Il y a un troisième groupe principal de fétichistes, dont le fétiche
n'est ni une partie du corps féminin, ni une partie des vêtements de
la femme, mais une étoffe déterminée, qui même ne sert pas toujours
à la confection de la toilette féminine, et qui cependant peut,
par elle-même, en tant que matière, faire naître ou accentuer les
sentiments sexuels. Ces étoffes sont: les fourrures, le velours et la
soie.
Ces cas se distinguent des faits précédents de fétichisme érotique du
vêtement par le fait que ces étoffes ne sont pas, comme le linge,
en rapports étroits avec le corps féminin et n'ont pas, comme les
souliers ou les gants, une corrélation avec des parties déterminées du
corps féminin ou ne sont pas une signification symbolique quelconque
de ces parties.
Ce genre de fétichisme ne peut pas provenir non plus d'une association
accidentelle, comme dans les cas tout à fait particuliers du bonnet
de nuit ou des meubles de la chambre à coucher; mais ils forment un
groupe dont l'objet est homogène. Il faut donc supposer que certaines
sensations tactiles--(une sorte de chatouillement qui a une parenté
éloignée avec les sensations voluptueuses)--sont, chez des individus
hyperesthésiques, la cause première de ce genre de fétichisme.
À ce propos nous donnerons tout d'abord une observation personnelle
exposée par un homme qui lui-même était atteint de cet étrange
fétichisme.
OBSERVATION 90.--N..., trente-sept ans, issu de famille
névropathique, de constitution névropathique lui-même,
déclare:
Depuis ma première jeunesse, j'ai une passion profondément
enracinée pour les fourrures et le velours, parce que ces
étoffes éveillent en moi une émotion sexuelle, et que leur vue
et leur contact me procurent un plaisir voluptueux. Je ne
puis me rappeler qu'un incident quelconque ait occasionné ce
penchant étrange--(coïncidence de la première émotion sexuelle
avec l'impression de ces étoffes, respectivement première
excitation pour une femme vêtue de ces étoffes).--En somme, je
ne me souviens pas comment a commencé cette prédilection. Je
ne veux point exclure absolument la possibilité d'un pareil
incident, ni d'une liaison accidentelle de la première
impression qui aurait pu créer une association d'idées; mais
je crois peu probable que pareille chose ait pu se passer,
car je suis convaincu qu'un incident de ce genre se serait
profondément gravé dans ma mémoire.
Ce que je sais, c'est qu'étant encore petit enfant, j'aimais
vivement voir des fourrures et les caresser, et qu'en faisant
ainsi j'éprouvais un vague sentiment de volupté. Lors de
la première manifestation de mes idées sexuelles concrètes,
c'est-à-dire quand mes idées sexuelles se dirigèrent vers
la femme, j'avais déjà une prédilection particulière pour la
femme vêtue de ces étoffes.
Cette prédilection m'est restée jusqu'à l'âge d'homme mûr.
Une femme qui porte une fourrure ou qui est vêtue de velours,
m'excite plus rapidement et plus violemment qu'une femme sans
ces accessoires. Ces étoffes, il est vrai, ne sont pas la
_conditio sine qua non_ de l'excitation; le désir se produit
aussi sans elles pour les charmes habituels; mais l'aspect, et
surtout le contact de ces tissus fétichistes, constituent pour
moi un moyen, aident puissamment les autres charmes normaux,
et me procurent une augmentation du plaisir érotique. Souvent,
la seule vue d'une femme à peine jolie, mais vêtue de ces
étoffes, me donne la plus violente excitation et m'entraîne
complètement. La simple vue de mes tissus fétiches me fait un
plaisir bien plus grand encore que l'attouchement.
L'odeur pénétrante de la fourrure m'est indifférente,
plutôt désagréable, et je ne la supporte, qu'à cause de son
association avec des sensations agréables de la vue et du
tact. Je languis du plaisir de pouvoir toucher ces étoffes sur
le corps d'une femme, de les caresser, de les embrasser et
d'y mettre ma figure. Mon plus grand plaisir est de voir et de
sentir _inter actum_ mon fétiche sur les épaules de la femme.
