opinion de la société
pourrait-elle se modifier, tant qu'un article du Code la
confirmera dans sa fausse moralité. La loi doit en tout cas
répondre à la conscience du peuple, non pas à la conscience
populaire qui est erronée, mais aux opinions des gens les
mieux pensants et les plus instruits de la nation; elle
ne doit pas se régler sur les désirs et les préjugés d'une
populace superstitieuse et obscure.
Les esprits perspicaces ne doivent pas persévérer plus
longtemps dans les vieilles opinions à ce sujet.
Excusez-moi, Monsieur, de terminer sans me nommer. Ne cherchez
pas après moi. Je ne pourrais rien ajouter qui soit digne
d'être noté. Je vous remets ces lignes dans l'intérêt de mes
compagnons de malheur. Publiez-en ce que vous croyez utile
dans l'intérêt de la science, de la vérité et de l'équité.
OBSERVATION 115.--Par une soirée d'été, au crépuscule, X.
Y..., docteur en médecine dans une ville de l'Allemagne du
Nord, a été pris en flagrant délit par un garde champêtre, au
moment où il faisait sur un chemin des actes d'impudicité avec
un vagabond. Il masturbait ce dernier et ensuite _mentulam
alius in os suum immisit_. X... s'est soustrait aux poursuites
judiciaires en prenant la fuite. Le procureur royal abandonna
la plainte parce qu'il n'y avait aucun scandale public et que
l'_immissio membri in anum_ n'avait pas eu lieu. On a trouvé
en la possession d'X... une vaste et longue correspondance
uraniste qui a permis de constater que, depuis des années,
il avait des rapports uranistes suivis avec des personnes
appartenant à toutes les classes de la société. X... est issu
d'une famille tarée. Le grand-père du côté paternel est
mort aliéné et s'est suicidé. Le père était un homme de
constitution faible et de caractère bizarre. Un frère du
malade s'est masturbé dès l'âge de deux ans. Un cousin était
inverti, il commit les mêmes actes contre les bonnes moeurs
que X...; c'était un jeune homme imbécile; il a fini ses
jours avec une maladie de la moelle épinière. Un frère de son
grand-père du côté paternel était hermaphrodite. La soeur de
sa mère était folle. La mère passe pour être bien portante. Le
frère de X... est nerveux et à des accès de colère violente.
Étant enfant, X... était aussi très nerveux. Le miaulement
d'un chat lui causait une peur terrible; on n'avait qu'à
imiter la voix d'un chat pour qu'il se mît à pleurer amèrement
et à se cramponner de peur aux personnes de son entourage.
À l'occasion de maladies peu graves, il était toujours pris de
fièvres violentes. C'était un enfant calme, rêveur, doué d'une
imagination très vive, mais de faibles moyens intellectuels.
Il ne rechercha jamais les jeux des garçons. Il s'amusait,
de préférence, aux occupations féminines. Il avait un plaisir
particulier à coiffer la servante de la maison ou son frère.
À l'âge de treize ans, X... fut mis en pension. Là, il
pratiqua l'onanisme mutuel, séduisit ses camarades, se rendit
impossible par sa conduite cynique, de sorte qu'on dut le
renvoyer chez ses parents. Déjà, à cette époque, des lettres
d'amour, d'un caractère lascif et parlant d'inversion
sexuelle, tombèrent entre les mains des parents.
À partir de l'âge de dix-sept ans, X... fit ses études sous
la direction sévère d'un professeur de lycée. Il faisait des
progrès convenables. Il n'avait du talent que pour la musique.
Après avoir fait son baccalauréat, X... devint, à l'âge
de dix-neuf ans, étudiant de l'Université. Là, il se fit
remarquer par son genre cynique et par la fréquentation de
jeunes gens sur lesquels toutes sortes de bruits couraient,
avec force allusions à leurs amours homosexuelles. Il
commença à devenir coquet dans sa mise; il aimait les cravates
voyantes, portait des chemises très échancrées au cou, serrait
ses pieds dans des bottes étroites et peignait ses cheveux
d'une façon étrange. Ces penchants disparurent lorsqu'il eut
terminé ses études universitaires et qu'il fut rentré chez ses
parents.
À l'âge de vingt-quatre ans, il fut gravement neurasthénique
pendant quelque temps. À partir de cette époque et jusqu'à
l'âge de vingt-neuf ans, il parut très sérieux, se montrant
très capable dans son métier; mais il évitait la société
du beau sexe et rôdait toujours avec des messieurs d'une
réputation douteuse.
