Le sadisme est l'opposé complet du masochisme. Tandis que celui-ci
veut supporter des douleurs et se sentir soumis, celui-là cherche à
provoquer la souffrance et à violenter.
Le parallélisme est complet. Tous les actes et toutes les scènes qui
sont exécutés par le sadiste d'une façon active, constituent
l'objet des désirs du masochiste dans son rôle passif. Dans les deux
perversions ces actes passent graduellement des procédés symboliques
aux tortures les plus graves. L'assassinat par volupté lui-même,
comble du sadisme, trouve sa contre-partie passive dans le masochisme,
bien entendu uniquement comme imagination, ainsi que cela résulte de
l'observation 53. Ces deux perversions peuvent, dans des circonstances
favorables, subsister à côté d'une _vita sexualis_ normale; dans
les deux cas, les actes par lesquels elles se manifestent servent de
préparatifs au coït ou bien le remplacent[68].
[Note 68: Naturellement toutes deux ont à combattre des
contre-motifs esthétiques et éthiques dans le for intérieur. Mais,
lorsqu'il les a vaincus, le sadisme, en se manifestant dans le monde
extérieur, entre en conflit avec le Code pénal. Tel n'est pas le cas
du masochisme, ce qui explique la plus grande fréquence des actes
masochistes. Par contre, à la réalisation de ces derniers s'opposent
l'instinct de la conservation et la crainte de la douleur physique.
La signification pratique du masochisme n'existe que dans ses rapports
avec l'impuissance psychique, tandis que celle du sadisme a surtout
une portée médico-légale.]
L'analogie ne concerne pas seulement les symptômes extérieurs; elle
s'étend aussi à l'essence intime des deux perversions.
On doit les considérer toutes les deux comme des psychopathies
congénitales chez des individus dont l'état psychique est anormal et
qui sont atteints surtout d'_hyperæsthesia sexualis_ psychique, et
habituellement d'autres anomalies accessoires; dans chacune de
ces deux perversions on peut établir l'existence de deux éléments
constitutifs qui tirent leur origine de faits psychiques intervenant
dans la zone physiologique.
Ainsi que je l'ai indiqué plus haut, pour le masochisme, ces éléments
consistent dans les faits suivants: 1º Dans la passion sexuelle,
chaque action partant du _consors_ provoque par elle-même et
indépendamment de la nature de cette action une sensation de plaisir
qui, dans le cas d'_hyperæsthesia sexualis_, peut aller jusqu'à
compenser et au delà toute sensation de douleur; 2º La «servitude
sexuelle» produisant dans la vie psychique des phénomènes qui en
eux-mêmes ne sont pas de nature perverse, peut, dans des conditions
pathologiques, devenir un besoin de soumission morbide s'accompagnant
de sensations de plaisir, ce qui--quand même l'hypothèse d'une
hérédité maternelle serait laissée de côté--indique une dégénérescence
pathologique de l'instinct physiologique de soumission qui caractérise
la femme.
De même, pour expliquer le sadisme, on trouve deux éléments
constitutifs dont l'origine peut être ramenée jusque dans le domaine
physiologique: 1º Dans la passion sexuelle, il peut se produire une
sorte d'émotion psychique, un penchant à agir sur l'objet aimé de la
façon la plus forte possible ce qui, chez des individus sexuellement
hyperesthésiés, peut devenir une envie de causer de la douleur; 2º Le
rôle actif de l'homme, la nécessité de conquérir la femme, peuvent,
dans des circonstances pathologiques données, se transformer en désir
d'obtenir d'elle une soumission illimitée.
Ainsi le masochisme et le sadisme se présentent comme la contre-partie
complète l'un de l'autre. Ce qui corrobore ce fait, c'est que, pour
les individus atteints de l'une ou de l'autre de ces deux perversions,
l'idéal est toujours une perversion opposée à la leur et qui se
manifesterait chez une personne de l'autre sexe. Comme exemples à
l'appui, il suffit de citer les observations 44 et 49 ainsi que les
_Confessions_ de Rousseau.