La fourrure et le velours isolément me produisent l'impression
que je viens de décrire. L'effet de la première est de
beaucoup plus fort que celui du dernier. Mais la combinaison
de ces deux matières produit le plus grand effet. Des pièces
de vêtements féminins en velours ou en fourrure, que je vois
et touche détachées de leur porteuse, m'excitent sexuellement
aussi, quoiqu'à un degré moindre,--de même les couvertures
confectionnées en fourrure, qui ne font nullement partie de la
toilette féminine, le velours et la peluche des meubles et des
draperies. De simples gravures représentant des toilettes en
fourrures et en velours sont pour moi l'objet d'un intérêt
érotique, et même le seul mot «fourrure» a pour moi une vertu
magique et me donne des idées érotiques.
La fourrure est pour moi tellement l'objet de l'intérêt
sexuel, qu'un homme qui porte une fourrure à effet, me produit
une impression très désagréable, horripilante et scandaleuse,
comme l'effet que produirait sur tout individu normal, un
homme en costume et dans l'attitude d'une ballerine. De
même je trouve répugnant l'aspect d'une vieille femme laide
couverte d'une belle fourrure; cette vue éveille en moi des
sentiments qui s'entrechoquent.
Ce plaisir érotique de voir des fourrures et du velours
est tout à fait différent de mes appréciations purement
esthétiques. J'ai un goût très vif pour les belles toilettes
de femmes, et en même temps une prédilection particulière
pour les dentelles, mais c'est un goût d'une nature purement
esthétique. Je trouve la femme en toilette de dentelles ou
bien parée avec une autre belle toilette, plus belle qu'une
autre, mais la femme vêtue de mes étoffes fétiches est la plus
charmante pour moi.
La fourrure n'exerce sur moi l'effet dont j'ai parlé que
lorsqu'elle est à poils fins, touffus, lisses, longs, et
se dressant en haut. C'est de ces qualités que dépend
l'impression. Je reste tout à fait indifférent, non seulement
aux fourrures à poils drus, emmêlés, espèce qu'on estime comme
inférieure, mais aussi aux fourrures qu'on estime comme très
belles et supérieures, mais dont on a enlevé les poils qui
redressent (castor, chien de mer) ou qui ont naturellement les
poils courts (hermine) ou trop long et couchés (singe, ours).
Les poils redressés ne me produisent l'impression spécifiques
que chez la zibeline, la martre, etc. Or, le velours est
fait de poils fins touffus et redressés en haut, ce qui
expliquerait l'impression analogue qu'il me produit. L'effet
paraît dépendre d'une impression déterminée de l'extrémité
pointue des poils sur les terminaisons des nerfs sensitifs.
Mais je ne peux pas m'expliquer quel rapport cet effet étrange
sur les nerfs tactiles peut avoir avec la vie sexuelle. Le
fait est que tel est le cas chez beaucoup d'hommes. Je fais
encore remarquer expressément, qu'une belle chevelure de femme
me plaît beaucoup, mais qu'elle ne joue pas un rôle plus grand
que tout autre charme féminin, et qu'en touchant des fourrures
je ne pense nullement à des cheveux de femme. (La sensation
tactile dans les deux cas n'a pas d'ailleurs la moindre
analogie.) En général il ne s'y attache aucune idée. La
fourrure par elle-même réveille en moi la sensualité. Comment?
Voilà ce qui me paraît absolument inexplicable.
Le seul effet esthétique produit par la beauté des fourrures
grand genre, à laquelle chacun est plus ou moins sensible, par
la fourrure qui, depuis la Fornarina de Raphaël et l'Hélène
Fourment de Rubens, a été employée par beaucoup de peintres
comme cadre et ornement des charmes féminins, et qui dans la
mode, dans l'art et la science de la toilette féminine, joue
un si grand rôle--cet effet esthétique, dis-je, n'explique
rien dans ce cas, ainsi que j'ai déjà eu l'occasion de le
faire remarquer. Cet effet esthétique que les belles fourrures
produisent sur les hommes normaux, les fleurs, les rubans,
les pierres précieuses et les autres parures le produisent sur
moi, comme chez tout le monde. Habilement employés, ces objets
font mieux ressortir la beauté féminine et peuvent ainsi,
dans certaines circonstances, produire indirectement un effet
sensuel. Mais ils ne produisent jamais sur moi le même effet
sensuel direct que les étoffes fétiches dont j'ai parlé.