Le malade n'a pas consenti à un examen personnel. Il s'est
excusé par lettre, en disant qu'il le croit sans utilité, son
penchant pour son propre sexe existant chez lui depuis son
enfance et étant congénital. De tout temps, il a eu l'_horror
feminæ_, et il n'a jamais pu se décider à goûter les charmes
féminins. Vis-à-vis de l'homme, il se sent dans le rôle
masculin. Il reconnaît que son penchant pour son propre sexe
est anormal, mais il s'excuse de ses excès sexuels par sa
prédisposition morbide.
Depuis sa fuite d'Allemagne, X... vit dans le sud de l'Italie,
et, comme je l'apprends par une lettre qu'il m'a adressé, il
s'adonne, comme autrefois, à l'amour uraniste.
X... est un homme grave, de très belle prestance et de traits
tout à fait virils; il a une barbe très fournie; ses parties
génitales sont normalement développées. Le docteur X... a mis,
il y a quelque temps, son autobiographie à ma disposition;
les passages suivants méritent d'en être reproduits. «Quand,
à l'âge de sept ans, je suis entré dans une pension, je me
sentis très mal à mon aise, et j'ai trouvé un accueil très
peu avenant de la part de mes condisciples. Je ne me sentais
attiré que vers un seul d'entre eux, un très joli enfant que
j'aimais presque passionnément. Dans nos jeux d'enfants, je
savais toujours arranger les choses pour paraître habillé en
fille; et mon plus grand plaisir était de faire à notre bonne
des coiffures bien compliquées. Je regrettais souvent de
n'être pas né fille.
«Mon instinct génital s'éveilla à treize ans et se porta, dès
son origine, vers les jeunes gens vigoureux. Au commencement,
je ne me rendis pas encore compte du caractère anormal de ce
penchant; je n'en eus conscience que quand je vis et entendis
comment mes camarades étaient conformés sous le rapport
sexuel. À l'âge de treize ans, je commençai à me masturber. À
l'âge de dix-sept ans, je quittai la maison paternelle et je
fréquentai le lycée d'une grande capitale, où l'on m'avait
mis en pension chez un professeur marié. J'eus plus tard des
rapports sexuels avec le fils de ce professeur. C'était la
première fois que j'éprouvais une satisfaction sexuelle.
Ensuite, je fis la connaissance d'un jeune artiste, qui
s'aperçut bientôt de mon naturel anormal et qui m'avoua que
c'était aussi son cas. J'appris par lui que cette anomalie
était très fréquente: cette communication anéantit l'idée qui
m'affligeait beaucoup que j'étais le seul individu anormal. Ce
jeune homme avait de nombreuses connaissances de son goût et
il m'introduisit dans ce cercle d'amis. Là, je fus bientôt
l'objet de l'attention générale, car, comme on disait, au
physique je promettais beaucoup. Bientôt, je fus idolâtré
par un monsieur d'un âge mûr, que je reçus pour une courte
période; puis, j'écoutai avec complaisance les propositions
d'un jeune et bel officier qui était à mes pieds. À vrai dire,
celui-ci était mon premier amour.
«Après avoir fait mon baccalauréat, à l'âge de dix-neuf ans,
affranchi de la discipline de l'école, je fis la connaissance
d'un grand nombre de gens ayant mes penchants, entre autres
celle de Karl Ulrichs (_Numa Numantius_).
«Lorsque, plus tard, je passai à l'étude de la médecine et
que j'eus des relations avec beaucoup de jeunes gens de nature
normale, je me trouvai souvent dans l'obligation de céder
aux invitations de mes camarades et d'aller chez des filles
publiques. Après m'être couvert de honte devant plusieurs
femmes, parmi lesquelles il y en avait de très belles,
l'opinion se répandit parmi mes amis que j'étais impuissant.
Je donnai à ce bruit de la consistance en racontant de
prétendus exploits excessifs que j'avais autrefois accomplis
avec des femmes. J'avais, à cette époque, de nombreuses
relations au dehors. Dans les cercles, on vantait tellement
ma beauté physique, que ma réputation de beauté prit une
très grande extension. Ceci eut pour conséquence qu'à chaque
instant un voyageur se présentait et que je recevais une telle
quantité de lettres d'amour que j'en étais souvent embarrassé.
