Dans le fétichisme physiologique, ce sont surtout l'oeil, la main,
le pied et les cheveux de la femme qui deviennent souvent fétiches; de
même dans le fétichisme pathologique, ce sont la plupart du temps
ces mêmes parties du corps qui deviennent l'objet unique de l'intérêt
sexuel. La concentration exclusive de l'intérêt sur ces parties
pendant que toutes les autres parties de la femme s'effacent, peut
amener la valeur sexuelle de la femme à tomber jusqu'à zéro, de sorte
qu'au lieu du coït, ce sont des manipulations étranges avec l'objet
fétiche qui deviennent le but du désir. Voilà ce qui donne à ces cas
un caractère pathologique.
OBSERVATION 73 (Binet, _op. cit._).--X..., trente-sept
ans, professeur de lycée; dans son enfance a souffert de
convulsions. À l'âge de dix ans il commença à se masturber,
avec des sensations voluptueuses se rattachant à des idées
bien étranges. Il était enthousiasmé pour les yeux de la
femme; mais comme il voulait à tout prix se faire une idée
quelconque du coït et qu'il était tout à fait ignorant _in
sexualibus_, il en arriva à placer le siège des parties
génitales de la femme dans les narines, endroit qui est le
plus proche des yeux. Ses désirs sexuels très vifs tournent, à
partir de ce moment, autour de cette idée. Il fait des dessins
qui représentent des profils grecs très corrects, des têtes de
femmes, mais avec des narines si larges que l'_immissio penis_
devient possible.
Un jour, il voit dans un omnibus une fille chez laquelle il
croit reconnaître son idéal. Il la poursuit jusque dans son
logement, demande sa main, mais on le met à la porte; il
revient toujours jusqu'à ce qu'on le fasse arrêter. X... n'a
jamais eu de rapports sexuels avec des femmes.
Les fétichistes de la main sont très nombreux. Le cas suivant que nous
allons citer n'est pas encore tout à fait pathologique. Nous le citons
comme cas intermédiaire.
OBSERVATION 74.--B..., de famille névropathique, très sensuel,
sain d'esprit, tombe en extase à la vue d'une belle main de
femme jeune, et sent alors de l'excitation sexuelle allant
jusqu'à l'érection. Baiser et presser la main, c'est pour lui
le suprême bonheur.
Il se sent malheureux tant qu'il voit cette main recouverte
d'un gant. Sous prétexte de dire la bonne aventure, il cherche
à s'emparer des mains. Le pied lui est indifférent. Si les
belles mains sont ornées de bagues, cela augmente son plaisir.
Seule la main vivante, et non l'image d'une main, lui produit
cet effet voluptueux. Mais, quand il s'est épuisé à la suite
de coïts réitérés, la main perd alors pour lui son charme
sexuel. Au début, le souvenir des mains féminines le troublait
même dans ses travaux. (Binet, _op. cit._)
Binet rapporte que ces cas d'enthousiasme pour la main de la femme
sont très nombreux.
Rappelons à ce propos qu'il y a enthousiasme pour la main de la femme
dans l'observation 24 pour des motifs sadistes et dans l'observation
46 pour des raisons masochistes. Ces cas admettent donc des
interprétations multiples.
Mais cela ne veut pas dire que tous les cas de fétichisme de la
main ou même la plupart de ces cas demandent ou nécessitent une
interprétation sadiste ou masochiste.
Le cas suivant, très intéressant et observé minutieusement, nous
apprend que, bien qu'au début un élément sadiste ou masochiste ait été
en jeu, cet élément semble avoir disparu à l'époque de la maturité de
l'individu et après que la perversion fétichiste se fut complètement
développée. On peut supposer que, dans ce cas, le fétichisme a pris
naissance par une association accidentelle; c'est une explication très
suffisante.
OBSERVATION 75.--Cas de fétichisme de la main communiqué par
le docteur Albert Moll.--P. L..., vingt-huit ans, négociant
en Westphalie. À part le fait que le père du malade était un
homme d'une mauvaise humeur excessive et d'un caractère un peu
violent, aucune tare héréditaire ne peut être notée dans sa
famille.
À l'école, le malade n'était pas très appliqué; il n'a jamais
pu concentrer pendant longtemps son attention sur un sujet; en
revanche, dès son enfance, il avait beaucoup d'amour pour la
musique. Son tempérament fut toujours un peu nerveux.