La comparaison du masochisme et du sadisme peut encore servir à
écarter complètement cette hypothèse que le masochisme tirerait son
origine primitive de l'effet réflexe de la flagellation passive, et
que tout le reste ne serait que le produit d'associations d'idées se
rattachant au souvenir de la flagellation, ainsi que l'a soutenu Binet
dans son explication du cas de Jean-Jacques Rousseau et ainsi que
Rousseau lui-même l'a cru. De même la torture active qui, pour le
sadiste, est le but du désir sexuel, ne produit aucune excitation
des nerfs sensitifs; par conséquent l'origine psychique de cette
perversion ne saurait être mise en doute. Mais le sadisme et le
masochisme sont tellement similaires, ils se ressemblent tellement
en tous points, que la conclusion par analogie de l'un à l'autre est
permise, et qu'elle suffirait à elle seule à établir le caractère
psychique du masochisme.
La comparaison de tous les éléments et phénomènes du masochisme et
du sadisme étant faite, si nous résumons le résultat de tous les cas
observés plus haut, nous pouvons établir que: le plaisir à causer de
la douleur et le plaisir à la subir ne sont que deux faces différentes
d'un même processus psychique dont l'origine essentielle est l'idée de
la soumission active ou passive, tandis que la réunion de la
cruauté et de la volupté n'a qu'une importance psychologique d'ordre
secondaire. Les actes cruels servent à exprimer cette soumission, tout
d'abord parce qu'ils constituent le moyen le plus fort de traduire cet
état, et puis, parce qu'ils représentent la plus forte impression que,
sauf le coït et en dehors du coït, un individu peut produire sur un
autre.
Le sadisme et le masochisme sont le résultat d'associations d'idées
dans le même sens que tous les phénomènes compliqués de la vie
psychique. La vie psychique consiste, à part la production des
éléments primitifs de la conscience, uniquement en associations et
disjonctions de ces éléments.
Le résultat principal des analyses que nous venons de faire, c'est
que le masochisme et le sadisme, ne sont point le produit d'une
association de hasard due à un incident occasionnel, à une
coïncidence de temps, mais qu'ils sont bien nés d'associations dont
la préformation, même dans les circonstances normales, est très
rapprochée, ou qui, dans certaines conditions (hyperesthésie
sexuelle), se nouent très facilement. Un instinct sexuel accru d'une
façon anormale se développe non seulement en hauteur mais aussi en
largeur. En débordant sur les sphères voisines, il se confond avec
elles et accomplit ainsi l'association pathologique qui est l'essence
de ces deux perversions[69].
[Note 69: V. Schrenk-Notzing qui, dans l'explication de toutes les
perversions, met au premier rang l'occasion et qui préfère l'hypothèse
d'une perversion acquise grâce aux circonstances extérieures à
l'hypothèse de la prédisposition congénitale, donne aux phénomènes
du masochisme et du sadisme (qu'il appelle «algolagnie active et
passive») une place intermédiaire entre la perversion acquise et
congénitale. Ces phénomènes, il est vrai, ne peuvent, dans certains
cas, s'expliquer que par une prédisposition congénitale; mais,
ajoute-t-il, dans une partie des autres cas, l'acquisition par une
coïncidence de hasard doit évidemment jouer le rôle principal (_op.
cit._, p. 179).
La démonstration de cette dernière assertion est faite avec
casuistique. L'auteur reproduit deux observations de la _Psychopathia
sexualis_ de l'édition actuelle, et il montre comment, dans ces cas,
une coïncidence occasionnelle, l'aspect d'une fille saignante ou d'un
enfant fouetté, d'une part, une excitation sexuelle du spectateur,
d'autre part, peut fournir la raison suffisante d'une association
pathologique.
En présence de cette hypothèse, il faut cependant considérer comme
concluant le fait, que chez tout individu hyperesthésique, les
excitations et les mouvements précoces de la vie sexuelle ont coïncidé
au point de vue du temps, avec bien des éléments hétérogènes, tandis
que les associations pathologiques, ne se relient qu'à certains faits
peu nombreux et bien déterminés (faits sadistes et masochistes).
