L'important ici est de prouver qu'il y a penchant pervers pour son
propre sexe, et non pas de constater des actes sexuels accomplis sur
des individus de même sexe. Ces deux phénomènes ne doivent pas être
confondus; on ne doit pas prendre la perversité pour de la perversion.
Souvent on a l'occasion d'observer des actes pervers sexuels qui ne
sont pas basés sur la perversion. C'est surtout le cas dans les actes
sexuels entre personnes de même sexe et notamment dans la pédérastie.
Là il n'est pas toujours nécessaire que la _paræsthesia sexualis_
soit en jeu, mais il y a souvent de l'hyperesthésie avec impossibilité
physique ou psychique d'une satisfaction sexuelle naturelle.
Ainsi nous rencontrons des rapports homosexuels chez des onanistes
ou des débauchés devenus impuissants, ou bien chez des femmes ou des
hommes sensuels détenus dans les prisons, chez des individus confinés
à bord d'un vaisseau, dans les casernes, dans les pensionnats, dans
les bagnes, etc.
Ces individus reprennent les rapports sexuels normaux aussitôt que les
obstacles qui les empêchaient cessent d'exister.
Très souvent, la cause d'une pareille aberration temporaire est la
masturbation avec ses conséquences chez les individus jeunes. Rien
n'est aussi capable de troubler la source des sentiments nobles et
idéaux que fait naître le sentiment sexuel avec son développement
normal, que l'onanisme pratiqué de bonne heure: il peut même la faire
tarir complètement. Il enlève au bouton de rose qui va se développer
et le parfum et la beauté, et ne laisse que le penchant grossièrement
sensuel et brutal pour la satisfaction sexuelle. Quand un individu
corrompu de cette manière arrive à l'âge où il peut procréer, il n'a
plus ce caractère esthétique et idéal, pur et ingénu, qui l'attire
vers l'autre sexe. Alors l'ardeur du sentiment sensuel est éteinte
et l'inclination pour l'autre sexe diminue considérablement. Cette
défectuosité influence d'une façon défavorable la morale, l'éthique,
le caractère, l'imagination, l'humeur, le monde des sentiments et des
penchants du jeune onaniste, homme ou femme; avec les circonstances,
elle amène le désir pour l'autre sexe à tomber à zéro, de sorte que la
masturbation est préférée à toute satisfaction naturelle.
Parfois le développement de sentiments sexuels élevés pour l'autre
sexe est contrarié par la peur hypocondriaque d'une infection
vénérienne ou par une infection contractée effectivement, ou par une
fausse éducation qui, avec intention, a rappelé ces dangers et les a
exagérés, chez les filles par la crainte légitime des suites du coït
(peur de devenir enceinte), ou bien par le dégoût de l'homme par
suite de ses défectuosités physiques et morales. Alors la satisfaction
devient perverse et le penchant se manifeste avec une violence
morbide. Mais la satisfaction sexuelle perverse pratiquée de trop
bonne heure n'atteint pas seulement les facultés mentales, elle
atteint aussi le corps, car elle produit des névroses de l'appareil
sexuel (faiblesse irritative du centre d'érection et d'éjaculation,
sensations de volupté défectueuses au moment du coït, etc.), tout en
maintenant l'imagination dans une émotion continuelle et en excitant
le _libido_.
Pour presque tous les masturbateurs il vient un moment où, effrayés
d'apprendre les conséquences de leur vice en les constatant sur
eux-mêmes (neurasthénie), ou bien poussés vers l'autre sexe soit par
séduction soit par l'exemple d'autrui, ils voudraient fuir leur vice
et rendre leur _vita sexualis_ normale.
Les conditions morales et physiques sont, dans ce cas, les plus
défavorables qu'on puisse imaginer. La chaleur du pur sentiment est
éteinte, le feu de l'ardeur sexuelle manque de même que la confiance
en soi-même, car tout masturbateur est plus ou moins lâche. Quand le
jeune pécheur réunit ses énergies pour essayer le coït, il en revient
déçu, car la sensation de volupté manque et il n'a pas de plaisir,
ou bien la force physique pour accomplir l'acte lui fait défaut. Cet
échec a la signification d'une catastrophe et l'amène à l'impuissance
psychique absolue. Une conscience qui n'est pas nette, le souvenir
d'échecs honteux empêchent toute réussite en cas de nouveaux
essais. Mais le _libido sexualis_ qui continue à subsister, exige
impérieusement une satisfaction, et la perversion morale et physique
éloigne de plus en plus l'individu de la femme.
Pour différentes raisons (malaises neurasthéniques, peur
hypocondriaque des suites, etc.), l'individu se détourne aussi des
pratiques de la masturbation. Dans ce cas il peut pour un moment et
passagèrement être poussé à la bestialité. L'idée des rapports avec
les gens de son propre sexe s'impose alors facilement; elle est
amenée par l'illusion de sentiments d'amitié qui, sur le terrain de la
pathologie sexuelle, se lient aisément avec des sentiments sexuels.
L'onanisme passif et mutuel remplace alors les procédés habituels.
S'il se trouve un séducteur, et il y en a tant malheureusement,
nous avons alors le pédéraste d'éducation, c'est-à-dire un homme qui
accomplit des actes d'onanisme avec des personnes de son propre sexe,
et qui se plaît dans un rôle actif correspondant à son véritable sexe,
mais qui, au point de vue des sentiments de l'âme, est indifférent non
seulement aux personnes de l'autre sexe, mais aussi à celles de son
propre sexe.
Voilà le degré auquel peut arriver la perversité sexuelle d'un
individu de disposition normale, exempt de tare et jouissant de ses
facultés mentales. On ne peut citer aucun cas où la perversité soit
devenue une perversion, une inversion du penchant sexuel[81].
[Note 81: Garnier (_Anomalies sexuelles_, Paris, pp. 568-569
rapporte deux cas (Observations 222 et 223) qui semblent être en
contradiction avec cette thèse, surtout le premier, où le chagrin
éprouvé à la suite de l'infidélité de l'amante a fait succomber le
sujet aux séductions des hommes. Mais il ressort clairement de cette
observation que cet individu n'a jamais trouvé de plaisir aux actes
homosexuels. Dans l'observation 223, il s'agit d'un efféminé _ab
origine_, du moins d'un _hermaphrodite_ psychique. L'opinion de
ceux qui rendent une fausse éducation et les états psychologiques
exclusivement responsables de l'origine des sentiments et penchants
homosexuels, est tout à fait erronée.
On peut donner à un individu exempt de toute tare l'éducation la
plus efféminée, et à une femme l'éducation la plus virile; ni l'un ni
l'autre ne deviendront homosexuels. C'est la disposition naturelle
qui est importante et non pas l'éducation et les autres éléments
accidentels comme, par exemple, la séduction. Il ne peut être question
d'inversion sexuelle que lorsque la personne exerce sur une autre du
même sexe un charme psycho-sexuel, c'est-à-dire qu'elle provoque le
_libido_, l'orgasme, et surtout lorsqu'elle produit l'effet d'une
attraction psychique. Tout autres sont les cas où, par suite d'une
trop grande sensualité et d'une absence de sens esthétique, l'individu
se sert, faute de mieux, du corps d'un individu de même sexe pour
pratiquer avec lui un acte d'onanisme (non le coït dans le sens d'un
entraînement de l'_âme_).
Moll, dans son excellente monographie, signale, d'une manière
très claire et très convaincante, l'importance décisive de la
prédisposition héréditaire en présence de l'importance très relative
des causes occasionnelles (Comparez _op. cit_., pp. 156-175). Il
connaît beaucoup de cas «où des rapports sexuels pratiqués avec des
hommes pendant une certaine période n'ont pu amener la perversion».
Moll dit aussi d'une manière très significative: «Je connais une
épidémie de ce genre (onanisme mutuel) qui s'est produite dans une
école berlinoise où un élève, aujourd'hui acteur, avait introduit
d'une manière éhontée l'onanisme mutuel. Bien que je connaisse
les noms de nombreux uranistes berlinois, je n'ai pu établir avec
probabilité qu'aucun des anciens élèves de ce lycée soit devenu
uraniste; par contre, je sais assez exactement que beaucoup d'entre
eux, à l'heure qu'il est, se comportent, au point de vue sexuel, d'une
façon normale.»]
Tout autre est la situation de l'individu taré. La sexualité perverse
latente se développe sous l'influence de la neurasthénie causée par la
masturbation, l'abstinence ou d'autres causes.
Peu à peu le contact avec des personnes de son propre sexe met
l'individu en émotion sexuelle. Ces idées sont renforcées par des
sensations de plaisir et provoquent des désirs correspondants. Cette
réaction, nettement dégénérative, est le commencement d'un processus
de transformation du corps et de l'âme, processus qui sera décrit plus
loin en détail et qui présente un des phénomènes psycho-pathologiques
les plus intéressants. On peut reconnaître dans cette métamorphose
divers degrés ou phases.
Premier degré: Inversion simple du sens sexuel.
Ce degré est atteint quand une personne du même sexe produit sur
un individu un effet aphrodisiaque, et que ce dernier éprouve
pour l'autre un sentiment sexuel. Mais le caractère et le genre du
sentiment restent encore conformes au sexe de l'individu. Il se sent
dans un rôle actif; il considère son penchant pour son propre sexe
comme une aberration et cherche éventuellement un remède.
Avec cette amélioration épisodique de la névrose il se peut
qu'au début des sentiments sexuels normaux se manifestent et se
maintiennent. L'observation suivante nous paraît tout à fait apte
à montrer par un exemple frappant cette étape sur la route de la
dégérérescence psycho-sexuelle.
OBSERVATION 94.--Inversion acquise.
Je suis fonctionnaire; je suis né, autant que je sais, d'une
famille exempte de tares; mon père est mort d'une maladie
aiguë, ma mère vit: elle est assez nerveuse. Une de mes
soeurs est devenue depuis quelques années d'une religiosité
exagérée.
Quant à moi, je suis de grande taille et j'ai tout à fait le
caractère viril dans mon langage, ma démarche et mon maintien.
Je n'ai pas eu de maladies, sauf la rougeole; mais, depuis
l'âge de treize ans, j'ai souffert de ce qu'on appelle des
maux de tête nerveux.
Ma vie sexuelle a commencé à l'âge de treize ans, en faisant
la connaissance d'un garçon un peu plus âgé que moi, _quocum
alter alterius genitalia tangendo delectabar_. À l'âge
de quatorze ans, j'eus ma première éjaculation. Amené à
l'onanisme par deux de mes camarades d'école, je le pratiquai,
tantôt avec eux, tantôt solitairement, mais toujours en me
représentant dans mon imagination des êtres du sexe féminin.
Mon _libido sexualis_ était très grand; il en est encore de
même aujourd'hui. Plus tard, j'ai essayé d'entrer en relations
avec une servante jolie, grande, ayant de fortes _mammæ_; _id
solum assecutus sum, ut me præsente superiorem corporis sui
partem enudaret mihique concederet os mammasque osculari, dum
ipsa penem meum valde erectum in manum suam recepit eumque
trivit. Quamquam violentissime coitum rogavi hoc solum
concessit, ut genitalia ejus tangerem._
Devenu étudiant à l'Université, je visitai un lupanar et je
réussis le coït sans effort.
Mais un incident est arrivé qui a produit en moi une
évolution. Un soir, j'accompagnais un ami qui rentrait chez
lui et, comme j'étais un peu gris, je le saisis _ad genitalia_
en plaisantant. Il ne se défendit pas beaucoup; je montai
ensuite avec lui dans sa chambre, nous nous masturbâmes,
et nous pratiquâmes assez souvent dans la suite cette
masturbation mutuelle; il y avait même _immissio penis in os_
avec éjaculation. Ce qui est étrange, c'est que je n'étais pas
du tout amoureux de ce camarade, mais passionnément épris d'un
autre de mes camarades dont l'approche ne m'a jamais produit
la moindre excitation sexuelle et, dans mon idée, je ne
mettais jamais sa personne en rapport avec des faits sexuels.
Mes visites au lupanar, où j'étais un client bien vu,
devenaient de plus en plus rares; je trouvais une compensation
chez mon ami et ne désirais plus du tout les rapports sexuels
avec les femmes.