En 1890 il est venu me voir, se plaignant de maux de tête et
de ventre qui m'ont fait l'effet de douleurs neurasthéniques.
Le malade avoue en outre qu'il manque d'énergie. Ce n'est
qu'après des questions bien déterminées et bien précises, que
le malade m'a donné les renseignements suivants sur sa vie
sexuelle. Autant qu'il peut se rappeler, c'est à l'âge de sept
ans que se sont manifestés chez lui les premiers symptômes
d'émotion sexuelle. _Si pueri ejusdem fere ætatis mingentis
membrum adspexit, valde libidinibus excitatus est._ L...
assure que cette émotion était accompagnée d'érections
manifestes.
Séduit par un autre garçon, L... a été amené à l'onanisme
à l'âge de sept ou huit ans. «D'une nature très facile à
exciter, dit L..., je me livrai très fréquemment à l'onanisme
jusqu'à l'âge de dix-huit ans, sans que j'aie eu une
conception nette ni des conséquences fâcheuses ni de la
signification de ce procédé.» Il aimait surtout _cum nonnulis
commilitonibus mutuam masturbationem tractare_; mais il ne lui
était pas du tout indifférent d'avoir tel ou tel garçon; au
contraire, il n'y avait que peu de ses camarades qui auraient
pu le satisfaire dans ce sens. Je lui demandai pour quelle
raison il préférait un garçon à un autre; L... me répondit
que ce qui le séduisait dans la masturbation mutuelle avec un
camarade d'école, c'était quand un de ses camarades avait une
belle main blanche. L... se rappelle aussi que souvent, au
commencement de la leçon de gymnastique, il s'occupait à faire
des exercices seul sur une barre qui se trouvait dans un
coin éloigné; il le faisait dans l'intention _ut quam maxime
excitaretur idque tantopere assecutus est, ut membro manu non
tacto, sine ejuculatione--puerili ætate erat--voluptatem clare
senserit_. Il est encore un incident fort intéressant de
sa première jeunesse dont le malade se rappelle. Un de
ses camarades favoris N..., avec lequel L... pratiquait
la masturbation mutuelle, lui fit un jour la proposition
suivante: _ut L... membrum N...i apprehendere conaretur_; N...
se débattrait autant que possible et essayerait d'en empêcher
L... L... accepta la proposition.
L'onanisme était donc directement associé à une lutte des deux
garçons, lutte dans laquelle N... était toujours vaincu[73].
[Note 73: C'est ainsi une sorte de sadisme rudimentaire
chez L... et de masochisme rudimentaire chez N...]
La lutte se terminait régulièrement _ut tandem coactus
sit membrum masturbari_. L... m'affirme que ce genre de
masturbation lui a procuré un plaisir tout à fait particulier
de même qu'à N... Il se masturba fréquemment jusqu'à dix-huit
ans. Instruit par un ami des conséquences de ses pratiques,
L... fit tous les efforts possibles et usa de toute son
énergie pour lutter contre sa mauvaise habitude. Cela lui
réussit peu à peu, jusqu'à ce qu'il eut accompli son premier
coït, ce qui lui arriva à vingt et un ans et demi; il
abandonna alors complètement l'onanisme qui lui paraît
maintenant incompréhensible, et il est pris de dégoût en
songeant qu'il a pu trouver du plaisir à pratiquer l'onanisme
avec des garçons. Aucune puissance humaine, dit-il, ne
pourrait aujourd'hui le décider à toucher le membre d'un autre
homme; la vue seule du pénis d'autrui lui est odieuse. Tout
penchant pour l'homme a disparu chez lui et le malade ne se
sent attiré que vers la femme.
Il faut cependant rappeler que malgré son penchant bien
prononcé pour la femme, il subsiste toujours chez L... un
phénomène anormal.
Ce qui l'excite surtout chez la femme, c'est la vue d'une
belle main; L... est de beaucoup plus émotionné en touchant
une belle main de femme, _quam si eamdem feminam plane nudatam
adspiceret_.
Jusqu'à quel point va la prédilection de L... pour une belle
main de femme? Nous allons le voir par le fait suivant.
L... connaissait une belle jeune femme, douée de tous les
charmes; mais sa main était quelque peu trop grande et n'était
peut-être pas toujours aussi propre que L... l'aurait désiré.