Nombre d'élèves se sont livrés aux excitations et aux satisfactions
sexuelles pendant les leçons de grammaire, de mathématiques, dans la
salle de classe et dans des lieux secrets, sans que des associations
perverses en soient résultées.
Il en ressort jusqu'à l'évidence que l'aspect des scènes de
flagellation et d'actes semblables peut bien faire sortir de son état
latent une association pathologique, déjà existante, mais qu'il ne
peut pas en créer une, sans compter que, parmi les faits nombreux
qui se présentent, ce sont précisément avec ceux qui normalement
provoquent le déplaisir que l'instinct sexuel éveillé se met en
rapport.
Ce que nous venons de dire servira également de réponse à l'opinion
de Binet qui, lui aussi, veut expliquer par des associations de hasard
tous les phénomènes dont il est ici question.]
Bien entendu, les choses ne se passent pas toujours de cette manière,
et il y a des cas d'hyperesthésie sans perversion. Les cas de pure
_hyperæsthesia sexualis_, du moins ceux qui sont d'une intensité
frappante, sont plus rares que les cas de perversion. Ce qui est
intéressant, mais ce qui est bien difficile à expliquer, ce sont les
cas où le masochisme et le sadisme se manifestent simultanément chez
le même individu. Telles sont les observations 49 et 57, mais surtout
l'observation 30, qui montre que c'est précisément l'idée de la
soumission soit active, soit passive, qui forme la base du désir
pervers. On peut, dans bien d'autres cas, reconnaître aussi les traces
plus ou moins nettes d'un état de choses analogue. Évidemment c'est
toujours l'une des deux perversions qui l'emporte et de beaucoup.
Étant donnée cette prédominance décisive de l'une des deux perversions
et leur manifestation tardive dans ce cas, on peut supposer que seule
l'une des deux, la perversion prédominante, est congénitale, tandis
que l'autre a été acquise. Les idées de soumission et de mauvais
traitements actifs ou passifs, accompagnées de sensations de plaisir,
se sont profondément enracinées chez l'individu. À l'occasion,
l'imagination essaie de se placer dans la même sphère de
représentation, mais avec un rôle inverse. Elle peut même arriver à
une réalisation de cette inversion. Ces essais, soit en imagination,
soit en réalité, sont, dans la plupart des cas, bientôt abandonnés
comme n'étant pas adéquats à la tendance primitive.
Le masochisme et le sadisme se trouvent aussi combinés avec
l'inversion sexuelle en des formes et des degrés très variés.
L'individu atteint d'inversion sexuelle peut être sadiste aussi bien
que masochiste. Comparez à ce sujet l'observation 48 de ce livre,
l'observation 49 de la 7e édition et les nombreux cas d'inversion
sexuelle qui seront traités plus loin.
Toutes les fois que sur la base d'une individualité névropathique
s'est développée une perversion sexuelle, l'hyperesthésie sexuelle,
qu'il faut supposer dans ce cas, peut aussi produire les symptômes du
masochisme et du sadisme; tantôt une de ces deux perversions, tantôt
toutes les deux ensemble, de sorte que l'une est engendrée par
l'autre. Le masochisme et le sadisme se présentent donc comme les
formes fondamentales des perversions sexuelles qui peuvent se montrer
sur tout le terrain des aberrations de l'instinct génital.
3.--ASSOCIATION DE L'IMAGE DE CERTAINES PARTIES DU CORPS OU DU
VÊTEMENT FÉMININ AVEC LA VOLUPTÉ.--FÉTICHISME
Dans nos considérations sur la psychologie de la vie sexuelle normale,
qui ont servi d'entrée en matière à ce livre, nous avons montré
que, même dans les limites de l'état physiologique, l'attention
particulièrement concentrée sur certaines parties du corps de
personnes de l'autre sexe et surtout sur certaines formes de
ces parties du corps, peut devenir d'une grande importance
psycho-sexuelle. Qui plus est, cette force d'attraction particulière
pour certaines formes et certaines qualités agit sur beaucoup d'hommes
et même sur la plupart; elle peut être considérée comme le vrai
principe de l'individualisation en amour.