Cette situation atteignit son apogée quand, plus tard, je fus
logé au lazaret comme médecin faisant son volontariat d'un
an. Il y avait là un va-et-vient comme chez une personnalité
célèbre, et les scènes de jalousie qui s'y jouaient à cause
de moi faillirent amener la découverte de toute cette affaire.
Peu de temps après, je tombai malade: j'avais une inflammation
de l'articulation de l'épaule, dont je ne guéris que trois
mois plus tard.
«Pendant ma maladie, on me fit plusieurs fois par jour des
injections sous-cutanées de morphine, qu'on cessa brusquement
un jour, mais que, en secret, je continuai de pratiquer,
même après ma guérison. Avant de commencer à pratiquer comme
médecin, je fis un séjour de plusieurs mois à Vienne pour
faire des études spéciales. Grâce à des recommandations, j'eus
dans cette ville mes entrées dans divers cercles de personnes
de mon genre. J'y fis la remarque que l'anomalie dont il est
ici question est, dans ses formes variées, aussi répandue
dans les classes populaires que dans les hautes classes de la
société, et que ceux qui sont abordables par métier, contre
espèces sonnantes, se rencontrent fréquemment aussi dans les
hautes classes.
«Quand je me suis établi comme médecin à la campagne,
j'espérais pouvoir me débarrasser de la morphine en prenant
de la cocaïne. Ainsi je tombai dans le cocaïnisme qu'on n'a pu
supprimer qu'après trois rechutes, il y a un an et neuf
mois. Dans ma position, il m'était impossible de trouver des
satisfactions sexuelles, et je m'aperçus avec plaisir que
l'usage de la cocaïne avait pour conséquence d'éteindre
mes désirs. Quand je fus délivré pour la première fois du
cocaïnisme, grâce aux soins énergiques de ma tante, je
partis en voyage pour quelques semaines afin de me rétablir
complètement. Les envies perverses étaient revenues avec toute
leur force. Un soir que je m'étais amusé avec un homme
en champ libre, dans les environs de la ville, je fus le
lendemain mandé au cabinet du procureur royal, qui me dit que
j'étais surveillé, qu'on m'avait déjà dénoncé, mais que l'acte
dont on m'accusait ne tombant pas sous le coup de la loi,
selon la décision de la Cour suprême de l'empire allemand, je
devais cependant prendre garde, car le bruit de cette affaire
avait déjà pénétré partout. À la suite de cet incident, je me
vis dans la nécessité de quitter l'Allemagne et de me chercher
une nouvelle patrie dans un pays où les lois et l'opinion
publique considèrent que tous les penchants anormaux ne
peuvent pas être supprimés par la force de la volonté. Comme
je me rendais parfaitement compte que mes penchants étaient en
contradiction avec la manière de voir de la société, j'essayai
à plusieurs reprises de les maîtriser; je ne faisais que les
attiser davantage, et mes amis disaient qu'ils avaient observé
sur eux le même effet. Me sentant exclusivement attiré vers
les jeunes gens vigoureux et très virils, et ne trouvant que
rarement des complaisances chez ces individus, j'en étais
souvent réduit à acheter ce consentement. Comme mes désirs
ne visaient que des personnes de la classe inférieure, j'en
trouvais toujours qui, pour de l'argent, se prêtaient à mes
fantaisies. J'espère que les révélations que je vais faire
ne provoqueront pas votre indignation; j'ai voulu d'abord
les passer sous silence, mais il faut que je les ajoute pour
rendre ma communication plus complète, puisqu'elles sont
destinées à augmenter le nombre des cas que vous avez
observés. J'éprouve le besoin d'accomplir l'acte sexuel de la
façon suivante:
«_Pene juvenis in os recepto, ita ut commovendo ore meo
effecerim, ut is quem cupio, semen ejaculaverit, sperma in
perinæum exspuo, femora comprimi jubeo et penem meum adversus
et intra femora compressa immitto. Dum hæc fiunt, necesse
est ut juvenis me, quantum potest, amplectatur. Quæ prius me
fecisse narravi, eumdem mihi afferunt voluptatem, acsi ipse
ejaculo. Ejaculationem pene in anum immitendo vel manu terendo
assequi, mihi sequaquam amoenum est._
«_Sed inveni qui penem meum recaperint atque ea facientes
quæ supra exposui, effecerint, ut libidines meæ plane sint
saturatæ._
«Quant à ma personne, je dois encore donner les renseignements
suivants. J'ai 1 m, 80 de taille; je suis d'un _habitus_ tout à
fait viril, et bien portant, sauf une irritabilité anormale
de la peau. J'ai des cheveux blonds et touffus, la barbe
idem. Mes parties génitales sont de grosseur moyenne et d'une
conformation normale. Je suis capable de faire, dans les
vingt-quatre heures, quatre à six fois l'acte dont j'ai parlé,
sans éprouver la moindre fatigue. Mon genre de vie est très
régulier. Je ne bois que très peu d'alcool et je suis très
modéré dans l'usage du tabac. Je joue assez bien du piano,
et quelques petites compositions que j'ai faites ont été très
applaudies. Il n'y a pas longtemps, j'ai achevé un roman qui,
comme premier ouvrage, est très favorablement apprécié par mes
amis. Ce roman a pour sujet plusieurs problèmes de la vie des
invertis sexuels. Étant donné le grand nombre de compagnons
de souffrance que j'ai connus personnellement, je fus, bien
entendu, souvent à même de faire des observations sur les
diverses formes de cette anomalie; les renseignements suivants
pourront donc vous être de quelque utilité.