Par suite de cette circonstance, il était non seulement
impossible à L... de porter un intérêt sérieux à cette dame,
mais il n'était même pas capable de la toucher. Il dit qu'il
n'y a rien qui le dégoûte autant que des ongles mal soignés;
seul l'aspect d'ongles malpropres le met dans l'impossibilité
de tolérer le moindre contact avec une dame, fût-elle la plus
belle. D'ailleurs, pendant les années précédentes, L... avait
souvent remplacé le coït _ut puellam usque ad ejaculationem
effectam membrum suum manu tractare jusserit_.
Je lui demande ce qui l'attire particulièrement dans la main
de la femme, s'il voit surtout dans la main le symbole du
pouvoir et s'il éprouve du plaisir à subir une humiliation
directe de la femme. Le malade me répond que c'est uniquement
la belle forme de la main qui l'excite, qu'être humilié par
une femme ne lui procurerait aucune satisfaction et que,
jusqu'ici, jamais l'idée ne lui est venue de voir dans la
main le symbole ou l'instrument du pouvoir de la femme. Sa
prédilection pour la main de la femme est encore aujourd'hui
si forte chez lui, _ut majore voluptate afficiatur si manus
feminæ membrum tractat, quam coitu in vaginam_. Pourtant,
le malade préfère accomplir le coït, parce que celui-ci lui
paraît naturel, tandis que l'autre procédé lui semble être un
penchant morbide. Le contact d'une belle main féminine sur
son corps cause au malade une érection immédiate; il dit que
l'accolade et les autres genres de contact sont loin de lui
faire une impression aussi puissante.
Ce n'est que dans les dernières années que le malade a fait
plus souvent le coït, mais toujours il lui en coûtait de s'y
décider.
De plus, il n'a pas trouvé dans le coït la satisfaction pleine
et entière qu'il cherchait. Mais quand L... se trouve près
d'une femme qu'il désire posséder, son émotion sexuelle
augmente au seul aspect de cette femme, au point de provoquer
l'éjaculation. L... affirme formellement que, dans une
pareille occurrence, il s'abstient intentionnellement de
toucher ou de presser son membre. L'écoulement du sperme qui
a lieu dans ce cas procure à L... un plaisir de beaucoup plus
grand que l'accomplissement du coït réel[74].
[Note 74: Donc hyperesthésie sexuelle à un très haut degré
(comparez plus haut).]
Les rêves du malade, dont nous avons encore à nous occuper, ne
concernent jamais le coït. Quand, au milieu de la nuit, il a
des pollutions, celles-ci arrivent sous l'influence d'idées
tout autres que celles qui hantent, dans des circonstances
analogues, les hommes normaux. Ces rêves du malade sont des
reconstitutions des scènes de son séjour à l'école. Pendant
cette période, le malade avait, en dehors de la masturbation
mutuelle dont il a été question plus haut, des éjaculations
toutes les fois qu'il était saisi d'une grande anxiété.
Quand, par exemple, le professeur dictait un devoir et que
L... ne pouvait pas suivre dans la traduction, il avait
souvent une éjaculation[75]. Les pollutions nocturnes qui se
produisent parfois maintenant, sont toujours accompagnées de
rêves portant sur un sujet analogue ou identique aux incidents
de l'école dont nous venons de parler.
[Note 75: Cela est aussi de l'hyperesthésie sexuelle.
Toute émotion forte, de quelque nature qu'elle soit, met la
sphère sexuelle en ébullition (Binet, _Dynamogénie générale_).
Le docteur Moll me communique à ce sujet le cas suivant:
«Un fait analogue m'est rapporté par M. E..., âgé de
vingt-huit ans. Celui-ci, un commerçant, avait souvent à
l'école et aussi en dehors de l'école une éjaculation avec
un sentiment de volupté, quand il était pris d'une forte
angoisse. En outre, presque toute douleur morale ou physique
lui produit un effet analogue. Le malade E... prétend avoir
un instinct génital normal, mais il souffre d'impuissance
nerveuse.»]
Le malade croit que, par suite de son penchant et de ses
sensations contre nature, il est incapable d'aimer une femme
longtemps.
Jusqu'ici, on n'a pu entreprendre un traitement médical de la
perversion sexuelle du malade.