Nous ne pratiquions jamais la pédérastie; nous ne prononcions
pas même ce mot. Depuis le commencement de cette liaison
avec mon ami, je me suis remis à me masturber davantage;
naturellement l'idée de la femme fut de plus en plus reléguée
au second rang; je ne pensais qu'à des jeunes gens vigoureux
avec de gros membres. Je préférais surtout les garçons
imberbes de seize à vingt-cinq ans, mais il fallait qu'ils
soient jolis et propres. J'étais surtout excité par les
jeunes ouvriers en pantalon d'étoffe de manchester ou de
drap anglais; les maçons principalement me produisaient cette
impression.
Les personnes de mon monde ne m'excitaient pas du tout;
mais, à l'aspect d'un fils du peuple, vigoureux et énergique,
j'avais une émotion sexuelle bien prononcée. Toucher ces
pantalons, les ouvrir, saisir le pénis, puis embrasser le
garçon, voilà ce qui me paraissait le plus grand bonheur.
Ma sensibilité pour les charmes féminins s'est un peu
émoussée, mais, dans les rapports sexuels avec la femme,
surtout quand elle a des seins forts, je suis toujours
puissant sans avoir besoin de me créer dans mon imagination
des scènes excitantes. Je n'ai jamais essayé de séduire à mes
vils désirs un jeune ouvrier ou quelqu'un de son monde, et je
ne le ferai jamais; mais j'en ai souvent envie. Quelquefois
je fixe dans ma mémoire l'image d'un de ces garçons et je me
masturbe chez moi.
Je n'ai aucun goût pour les occupations féminines. Je n'aime
pas trop à être dans la société des dames; la danse m'est
désagréable. Je m'intéresse vivement aux beaux arts. Si j'ai
parfois un sentiment d'inversion sexuelle, c'est, je crois, en
partie une conséquence de ma grande paresse qui m'empêche de
me déranger pour entamer une liaison avec une fille;
toujours fréquenter le lupanar, cela répugne à mes sentiments
esthétiques. Aussi je retombe toujours dans ce maudit onanisme
auquel il m'est bien difficile de renoncer.
Je me suis déjà dit cent fois que, pour avoir des sentiments
sexuels tout à fait normaux, il me faudrait avant tout
étouffer ma passion presque indomptable pour ce maudit
onanisme, aberration si répugnante pour mes sentiments
esthétiques. J'ai pris tant et tant de fois la ferme
résolution de combattre cette passion de toute la force de
ma volonté! Mais jusqu'ici je n'ai pas réussi. Au lieu de
chercher une satisfaction naturelle quand l'instinct génital
devenait trop violent chez moi, je préférais me masturber, car
je sentais que j'en éprouverais plus de plaisir.
Et cependant l'expérience m'a appris que j'étais toujours
puissant avec les filles, sans difficulté et sans avoir
recours à des images des parties génitales viriles, sauf une
seule fois ou je ne suis pas arrivé à l'éjaculation, parce
que la femme--c'était dans un lupanar--manquait absolument de
charme. Je ne peux pas me débarrasser de l'idée ni me défendre
du grave reproche que je me fais à ce sujet, que l'inversion
sexuelle dont sans doute je suis atteint à un certain degré,
n'est que la conséquence de mes masturbations excessives, et
cela me cause d'autant plus de dépression morale que j'avoue
ne guère me sentir la force de renoncer par ma propre volonté
à ce vice.
À la suite de mes rapports sexuels avec un condisciple et ami
de longue date, rapports qui n'ont commencé que pendant notre
séjour à l'Université et après sept ans de relations amicales,
le penchant pour les satisfactions anormales du _libido_ s'est
renforcé en moi.
Permettez-moi de vous raconter encore un épisode qui m'a
préoccupé pendant des mois entiers.
L'été 1882 je fis la connaissance d'un collègue de
l'Université, de six ans plus jeune que moi, et qui m'avait
été recommandé par plusieurs jeunes gens, à moi et à d'autres
personnes de ma connaissance. Bientôt j'éprouvai un intérêt
profond pour ce jeune homme qui était très beau, de formes
bien proportionnées, de taille svelte et d'aspect bien
portant. Après des relations de quelques semaines avec lui,
cet intérêt devint un sentiment d'amitié intense et plus tard
un amour passionné entremêlé des tourments de la jalousie. Je
m'aperçus bientôt que des mouvements sensuels se confondaient
avec cette affection. Malgré ma ferme résolution de me
contenir vis-à-vis de ce jeune homme que j'estimais à cause
de son excellent caractère, pourtant une nuit, après force
libations de bière, nous étions dans ma chambre où nous
vidions une bouteille de vin en l'honneur de notre amitié
sincère et durable; je succombai à l'envie irrésistible de le
presser contre moi, etc., etc.
Le lendemain lorsque je le revis, j'avais tellement honte
que je n'osais pas le regarder dans les yeux. J'éprouvais
le repentir le plus amer de ma faute et me faisais les plus
violents reproches d'avoir ainsi souillé cette amitié qui
aurait dû rester pure et noble. Pour lui prouver que je
n'avais agi que sous le coup d'une impulsion momentanée,
j'insistai auprès de lui pour qu'il fît avec moi un voyage à
la fin du semestre. Il y consentit, après quelques hésitations
dont les raisons étaient assez claires pour moi. Nous avons
alors couché plusieurs nuits dans la même chambre, sans que
j'aie jamais fait la moindre tentative pour répéter l'acte de
la nuit mémorable. Je voulais lui parler de cet incident, mais
je n'en avais pas le courage. Lorsque, le semestre suivant,
nous fûmes séparés l'un de l'autre, je ne pus me décider à lui
écrire sur cette affaire, et quand, au mois de mars, je lui
fis une visite à X..., j'eus la même faiblesse. Et pourtant,
j'éprouvais le besoin impérieux de lui expliquer ce point
obscur, par un entretien franc et loyal. Au mois d'octobre
de la même année, j'étais à X..., et ce n'est qu'alors que
je trouvai le courage nécessaire pour une explication sans
réserves. J'implorai son pardon, qu'il m'accorda volontiers;
je lui demandai même pourquoi il ne m'avait pas alors opposé
une résistance résolue; il me répondit qu'il m'avait en partie
laissé faire par complaisance, que d'autre part, étant ivre,
il se trouvait dans un certain état d'apathie. Je lui exposai
alors ma situation d'une manière détaillée, je lui donnai
aussi à lire la _Psychopathia sexualis_ et lui exprimai
le ferme espoir que par ma force de volonté j'arriverais à
dompter complètement mon penchant contre nature. Depuis cette
explication mes relations avec cet ami sont devenues des plus
heureuses et des plus satisfaisantes; les sentiments amicaux
sont de part et d'autre intimes, sincères, et j'espère
durables aussi.
Dans le cas où je n'apercevrais pas une amélioration dans mon
état, je me déciderais à me soumettre complètement à votre
traitement, d'autant plus que, d'après l'étude de votre
ouvrage, je crois pouvoir dire que je n'appartiens pas à la
catégorie des soi-disant uranistes et qu'une ferme volonté
secondée et dirigée par le traitement d'un homme compétent
pourrait faire de moi un homme aux sentiments normaux.
OBSERVATION 95.--Ilma S...[82], vingt-neuf ans, non mariée,
fille de négociant, est issue d'une famille lourdement tarée.
[Note 82: Comparez: _Experimentelle Studien auf dem
Gebiete des Hypnotismus_ de l'auteur, 3e édition, 1893.]
Le père était _potator_ et finit par le suicide, de même
que le frère et la soeur de la malade. Une soeur souffre
_d'hysteria convulsiva_. Le grand-père du côté maternel
s'est brûlé la cervelle dans un accès de folie. La mère était
maladive et est morte paralysée par apoplexie. Elle n'a jamais
été gravement malade; elle est bien douée intellectuellement,
romanesque, d'imagination vive et rêveuse. Réglée à dix-huit
ans, sans malaises; les menstruations furent irrégulières.
À l'âge de quatorze ans, chlorose et catalepsie par frayeur.
Plus tard, _hysteria gravis_ et accès de folie hystérique. À
l'âge de dix-huit ans, liaison avec un jeune homme, liaison
qui n'en est pas restée aux termes platoniques. Elle répondait
avec ardeur et chaleur à l'amour de cet homme. Des allusions
faites par la malade indiquent qu'elle était très sensuelle
et que, après le départ de son amant, elle s'est livrée à la
masturbation. La malade mena ensuite une vie romanesque.
Pour pouvoir gagner son pain, elle s'habilla en homme, devint
précepteur dans une famille, quitta cette place parce que la
maîtresse de la maison, ne connaissant pas son sexe, tomba
amoureuse d'elle et la poursuivit de ses assiduités. Elle
devint ensuite employé de chemins de fer. En compagnie de
ses collègues, elle était obligée, pour cacher son sexe, de
fréquenter les bordels et d'écouter des propos malséants. Cela
lui répugnait; elle donna sa démission, se rhabilla en femme,
et chercha dorénavant à gagner son pain par des occupations
féminines. On l'a arrêtée pour vol et, par suite de crises
hystéro-épileptiques, on l'a transportée à l'hôpital.
Là on découvrit chez elle des penchants pour son propre
sexe. La malade devint importune par ses poursuites après les
gardes-malades féminines et ses camarades d'hôpital.
On prit son inversion sexuelle pour une perversion acquise. La
malade a donné à ce sujet d'intéressantes explications qui ont
rectifié l'erreur.
On porte sur moi, dit-elle, un jugement erroné, quand on
croit qu'en présence du sexe féminin, je me sens homme. Au
contraire, dans ma manière de penser et de sentir, je me
conduis en femme. J'ai aimé mon cousin comme une femme est
capable d'aimer un homme.
Le changement de mes sentiments a pris naissance par le fait
qu'à Budapest, déguisée en homme, j'eus l'occasion d'observer
mon cousin. Je vis combien il m'avait trompée. Cette
constatation m'a causé une grande douleur d'âme. Je savais que
jamais je ne serais plus capable d'aimer un homme, car je suis
de celles qui n'aiment qu'une fois dans leur vie. Puis, en
compagnie de mes collègues de chemin de fer, je fus obligée
d'écouter les conversations les plus choquantes et de
fréquenter les maisons les plus mal famées. Ayant ainsi pu
entrevoir les menées du monde masculin, je conçus une aversion
invincible pour les hommes. Mais, comme je suis d'un naturel
passionné et que j'éprouve le besoin de m'attacher à une
personne aimée et de me donner entièrement, je me sentis
de plus en plus attirée vers les femmes et les filles qui
m'étaient sympathiques, et surtout vers celles qui brillaient
par leurs qualités intellectuelles.
L'inversion sexuelle, évidemment acquise, de cette malade se
manifestait souvent d'une manière impétueuse et très sensuelle; elle a
gagné du terrain par la masturbation, une surveillance permanente dans
les hôpitaux ayant rendu impossible toute satisfaction sexuelle
avec des personnes de son propre sexe. Le caractère et le genre
d'occupation sont restés féminins. Elle ne présentait pas les
caractères de la virago. D'après les communications que l'auteur vient
de recevoir, la malade, après un traitement de deux ans à l'asile, a
guéri de sa névrose et de sa perversion sexuelle.
OBSERVATION 96.--X..., dix-neuf ans, né d'une mère souffrant
d'une maladie de nerfs; deux soeurs du père et de la mère
étaient folles. Le malade, de tempérament nerveux, bien doué,
bien développé au physique, de conformation normale, a été,
à l'âge de douze ans, amené par son frère aîné à pratiquer
l'onanisme mutuel.
Plus tard, le malade persévéra dans ce vice, en le pratiquant
solitairement. Depuis trois ans, il lui vint, pendant l'acte
de la masturbation, d'étranges fantaisies dans le sens d'une
inversion sexuelle.
Il se figure être une femme, par exemple être une ballerine,
et faire le coït avec un officier ou un cavalier de cirque.
Ces images perverses accompagnent l'acte d'onanisme depuis que
le malade est devenu neurasthénique.
Il reconnaît lui-même les dangers de la masturbation, il la
combat désespérément, mais toujours et toujours il finit par
succomber à son violent penchant.
Si le malade réussit à s'en abstenir pendant quelques jours,
il se produit alors chez lui des impulsions normales dans le
sens des rapports sexuels avec des femmes; mais la crainte
d'une infection arrête ces impulsions et le pousse de nouveau
à la masturbation.
Ce qui est digne d'être remarqué, c'est que les rêves
érotiques de ce malheureux n'ont pour sujet que la femme.