«Le fait le plus anormal que je connaisse, c'est la manie d'un
monsieur habitant les environs de Berlin. _Is juvenes sordidos
pedes habentes aliis proefert, pedes eorum quasi furibundus
lambit._ Tel est un monsieur de Leipzig, qui _linguam in
anum coeno iniquatum quod ei gratissimum est, immittere
narratur_.
«À Paris, il y a un monsieur qui, par ses insistances, a
décidé un de mes amis, _ut in os ei mingat_. On m'affirme
que d'aucuns, à la vue de bottes de cavaliers ou de pièces
d'uniforme militaire, entrent dans une telle extase qu'il se
produit chez eux spontanément des éjaculations.
«L'exemple de deux personnages de Vienne nous montre jusqu'à
quel point certains invertis se sentent femmes, ce qui n'est
pas du tout mon cas. Ces deux individus ont des sobriquets
féminins: l'un est un coiffeur, qui s'appelle _Die
französische Laura_ (Laura la Française), l'autre est un
ancien boucher qu'on appelle _Die Selcher Fanny_ (Fanny
la Charcutière). Tous deux ne manquent jamais, pendant le
carnaval, l'occasion de se montrer déguisés en femmes. À
Hambourg, il y a un personnage que beaucoup de gens prennent
pour une femme, parce que cet individu est toujours, chez
lui, habillé en femme et que, dans ses rares sorties, il est
également revêtu d'une toilette féminine. Ce monsieur a même
voulu, à l'occasion d'un baptême, figurer comme marraine, ce
qui a provoqué un scandale énorme.
«Les défauts des femmes, commérages, manque à la parole
donnée, faiblesse de caractère, sont le partage régulier de
pareils individus.
«Je connais plusieurs cas de tendance sexuelle perverse
où l'individu est en même temps atteint d'épilepsie et de
psychoses; ce qui est surprenant, c'est la fréquence des
hernies dans ces cas. Pendant que je pratiquais la médecine,
plusieurs personnes auxquelles je fus recommandé par mes amis,
s'adressèrent à moi pour des maladies contractées à l'anus.
J'ai constaté deux chancres syphilitiques, un chancre mou,
plusieurs fissures, et actuellement j'ai en traitement un
monsieur qui a, à l'anus, des conditomes pointus, qui forment
une sorte de gonflement ressemblant à un chou-fleur et
ayant presque la grosseur du poing. J'ai vu à Vienne un cas
d'affection primitive du palais chez un jeune homme qui avait
l'habitude de fréquenter, déguisé en femme, les bals masqués
et d'y attirer à l'écart les messieurs. Il prétendait
toujours, au moment psychologique, avoir ses règles, et par ce
moyen, il savait s'arranger de façon à ce qu'on se servît de
lui _per os_. De cette manière il aurait, en une seule soirée,
séduit quatorze jeunes gens.
«N'ayant, dans aucun des ouvrages sur l'inversion sexuelle qui
me sont tombés sous les yeux, rien trouvé sur les rapports
des pédérastes entre eux, je voudrais vous donner, pour finir,
encore quelques renseignements à ce sujet.