Ce cas de fétichisme de la main ne repose certainement ni sur le
masochisme ni sur le sadisme; il s'explique simplement par l'onanisme
mutuel que le malade a pratiqué de très bonne heure. Il n'y a pas là
d'inversion sexuelle non plus. Avant que l'instinct génital ait pu se
rendre nettement compte de son objet, la main d'un condisciple a
été employée. Aussitôt que le penchant pour l'autre sexe se dessine,
l'intérêt concentré sur la main en général est reporté sur la main de
la femme.
Chez les fétichistes de la main, qui, selon Binet, sont très nombreux,
il se peut que d'autres associations d'idées arrivent au même
résultat.
À côté des fétichistes de la main je rangerai, comme suite naturelle,
les fétichistes du pied. Mais tandis que le fétichisme de la main
est rarement remplacé par le fétichisme du gant, qui appartient, à
proprement parler, au groupe du fétichisme d'objets inanimés, nous
trouvons l'enthousiasme pour le pied nu de la femme, qui présente bien
rarement quelques signes pathologiques très peu accusés, mais qui est
remplacé par les innombrables cas de fétichisme du soulier et de la
bottine.
La raison en est bien facile à comprendre. Dans la plupart des cas
le garçon voit la main de la femme dégantée, et le pied revêtu d'une
chaussure. Ainsi les associations d'idées de la première heure qui
déterminent chez les fétichistes la direction de la _vita sexualis_,
se rattachent naturellement à la main nue; mais quand il s'agit du
pied, elles se rattachent au pied couvert d'une chaussure.
Le fétichisme de la chaussure pourrait trouver sa place dans le groupe
des fétichistes du vêtement qui sera étudié plus loin; mais à cause de
son caractère masochiste qu'on a pu prouver dans la plupart des cas,
il a été analysé en grande partie dans les pages précédentes.
En dehors de l'oeil, de la main et du pied, la bouche et l'oreille
remplissent encore souvent le rôle de fétiches. A. Moll fait en
particulier mention de pareils cas. (Comparez aussi le roman de Belot
_La bouche de Madame X..._ qui, d'après l'assertion de l'auteur,
repose sur une observation prise dans la vie réelle.)
Dans ma pratique j'ai rencontré le cas suivant qui est assez curieux.
OBSERVATION 76.--Un homme très chargé m'a consulté pour son
impuissance, qui le pousse au désespoir.
Tant qu'il fut célibataire, son fétiche était la femme
aux formes plantureuses. Il épousa une femme de complexion
correspondant à son goût; il était parfaitement puissant avec
elle et très heureux. Quelques mois plus tard, sa femme tomba
gravement malade et maigrit considérablement. Quand, un jour,
il voulut de nouveau remplir ses devoirs conjugaux, il fut
tout à fait impuissant et il l'est resté. Mais quand il essaye
le coït avec des femmes fortes, il redevient tout de suite
puissant.
Des défauts physiques même peuvent devenir des fétiches.
OBSERVATION 77.--X..., vingt-huit ans, issu d'une famille
gravement chargée. Il est neurasthénique, se plaint de manquer
de confiance en lui-même, il a de fréquents accès de mauvaise
humeur, avec tendance au suicide, contre laquelle il a souvent
une forte lutte à soutenir. À la moindre contrariété, il perd
la tête et se désespère. Le malade est ingénieur dans une
fabrique, dans la Pologne russe; il est de forte constitution
physique, sans stigmates de dégénérescence. Il se plaint
d'avoir une «manie» étrange, qui souvent, le fait douter qu'il
soit un homme sain d'esprit. Depuis l'âge de dix-sept ans,
il n'est sexuellement excité que par l'aspect des difformités
féminines, particulièrement des femmes qui boitent et qui ont
les jambes déformées. Le malade ne peut pas se rendre compte
des premières associations qui ont attaché son _libido_ à ces
défauts de la beauté féminine.
Depuis la puberté, il est sous l'influence de ce fétichisme,
qui lui est très pénible. La femme normale n'a pour lui
aucun charme; seule l'intéresse la femme boiteuse, avec
des pieds-bots ou des pieds défectueux. Quand une femme est
atteinte d'une pareille défectuosité, elle exerce sur lui un
puissant charme sensuel, qu'elle soit belle ou laide.