Au cours de ces derniers mois, le malade est devenu
neurasthénique et hypocondriaque à un degré très avancé. Il
craint le tabes.
Je lui conseillai de faire traiter sa neurasthénie, de
supprimer la masturbation et d'arriver à la cohabitation
aussitôt que sa neurasthénie se serait atténuée.
OBSERVATION 97.--X..., trente-cinq ans, célibataire, né d'une
mère malade, déprimée au moral. Le frère est hypocondriaque.
Le malade était bien portant, vigoureux, de tempérament vif et
sensuel, avait un instinct génital puissant qui s'éveilla de
trop bonne heure; il s'est masturbé étant encore tout petit
garçon, a fait le premier coït à l'âge de quatorze ans et,
assure-t-il, avec plaisir; il fut complètement puissant. À
l'âge de quinze ans, un homme a essayé de le débaucher et l'a
manustupré. X... en éprouva du dégoût et se sauva de cette
situation «dégoûtante». Devenu grand, il fit des excès de
coït avec un _libido_ indomptable. En 1880, il devint
neurasthénique, souffrit de la faiblesse de ses érections et
_d'ejaculatio præcox_; il devint en même temps de plus en plus
impuissant et cessa d'éprouver du plaisir à l'acte sexuel.
À cette époque, il eut, pendant une certaine période, un
penchant qui lui était auparavant étranger et qui lui paraît
encore aujourd'hui inexplicable, pour les rapports sexuels
_cum puellis non pubibus XII ad XIII annorum_. Son libido
s'augmentait à mesure que sa puissance s'affaiblissait.
Peu à peu il conçut un penchant pour les garçons de treize à
quatorze ans. Il était poussé à s'approcher d'eux.
_Quodsi ei occasio data est, ut tangere posset pueros, qui
si placuere, penis vehementer se erexit tum maxime quum
crura puerorum tangere potuisset. Abhinc feminas non cupivit.
Nonnunquam feminas ad coïtum coegit sed erectio debilis,
ejaculatio præmatura erat sine ulla voluptate._
Il n'avait plus d'intérêt que pour les jeunes garçons. Il en
rêvait et avait alors des pollutions. À partir de 1882, il eut
parfois l'occasion, _concumbere cum juvenibus_. Il était alors
sexuellement très excité et se soulageait par la masturbation.
Ce n'est que par exception qu'il osa, _socios concumbentes
tangere et masturbationem mutuam adsequi_. Il détestait la
pédérastie. La plupart du temps il était obligé de satisfaire
par la masturbation solitaire ses besoins sexuels. Pendant
cet acte, il évoquait le souvenir et l'image de garçons
sympathiques. Après les rapports sexuels avec des garçons,
il se sentait toujours ragaillardi, frais, mais en même temps
moralement déprimé par l'idée d'avoir commis un acte pervers,
immoral et encourant des peines. Il fait la constatation très
pénible que son penchant détestable était plus puissant que sa
volonté.
X... suppose que son amour pour son propre sexe a pour
cause ses excès des plaisirs sexuels normaux; il regrette
profondément son état et a demandé, au mois de décembre 1880,
à l'occasion d'une consultation, s'il n'y avait pas moyen de
le ramener à la sexualité normale, puisqu'il n'a pas _d'horror
feminæ_ et qu'il aimerait bien à se marier.
Sauf les symptômes d'une neurasthénie sexuelle et spinale modérée,
le sujet, d'ailleurs intelligent et exempt de stigmates de
dégénérescence, ne présente aucun symptôme de maladie.
Deuxième degré: Eviratio et defeminatio.
Si, dans l'inversion sexuelle développée de cette manière, il n'y pas
de réaction, il peut se produire des transformations plus radicales
et plus durables de l'individualité psychique. Le processus qui
s'accomplit alors peut être désigné sous le simple mot d'_eviratio_.
Le malade éprouve un changement profond de caractère, spécialement
dans ses sentiments et ses penchants, qui deviennent ceux d'une
personne de sentiments féminins.
À partir de ce moment, il se sent aussi femme pendant l'acte sexuel;
il n'a plus de goût que pour le rôle passif et peut, suivant
les circonstances, tomber au niveau d'une courtisane. Dans cette
transformation psycho-sexuelle, profonde et durable, l'individu
ressemble parfaitement à l'uraniste (congénital) d'un degré
plus avancé. La possibilité de rétablir l'ancienne individualité
intellectuelle et sexuelle paraît, dans ce cas, absolument impossible.
L'observation suivante nous fournit un exemple classique d'une
inversion sexuelle qui a été acquise de cette façon et est devenue
permanente.
OBSERVATION 98.--Sch..., trente ans, médecin, m'a communiqué
un jour sa biographie et l'histoire de sa maladie, en me
demandant des éclaircissements et des conseils sur certaines
anomalies de sa _vita sexualis_.
L'exposé suivant s'en tient complètement à l'autobiographie
très détaillée et ne comporte que quelques abréviations à
l'occasion.
Procréé par des parents sains, j'étais un enfant faible, mais
j'ai prospéré grâce à de bons soins; à l'école je faisais de
rapides progrès.
À l'âge de onze ans, je fus entraîné à la masturbation par un
camarade avec lequel je jouais; je me livrais avec passion
à ces pratiques. Jusqu'à l'âge de quinze ans, j'apprenais
facilement. A mesure que les pollutions devenaient plus
fréquentes, ma force de travail pour l'étude diminuait; je ne
pouvais plus aussi bien suivre les leçons à l'école. Quand le
professeur m'appelait au tableau, j'étais peu rassuré; je me
sentais oppressé et embarrassé. Effrayé de voir baisser mes
facultés et reconnaissant que les grandes pertes de sperme en
étaient la cause, je cessai de pratiquer l'onanisme; toutefois
les pollutions étaient fréquentes, de sorte que j'éjaculais
deux à trois fois dans une nuit.
Désespéré, je consultai les médecins l'un après l'autre. Aucun
n'y pouvait rien faire.
Comme je devenais de plus en plus faible, exténué par les
pertes séminales et que l'instinct génital me tourmentait de
plus en plus violemment, j'allai au lupanar. Mais là je ne
pus me satisfaire; car, bien que l'aspect de la femme nue me
réjouit, il ne se produisit ni orgasme, ni érection, et même
la manustupration de la part de la _puella_ ne put amener
d'érection.
À peine avais-je quitté le lupanar, que l'instinct génital
recommençait à me tourmenter par des érections violentes.
Alors j'eus honte devant les filles, et je n'allai plus dans
les maisons de ce genre. Ainsi se passèrent quelques années.
Ma vie sexuelle consistait en pollutions. Mon penchant pour
l'autre sexe se refroidissait de plus en plus. À l'âge de
dix-neuf ans, j'entrai comme élève à l'Université. C'était le
théâtre qui m'attirait. Je voulus devenir artiste, mes parents
s'y opposaient. Dans la capitale, j'ai dû, en compagnie de
mes collègues, aller de temps en temps chez les filles. Je
craignais les situations de ce genre, sachant que le coït
ne me réussirait pas, que mon impuissance serait révélée
aux amis. C'est pour cette raison que j'évitais autant que
possible le danger de devenir leur risée et d'essuyer une
honte.
Un soir, assistant à une représentation d'opéra, j'avais comme
voisin un monsieur plus âgé. Il me fit la cour. Je riais de
tout mon coeur de ce vieillard folâtre, et je faisais
bonne grâce à ses plaisanteries. _Exinopinato genitalia mea
prehendit, quo facto statim penis meus se erexit._ Effrayé je
lui demandai des explications sur ce qu'il me voulait. Il me
déclara être amoureux de moi. Comme dans la clinique j'avais
entendu parler d'hermaphrodites, je crus en avoir un devant
moi, _curiosus factus genitalia ejus videre volui_. Le
vieillard consentit avec joie et vint avec moi aux cabinets
d'aisance. _Sicuti penem maximum ejus erectum adspexi,
perterritus effugi._
L'autre me guettait, me fit des propositions étranges que je
ne comprenais pas et que je repoussais. Il ne me laissa plus
tranquille. Je fus renseigné sur les mystères de l'amour
homosexuel et sentis combien ma sensualité en devenait
excitée: mais je résistai à une passion si honteuse (d'après
mes idées d'alors) et je restai exempt pendant les trois
années consécutives à cet incident. Pendant ce temps j'essayai
à plusieurs reprises mais vainement le coït avec des filles.
Mes efforts pour me faire guérir de mon impuissance par l'art
médical n'eurent pas non plus de succès.
Un jour que j'étais de nouveau tourmenté par le _libido
sexualis_, je me rappelai le propos du vieillard me disant que
des homosexuels se donnent rendez-vous sur la promenade.
Après une longue lutte contre moi-même et avec un battement de
coeur, j'allai à l'endroit indiqué; je fis la connaissance
d'un monsieur blond et me laissai séduire. Le premier pas
était fait. Cette sorte d'amour sexuel m'était adéquat. Ce
que j'aimais le plus c'était d'être entre les bras d'un homme
vigoureux.
La satisfaction consistait dans la manustupration mutuelle. A
l'occasion _osculum ad penem alterius_. Je venais d'atteindre
l'âge de vingt-trois ans. Le fait d'être assis à côté de mes
collègues dans la salle des cours ou sur les lits des malades
dans la clinique, m'excitait si violemment qu'à peine je
pouvais suivre le cours du professeur. Dans la même année je
nouai une véritable liaison d'amour avec un négociant âgé de
trente-quatre ans. Nous vivions maritalement. X... voulait
jouer l'homme, devenait de plus en plus amoureux. Je le
laissais faire, mais il fallait qu'il me laissât aussi de
temps en temps jouer le rôle d'homme. Avec le temps je me
lassai de lui, je devins infidèle, et lui devint jaloux. Il y
eut des scènes terribles, des réconciliations temporaires, et
finalement une rupture définitive (ce négociant fut plus tard
frappé d'aliénation mentale et mit fin à ses jours par le
suicide).
Je faisais beaucoup de connaissances, aimant les gens les plus
communs. Je préférais ceux qui étaient barbus, grands, d'âge
moyen, et capables de bien jouer le rôle actif.
Je contractai une _proctitis_. Le professeur (de la Faculté de
médecine) était d'avis que cela venait de la vie sédentaire
à laquelle je m'étais condamné en préparant mon examen. Il se
forma une fistule qu'il fallut opérer, mais, cet accident ne
me guérit nullement de mon penchant à prendre le rôle passif.
Je devins médecin, m'établis dans une ville de province où
j'ai dû vivre comme une religieuse.
J'eus l'envie de me montrer dans la société des dames; là on
me vit d'un oeil favorable, car on trouvait que je n'avais
pas l'esprit aussi exclusif que les autres hommes, et je
m'intéressais aux toilettes des femmes et aux conversations
qui traitaient de ces sujets. Cependant je me sentais très
malheureux et très isolé.
Heureusement je rencontrai dans cette ville un homme qui
pensait comme moi, «une soeur». Pour quelque temps mes
besoins furent satisfaits grâce à lui. Quand il était obligé
de quitter la ville, j'avais une période de désespoir avec
mélancolie allant jusqu'à des idées de suicide.
Trouvant le séjour de cette petite ville insupportable, je me
mis médecin militaire dans une grande ville. Je respirai de
nouveau; je vivais, je faisais souvent en un jour deux ou
trois connaissances. Je n'avais jamais aimé ni les garçons ni
les jeunes gens, mais seuls les hommes d'aspect viril. C'est
ainsi que j'échappai aux griffes des maîtres chanteurs.
L'idée de tomber un jour entre les mains de la police m'était
terrible; toutefois je ne pouvais pas m'empêcher de continuer
à satisfaire mes penchants.
Quelques mois plus tard, je devins amoureux d'un fonctionnaire
âgé de quarante ans. Je lui restai fidèle pendant un an. Nous
vivions comme un couple amoureux. J'étais la femme et comme
telle dorloté par mon amant. Un jour je fus transféré dans
une petite ville. Nous étions désespérés. _Per totam noctem
postremam nos vicissim osculati et amplexati sumus._
À T..., j'étais très malheureux, malgré quelques «soeurs»
que j'ai pu y rencontrer. Je ne pouvais pas oublier mon amant.