Bien que chez moi, comme peut-être chez tous les autres
fétichistes, il faille bien distinguer l'impression sensuelle
de l'impression esthétique, cela ne m'empêche pas d'exiger de
mon fétiche une série de conditions esthétiques concernant la
forme, la coupe, la couleur, etc. Je pourrais m'étendre ici
longuement sur ces exigences de mon penchant, mais je laisse
de côté ce point qui ne touche pas le fond du sujet. Je ne
voulais qu'attirer l'attention sur ce fait que le fétichisme
érotique se complique encore d'un mélange d'idées purement
esthétiques.
L'effet particulièrement érotique de mes étoffes fétichistes,
ne peut pas s'expliquer par l'association avec l'idée du corps
d'une femme qui porterait ces étoffes, pas plus que par un
effet d'esthétique quelconque. Car, premièrement, ces étoffes
me produisent de l'effet, même quand elles sont isolées et
détachées du corps, quand elles se présentent comme simple
matière; et, secondement, des parties de la toilette intime
(corset, chemise) qui, sans doute, évoquent des associations,
ont sur moi une action beaucoup plus faible. Les étoffes
fétichistes ont toutes pour moi une valeur sensuelle
intrinsèque. Pourquoi? C'est pour moi une énigme. Les plumes
sur les chapeaux de femme ou les éventails produisent sur moi
la même impression fétichiste que la fourrure et le velours:
similitude de la sensation tactile et du chatouillement
étrange produit par le mouvement léger de la plume. Enfin
l'effet fétichiste, quoiqu'à un degré très atténué, est encore
provoqué par d'autres étoffes unies, telles que la soie,
le satin, etc., tandis que les étoffes rugueuses, le
drap grossier, la flanelle, me produisent plutôt un effet
répugnant.
Enfin, je tiens encore à rappeler que j'ai lu quelque part
un essai de Carl Vogt sur les hommes microcéphales: il y est
raconté comment un microcéphale, à la vue d'une fourrure, s'y
est précipité et l'a caressée en manifestant une vive joie. Je
suis loin de voir pour cette raison, dans le fétichisme très
commun de la fourrure, une régression atavique vers les goûts
des ancêtres de la race humaine qui étaient couverts de peaux
d'animaux. Le microcéphale dont parle Carl Vogt faisait, avec
le sans-gêne qui lui était naturel, un attouchement qui
lui était agréable, mais dont le caractère n'était pas
sexuellement sensuel; il y a beaucoup d'hommes normaux
qui aiment à caresser un chat, à toucher des fourrures, du
velours, sans en être sexuellement excités.
On trouve encore dans la littérature quelques cas de ce genre.
OBSERVATION 91.--Un garçon de douze ans éprouva une vive
émotion sexuelle en se couvrant un jour, par hasard, d'une
couverture en fourrure. À partir de ce moment, il commença à
se masturber en se servant de fourrures ou en prenant dans son
lit un petit chien à longs poils. Il avait des éjaculations
suivies quelquefois d'accès hystériques. Ses pollutions
nocturnes étaient occasionnées par des rêves où il se
voyait couché nu sur une fourrure soyeuse qui l'enveloppait
complètement. Les charmes de la femme ou de l'homme n'avaient
aucune prise sur lui.
Il devint neurasthénique, souffrit de la monomanie de
l'observation, croyant que tout le monde s'apercevait de son
anomalie sexuelle; il eut, pour cette cause du _tædium vitæ_
et devint fou.
Il était très chargé, avait les parties génitales mal
conformées, et d'autres signes de dégénérescence anatomique.
(Tarnowsky, _op. cit._, p. 22.)