Dans ses rêves de pollutions, il ne voit que des femmes
boiteuses. De temps à autre, il ne peut pas résister à
l'impulsion d'imiter une femme qui boite. Dans cet état, il
est pris d'un violent orgasme et il se produit chez lui une
éjaculation, accompagnée de la plus vive sensation de volupté.
Le malade affirme être très libidineux et souffrir beaucoup de
la non-satisfaction de ses désirs. Toutefois, il n'a pratiqué
son premier coït qu'à l'âge de vingt-deux ans, et, depuis,
il n'a coïté qu'environ cinq fois en tout. Bien qu'il soit
puissant, il n'y a pas éprouvé la moindre satisfaction. S'il
avait la chance de coïter une fois avec une femme boiteuse,
cela serait pour lui bien autre chose. Dans tous les cas, il
ne pourrait se décider au mariage, à moins que sa future ne
soit une boiteuse.
Depuis l'âge de vingt ans, le malade présente aussi des
symptômes de fétichisme des vêtements. Il lui suffit souvent
de mettre des bas de femme ou des souliers ou des pantalons de
femme. De temps en temps, il s'achète ces objets de toilette
féminine, s'en revêt en secret, en éprouve alors une
excitation voluptueuse et arrive, par ce moyen, à
l'éjaculation. Des vêtements qui ont déjà été portés par
des femmes n'ont pour lui aucun charme. Ce qu'il aimerait le
mieux, ce serait de s'habiller en femme aux moments de ses
excitations sensuelles, mais il n'a pas encore osé le faire,
de crainte d'être découvert.
Sa _vita sexualis_ se borne aux pratiques sus-mentionnées.
Le malade affirme avec certitude et d'une façon digne de foi
qu'il ne s'est jamais adonné à la masturbation. Depuis ces
temps derniers, il est très fatigué par des pollutions en même
temps que ses malaises neurasthéniques augmentent.
Un autre exemple est Descartes, qui (_Traité des Passions_, CXXXVI) a
fait lui-même des réflexions sur l'origine des penchants étranges à la
suite de certaines associations d'idées. Il a toujours eu du goût pour
les femmes qui louchent, parce que l'objet de son premier amour avait
ce défaut (Binet, _op. cit._).
Lydstone (_A Lecture on sexual perversion_, Chicago 1890), rapporte le
cas d'un homme qui a entretenu une liaison amoureuse avec une femme à
qui on avait amputé une cuisse. Quand il fut séparé de cette femme,
il rechercha sans cesse et activement des femmes atteintes de la même
défectuosité. Un fétiche négatif!
Quand la partie du corps féminin qui constitue le fétiche peut être
détachée, les actes les plus extravagants peuvent se produire à la
suite de cette circonstance.
Aussi les fétichistes des cheveux constituent-ils une catégorie très
intéressante et en outre importante au point de vue médico-légal.
Comme ces admirateurs des cheveux de la femme se rencontrent
fréquemment aussi sur le terrain physiologique, et que probablement,
les différents sens (l'oeil, l'odorat, l'ouïe par les froissements,
et même le sens tactile chez les fétichistes du velours et de la
soie), perçoivent aussi dans les conditions physiologiques des
émotions qui se traduisent par une sensation voluptueuse, on a
constaté par contre toute une série de cas pathologiques de forme
semblable, et on a vu, sous l'impulsion puissante du fétichisme des
cheveux, des individus se laisser entraîner à commettre des délits.
C'est le groupe des coupeurs de nattes[76].
[Note 76: Moll (_op. cit._) rapporte: «Le nommé X... est très
excité sexuellement toutes les fois qu'il aperçoit une femme avec une
natte; des cheveux tombant librement ne sauraient produire sur lui la
même impression, fussent-ils des plus beaux.»
Il n'est pas juste, toutefois, de prendre pour des fétichistes tous
les coupeurs de nattes; car, dans certains cas, l'âpreté au gain
matériel est le mobile; la natte est une marchandise et non pas un
fétiche.]