Pour apaiser le penchant grossièrement sexuel qui exigeait
sans cesse satisfaction, je choisissais des troupiers. Pour
de l'argent, ces gens-là faisaient tout; mais ils restaient
froids et je n'avais aucun plaisir avec eux. Je réussis à me
faire transférer de nouveau dans la capitale. Nouvelle liaison
d'amour, mais avec bien des jalousies, car mon amant aimait à
fréquenter la compagnie «des soeurs», il était vaniteux et
coquet. Il y eut rupture.
J'étais infiniment malheureux, et par suite très content
de pouvoir quitter de nouveau la capitale en me faisant
transférer dans une petite garnison. Me voilà solitaire
et inconsolable à C... Je fis la leçon à deux troupiers de
l'infanterie, mais le résultat fut aussi peu satisfaisant
qu'autrefois. Quand retrouverai-je le véritable amour?
Je suis de taille un peu au-dessus de la moyenne, bien
développé au physique; j'ai l'air un peu fatigué, c'est pour
cela que, quand je veux faire des conquêtes, je dois avoir
recours à des artifices de toilette. Le maintien, les gestes
et la voix sont virils. Au physique, je me sens jeune comme un
garçon de vingt ans. J'aime le théâtre et les arts en général.
Mon attention au théâtre se porte surtout sur les actrices
chez qui je remarque et critique tout mouvement ou tout pli de
leur robe.
En compagnie d'hommes je suis timide, embarrassé: dans la
société des gens de mon espèce, je suis d'une gaieté folle,
spirituel; je puis être câlin comme une chatte si l'homme
m'est sympathique. Quand je suis sans amour, je tombe dans une
mélancolie très profonde, mais qui s'évanouit tout de suite
devant les consolations que m'offre un bel homme. Du reste,
je suis très léger et rien moins qu'ambitieux. Mon grade dans
l'armée ne me dit rien. Les occupations d'homme ne me sont
pas agréables. Ce que j'aime le mieux faire, c'est lire des
romans, aller au théâtre, etc. Je suis sensible, doux, facile
à toucher, aussi facile à froisser, nerveux. Un bruit subit
fait tressaillir tout mon corps, et il faut alors que je me
retienne pour ne pas crier.
_Epicrise._--Ce cas est évidemment un cas d'inversion sexuelle
acquise, car le sentiment et le penchant génital étaient au
prime abord dirigés vers la femme. Par la masturbation Sch...
devient neurasthénique. Comme phénomène partiel de la névrose
neurasthénique, il se produit une diminution de la force
du centre d'érection et ainsi une impuissance relative. Le
sentiment pour l'autre sexe se refroidit en même temps que le
_libido sexualis_ continue à subsister. L'inversion acquise
doit être morbide, car le premier attouchement par une
personne du même sexe constitue déjà un charme adéquat pour le
centre d'érection de l'individu en question. La perversion des
sentiments sexuels devient prononcée. Au début, Sch... garde
encore le rôle de l'homme pendant l'acte sexuel; au cours
de ces pratiques, ses sentiments et ses penchants sexuels se
transforment, comme c'est la règle chez l'uraniste congénital.
Cette éviration fait désirer le rôle passif et plus tard la
pédérastie (passive). L'éviration s'étend aussi au caractère
de l'individualité qui devient féminine. Sch... préfère la
compagnie des vraies femmes; il prend de plus en plus goût
aux occupations féminines; il a même recours au fard et aux
artifices de toilette pour réparer ses «charmes» en baisse et
pour pouvoir faire des conquêtes.
Les faits précédents d'inversion acquise et d'éviration trouvent une
confirmation très intéressante dans les faits ethnologiques suivants.
Déjà nous trouvons, chez Hérodote, la description d'une maladie
étrange dont les Scythes furent atteints. La maladie consistait en
ce que des hommes, efféminés de caractère, mettaient des vêtements de
femmes, faisaient des travaux de femmes et donnaient à leur extérieur
physique un cachet tout à fait féminin.
Hérodote donne pour cause à cette folie des Scythes, la légende
mythologique d'après laquelle la déesse Vénus, irritée du pillage de
son temple d'Ascalon par les Scythes, aurait transformé en femmes les
sacrilèges et leurs descendants[83].
[Note 83: Comparez Sprengel: _Apologie des Hippokrates_, Leipzig,
1793, p. 611; Friedreich, _Literärgeschichte der psych. Krankheiten_,
1830, I, p. 31; Lallemand, _Des pertes séminales_, Paris, 1836, I,
p. 58; Nysten, _Dictionn. de Médecine_, 11e édit., Paris, 1858; (art.
_Éviration et Maladie des Scythes_); Marandon, _De la maladie des
Scythes_ (_Annal, médico-psychol._, 1877, mars, p. 161); Hammond,
_American Journal of Neurology and Psychiatry_, 1882, August.]
Hippocrate ne croit pas aux maladies surnaturelles; il reconnaît que
l'impuissance sexuelle joue dans ce cas un rôle intermédiaire, mais il
l'explique par l'habitude qu'ont les Scythes qui, pour se guérir des
nombreuses maladies contractées dans leurs chevauchées continuelles,
se font faire une saignée autour des oreilles. Il croit que ces veines
sont très importantes pour la conservation de la force génitale
et qu'en les tranchant on amène l'impuissance. Comme les Scythes
considéraient leur impuissance comme une punition du ciel et par
conséquent inguérissable, ils se mettaient des vêtements de femmes, et
vivaient comme femmes au milieu des femmes.
Il est bien remarquable que, d'après Klaproth (_Reise in den
Kaukasus_, Berlin, 1812, V, p. 235) et Chotomski, même dans notre
siècle, l'impuissance soit encore souvent chez les Tartares la
conséquence de chevauchées sur des chevaux non sellés. On a observé le
même fait chez les Apaches et Navajos du continent américain, qui
ne vont presque jamais à pied, font des excès de cheval, et sont
remarquables par leur parties génitales minuscules, leur _libido_ et
leur puissance très restreints. Déjà Sprengel, Lallemand et Nysten
savaient que des chevauchées excessives peuvent être nuisibles aux
organes génitaux.
Des faits analogues et fort intéressants sont rapportés par Hammond à
propos des Indiens de Pueblo dans le nouveau Mexique.
Ces descendants des Aztèques élèvent des soi-disant _mujerados_; il en
faut au moins un pour chaque tribu de Pueblo, afin qu'il puisse
servir aux cérémonies religieuses, de vraies orgies de printemps, dans
lesquelles la pédérastie joue un rôle considérable.
Pour élever un _mujerado_, on choisit un homme vigoureux autant que
possible, on le masturbe avec excès et on lui fait faire sans cesse
des courses à cheval. Peu à peu il se développe chez lui une telle
faiblesse d'irritation des parties génitales, que, pendant qu'il est à
cheval, il se produit des écoulements séminaux en abondance. Cet état
d'irritation finit par amener une impuissance paralytique. Alors le
pénis et les testicules s'atrophient, les poils de la barbe tombent,
la voix perd son ampleur et son accent mâle, la force physique et
l'énergie baissent.
Le caractère et les penchants deviennent féminins. Le _mujerado_ perd
sa situation d'homme dans la société, il prend des allures et des
moeurs féminines, recherche la compagnie des femmes. Toutefois on
l'estime pour des motifs religieux. Il est probable que, en dehors des
fêtes aussi, il sert aux goûts pédérastes des notables de la tribu.
Hammond a eu l'occasion d'examiner deux _mujerados_. L'un l'était
devenu, sept ans auparavant, alors qu'il avait trente-cinq ans.
Jusqu'à cette époque il avait été tout à fait viril et puissant. Peu à
peu il constata une atrophie des testicules et du pénis. En même temps
il perdait le _libido_ et la faculté d'érection. Dans ses vêtements et
son maintien il ne différait point des femmes parmi lesquelles Hammond
l'a rencontré.
Les poils des parties génitales manquaient, le pénis était atrophié,
le scrotum flasque, pendant, les testicules tout à fait atrophiés et à
peine sensibles à une pression quelconque.
Le _mujerado_ avait de grosses mamelles comme une femme enceinte et
affirma qu'il avait déjà allaité plusieurs enfants dont la mère était
morte.
Un deuxième _mujerado_ âgé de trente ans, et étant depuis dix ans
dans cet état, présentait les mêmes phénomènes; cependant ses mamelles
étaient moins développées. Comme celle de l'autre, sa voix était d'un
ton élevé, grêle, le corps était riche en tissu adipeux.
Troisième degré. Transition vers la metamorphosis sexualis paranoïca.
On arrive à un second degré de développement dans les cas où les
sensations physiques se transforment aussi dans le sens d'une
_transmutatio sexus_.
L'observation suivante est, à ce sujet, un cas véritablement unique.
OBSERVATION 99.--Autobiographie.--Né en Hongrie, en 1884,
je fus, pendant de longues années, l'unique enfant de mes
parents, mes soeurs et frères étant morts de faiblesse; ce
n'est que tardivement qu'un frère vint au monde, frère qui
vécut.
Je descends d'une famille dans laquelle les maladies
psychiques et nerveuses étaient très fréquentes. Étant petit
enfant, j'étais, comme on me l'assure, très joli, avec des
cheveux blonds bouclés et une peau transparente; j'étais
très docile, tranquille, modeste; on pouvait me mettre dans
n'importe quelle société de dames sans que je gêne.
Doué d'une imagination très vive,--mon ennemie de toute ma
vie,--mes talents se sont très rapidement développés. À
l'âge de quatre ans, je savais lire et écrire; mes souvenirs
remontent jusqu'à l'âge de trois ans. Je jouais avec tout ce
qui me tombait entre les mains, soldats de plomb, cailloux
et rubans pris dans en magasin d'articles d'enfants. Seul un
appareil pour couper du bois, dont on m'avait fait cadeau,
ne me plaisait pas. Je n'en voulais pas. J'aimais, par dessus
tout, rester à la maison près de ma mère qui était tout pour
moi. J'avais deux ou trois amis avec lesquels j'étais assez
bien, mais j'aimais autant rester avec les soeurs de ces
amis qui me traitaient toujours en fille, ce qui ne me gênait
nullement.
J'étais en très bonne voie pour devenir tout à fait une fille,
car je me rappelle encore très bien que souvent on me disait:
«Cela ne convient pas à un garçon». Sur ce, je m'efforçais de
faire le garçon, j'imitais tous mes camarades et je cherchais
même à les surpasser en impétuosité, ce qui me réussissait;
il n'y avait pour moi ni arbre, ni bâtiment assez haut pour ne
pas grimper dessus. J'aimais beaucoup à jouer avec des soldats
en plomb, j'évitais les filles, puisque je ne devais pas jouer
avec leurs joujous et parce que, au fond, j'étais froissé de
ce qu'elles me traitaient comme leur semblable.
Dans la compagnie des gens adultes je restais toujours modeste
et j'étais bien vu. Souvent j'étais dans la nuit tourmenté
par des rêves fantastiques de bêtes féroces, rêves qui me
chassèrent une fois de mon lit sans que je me réveille. On
m'habillait toujours simplement, mais très coquettement,
et ainsi j'ai pris goût à être bien mis. Ce qui me paraît
curieux, c'est que, même avant d'entrer à l'école, j'avais un
penchant pour les gants de femme, et en secret j'en mettais
toutes les fois que l'occasion se présentait. Aussi je
protestai vivement un jour, parce que ma mère avait fait
cadeau de ses gants à quelqu'un; je lui dis: «J'aurais préféré
les garder pour moi-même.» On me railla beaucoup, et à partir
de ce moment je me gardai bien soigneusement de faire voir ma
prédilection pour les gants de femme.
Et pourtant ils faisaient ma joie. J'avais surtout un grand
plaisir en voyant des toilettes de mascarade, c'est-à-dire des
masques féminins; quand j'en voyais, j'enviais la porteuse
de ce déguisement; je fus ravi de voir un jour deux messieurs
superbement déguisés en dames blanches avec de très beaux
masques de femmes; et pourtant, pour rien au monde, je ne me
serais montré déguisé en fille, tant était grande ma crainte
d'être tourné en ridicule. À l'école, je faisais preuve de la
plus grande application, j'étais toujours au premier rang;
mes parents m'ont, dès mon enfance, appris que le devoir passe
avant tout, et ils m'en ont donné l'exemple; du reste aller en
classe m'était un plaisir, car les instituteurs étaient doux
et les plus grands élèves ne tourmentaient pas les petits. Un
jour nous quittâmes ma première patrie, car mon père, à cause
de ses occupations, fut obligé de se séparer pour un an de sa
famille; nous allâmes nous fixer en Allemagne. Dans ce pays
régnait une morgue brutale chez les instituteurs et aussi chez
les élèves; je fus de nouveau raillé à cause de mes manières
de petite fille.