«Aussitôt que deux invertis font connaissance, ils échangent
mutuellement des communications sur les incidents de leur
passé, sur leurs amours et leurs conquêtes, à moins qu'une
pareille conversation soit impossible par la grande distance
sociale qui sépare un uraniste de l'autre. Ce n'est que
rarement qu'on s'abstient d'une pareille conversation quand
on fait une nouvelle connaissance. Entre eux, les invertis
se désignent par le mot «tantes»; à Vienne ils s'appellent
«soeurs». Deux prostituées viennoises, d'allures masculines,
dont j'ai fait la connaissance par hasard, et qui ont entre
elles des rapports d'inversion sexuelle, me racontèrent que,
dans des circonstances analogues, les femmes se servent de la
désignation d'«oncles». Depuis que j'ai une conscience nette
de mon état anormal, je suis entré en relations avec plus de
mille individus, ayant des sentiments conformes à ma nature.
Presque dans chaque grande ville il y a un lieu de réunion
pour eux, ce qu'on appelle «un trottoir», un lieu de
raccolage. Dans les petites villes il y a relativement peu de
«tantes»; cependant, j'en ai trouvé huit dans une bourgade de
2.300 habitants; dans une ville de 7.000 habitants dix-huit
dont j'étais sûr, sans parler des autres que je soupçonnais.
Dans ma ville natale, qui a 30.000 habitants, je connais
personnellement environ cent-vingt tantes. La plupart ont la
faculté, et pour ma part je la possède au plus haut degré, de
juger du premier coup d'oeil si un individu a nos tendances
ou non, ou, pour employer l'argot des tantes, «s'il est
raisonnable ou non raisonnable». Mes amis étaient souvent
étonnés de la sûreté extraordinaire de mon coup d'oeil. Je
reconnaissais au premier coup d'oeil des «tantes» chez des
individus qui, selon toute apparence, étaient organisés tout à
fait virilement. D'autre part, j'ai tellement la faculté de
me comporter virilement que, dans les cercles où je fus
recommandé par des amis, on manifesta au premier abord des
doutes sur l'authenticité de mon caractère. Quand je suis de
mauvaise humeur, je peux me comporter tout à fait comme une
femme. La plupart des «tantes», y compris moi, ne regardent
pas leur anomalie comme un malheur; ils regretteraient plutôt
de voir leur état changer. Comme, selon mon opinion et celle
des autres tantes, cet état congénital ne peut guère être
influencé par rien, nous n'avons qu'un espoir, c'est de voir
un jour modifier les articles du Code dans ce sens que le viol
ou la provocation au scandale public, quand ils sont constatés
simultanément, pourraient être poursuivis par la loi».
OBSERVATION 116 (_Inversion sexuelle chez une femme_).--S...
I..., trente-huit ans, institutrice, m'a consulté pour des
souffrances nerveuses. Le père fut passagèrement aliéné; il
est mort d'une maladie du cerveau. La malade est une enfant
unique. Déjà, dans sa première jeunesse, elle souffrait de
sentiments d'angoisse et d'idées qui la tourmentaient, par
exemple, qu'elle se trouvait dans un cercueil et qu'elle
s'éveillerait après qu'on l'aurait fermé, qu'elle avait oublié
de dire quelque chose à confesse et qu'elle ne serait pas
digne de la communion. Elle souffrait beaucoup de maux de
tête, était très émotionnable, peureuse, mais avait tout de
même des impulsions à voir des choses émouvantes, par exemple
des cadavres.
Dès sa plus tendre enfance, la malade était excitée
sexuellement, et elle en vint à la masturbation sans y avoir
été entraînée par personne. Les règles se produisirent à l'âge
de quatorze ans, plus tard elles s'accompagnèrent de douleurs
et de coliques, d'une violente excitation sexuelle, de
migraines et d'une forte dépression morale. À partir de l'âge
de dix-huit ans, la malade a pu supprimer son penchant à la
masturbation.
La malade n'a jamais ressenti d'affection pour une personne
de l'autre sexe. Quand elle pensait au mariage, ce n'était
que parce qu'elle désirait par ce moyen se caser. En revanche,
elle se sentait puissamment attirée vers les filles. Elle prit
au commencement cette affection pour un sentiment d'amitié.
Mais bientôt elle reconnut, à l'ardeur avec laquelle elle
s'attachait à ses amies, à l'immense langueur qu'elle
éprouvait sans cesse pour elles, que ces sentiments étaient
pourtant plus que de l'amitié.