OBSERVATION 78.--Un coupeur de nattes, P..., quarante ans,
ouvrier serrurier, célibataire, né d'un père temporairement
frappé d'aliénation mentale et d'une mère très nerveuse. Il
s'est bien développé dans son enfance, était intelligent, mais
de bonne heure, il fut atteint de tics et d'obsessions. Il ne
s'est jamais masturbé; il aimait platoniquement, avait souvent
des projets de mariage, ne coïtait que rarement avec des
prostituées, mais ne se sentait jamais satisfait dans ses
rapports avec ces dernières: au contraire, il en éprouvait
plutôt du dégoût. Il y a trois ans, il eut de gros malheurs
(ruine financière); en outre, il traversa une affection
fébrile, aggravée par des accès de délire. Ces épreuves ont
gravement atteint le système nerveux central du malade qui,
du reste, est chargé héréditairement. Le soir du 28 août 1889,
P... a été arrêté en flagrant délit, place du Trocadéro, à
Paris, au moment où, dans la foule, il avait coupé la natte
d'une jeune fille. On l'arrêta la natte en main, et une paire
de ciseaux en poche. Il allégua un trouble momentané des sens,
une passion funeste et indomptable, et il avoua avoir déjà
coupé à dix reprises des nattes qu'il gardait chez, lui et
qu'il contemplait de temps en temps avec délices.
Dans la perquisition à son domicile, on trouva chez lui 65
nattes et queues assorties et mises en paquets. Déjà, le
15 décembre 1886, P... avait été arrêté une fois dans des
circonstances analogues, mais on l'avait relâché, faute de
preuves suffisantes.
P... déclare que, depuis trois ans, il se sent anxieux, ému et
pris de vertige toutes les fois qu'il reste le soir seul
dans sa chambre; et c'est alors qu'il est saisi de l'envie
de toucher des cheveux de femme. Lorsqu'il a eu l'occasion de
tenir effectivement dans la main la natte d'une jeune fille,
_libidine valde excitatus est neque amplius puella tacta,
erectio et ejaculatio evenit_. Il s'en étonne d'autant plus
qu'autrefois, dans ses relations les plus intimes avec les
femmes, il n'avait jamais éprouvé une sensation pareille.
Un soir il ne put résister au désir de couper la natte
d'une fille. Arrivé chez lui, la natte dans sa main, l'effet
voluptueux se renouvela. Il avait le désir de se passer la
natte sur le corps et d'en envelopper ses parties génitales.
Enfin, après avoir épuisé ces pratiques, il en avait honte, et
pendant quelques jours il n'osait plus sortir. Après plusieurs
mois de tranquillité, il fut de nouveau poussé à porter la
main sur des cheveux de femme, de n'importe quelle femme.
Quand il arrivait à son but, il se sentait comme possédé d'un
pouvoir surnaturel et hors d'état de lâcher sa proie. S'il
ne pouvait atteindre l'objet de sa convoitise, il en devenait
profondément triste, rentrait chez lui, fouillait dans sa
collection de nattes, les touchait, les palpait, ce qui lui
donnait un violent orgasme qu'il satisfaisait alors par
la masturbation. Les nattes exposées dans les vitrines des
coiffeurs le laissaient tout à fait froid. Il lui fallait des
nattes tombant de la tête d'une femme.
Au moment précis où il commettait ses attentats, P... prétend
avoir été toujours saisi d'une si vive émotion qu'il n'avait
qu'une perception incomplète de tout ce qui se passait autour
de lui, et que, par conséquent, il n'en a pu garder qu'un
souvenir fort vague. Aussitôt qu'il touchait les nattes avec
des ciseaux, il avait de l'érection et, au moment de les
couper, il avait une éjaculation.
Depuis qu'il a éprouvé, il y a trois ans, des revers de
fortune, sa mémoire, prétend-il, s'est affaiblie; son esprit
se fatigue vite; il est tourmenté d'insomnies, de soubresauts,
quand il dort. P... se repent vivement de ses actes.
On a trouvé chez lui, non seulement des nattes, mais aussi des
épingles à cheveux, des rubans et autres objets de toilette
féminine qu'il s'était fait donner en cadeaux. De tout temps,
il eut une véritable manie à collectionner des objets de ce
genre, de même que des feuilles de journaux, des morceaux de
bois et autres objets sans aucune valeur, mais dont jamais
il n'aurait voulu se désaisir. Il avait aussi une répugnance
étrange et qu'il ne pouvait s'expliquer, à traverser certaines
rues; quand il essayait de le faire, il se sentait tout à fait
mal.