OBSERVATION 92.--C... est un amateur enragé de velours. Il se
sent attiré d'une manière normale vers les belles femmes,
mais il est particulièrement excité lorsque la personne
de rencontre avec laquelle il a des rapports est vêtue de
velours.
Ce qui est frappant dans ce cas, c'est que ce n'est pas la vue
du velours, mais le contact qui produit l'excitation. C...
me disait qu'en passant la main sur une jaquette de femme en
velours, il avait une excitation sexuelle telle qu'aucun autre
moyen ne saurait jamais en provoquer une pareille chez lui.
(Dr Moll, _op. cit._, p. 127.)
Un médecin m'a communiqué le cas suivant. Un des habitués d'un lupanar
était connu sous le sobriquet de «Velours». Il avait l'habitude
de revêtir de velours une _puella_ qui lui était sympathique et de
satisfaire ses penchants sexuels rien qu'en caressant sa figure avec
un coin de la robe en velours, sans qu'il y ait autre contact entre
lui et la femme.
Un autre témoin m'assure que, surtout chez les masochistes,
l'adoration des fourrures, du velours et de la soie est très fréquente
(Comparez plus haut, observation 44, 45[80]).
[Note 80: Dans les romans de Sacher-Masoch la fourrure joue aussi
un rôle important; elle sert même de titre à un de ses romans. Mais
son explication, qui fait de la fourrure, de l'hermine, le symbole de
la domination, et en fait pour la même raison le fétiche des hommes
dépeints dans ce roman, me paraît spécieuse et peu satisfaisante.]
Le cas suivant est un cas de fétichisme d'étoffe bien curieux. On
voit se joindre au fétichisme l'impulsion à détruire le fétiche. Ce
penchant est, dans ce cas, ou un élément de sadisme contre la femme
qui porte l'étoffe ou un sadisme impersonnel dirigé contre l'objet,
tendance qui se rencontre souvent chez les fétichistes.
Cet instinct de destruction a fait du cas dont nous parlons une cause
criminelle très curieuse.
OBSERVATION 93.--Au mois de juillet 1891, a dû comparaître
devant la seconde chambre du tribunal correctionnel de Berlin
le garçon serrurier Alfred Bachmann, âgé de vingt-cinq ans.
Au mois d'avril de la même année, la police avait reçu
plusieurs plaintes: une main méchante avait, avec un
instrument bien tranchant, coupé les robes de plusieurs
dames. Le soir du 25 avril, on réussit à prendre l'agresseur
mystérieux dans la personne de l'accusé. Un agent de la police
remarqua l'accusé qui cherchait d'une étrange façon à se
blottir contre une dame qui traversait un passage, accompagnée
d'un monsieur. Le fonctionnaire pria la dame d'examiner sa
robe, pendant qu'il tenait l'homme suspect. On constata que
la robe avait reçu une longue entaille. L'accusé fut amené
au poste où on le visita. En dehors d'un couteau bien aiguisé
dont il avoua s'être servi pour déchirer des robes, on trouva
encore sur lui deux rubans de soie comme on en emploie pour la
garniture des robes de femmes. L'accusé avoua qu'il les avait
détachés des robes dans une bousculade. Enfin, la visite amena
encore la découverte sur son corps d'un foulard de soie de
dame. Quant à ce dernier objet, il prétendit l'avoir trouvé.
Comme on ne pouvait infirmer son assertion à ce sujet, on ne
l'accusa sous ce chef que de fraude d'objets trouvés, tandis
que ses deux autres actes lui valurent, dans les deux cas où
les endommagées demandaient des poursuites, une accusation
pour destruction d'objets et, dans deux autres cas, une
accusation de vol. L'accusé qui a été déjà plusieurs fois
condamné, est un homme à la figure pâle et sans expression.
Il donna devant le juge une explication bien étrange de sa
conduite énigmatique. La cuisinière d'un commandant, dit-il,
l'avait jeté au bas de l'escalier alors qu'il demandait
l'aumône, et, depuis ce temps, il avait une haine implacable
contre le sexe féminin. On douta de sa responsabilité, et
on le fit examiner par un médecin attaché au service de
l'Administration.