La malade ne peut pas comprendre qu'une fille puisse aimer un
homme, mais elle comprend très bien qu'un homme puisse avoir
de l'affection pour une fille. Elle s'est toujours vivement
intéressée aux belles femmes et aux belles filles, et leur
aspect lui a toujours causé une puissante émotion. Son plus
grand désir a toujours été de pouvoir embrasser ces gentilles
créatures. Elle n'a jamais rêvé d'hommes, mais toujours de
filles. Son bonheur était de jouir de leur vue. La séparation
de ses «amies» l'a toujours plongée dans le désespoir.
La malade, dont l'extérieur est tout à fait féminin et très
décent, dit qu'elle ne s'est jamais sentie dans un rôle
particulier vis-à-vis de ses amies, pas même dans ses rêves de
bonheur. Le bassin est de conformation féminine, les mamelles
sont fortes; aucune trace de barbe sur la figure.
OBSERVATION 117.--Mme R..., trente-cinq ans, femme du monde,
m'a été amenée par son mari, en 1886, pour une consultation
médicale. Le père était médecin et très névropathe. Le
grand-père paternel était bien portant, normal, et a atteint
l'âge de quatre-vingt-dix ans. Sur la mère du père de la
malade on n'a pas de renseignements. Les frères et soeurs
du père sont, dit-on, tous nerveux. La mère de la malade était
atteinte d'une maladie de nerfs et souffrait d'asthme. Les
parents de cette dernière étaient tout à fait sains. La
soeur de la mère fut atteinte de mélancolie.
Depuis l'âge de dix ans, la malade a souffert de mal de tête
habituel; sauf la rougeole, elle n'a eu aucune maladie; elle
était très douce, a reçu la meilleure éducation; avait un
talent particulier pour la musique et les langues étrangères;
fut obligée de faire des études pour obtenir un brevet
d'institutrice; fut pendant sa période de développement
intellectuellement très surmenée et a eu, à l'âge de dix
ans, une mélancolie sans délire qui a duré plusieurs mois. La
malade affirme que, de tout temps, elle n'a eu de sympathie
que pour des personnes de son propre sexe et qu'elle n'a eu
que tout au plus un intérêt esthétique pour les hommes.
Elle n'a jamais eu de goût pour les travaux de femmes. Étant
petite, elle préférait à tout, courir et jouer avec les
garçons.
La malade dit qu'elle est restée bien portante jusqu'à l'âge
de vingt-sept ans. Alors elle est devenue, sans aucune raison
extérieure, mélancolique; elle se prenait pour une mauvaise
personne pleine de péchés, n'avait plus de joie à rien, était
sans sommeil. Pendant cette période de maladie, elle était
tourmentée d'idées obsédantes; elle se représentait sa mort,
son agonie et celle de son entourage. Elle guérit après cinq
mois. Elle devint alors gouvernante; elle était très
surmenée; elle était bien portante sauf quelques malaises
neurasthéniques et des irritations spinales périodiques.
À l'âge de vingt-huit ans, elle fit la connaissance d'une dame
plus jeune qu'elle de cinq ans. Elle en tomba amoureuse et
en fut aimée. Leur amour était très sensuel et trouvait à se
satisfaire dans l'onanisme mutuel. «Je l'ai idolâtrée, c'est
un être si noble!» disait la malade en parlant de cette
liaison d'amour qui a duré quatre ans et qui s'est terminée
par le mariage malheureux de cette amie.
En 1885, après bien des émotions morales, la malade fut
atteinte d'une maladie, une sorte d'hystéro-neurasthénie
(dyspepsie gastrique, irritation spinale, accès de catalepsie,
d'hémianopie avec migraine, accès d'aphasie transitoire,
_pruritus pudendi et ani_).
Au mois du février 1886, ces symptômes disparaissaient.
Au mois de mars, la malade fit la connaissance de son mari
actuel, l'épousa sans hésiter, car il était riche, avait
beaucoup d'affection pour elle, et son caractère lui était
sympathique.
Le 6 avril, elle lit un jour cette phrase: «La mort n'épargne
personne.» Comme un coup de foudre, ses anciennes idées
obsédantes de la mort lui reviennent. Dans son obsession
elle s'imaginait la mort la plus terrible pour elle et
son entourage; elle se représentait des scènes d'agonie
particulière; elle en perdit la tranquillité et le sommeil, et
ne se plaisait plus à rien. Son état s'améliora. Son mariage
eut lieu fin mai 1886, mais elle fut encore tourmentée de
l'idée pénible qu'elle porterait malheur à son mari et à sa
parenté.
Le 6 juin, premier coït. Elle en fut moralement très déprimée.