Mes condisciples allèrent jusqu'à donner mon nom à une fille
dont les traits ressemblaient aux miens et me donner le sien
en échange, de sorte que je pris en haine cette fille pour
laquelle j'ai eu de l'amitié plus tard, quand elle fut mariée.
Ma mère continuait à m'habiller coquettement, et cela me
déplaisait à cause des railleries que m'attirait ma mise. Je
fus content le jour où je pus enfin mettre de vrais pantalons
et des vestons, comme les hommes. Mais ce changement de mise
amena de nouvelles peines. Les vêtements me gênaient aux
parties génitales, surtout si le drap était un peu grossier,
et l'attouchement du tailleur, lorsqu'il me prenait la mesure,
m'était insupportable, à cause du chatouillement qui me
faisait frissonner, surtout quand il touchait à mes parties
génitales.
Or, je devais faire de la gymnastique et je ne pouvais pas
exécuter tous les exercices, ou je faisais mal les exercices
que les filles ne peuvent non plus exécuter avec facilité.
Quand il fallait se baigner, j'étais gêné par la pudeur au
moment de me déshabiller; cependant j'aimais à prendre un
bain; jusqu'à l'âge de douze ans j'eus une grande faiblesse
des reins. Je n'appris à nager que tard, mais ensuite
j'arrivai à devenir un bon nageur, de sorte que je pouvais
faire des tours de force. À l'âge de treize ans, j'avais des
poils, j'avais environ six pieds de taille, mais ma figure
resta féminine jusqu'à l'âge de dix-huit ans, lorsque la barbe
commença à me pousser fortement; je fus enfin assuré de ne
plus ressembler à une femme. Une hernie inguinale, contractée
à l'âge de douze ans et guérie à l'âge de vingt ans, me gênait
beaucoup, surtout quand je faisais de la gymnastique.
À partir de l'âge de douze ans, lorsque je restais longtemps
assis et surtout lorsque je travaillais la nuit, il me venait
une démangeaison, une brûlure, un tressaillement allant du
pénis jusqu'au delà du sacrum, ce qui rendait difficile la
station assise ou debout, chose qui s'accentuait quand j'avais
chaud ou froid. Mais j'étais loin de me douter que cela
pouvait avoir quelque rapport avec mes parties génitales.
Comme aucun de mes amis n'en souffrait, cela me parut tout à
fait étrange, et il me fallut toute ma patience pour supporter
ce malaise, d'autant plus que les intestins me faisaient
souvent souffrir.
J'étais encore tout à fait ignorant _in sexualibus_; mais à
l'âge de douze à treize ans j'eus le sentiment bien prononcé
que je préférais être femme. C'est leur corps qui me plaisait
le plus, leur attitude tranquille, leur décence; leurs
vêtements surtout me convenaient. Mais je me gardais bien d'en
laisser transpirer un mot. Je sais toutefois pertinemment qu'à
cette époque, je n'aurais pas craint le couteau du châtreur
pour atteindre mon but. S'il m'eût fallu dire pourquoi
j'aurais préféré être habillé en femme, je n'aurais pu dire
autre chose que c'était une force impulsive qui m'attirait;
peut-être en étais-je venu, à cause de la douceur peu
fréquente de ma peau, à me figurer que j'étais une fille. Ma
peau était surtout très sensible à la figure et aux mains.
J'étais très bien vu chez les filles; bien que j'eusse préféré
être toujours avec elles, je les raillais quand je pouvais;
j'ai dû exagérer pour ne pas paraître efféminé moi-même; mais
au fond de mon coeur, j'enviais leur sort. Mon envie était
grande surtout quand une amie portait une robe longue, et
allait gantée et voilée. À l'âge de quinze ans, je fis un
voyage; une jeune dame chez laquelle j'étais logé me proposa
de me déguiser en femme et de sortir avec elle; comme elle
n'était pas seule, je n'acceptai pas sa proposition, bien que
j'en eusse grande envie.
Voilà combien peu de cas on faisait de moi. Dans ce voyage
je vis avec plaisir que les garçons d'une ville portaient des
blouses à manches courtes qui laissaient voir leurs bras nus.
Une dame bien attiffée me semblait une déesse; si de sa main
gantée elle me touchait, j'étais heureux et jaloux à la
fois, tant j'aurais aimé être à sa place, revêtu de sa
belle toilette. Pourtant je faisais mes études avec beaucoup
d'application: en neuf ans, je faisais mes classes d'école
royale et de Lycée, je passai un bon examen de baccalauréat.
Je me rappelle, à l'âge de quinze ans, avoir exprimé pour
la première fois à un ami le désir d'être fille; comme il me
demandait pour quelle raison j'avais ce désir, je ne sus lui
répondre. À l'âge de dix-sept ans, je tombai dans une société
de gens dissolus; je buvais de la bière, je fumais, j'essayais
de plaisanter avec des filles de brasserie; celles-ci aimaient
à causer avec moi, mais elles me traitaient comme si j'avais
porté aussi des jupons. Je ne pouvais pas fréquenter le cours
de danse; aussitôt entré dans la salle, j'avais une impulsion
qui m'en faisait partir. Ah! si j'avais pu y aller déguisé,
c'eût été autre chose! J'aimais tendrement mes amis, mais j'en
haïssais un qui m'avait poussé à l'onanisme. Jour de malheur,
qui m'a porté préjudice toute ma vie! Je pratiquais l'onanisme
assez fréquemment; et pendant cet acte, je me figurais être un
homme dédoublé; je ne puis pas vous décrire le sentiment
que j'éprouvais, je crois qu'il était viril, mais mélangé de
sensations féminines.
Je ne pouvais m'approcher d'une fille; je craignais les filles
et pourtant elles ne m'étaient point étrangères; mais elles
m'en imposaient plus que les hommes; je les enviais; j'aurais
renoncé à toutes les joies, si, après la classe, j'avais pu,
rentré chez moi, être fille, et surtout si j'avais pu sortir
comme telle; la crinoline, des gants serrés: tel était mon
idéal.
Chaque fois que je voyais une toilette de dame, je me figurais
comment je serais si j'en étais revêtu; je n'avais pas de
désirs pour les hommes.
Je me rappelle, il est vrai, d'avoir été attaché avec assez
de tendresse à un très bel ami, à figure de fille, avec des
boucles noires, mais je crois n'avoir eu que le désir de nous
voir filles tous les deux.
Étant étudiant à l'Université, je parvins une fois à faire le
coït; _hoc modo sensi, me libentius sub puella concubuisse et
penem meum cum cunno mutatum maluisse_. La fille, à son
grand étonnement, dut me traiter en fille, ce qu'elle fit
volontiers; elle me traita comme si j'avais eu à remplir son
rôle. Elle était encore assez naïve et ne me ridiculisa pas
pour cela.
Étant étudiant, j'étais par moments sauvage, mais je sentais
bien que j'avais pris cet air sauvage pour masquer et déguiser
mon vrai caractère; je buvais, je me battais, mais je ne
pouvais toujours pas fréquenter la leçon de danse, craignant
de me trahir. Mes amitiés étaient intimes, mais sans
arrière-pensées; ce qui me causait la plus grande joie,
c'était quand un ami se déguisait en femme, ou quand je
pouvais, dans un bal, examiner les toilettes des dames; je m'y
connaissais très bien, et je commençais à me sentir de plus en
plus femme.
À cause de cette situation malheureuse, je fis deux tentatives
de suicide; je suis resté une fois sans raison pendant quinze
jours sans sommeil; j'avais alors beaucoup d'hallucinations
visuelles et auditives à la fois; je parlais avec les morts et
les vivants, ce qui m'arrive encore aujourd'hui.
J'avais une amie qui connaissait mes préférences; elle mettait
souvent mes gants, mais elle aussi me considérait comme si
j'étais une fille. Ainsi j'arrivais à mieux comprendre les
femmes qu'aucun autre homme; mais du moment que les femmes
s'en apercevaient, elles me traitaient aussitôt _more
feminarum_, comme si elles n'avaient rencontré en moi qu'une
nouvelle amie. Je ne pouvais plus supporter du tout qu'on tînt
des propos pornographiques devant moi, et, quand je le faisais
moi-même, ce n'était que par fanfaronnade. Je surmontai
bientôt le dégoût que j'avais, au début de mes études
médicales, pour le sang et les mauvaises odeurs, mais il y
avait des choses que je ne pouvais regarder sans horreur. Ce
qui me manquait, c'est que je ne pouvais voir clair dans
mon âme; je savais que j'avais des penchants féminins, et je
croyais pourtant être un homme. Mais je doute qu'en dehors de
mes tentatives de coït, qui ne m'ont jamais fait plaisir (ce
que j'attribue à l'onanisme), j'aie jamais admiré une femme
sans avoir senti le désir d'être femme moi-même ou sans me
demander si je voudrais l'être, si je voudrais paraître
dans sa toilette. J'ai toujours eu--aujourd'hui encore--un
sentiment de frayeur à surmonter pour l'art d'accoucher, qu'il
m'était très difficile d'apprendre--(j'avais honte pour ces
filles étalées, et je les plaignais). Ce qui plus est, il me
semblait quelquefois sentir avec la malade les tractions. Je
fus dans plusieurs endroits employé avec succès comme médecin;
j'ai pris part à une campagne comme médecin volontaire.
Il m'était difficile de faire des courses à cheval; l'art
équestre m'était déjà pénible lorsque j'étais encore étudiant,
car les parties génitales me transmettaient des sensations
féminines (monter à cheval à la mode des femmes m'eût été
peut-être plus facile).
Je croyais toujours être un homme aux sentiments obscurs;
quand je me trouvais avec des femmes, j'étais toujours traité
comme une femme déguisée en militaire. Quand, pour la première
fois, j'endossai mon uniforme, j'aurais préféré m'affubler
d'un costume de femme et d'un voile. Je me sentais troublé
toutes les fois qu'on regardait ma taille imposante et ma
tenue militaire. Dans la clientèle privée, j'eus beaucoup
de succès, dans les trois branches principales de la science
médicale; je pris ensuite part à une seconde campagne. Là
mon naturel me servit beaucoup, car je crois que, depuis le
premier âne qui ait vu le jour, aucun animal gris n'eut autant
d'épreuves de patience à traverser que moi. Les décorations ne
manquèrent point; mais elles me laissaient absolument froid.
Ainsi je gagnais ma vie aussi bien que je pouvais; mais je
n'étais jamais content de moi; j'étais pris souvent entre la
sentimentalité et la sauvagerie, mais cette dernière n'était
que pure affectation.
Je me trouvai dans une situation bien étrange, quand je fus
fiancé. J'aurais préféré ne pas me marier du tout, mais des
affaires de famille et les intérêts de ma profession médicale
m'y forcèrent. J'épousai une femme aimable et énergique,
sortie d'une famille où, de tout temps, les femmes avaient
porté la culotte. J'étais amoureux d'elle, autant qu'un homme
comme moi pouvait l'être, car ce que j'aime, je l'aime de
tout mon coeur et je me livre entièrement, bien que je ne
paraisse pas aussi pétulant qu'un homme complet; j'aimais ma
fiancée avec toute l'ardeur féminine, presque comme on aime
son fiancé. Seulement je ne m'avouai pas ce caractère de
mes sentiments, car je croyais toujours être un homme, très
déprimé il est vrai, mais qui, par le mariage, finirait par se
remettre et par se retrouver. Dès la nuit nuptiale je sentis
que je ne fonctionnais que comme une femme douée d'une
conformation masculine; _sub femina locum meum esse mihi visum
est._ Nous vécûmes ensemble contents et heureux et restâmes
pendant quelques années sans enfants. Après une grossesse
pleine de malaises, pendant laquelle j'étais dans un pays
ennemi, en face de la mort, ma femme, dans un accouchement
difficile, mit au monde un petit garçon qui, jusqu'à
aujourd'hui, a gardé un naturel mélancolique et qui est
toujours d'humeur triste; il en vint un second qui est très
calme, un troisième très espiègle, un quatrième, un cinquième;
mais tous ont déjà des dispositions à la neurasthénie. Comme
je ne pouvais jamais rester en place, je fréquentais beaucoup
les compagnies gaies, mais je travaillais toujours de
toutes mes forces; j'étudiais, je faisais des opérations
chirurgicales, des expériences sur les remèdes et les méthodes
de traitement, j'expérimentais aussi sur mon propre corps.