Aux débats judiciaires, l'expert déclara qu'il n'y avait
aucune raison de considérer comme un aliéné l'accusé dont, il
est vrai, l'intelligence était très peu développée.
L'accusé se défendit d'une façon bien étrange. Une impulsion
irrésistible, dit-il, le force de s'approcher des femmes qui
portent des robes de soie. Le contact avec une étoffe de
soie est pour lui tellement délicieux que, même pendant sa
détention, il se sentait ému, quand, en cardant de la laine,
un fil de soie lui tombait par hasard dans les mains.
Le procureur royal, M. Muller, considéra simplement l'accusé
comme un homme méchant et dangereux, qu'il fallait, pour un
certain laps de temps, rendre incapable de nuire. Il requit
contre lui la peine d'un an de prison. Le tribunal condamna
l'accusé à six mois de prison et à la perte de ses droits
civiques pour un an.
II.--SENS SEXUEL FAIBLE OU NUL POUR L'AUTRE SEXE ET REMPLACÉ PAR UN
PENCHANT SEXUEL POUR LE MÊME SEXE (SENS HOMOSEXUEL OU INVERTI).
Une des parties constitutives les plus solides de la conscience du
moi, à l'époque de la pleine maturité sexuelle, c'est d'avoir la
conviction de représenter une individualité sexuelle bien déterminée,
et d'éprouver le besoin, pendant les processus physiologiques
(formation de la semence et de l'oeuf), d'accomplir des actes
sexuels conformes à l'individualité sexuelle, actes qui consciemment
ont pour but la conservation de la race.
Sauf quelques sentiments et quelques impulsions obscurs, le sens
sexuel et l'instinct génital restent à l'état latent jusqu'à l'époque
du développement des organes génitaux. L'enfant est de _generis
neutrius_. Quand même, dans cette période où la sexualité latente
n'existe que virtuellement et n'est pas encore annoncée par des
sentiments organiques puissants, ni entrée dans la conscience, il se
produirait prématurément des excitations des organes génitaux, soit
spontanément, soit par une influence externe, et qu'elles trouveraient
une satisfaction par la masturbation, il y a dans tout cela absence
totale de rapports idéals avec les personnes de l'autre sexe, et
les actes sexuels de ce genre ont plus ou moins la signification de
phénomènes spinaux réflexes.
Le fait de l'innocence ou de la neutralité sexuelle mérite d'autant
plus d'attention que déjà, de très bonne heure, l'enfant constate une
différenciation entre les enfants des deux sexes par l'éducation, les
occupations, les vêtements etc. Ces impressions toutefois ne sont
pas perçues par l'âme, car elles ne sont pas appuyées sexuellement,
l'organe central (l'écorce cérébrale) des idées et des sentiments
sexuels n'étant pas encore développé et n'ayant pas encore la faculté
de perception.
Quand commence le développement anatomique et fonctionnel des organes
génitaux avec la différenciation simultanée des formes du corps,
attribut de l'un ou l'autre sexe, on voit apparaître chez le garçon,
ainsi que chez la jeune fille, les bases d'un état d'âme conforme
au sexe de chacun, état que contribuent puissamment à développer
l'éducation et les influences externes, étant donné que l'individu est
devenu plus attentif.
Si le développement sexuel est normal et n'est pas troublé dans son
cours, il se forme un caractère bien déterminé et conforme à la nature
du sexe. Les rapports avec les personnes de l'autre sexe font alors
naître certains penchants, certaines réactions, et, au point de vue
psychologique, il est bien remarquable de voir avec quelle rapidité
relative se forme le type moral particulier au sexe de chaque
individu.
Tandis que, dans l'enfance, la pudeur, par exemple, n'est
qu'une exigence de l'éducation mal comprise par l'enfant et qui,
incompréhensible pour lui, étant donnée son innocence, ne peut arriver
qu'à une expression incomplète; la pudeur paraît au jeune homme et à
la vierge comme une obligation impérieuse de l'estime de soi-même
à laquelle on ne peut toucher sans provoquer une puissante réaction
vaso-motrice et un désir psychique.