Ce n'est pas comme cela qu'elle s'était figuré le mariage! Au
commencement elle fut tourmentée par un violent _tædium vitæ_.
Sou époux qui l'aimait sincèrement, faisait tout son possible
pour la rassurer. Les médecins consultés étaient d'avis que
tout irait bien, une fois que la malade serait grosse. La mari
ne pouvait s'expliquer la conduite énigmatique de sa femme.
Elle était aimable pour lui, tolérait ses caresses, se
comportait d'une façon tout à fait passive dans le coït
qu'elle cherchait à éviter autant que possible; elle était,
après l'acte, pendant des jours entiers fatiguée, épuisée,
tourmentée par une irritation spinale et nerveuse.
Un voyage des époux lui permit de revoir son amie qui, depuis
trois ans, vivait malheureuse en ménage. Les deux femmes
tressaillirent de joie et d'émotion, quand elles tombèrent
dans les bras l'une de l'autre; elles furent dès ce moment
inséparables. Le mari trouva cette liaison amicale quelque
peu étrange et pressa le départ. Il se convainquit en prenant
connaissance de la correspondance de sa femme avec cette amie,
que cet échange de lettres ressemblait absolument à celui qui
est en usage entre amoureux.
Mme R... devint enceinte. Pendant sa grossesse, les restes de
sa dépression psychique et ses obsessions disparurent. Vers le
15 septembre, avortement environ à la neuvième semaine de
la grossesse. À la suite, nouveaux symptômes
d'hystéro-neurasthénie; de plus antéflexion et latéroflexion à
droite de l'utérus, anémie, atonie ventriculaire.
À la consultation, la malade fait l'impression d'une personne
très tarée névropathiquement. L'expression névropathique de
l'oeil est manifeste. _Habitus_ tout à fait féminin. Sauf un
palais très étroit et très incurvé, il n'y a pas d'anomalies
du squelette. Ce n'est que difficilement que la malade s'est
décidée à faire des confidences sur son anomalie sexuelle.
Elle se plaint d'avoir fait un mariage sans savoir ce que
c'est que la vie conjugale entre homme et femme. Elle aime son
mari cordialement à cause de ses qualités d'esprit, mais les
rapports conjugaux lui sont un supplice; elle n'y consent
qu'à contre-coeur et sans en éprouver jamais la moindre
satisfaction. _Post actum_, elle est pendant des jours entiers
tout à fait fatiguée et épuisée. Depuis l'avortement et
l'interdiction du médecin de continuer les rapports conjugaux,
elle se sent mieux, mais c'est l'avenir qui lui paraît
terrible. Elle estime son mari, elle l'aime psychiquement,
elle ferait tout pour lui, si seulement il voulait dorénavant
l'épargner sexuellement. Elle espère qu'avec le temps elle
pourrait devenir capable d'un sentiment sensuel pour lui.
Quand il joue du violon, elle croit souvent qu'il surgit en
elle un sentiment qui est plus que de l'amitié, mais ce n'est
qu'un sentiment éphémère dans lequel elle ne voit aucune
garantie pour l'avenir. Son suprême bonheur c'est sa
correspondance avec son ancienne amante. Elle sent que c'est
un tort, mais elle ne peut y renoncer; sans cela elle se
sentirait trop malheureuse.
Il faut noter comme très remarquable le fait que l'anomalie peut,
pendant longtemps, se borner à une simple inversion du sentiment
sexuel et que l'impulsion à une satisfaction perverse ne se manifeste
qu'à la suite d'une cause occasionnelle, par exemple une séduction,
ou d'une névrose qui vient de se déclarer. Ces cas peuvent être
facilement confondus avec ceux d'inversion morbide acquise, quand
on ne peut pas démontrer anamnestiquement qu'ils sont primitifs et
congénitaux par rapport au sens sexuel.
OBSERVATION 118.--Mme C..., trente-deux ans, femme d'un
fonctionnaire, grande, pas laide, d'un extérieur tout à fait
féminin, est née d'une mère névropathe et très émotive. Un
frère était psychopathe et a péri par _potus_. La malade
fut, de tout temps, bizarre, entêtée, renfermée, violente,
coléreuse, excentrique. Ses frères et soeurs aussi sont des
gens très irritables. Dans la famille, il y eut plusieurs cas
de phtisie pulmonaire. À treize ans, la malade se faisait déjà
remarquer par des signes d'une grande émotivité sexuelle
et par un amour extatique pour une camarade de son âge.