Je laissai à ma femme le gouvernement du ménage, car elle
s'entendait très bien à diriger la maison. J'accomplissais mes
devoirs conjugaux aussi bien que je le pouvais, mais sans
en éprouver aucune satisfaction. Dès le premier coït et même
aujourd'hui, la position de l'homme pendant l'acte me répugne,
et il m'a été difficile de m'y conformer. J'aurais de beaucoup
préféré l'autre rôle. Quand je devais accoucher ma femme,
cela me fendait toujours le coeur, car je savais trop bien
comprendre ses douleurs. Nous vécûmes longtemps ensemble
jusqu'à ce qu'un grave accès de goutte me força à aller dans
plusieurs stations thermales et me rendit neurasthénique. En
même temps je devins tellement anémique, que j'étais obligé,
tous les deux mois, de prendre du fer pendant quelque temps,
autrement j'aurais été chlorotique ou hystérique ou tous les
deux à la fois. La sténocardie me tourmentait souvent; alors
j'avais des crampes semi-latérales au menton, au nez, au cou,
à la gorge, de l'hémicranie, des crampes du diaphragme et des
muscles de la poitrine; pendant trois ans environ, je sentis
ma prostate comme grossie, avec sensation d'expulsion, comme
si j'avais dû accoucher de quelque chose, des douleurs dans
les reins, des douleurs permanentes au sacrum, etc.; mais je
me défendais avec la rage du désespoir contre ces malaises
féminins ou qui me paraissaient féminins, lorsque, il y a
trois ans, un accès d'arthritis m'a complètement brisé.
Avant que ce terrible accès de goutte eût lieu, j'avais, dans
mon désespoir et pour la combattre, pris des bains chauds
autant que possible à la température du corps. Il arriva alors
un jour que je me sentis tout à coup changé et près de la
mort; je sautai hors du bassin d'un dernier effort, mais je
m'étais senti femme avec des désirs de femme. Ensuite quand
l'_extrait de cannabis indica_ fut mis en usage et fut même
vanté, j'en pris, contre un accès de goutte et aussi contre
mon indifférence pour la vie, une dose peut-être trois ou
quatre fois plus forte que celle d'usage; j'eus alors un
empoisonnement par le haschisch qui m'a presque coûté la vie.
Il se produisit des accès de rire, un sentiment de forces
physiques et de vitesse extraordinaires, une sensation étrange
dans le cerveau et les yeux: des milliers d'étincelles, un
tremblement; je sentais mon cerveau à travers la peau; je
pouvais encore arriver à parler; tout d'un coup je me vis
femme du bout des pieds jusqu'à la poitrine; je sentis, comme
auparavant dans le bain, que mes parties génitales s'étaient
retirées dans l'intérieur de mon corps, que mon bassin
s'élargissait, que les mamelles poussaient sur ma poitrine,
et une volupté indicible s'empara de moi. Je fermai alors les
yeux pour ne pas voir changer ma figure. Mon médecin, pendant
ce temps, me semblait avoir, au lieu d'une tête, une énorme
pomme de terre entre les épaules, et ma femme, une pleine lune
en guise de tête. Et pourtant, quand ils eurent tous les
deux quitté la chambre, j'eus encore la force d'inscrire ma
dernière volonté sur mon calepin.
Mais qui dépeindra ma terreur quand, le lendemain matin, je
me réveillai en me sentant tout à fait transformé en femme, en
m'apercevant, lorsque je marchais ou que j'étais debout, que
j'avais une vulve et des seins.
En sortant du lit, je sentis que toute une métamorphose
s'était produite en moi. Déjà, pendant ma maladie, quelqu'un
qui était venu nous voir avait dit: «Pour un homme il est bien
patient.» Ce visiteur me fit cadeau d'un pot de roses, ce qui
m'étonna et me fit pourtant plaisir. À partir de ce moment je
fus patient, je ne voulais plus rien enlever d'assaut; mais
je devins tenace et têtu comme un chat, en même temps doux,
conciliant, pas vindicatif; en un mot, j'étais devenu femme
de caractère. Pendant ma dernière maladie j'eus beaucoup
d'hallucinations de la vue et de l'ouïe, je parlais avec
les morts, etc.; je voyais et j'entendais les _spiritus
familiares_; je me croyais un être double; sur mon grabat je
ne m'apercevais pas encore que l'homme en moi était mort.
Le changement de mon humeur fut une chance pour moi, car un
revers de fortune me frappa alors, revers qui, dans d'autres
conditions, m'aurait donné la mort, mais que j'acceptai alors
avec résignation, au point que je ne me reconnaissais plus
moi-même. Comme je confondais encore assez souvent avec la
goutte les phénomènes de la neurasthénie, je prenais beaucoup
de bains jusqu'à ce qu'une démangeaison de la peau, comme si
j'avais la gale, se développât à la suite de ces bains qui
auraient dû l'atténuer: je renonçai à toute la thérapeutique
externe--(j'étais de plus en plus anémié par les bains). Je
commençai à m'entraîner autant que je pouvais. Mais l'idée
obsédante que j'étais femme, subsistait et devint si forte
qu'aujourd'hui je ne porte que le masque d'un homme; pour
le reste, je me sens femme à tous les points de vue et
dans toutes mes parties; pour le moment, j'ai même perdu le
souvenir de l'ancien temps.
Ce que la goutte avait laissé intact fut achevé complètement
par l'influenza.
État présent.--Je suis grand; cheveux très clairsemés; ma
barbe commence à grisonner; mon maintien commence à être
courbé; depuis l'influenza, j'ai perdu environ un quart de ma
force physique. La figure a un peu rougi par suite de troubles
circulatoires; je porte ma barbe entière; conjonctivite
chronique; plutôt musculeux que gras; au pied gauche
apparaissent des veines variqueuses, il s'engourdit souvent,
n'est pas encore enflé d'une manière perceptible, mais paraît
devoir le devenir.
Le ventre a la forme d'un ventre féminin, les jambes ont la
position qu'elles ont chez les femmes, les mollets sont comme
chez ces dernières; il en est de même des bras et des mains.
Je peux porter des bas de femmes et des gants 7 3/4 à 7 1/2;
de même je porte sans être gêné un corset. Mon poids varie
entre 168 et 184 livres. Urine sans albumine, sans sucre, mais
contient de l'acide urique d'une façon anormale; elle est très
claire, presque comme de l'eau, toutes les fois que j'ai eu
une grande émotion. Les selles sont régulières, mais, quand
elles ne le sont pas, j'éprouve tous les malaises de la
constipation de la femme. Je dors mal, souvent pendant des
semaines entières; mon sommeil ne dure que deux ou trois
heures. L'appétit est assez bon, mais mon estomac ne supporte
pas plus que celui d'une forte femme, et réagit contre les
plats pimentés par un exanthème de la peau et des sensations
de brûlure dans le canal uréthral. La peau est blanche, très
lisse; la démangeaison insupportable qui m'a tourmenté depuis
deux ans, s'est atténuée ces semaines dernières et ne se
manifeste plus qu'à la jointure des genoux et au scrotum.
Disposition aux sueurs; autrefois presque pas de
transpirations; maintenant j'ai toutes les nuances des
mauvaises transpirations féminines, surtout dans le bas du
corps, de sorte que je suis obligé de me tenir encore plus
propre qu'une femme. Je mets des parfums dans mon mouchoir, je
me sers de savons parfumés et d'eau de Cologne.
État général.--Je me sens comme une femme ayant la forme d'un
homme; bien que je sente encore une conformation d'homme en
moi, le membre viril me paraît une chose féminine; ainsi, par
exemple, le pénis me paraît un clitoris, l'urèthre un vagin
et l'entrée vaginale; en le touchant, je sens toujours quelque
chose de moite, quand même il serait aussi sec que possible;
le scrotum me paraît des grandes lèvres, en un mot je
sens toujours une vulve et seul celui qui a éprouvé cette
sensation, saurait dire ce qu'elle est. La peau de tout mon
corps me semble féminine; elle perçoit toutes les impressions,
soit les attouchements, soit la chaleur, soit les effets
contraires, comme une femme, et j'ai les sensations d'une
femme; je ne peux pas sortir les mains dégantées, car la
chaleur et le froid me font également mal; quand la saison où
il est permis même aux messieurs de porter des ombrelles est
passée, je suis en grande peine à l'idée que la peau de ma
figure pourrait souffrir jusqu'à la prochaine saison. Le
matin, en me réveillant, il se produit pendant quelques
minutes un crépuscule dans mon esprit, comme si je me
cherchais moi-même; alors se réveille l'idée obsédante d'être
femme; je sens l'existence d'une vulve et salue le jour par un
soupir plus ou moins fort, car j'ai peur déjà d'être obligé
de jouer la comédie toute la journée. Ce n'est pas une petite
affaire que de se sentir femme et pourtant d'être obligé
d'agir en homme. J'ai dû tout étudier de nouveau, les
lancettes, les bistouris, les appareils. Car depuis trois ans
je ne touche plus à ces objets de la même façon qu'auparavant;
mes sensations musculaires ayant changé, j'ai dû tout
apprendre de nouveau. Cela m'a réussi; seul le maniement de la
scie et du ciseau à os me donne encore des difficultés; c'est
presque comme si ma force physique n'y suffisait plus. Par
contre, j'ai plus d'adresse au travail de la curette dans les
parties molles; ce qui me répugne, c'est qu'en examinant des
dames, j'ai souvent les mêmes sensations qu'elles, ce qui
d'ailleurs ne leur semble pas étrange. Le plus désagréable
pour moi, c'est quand je ressens avec une femme grosse les
sensations causées par les mouvements de l'enfant. Pendant
quelque temps, et parfois durant des mois, je suis tourmenté
par les liseurs de pensées des deux sexes; du côté des femmes
je supporte encore qu'on cherche à scruter mes pensées, mais
de la part des hommes cela me répugne absolument. Il y a
trois ans je ne me rendais pas encore clairement compte que
je regarde le monde avec des yeux de femme; cette métamorphose
d'impression optique m'est venue subitement sous forme
d'un violent mal de tête. J'étais chez une dame atteinte
d'inversion sexuelle; alors je la vis tout d'un coup toute
changée, comme je m'en rends compte maintenant, c'est-à-dire
que je la voyais en homme et par contre, moi en femme, de
sorte que je la quittai avec une excitation mal dissimulée.
Cette dame n'avait pas encore une conscience nette de son
état.
Depuis, tous mes sens ont des perceptions féminines, de même
que leurs rapports. Après le système cérébral ce fut presque
immédiatement le système végétatif, du sorte que tous
mes malaises se manifestent sous une forme féminine. La
sensibilité des nerfs, surtout celle des nerfs auditif,
optique et trijumeau, s'est accrue jusqu'à la névrose. Quand
une fenêtre se ferme avec bruit, j'ai un soubresaut, un
soubresaut intérieur, car pareille chose n'est pas permise à
un homme. Si un mets n'est pas frais, j'ai immédiatement une
odeur de cadavre dans le nez. Je n'aurais jamais cru que les
douleurs causées par le trijumeau sautent avec tant de caprice
d'une branche à l'autre, d'une dent dans l'oeil.
Depuis ma métamorphose, je supporte avec plus de calme les
maux de dents et la migraine; j'éprouve aussi moins d'angoisse
de la sténocardie. Une observation qui me semble bien
curieuse, c'est que maintenant je me sens devenu un être
timide et faible, et qu'au moment d'un danger imminent j'ai
plus de sang-froid et de calme, de même dans les opérations
très difficiles. Mon estomac se venge du moindre croc-en-jambe
donné au régime--(régime de femme)--d'une manière inexorable,
par des malaises féminins, soit par des éructations, soit par
d'autres sensations.
C'est surtout l'abus de l'alcool qui se fait sentir; le mal
aux cheveux chez un homme qui se sent femme est bien plus
atroce que le plus formidable mal de cheveux que jamais un
étudiant ait pu ressentir après ses libations. Il me semble
presque que, quand on se sent femme, on est tout à fait sous
le règne du système végétatif.