Si la disposition primitive est favorable, normale, si les facteurs
nuisibles au développement psycho-sexuel restent hors de jeu, il se
forme une individualité psycho-sexuelle si harmonique, si solidement
construite et si conforme au sexe représenté par l'individu, que
même la perte des organes génitaux, à une époque ultérieure (par la
castration, par exemple), ou bien le _climax_ ou le _senium_ ne la
peuvent plus changer dans son essence.
Cela ne veut pas dire que l'homme émasculé, la femme châtrée, le jeune
homme et le vieillard, la vierge et la matrone, l'homme puissant et
l'homme impuissant, ne diffèrent pas l'un de l'autre dans leur état
d'âme.
Une question très intéressante et très importante pour la matière que
nous allons traiter est de savoir si c'est l'influence périphérique
des glandes génitales (testicules et ovaires) ou si ce sont
les conditions cérébrales centrales qui sont décisives pour le
développement psycho-sexuel. Un fait qui plaide en faveur de
l'importance des glandes génitales, est que l'absence congénitale
de celles-ci ou leur enlèvement avant la puberté ont une influence
puissante sur le développement du corps et sur le développement
psycho-sexuel, de sorte que ce dernier est arrêté et prend une
direction dans le sens du sexe contraire (eunuques, viragines, etc.).
Toutefois les processus physiques qui se passent dans les organes
génitaux ne sont que des facteurs auxiliaires, mais non pas
les facteurs exclusifs de la formation d'une individualité
psycho-sexuelle; cela ressort du fait que, malgré une constitution
normale au point de vue physiologique et anatomique, il peut se
développer un sentiment sexuel contraire au caractère du sexe que
l'individu représente.
La cause ici ne peut se trouver que dans une anomalie des conditions
centrales, dans une disposition psycho-sexuelle anormale. Cette
disposition est, sous le rapport de sa cause anatomique et
fonctionnelle, encore enveloppée de mystère. Comme, dans presque tous
les cas en question, l'inverti présente des tares névropathiques de
plusieurs sortes et que ces tares peuvent être mises en corrélation
avec des conditions dégénératives héréditaires, on peut, au point
de vue clinique, considérer cette anomalie du sentiment psychosexuel
comme un stigmate de dégénérescence fonctionnelle. Cette sexualité
perverse se manifeste spontanément et sans aucune impulsion externe,
au moment du développement de la vie sexuelle, comme phénomène
individuel d'une dégénérescence anormale de la _vita sexualis_; et
alors elle nous frappe comme un phénomène congénital; ou bien elle ne
se développe qu'au cours d'une vie sexuelle qui, au début, a suivi
les voies normales, et elle a été produite par certaines influences
manifestement nuisibles: alors elle nous apparaît comme une perversion
acquise. Pour le moment, on ne peut pas encore expliquer sur quoi
repose le phénomène énigmatique du sens homosexuel acquis et l'on
en est réduit aux hypothèses. Il paraît probable, d'après l'examen
minutieux des cas dits acquis, que là aussi la disposition consiste
dans une homosexualité, du moins en une bisexualité latente qui,
pour devenir apparente, a eu besoin d'être influencée par des causes
accidentelles et motrices qui l'ont fait sortir de son état de
sommeil.
On trouve, dans les limites de l'inversion sexuelle, des gradations
diverses du phénomène, gradations qui correspondent presque
complètement au degré de tare héréditaire de l'individu, de sorte
que, dans les cas peu prononcés, on ne trouve qu'un hermaphroditisme
psychique; dans les cas un peu plus graves, les sentiments et les
penchants homosexuels sont limités à la _vita sexualis_; dans les
cas plus graves, toute la personnalité morale, et même les sensations
physiques sont transformées dans le sens de la perversion sexuelle;
enfin, dans les cas tout à fait graves, l'_habitus_ physique même
paraît transformé conformément à la perversion.
C'est sur ces faits cliniques que repose par conséquent la
classification suivante des différentes formes de cette anomalie
psycho-sexuelle.