L'examen des médecins a démontré qu'on avait affaire à un
héréditaire, que les actes incriminés avaient un caractère
impulsif dénué de tout libre arbitre, et qu'ils lui étaient
imposés par une obsession renforcée par des sentiments sexuels
anormaux. Acquittement. Internement dans un asile d'aliénés.
(Voisin, Socquet, Motet, _Annales d'hygiène_, 1890, avril.)
Pour faire suite à ce cas, nous en citerons un autre analogue qui
mérite toute notre attention, car il a été soigneusement observé; il
fournit un exemple pour ainsi dire classique et jette une vive lumière
sur le fétichisme ainsi que sur l'éveil de cette perversion par une
association d'idées.
OBSERVATION 79.--Un coupeur de nattes. E..., vingt-cinq ans;
une tante du coté maternel épileptique; un frère a souffert de
convulsions. E... prétend avoir été bien portant pendant son
enfance et avoir bien travaillé à l'école. À l'âge de
quinze ans, il éprouva, pour la première fois, une sensation
voluptueuse avec érection, en voyant une belle fille du
village se peigner les cheveux. Jusque-là les personnes de
l'autre sexe n'avaient fait sur lui aucune impression. Deux
mois plus tard, à Paris, il se sentit vivement excité à la
vue de jeunes filles dont les cheveux flottaient autour de la
nuque. Un jour il ne put se retenir de prendre la natte d'une
jeune fille et de la tortiller entre ses doigts. Il fut arrêté
et condamné à trois mois de prison.
Peu de temps après, il fut soldat et fit cinq ans de service.
Pendant cette période, il n'eut pas à redouter de voir des
nattes. Cependant il rêvait parfois de têtes de femmes avec
des nattes ou des cheveux flottants. À l'occasion, il faisait
le coït avec des femmes, mais sans que leurs cheveux agissent
comme fétiche.
Rentré à Paris, il eut de nouveau des rêves du genre
sus-indiqué et, de nouveau, il se sentit excité à la vue des
cheveux de femmes.
Jamais il ne rêve du corps entier de la femme; ce ne sont que
des têtes à nattes qui lui apparaissent. Ces temps derniers,
l'excitation sexuelle due à ce fétiche est devenue si forte
qu'il a dû recourir à la masturbation.
Il était de plus en plus en proie à l'obsession de toucher des
cheveux de femme, ou, de préférence, de posséder des nattes
pour pouvoir se masturber avec.
Depuis quelque temps, l'éjaculation se produit chez lui
aussitôt qu'il tient des cheveux de femme entre ses doigts.
Un jour il a réussi à couper dans la rue trois nattes d'une
longueur de vingt-cinq centimètres sur la tête de petites
filles qui passaient. Une tentative semblable faite sur
une quatrième enfant amena son arrestation. Il manifesta un
repentir profond et de la honte.
Depuis qu'il est interné dans une maison d'aliénés, il en est
arrivé à n'être plus excité à la vue des nattes de femme. Il
a l'intention, aussitôt remis en liberté, de rentrer dans son
pays où les femmes portent les cheveux relevés et attachés en
haut. (Magnan, _Archives de l'anthropologie criminelle_, t. V,
nº 28.)
Nous citerons encore le fait suivant, qui est aussi de nature à nous
éclairer sur le caractère psychopathique de ces phénomènes et dont la
curieuse guérison mérite attention.
OBSERVATION 80.--Fétichisme des nattes de cheveux. M. X...,
entre trente et quarante ans, appartenant à une classe sociale
très élevée, célibataire, issu d'une famille censée être sans
tare; dès son enfance, nerveux, sans esprit de suite,
bizarre; prétend que depuis l'âge de huit ans, il s'est
senti puissamment attiré par les cheveux des femmes,
particulièrement lorsqu'il se trouvait en présence de jeunes
filles. Lorsqu'il eut neuf ans, une jeune fille de treize ans
fit avec lui des actes d'impudicité. Mais il n'était pas à
même de comprendre, et il n'y eut chez lui aucune excitation.
Sa soeur, âgée de douze ans, s'occupait beaucoup de lui;
elle l'embrassait et le pressait souvent contre elle. Il se
laissait faire parce que les cheveux de cette jeune fille lui
plaisaient beaucoup.