Quelque petits que soient les bouts de mes seins, il leur faut
de la place, et je les sens comme s'ils étaient des mamelles;
déjà au moment de la puberté mes seins ont gonflé et m'ont
fait du mal; voilà pourquoi une chemise blanche, un gilet, un
veston me gênent. Je sens mon bassin comme s'il était féminin,
de même du derrière et des _nates_; au début j'étais troublé
aussi par l'idée féminine de mon ventre qui ne voulait pas
entrer dans les pantalons; maintenant ce sentiment de féminité
du ventre persiste. J'ai aussi l'idée obsédante d'une taille
féminine. Il me semble qu'on m'a dérobé ma peau pour me mettre
dans celle d'une femme, une peau qui se prête à tout, mais qui
sent tout comme si elle était d'une femme, qui fait pénétrer
tous ses sentiments dans le corps masculin renfermé sous
cette enveloppe et en chasse les sentiments masculins. Les
testicules, bien qu'ils ne soient ni atrophiés ni dégénérés,
ne sont plus de vrais testicules; ils me causent souvent de
la douleur par une sorte d'impression qu'ils devraient
rentrer dans la ventre et y rester; leur mobilité me tourmente
souvent.
Toutes les quatre semaines, à l'époque de la pleine lune,
j'ai, pendant cinq jours, tous les signes du molimen, comme
une femme, au point de vue physique et intellectuel, à cette
exception près que je ne saigne pas, tandis que j'éprouve une
sensation comme s'il y avait écoulement de liquide et comme si
les parties génitales et le bas-ventre étaient gonflés; c'est
une période très agréable, surtout si, quelques jours après
ces phénomènes, se manifeste le sentiment physiologique et le
besoin d'accouplement avec toute la force dont il pénètre la
femme à ces moments; le corps entier est alors saturé de
ce sentiment, de même qu'un morceau de sucre mouillé ou une
éponge sont imbibés d'eau; alors on devient avant tout une
femme qui a besoin d'aimer, et on n'est plus homme qu'en
seconde ligne. Ce besoin est, il me semble, plutôt une
langueur de concevoir que de coïter. L'immense instinct
naturel ou plutôt la lubricité féminine refoule, dans ce cas,
la pudeur, de sorte qu'on désire indirectement le coït. Comme
homme, je n'ai désiré le coït que tout au plus trois fois dans
ma vie, si toutefois c'était cela; les autres fois j'étais
indifférent. Mais dans ces trois dernières années, je le
désire d'une manière passive, en femme, et quelquefois avec
la sensation d'éjaculation féminine; je me sens alors toujours
accouplé et fatigué comme une femme; quelquefois je suis,
après l'acte, un peu indisposé, ce que l'homme n'éprouve
jamais. Plusieurs fois il m'a fait tant de plaisir que je ne
puis comparer à rien cette jouissance; c'est tout simplement
le plus grand bonheur de ce monde, une puissante sensation
pour laquelle on est capable de sacrifier tout; dans un moment
pareil, la femme n'est qu'une vulve qui a englouti toute
l'individualité.
Depuis trois ans, je n'ai pas perdu un seul moment le
sentiment que je suis femme. Grâce à l'habitude prise, ce
sentiment m'est moins pénible maintenant, bien que je sente
depuis cette époque ma valeur diminuée; car se sentir femme
sans désirer la jouissance, cela peut se supporter, même par
un homme, mais quand les besoins se font sentir, alors toute
plaisanterie cesse; j'éprouve une sensation cuisante, de
la chaleur, le sentiment de turgescence dans les parties
génitales. (Quand le pénis n'est pas érigé, les parties
génitales ne sont plus dans leur rôle.) Avec cette forte
impulsion, la sensation de turgescence du vagin et de la vulve
est terrible; c'est une torture d'enfer de la volupté, à peine
peut-on la supporter. Quand, dans cet état, j'ai l'occasion
d'accomplir le coït, cela me soulage un peu; mais ce coït,
puisqu'il n'y a pas conception suffisante, ne me donne pas une
satisfaction complète; la conscience de la stérilité se fait
alors sentir avec toute sa dépression humiliante; on se voit
presque dans le rôle d'une prostituée. La raison n'y peut rien
faire; l'idée obsédante de la féminité domine et force tout.
On comprend facilement combien il est dur de travailler à
son métier dans un pareil état; mais on peut s'y mettre en se
violentant. Il est vrai qu'alors il est presque impossible de
rester assis, de marcher, d'être couché; du moins on ne peut
supporter longtemps aucune de ces trois positions; au
surplus, il y a le contact continuel du pantalon, etc. C'est
insupportable.
Le mariage fait alors, en dehors du moment du coït où l'homme
doit se sentir comme couvert, l'effet de la cohabitation de
deux femmes dont l'une se sent déguisée en homme. Quand
le molimen périodique ne se manifeste pas, on éprouve le
sentiment de la grossesse ou de la saturation sexuelle,
qu'ordinairement l'homme ne connaît pas, mais qui accapare
toute l'individualité aussi bien que chez la femme, à cette
différence près qu'il est désagréable, de sorte qu'on aimerait
mieux supporter le molimen régulier. Quand il se produit des
rêves ou des idées érotiques, on se voit dans la forme qu'on
aurait si l'on était femme; on voit des membres en érection
qui se présentent, et comme par derrière aussi on se sent
femme, il ne serait pas difficile de devenir cynède; seule
l'interdiction positive de la religion nous en empêche, toutes
les autres considérations s'évanouiraient.
Comme de pareils états doivent forcément répugner à tout
le monde, on désire être de sexe neutre ou pouvoir se faire
neutraliser. Si j'étais encore célibataire, il y a longtemps
que je me serais débarrassé de mes testicules avec le scrotum
et le pénis.
À quoi sert la sensation de jouissance féminine, quand on ne
conçoit pas? À quoi bon les émotions de l'amour féminin quand
pour les satisfaire on n'a à sa disposition qu'une femme, bien
qu'elle nous fasse sentir comme homme l'accouplement?
Quelle honte terrible nous cause l'odeur féminine! Combien
l'homme est abaissé par la joie que lui causent les robes et
les bijoux! Dans sa métamorphose, quand même il ne pourrait
plus se souvenir de son ancien instinct génital masculin, il
voudrait n'être pas forcé de se sentir femme; il sait très
bien qu'il y eut une époque où il ne sentait pas toujours
sexuellement qu'il était simplement un homme sans sexe.
Et voilà que tout d'un coup il doit considérer toute son
individualité comme un masque, se sentir toujours femme et
n'avoir de changement que toutes les quatre semaines, quand
il a ses malaises périodiques et entre temps sa lubricité
féminine qu'il ne peut pas satisfaire! S'il lui était permis
de s'éveiller sans être obligé de se sentir immédiatement
femme! À la fin il languit après le moment où il pourra lever
son masque; le moment n'arrive pas. Il ne peut trouver un
soulagement à sa misère que lorsqu'il peut revêtir en partie
le caractère féminin, en mettant un bijou, une jupe; car il
ne peut pas sortir habillé en femme; ce n'est pas une petite
tâche que de remplir ses devoirs professionnels pendant qu'on
se sent comme une actrice déguisée en homme, et qu'on ne sait
pas où tout cela doit aboutir. La religion seule nous préserve
d'une grande faute, mais elle n'empêche pas les peines que
l'individu qui se sent femme éprouve quand la tentation
s'approche de lui comme d'une vraie femme, et quand il est
comme celle-ci forcé de l'éprouver et de la traverser. Quand
un homme de haute considération, qui jouit dans le public
d'une rare confiance, est obligé de lutter contre une vulve
imaginaire; quand on rentre après un dur travail et qu'on est
forcé d'examiner la toilette de la première dame venue, de la
critiquer avec des yeux de femme, de lire dans sa figure ses
pensées, quand un journal de mode--(je les aimais déjà étant
enfant)--nous intéresse autant qu'un ouvrage scientifique!
Quand on est obligé de cacher son état à sa femme dont on
devine les pensées, parce qu'on est aussi femme, tandis
qu'elle a nettement deviné qu'on s'est transformé d'âme et de
corps! Et les tourments que nous causent les combats que
nous avons à soutenir pour surmonter la mollesse féminine!
On réussit quelquefois, surtout quand on est en congé seul, à
vivre quelque temps en femme, par exemple à porter, notamment
la nuit, des vêtements de femme, de garder ses gants, de
prendre un voile ou un masque pendant qu'on est dans sa
chambre; on réussit alors à avoir un peu de tranquillité du
côté du _libido_, mais le caractère féminin qui s'est implanté
exige impétueusement qu'il soit reconnu. Souvent il se
contente d'une modeste concession, telle que, par exemple,
un bracelet mis au-dessous de la manchette, mais il exige
inexorablement une concession quelconque.
Le seul bonheur est de pouvoir sans honte se voir costumé en
femme, avec la figure couverte d'un voile ou d'un masque:
ce n'est qu'alors qu'on se croit dans son état naturel. On a
alors, comme une «oie éprise de la mode», du goût pour ce qui
est en vogue, tellement on est transformé. Il faut beaucoup
de temps et beaucoup d'efforts pour s'habituer à l'idée,
d'un côté, de ne sentir que comme une femme, et de l'autre
de garder comme une réminiscence de ses anciennes manières de
voir, afin de pouvoir se montrer comme homme devant le monde.
Pourtant il arrive par-ci par-là qu'un sentiment féminin vous
échappe, soit qu'on dise qu'on éprouve _in sexualibus_ telle
ou telle chose, qu'un être qui n'est pas femme ne peut pas
savoir, ou qu'on se trahisse par hasard en se montrant trop
au courant des affaires de la toilette féminine. Si
pareille chose arrive devant les femmes, il n'y a là aucun
inconvénient; une femme se sent toujours flattée quand on
montre beaucoup d'intérêt pour ce qui la touche et qu'on s'y
connaît bien; seulement il ne faut pas que cela se produise
devant sa propre épouse. Combien je fus effrayé un jour que
ma femme disait à une amie que j'avais un goût très distingué
pour les articles de dames! Combien fut surprise une dame à
la mode et très orgueilleuse qui voulait donner une fausse
éducation à sa fille, lorsque je lui analysai en paroles et
par écrit tous les sentiments et toutes les sensations d'une
femme! (Je fis un mensonge en lui alléguant que j'avais puisé
dans des lettres ces connaissances d'un caractère si intime.)
Maintenant cette dame a une grande confiance en moi, et
l'enfant qui était sur le point de devenir folle, est restée
sensée et très gaie. Elle m'avait confessé, comme si c'étaient
des péchés, toutes les manifestations des sentiments féminins;
maintenant elle sait ce qu'elle doit supporter comme fille,
ce qu'elle doit maîtriser par sa volonté et par dévouement
religieux: elle se sent comme un être humain. Les deux dames
riraient beaucoup, si elles savaient que je n'ai puisé que
dans ma propre et triste expérience. Je dois ajouter encore
que, depuis, j'ai une sensibilité beaucoup plus vive pour la
température; à cela s'est joint encore le sentiment, inconnu
auparavant, d'avoir la peau élastique et de comprendre ce que
les malades éprouvent dans la dilatation des intestins.
Mais, d'autre part, quand je dissèque un corps ou fais une
opération, les liquides pénètrent plus facilement ma peau.
Chaque dissection me cause de la douleur; chaque examen d'une
femme ou d'une prostituée avec fluor ou odeur de crevette,
etc., m'agace horriblement. Je suis maintenant très accessible
à l'influence de l'antipathie et de la sympathie, qui se
manifestent même par suite de l'effet de certaines couleurs
aussi bien que par l'impression totale qu'un individu me fait.
Les femmes devinent par un coup d'oeil l'état sexuel de
leurs semblables; voilà pourquoi les femmes portent un voile,
bien qu'elles ne le baissent pas toujours, et pourquoi elles
se mettent des odeurs, ne fût-ce que dans les mouchoirs ou
dans les gants, car leur acuité olfactive en présence de
leur propre sexe est énorme. En général, les odeurs ont une
influence incroyable sur l'organisme féminin; ainsi, par
exemple, je suis calmé par l'odeur de la rose ou de la
violette; d'autres odeurs me donnent la nausée; l'ylang-ylang
me cause tant d'excitation sexuelle que je ne puis plus y
tenir. Le contact avec une femme me paraît homogène; le coït
avec ma femme ne m'est possible que si elle est un peu plus
virile, a la peau plus dure; et pourtant c'est plutôt un _amor
lesbicus_.