Son éducation fut très sévère; toutefois la malade lisait
clandestinement beaucoup de romans et écrivait des poésies
en quantité. À l'âge de dix-huit ans, elle s'est mariée, pour
échapper à la situation désagréable qu'elle avait dans la
maison paternelle.
Elle dit qu'elle a toujours été indifférente aux hommes. En
effet, elle évitait les bals.
Les statues de femmes lui plaisaient beaucoup. Le comble du
bonheur pour elle, serait d'être mariée avec une femme aimée.
Il est vrai que cela lui a toujours paru inexplicable. Elle
dit qu'avant d'avoir conclu son mariage, elle n'avait pas
conscience de son anomalie sexuelle. La malade s'est soumise
au devoir conjugal; elle a donné naissance à trois enfants
dont deux ont souffert de convulsions; elle vécut d'accord
avec son mari qu'elle estimait, mais uniquement pour ses
qualités morales. Elle évitait volontiers le coït. «J'aurais
préféré avoir des rapports avec une femme.»
En 1878, la malade a fini par devenir neurasthénique. À
l'occasion d'un séjour dans une station balnéaire, elle fit
la connaissance d'un uraniste féminin, dont j'ai publié
l'histoire dans l'_Irrenfreund_ (1884, nº 1, observation nº
6).
La malade rentra changée dans sa famille. Le mari rapporte
à ce sujet: «Elle n'était plus mon épouse, elle n'avait plus
d'affection ni pour moi, ni pour ses enfants, et ne voulait
plus entendre parler de rapports conjugaux.» Elle était prise
d'amour ardent pour son amie; elle n'avait plus d'idées pour
autre chose. Quand son mari eut interdit la maison à la dame
en question, il y eut une correspondance où l'on pouvait lire
des passages comme celui-ci: «Ma colombe, je ne vis que pour
toi, mon âme!» C'était une émotion terrible quand une lettre
attendue n'arrivait pas. La liaison n'était pas du tout
platonique. Certaines allusions laissent supposer que le
procédé du satisfaction sensuelle était l'onanisme mutuel.
Cette liaison amoureuse dura jusqu'en 1882 et rendit la malade
neurasthénique au plus haut degré. Comme elle négligeait
absolument la maison, le mari prit une dame de soixante ans
comme femme de ménage, et, en outre, une gouvernante pour les
enfants. La malade est devenue amoureuse de toutes les deux;
celles-ci toléraient ses caresses et tiraient un profit
matériel de la passion de leur maîtresse.
Vers la fin de 1883, elle dut faire un voyage dans le Midi
à cause d'une tuberculose pulmonaire qui commençait à se
développer. Là elle fit la connaissance d'une Russe, âgée de
quarante ans, en tomba passionnément amoureuse, mais ne trouva
pas l'amour en retour qu'elle aurait désiré. Un jour la malade
fut frappée d'aliénation mentale; elle prenait la Russe pour
une nihiliste, se croyait magnétisée par elle; elle eut un
délire de persécution manifeste, s'enfuit, fut prise dans
une ville d'Italie, transportée à l'hôpital où elle se calma
bientôt. Elle poursuivit alors de nouveau la dame de ses
propositions d'amour, se sentant infiniment malheureuse et
songeant au suicide.
Rentrée au domicile de son mari, elle fut prise d'une profonde
dépression de ne pas avoir sa Russe, et se montra froide et
brusque envers son entourage. Vers la fin du mois de mai 1887,
il se déclara chez elle un état d'excitation érotique avec
délire. Elle dansait, jubilait, déclarait qu'elle était du
sexe masculin, demandait après ses anciennes maîtresses,
prétendait être de la famille impériale; elle prit la fuite,
déguisée en homme; elle fut ensuite amenée dans un état
d'émotion érotico-maniaque à l'asile d'aliénées. L'état
d'exaltation disparut au bout de quelques jours. La malade
devint calme, déprimée; elle fit une tentative de suicide par
désespoir, elle fut ensuite atteinte d'un douloureux _tædium
vitæ_, l'inversion sexuelle passant de plus en plus au second
rang; la tuberculose faisait des progrès. La malade est morte
de phtisie au commencement de l'année 1885.
L'autopsie du cerveau n'a montré rien d'étrange en ce qui
concerne la structure et l'ordre des circonvolutions. Le poids
du cerveau était de 1,150 grammes. Le crâne était légèrement
asymétrique. Aucun signe anatomique de dégénérescence. Les
parties génitales internes et externes étaient normales.