À l'âge d'environ dix ans, il commença à éprouver des
sensations voluptueuses à l'aspect des cheveux des femmes
qui lui plaisaient. Peu à peu, ces sensations se produisirent
spontanément, et aussitôt s'y joignait le souvenir imaginaire
de cheveux de jeunes filles. À l'âge de onze ans, il fut
entraîné à la masturbation par des camarades d'école. Le lien
d'association des sentiments sexuels avec l'idée fétichiste,
était alors déjà solidement établi et se faisait jour, toutes
les fois que le malade pratiquait avec ses camarades des actes
d'impudicité. Avec les années, le fétiche devint de plus
en plus puissant. Les fausses nattes même commençaient à
l'exciter, pourtant il préférait les vraies. Quand il en
pouvait toucher ou y poser ses lèvres, il se sentait tout
heureux. Il rédigeait en prose des articles, il faisait des
poésies sur la beauté des cheveux des femmes; il dessinait des
nattes et se masturbait en même temps. À partir de l'âge de
quatorze ans, il devint tellement excité par son fétiche qu'il
en avait des érections violentes. Contrairement au goût qu'il
avait, étant encore petit garçon, il n'était plus excité que
par les nattes bien touffues, noires et solidement tressées.
Il éprouvait une envie folle de poser ses lèvres sur ces
nattes et de les mordre. L'attouchement des cheveux ne lui
donnait que peu de satisfaction; c'était plutôt la vue qui lui
en procurait, mais avant tout, le fait d'y poser les lèvres et
de les mordre.
Si cela lui était impossible, il se sentait malheureux
jusqu'au _tædium vitæ_. Il essayait alors de se dédommager en
évoquant dans son imagination l'image d'«aventures de nattes»
et en se masturbant en même temps.
Souvent, dans la rue, au milieu d'une bousculade de la foule,
il ne pouvait pas se retenir de poser un baiser sur la tête
des dames. Cela fait, il courait chez lui pour se masturber.
Parfois il réussissait à résister à cette impulsion, mais
alors il était forcé, oppressé d'une angoisse vive, de prendre
vite la fuite, pour échapper au cercle magique du fétiche. Une
fois seulement, au milieu de la bousculade d'une foule, il eut
l'obsession de couper la natte d'une jeune fille. Il éprouva
pendant cette tentative une vive anxiété, ne réussissant pas
avec son canif, et échappa avec peine en se sauvant au danger
d'être pris.
Devenu grand, il essaya de se satisfaire par le coït avec des
_puellis_. Il provoquait une érection violente en baisant les
nattes, mais il ne pouvait pas arriver à l'éjaculation. Voilà
pourquoi il n'était pas satisfait du coït. Pourtant son idée
favorite était de coïter en baisant des nattes. Cela ne lui
suffisait pas, puisque par ce moyen il n'arrivait pas non plus
à l'éjaculation. Faute de mieux, il vola un jour à une dame
les cheveux qu'elle avait laissés en se peignant; il se les
mettait dans la bouche et se masturbait en évoquant dans son
esprit en même temps l'image de la dame. Dans l'obscurité, il
n'avait aucun intérêt pour la femme, parce qu'il ne voyait
pas ses cheveux. Des cheveux défaits n'avaient pour lui aucun
charme, les poils des parties génitales non plus. Ses rêves
érotiques n'avaient pour sujet que des nattes. Ces temps
derniers, le malade était tellement excité sexuellement qu'il
tomba dans une sorte de satyriasis. Il devint incapable de
vaquer à ses affaires, et, il se sentait si malheureux, qu'il
essaya de s'étourdir par l'alcool. Il en consomma de
grandes quantités, fut pris de délire alcoolique et dut être
transporté à l'hôpital. Après l'avoir guéri de l'intoxication,
un traitement approprié fit disparaître assez rapidement son
excitation sexuelle, et, lorsque le malade fut renvoyé de
l'hôpital, il était délivré de son idée fétichiste qui ne se
manifestait que rarement dans ses rêves nocturnes.
L'examen du corps a fait constater l'état normal des parties
génitales et l'absence totale de stigmates de dégénérescence.
Ces cas de fétichisme des nattes, qui mènent à des vols de nattes de
femmes, paraissent se rencontrer de temps en temps dans tous les
pays. Au mois de novembre 1890, des villes entières des États-Unis de
l'Amérique ont été, au dire des journaux américains, inquiétées par un
coupeur de nattes.