Du reste, je me sens toujours passif. Souvent la nuit, quand
je ne puis pas dormir à cause de l'excitation, j'y arrive
pourtant, _si femora mea distensa habeo, sicut mulier cum viro
concumbens_, ou en me couchant sur un côté; mais alors il ne
faut pas qu'un bras ou une pièce de literie vienne toucher à
mes seins, sinon c'en est fait du sommeil. Il ne faut pas non
plus que rien me pèse ou presse sur le ventre. Je dors mieux
quand je mets une chemise de femme et une camisole de nuit
de dame, ou quand je garde mes gants, car la nuit j'ai très
facilement froid aux mains; je me trouve aussi très bien
en pantalons de femme et en jupes, car alors les parties
génitales ne sont pas serrées. J'aime, plus que toutes
les autres, les toilettes de l'époque de la crinoline. Les
vêtements de femme ne gênent nullement l'homme qui se sent
femme; il les considère comme lui appartenant et ne les sent
pas comme des objets étrangers. La société que je préfère à
toutes, est celle d'une dame qui souffre de neurasthénie, et
qui, depuis son dernier accouchement, se sent homme, mais qui,
depuis que je lui ai fait des allusions à ce sujet, se résigne
à son sort, _coïtu abstinet_, ce qui ne m'est pas permis, à
moi, homme. Cette femme m'aide, par son exemple, à supporter
mon sort. Elle se rappelle encore bien clairement ses
sentiments féminins, et elle m'a donné maints bons conseils.
Si elle était homme et moi jeune fille, j'essaierais de faire
sa conquête; je voudrais bien qu'elle me traite en femme. Mais
sa photographie récente diffère tout à fait de ses anciennes
photographies: c'est maintenant un monsieur, très élégamment
costumé, malgré les seins, la coiffure, etc.; aussi a-t-elle
le parler bref et précis, elle ne se plaît plus aux choses qui
font ma joie. Elle a une sorte de sentimentalité mélancolique,
mais elle supporte son sort avec résignation et dignité,
ne trouve de consolation que dans la religion et
l'accomplissement de ses devoirs; à la période des menstrues
elle souffre à en mourir; elle n'aime plus la compagnie des
femmes, ni leurs conversations, de même qu'elle n'aime plus
les choses sucrées.
Un de mes amis de jeunesse se sent, depuis son enfance, comme
fille; mais il a de l'affection pour le sexe masculin; chez sa
soeur, c'était le contraire; mais lorsque l'utérus réclama
ses droits quand même et qu'elle se vit femme aimante
malgré son caractère viril, elle trancha la difficulté en se
suicidant.
Voici quels sont les changements principaux que j'ai constatés
chez moi depuis que mon effémination est devenue complète:
1º Le sentiment continuel d'être femme des pieds à la tête;
2º Le sentiment continuel d'avoir des parties génitales
féminines;
3º La périodicité du molimen toutes les quatre semaines;
4º De la lubricité féminine qui se manifeste périodiquement,
mais sans que j'aie une préférence pour un homme quelconque;
5º Sensation féminine passive pendant l'acte du coït;
6º Ensuite sensation de la partie qui a été _futuée_;
7º Sentiment féminin en présence des images qui représentent
le coït;
8º Sentiment de solidarité à l'aspect des femmes et intérêt
féminin pour elles;
9º Intérêt féminin à l'aspect des messieurs;
10º Il en est de même à la vue des enfants;
11º Humeur changée,--une plus grande patience;
12º Enfin, résignation à mon sort, résignation que, il est
vrai, je ne dois qu'à la religion positive, sans cela je me
serais déjà suicidé, il y a longtemps.
Car il n'est guère supportable d'être homme et d'être forcé de
sentir que chaque femme est futuée comme elle désire l'être.
L'autobiographie très précieuse pour la science qu'on vient de lire
était accompagnée de la lettre suivante, qui ne manque pas non plus
d'intérêt.
Je dois, tout d'abord, vous demander pardon de vous importuner
par ma lettre; j'avais perdu tout appui et je me considérais
comme un monstre qui m'inspirais du dégoût à moi-même. Alors
la lecture de vos écrits m'a rempli d'un nouveau courage,
et j'ai décidé d'aller au fond de la chose, de jeter un coup
d'oeil rétrospectif sur ma vie, quoi qu'il en arrive. Or,
j'ai considéré comme un devoir de reconnaissance envers vous
de vous communiquer le résultat de mes souvenirs et de mes
observations, car je n'ai trouvé cité dans votre ouvrage aucun
cas analogue au mien. Enfin j'ai pensé aussi qu'il pourrait
vous intéresser d'apprendre par la plume d'un médecin quelles
sont les pensées et les sensations d'un être humain masculin
complètement manqué et se trouvant sous l'obsession d'être
femme.
Peut-être tout cela ne s'accorde pas; mais je n'ai plus
la force de faire d'autres réflexions, et je ne veux pas
approfondir davantage cette matière. Bien des choses sont
répétées, mais je vous prie de bien songer qu'on peut avoir
des défaillances dans un rôle dont le déguisement vous a été
imposé malgré vous.
J'espère, après avoir lu vos ouvrages, que, en continuant à
remplir mes devoirs comme médecin, citoyen, père et époux, je
pourrai toujours me compter au nombre de ceux qui ne méritent
pas d'être méprisés entièrement.
Enfin j'ai tenu à vous présenter le résultat de mes souvenirs
et de mes méditations, afin de prouver qu'on peut être médecin
malgré la nature féminine de ses pensées et de ses sentiments.
Je crois que c'est un grand tort de fermer à la femme la
carrière médicale; une femme découvre, grâce à son instinct,
les signes de certains maux que l'homme scruta dans
l'obscurité, en dépit de tout diagnostic; en tout cas, il en
est ainsi lorsqu'il s'agit de maladies de femmes et d'enfants.
Si on pouvait le faire, chaque médecin devrait être forcé de
faire un stage de trois mois comme femme; il comprendrait et
estimerait alors mieux cette partie de l'humanité d'où il est
sorti; il saurait alors apprécier la grandeur d'âme des femmes
et, d'autre part, la dureté de leur sort.
_Epicrise._--Le malade, très chargé, est originairement
anormal au point de vue psycho-sexuel; car pendant l'acte
sexuel il a une sensation féminine caractéristique. Cette
sensation anormale demeura purement une anomalie psychique
jusqu'à il y a trois ans, anomalie basée sur une neurasthénie
grave, et puissamment accentuée par des sensations physiques
dans le sens d'une _transmutatio sexualis_, sensations
suggérées par obsession à sa conscience. Le malade, à sa
grande frayeur, se sent alors aussi physiquement femme et,
sous le coup de l'idée obsédante d'être femme, il croit
éprouver une métamorphose complète de ses pensées, de ses
sentiments et de ses aspirations d'autrefois, et même de sa
_vita sexualis_ dans le sens d'une éviration. Toutefois son
«moi» est capable de conserver son empire sur ces processus
morbides de l'âme et du corps, et de se sauver de la
_paranoia_. Voilà un exemple remarquable de sensations,
d'idées obsédantes basées sur des tares nerveuses, un
cas d'une grande valeur pour arriver à étudier comment la
transformation psycho-sexuelle a pu s'accomplir.
Quatrième degré. Métamorphose sexuelle paranoïque.
Le dernier degré possible dans le processus de la maladie est la
monomanie de la métamorphose sexuelle. Elle se développe sur la base
d'une neurasthénie sexuelle qui dégénère en _neurasthenia universalis_
dans le sens d'une maladie psychique, la _paranoia_.
Les observations nous montrent le développement intéressant du
processus névrotico-psychologique jusqu'à son point culminant.
OBSERVATION 100.--K..., trente-six ans, célibataire,
domestique agricole, reçu à la clinique le 20 février 1889,
présente un cas typique de _neurasthenia sexualis_, dégénérée
en _paranoïa persecutoria_ avec hallucinations olfactives,
sensations, etc.
Il est issu d'une famille chargée. Plusieurs de ses soeurs
et frères étaient psychopathes. Le malade a un crâne
hydrocéphale, enfoncé au niveau de la fontanelle droite;
l'oeil est névropathique. De tout temps, le malade eut de
grands besoins sexuels; il s'est adonné à l'âge de onze ans à
la masturbation; il a fait le coït à l'âge de vingt-trois ans;
il a procréé trois enfants illégitimes et a cessé ensuite tout
rapport sexuel de peur de faire encore des enfants et d'être
trop chargé de pensions alimentaires. L'abstinence lui était
très pénible; il renonça aussi à la masturbation et eut à la
suite des pollutions abondantes. Il y a un an et demi, il est
devenu sexuellement neurasthénique; il avait alors aussi des
pollutions diurnes; il fut très affaibli et déprimé; cet état
de choses durant, il a fini par contracter une neurasthénie
générale et être atteint de _paranoïa_.
Depuis un an, il a eu des sensations paresthésiques; il lui
semble avoir une grande pelotte à la place de ses parties
génitales; ensuite il se figura que son pénis et son scrotum
lui manquaient, et que ses parties génitales s'étaient
transformées en parties génitales féminines. Il sentait des
mamelles lui pousser, une natte de cheveux, et des vêtements
féminins se coller à son corps. Il se figurait être femme. Les
passants dans les rues lui semblaient tenir des propos comme
ceux-ci: «Voyez donc cette garce, cette vieille drôlesse!»
Dans son sommeil accompagné de rêves, il avait la sensation
d'un homme qui accomplissait le coït sur lui devenu femme. Il
en avait de l'éjaculation avec un vif sentiment de volupté.
Pendant son séjour à la clinique, il s'est produit une
interruption dans sa _paranoïa_ et en même temps une
amélioration notable de sa neurasthénie. Alors disparurent
momentanément les sentiments et les idées d'une métamorphose
sexuelle.
Voici un autre cas d'éviration avancée sur le chemin de la
_transformatio sexus paranoïca_.
OBSERVATION 101.--Franz St..., trente-trois ans, instituteur
dans une école primaire, célibataire, probablement issu d'une
famille chargée, névropathe de tout temps, émotif, peureux, ne
pouvant supporter l'alcool, a commencé à se masturber à l'âge
de dix-huit ans. À l'âge de trente ans se produisirent chez
lui des symptômes de _neurasthenia sexualis_. (Pollutions avec
faiblesse consécutive, pollutions qui se produisaient aussi
dans la journée, douleurs dans la région du plexus sacré,
etc.). Il s'y ajouta encore de l'irritation spinale, des
pressions sur la tête et de la cérébrasthénie.
Depuis le commencement de 1885, le malade s'est abstenu du
coït qui ne lui procurait plus aucune sensation de volupté. Il
se masturbait souvent.
En 1888, commença chez lui la monomanie de la persécution. Il
remarquait qu'on l'évitait, qu'il répandait une odeur infecte,
qu'il puait (hallucinations olfactives); il s'expliquait de
cette façon le changement d'attitude des gens à son égard, de
même que leurs éternuements, leur toux, etc.
Il sentait des odeurs du cadavre, d'urine corrompue. Il
attribuait la cause de sa mauvaise odeur à des pollutions à
l'intérieur. Il les percevait par une sensation, comme si un
liquide montait du pubis à la poitrine.
Le malade quitta bientôt la clinique. En 1889, il revint pour
y être reçu; il était déjà dans un état avancé de _paranoïa
masturbatoria persecutoria_ (monomanie de la persécution).
Au commencement du mois de mai 1889, le malade éveilla
l'attention parce qu'il protestait violemment toutes les fois
qu'on l'appelait: «Monsieur».
Il proteste contre cette apostrophe, car, prétend-il, il est
femme. Des voix le lui disent. Il s'aperçoit que des mamelles
lui poussent. Il y a une semaine, les autres malades lui ont
fait des attouchements voluptueux. Il a entendu dire qu'il
est une putain. Ces temps derniers il a eu des rêves
d'accouplement. Il rêvait qu'on pratiquait le coït sur lui
comme sur une femme. Il sentait l'_immissio penis_, et a eu la
sensation d'une éjaculation au milieu de son rêve.
Le crâne est pointu, la face est longue et étroite;
bosses pariétales proéminentes. Les parties génitales sont
normalement développées.
Le cas suivant, observé dans l'asile d'Illenau, est un exemple
manifeste d'inversion durable et maniaque de la conscience sexuelle.