Cette prédilection pour certains traits distincts du caractère
physique de personnes de l'autre sexe, prédilection à côté de laquelle
il y a aussi quelquefois une préférence manifeste pour certains
caractères psychiques, je l'ai désignée par le mot «fétichisme», en
m'appuyant sur Binet (_Du fétichisme en amour, Revue Philosophique_,
1887) et sur Lombroso (préface de l'édition allemande de son ouvrage).
En effet, l'enthousiasme et l'adoration de certaines parties du corps
ou d'une partie de la toilette, à la suite des ardeurs sexuelles,
rappelle à beaucoup de points de vue l'adoration des reliques,
des objets sacrés, etc., dans les cultes religieux. Ce fétichisme
physiologique a été déjà traité à fond plus haut.
Cependant, sur le terrain psycho-sexuel, il y a, a côté du fétichisme
physiologique, un fétichisme incontestablement pathologique et
érotique, sur lequel nous possédons déjà de nombreux documents
humains et dont les phénomènes présentent un grand intérêt en clinique
psychiatrique et même dans certaines circonstances médico-légales.
Ce fétichisme pathologique ne se rapporte pas uniquement à certaines
parties du corps vivant, mais même à des objets inanimés qui cependant
sont toujours des parties de la toilette de la femme et par là se
trouvent en connexité étroite avec son corps.
Ce fétichisme pathologique se rattache par des liens intermédiaires et
graduels avec le fétichisme physiologique, de sorte que--du moins pour
le fétichisme du corps--il est presque impossible d'indiquer par une
ligne de démarcation nette où la perversion commence. En outre, la
sphère totale du fétichisme corporel ne se trouve pas en dehors de la
sphère des choses qui, dans les conditions normales, agissent comme
stimulants de l'instinct génital; au contraire, il y trouve sa place.
L'anomalie consiste seulement, en ce qu'une impression d'une partie
de l'image de la personne de l'autre sexe, absorbe par elle-même tout
l'intérêt sexuel, de sorte qu'à côté de cette impression partielle,
toutes les autres impressions s'effacent ou laissent plus ou moins
indifférent.
Voilà pourquoi il ne faut pas considérer le fétichiste d'une partie
du corps comme un _monstrum per excessum_, tel que le sadiste ou le
masochiste, mais plutôt comme un _monstrum per defectum_. Ce n'est pas
la chose qui agit sur lui comme charme qui est anormale, c'est plutôt
le fait que les autres parties n'ont plus de charme pour lui; c'est,
en un mot, la restriction du domaine de son intérêt sexuel, qui
constitue ici l'anomalie. Il est vrai que cet intérêt sexuel resserré
dans des limites plus étroites, éclate avec d'autant plus d'intensité,
et avec une intensité poussée jusqu'à l'anomalie. On pourrait bien
indiquer comme un moyen pour déterminer la ligne de démarcation du
fétichisme pathologique, d'examiner tout d'abord si l'existence du
fétiche est une _conditio sine qua non_ pour pouvoir accomplir le
coït. Mais, en examinant les faits de plus près, nous verrons que la
délimitation basée sur ce principe n'est exacte qu'en apparence. Il y
a des cas nombreux où, malgré l'absence du fétiche, le coït est
encore possible, bien qu'incomplet, forcé (souvent avec le secours de
l'imagination qui représente des objets en rapport avec le fétiche);
mais c'est surtout un coït qui ne satisfait pas et même fatigue.
Ainsi, en examinant de plus près les phénomènes psychiques et
subjectifs, on ne trouve que des cas intermédiaires dont une partie
n'est caractérisée que par une préférence purement physiologique,
tandis que pour les autres il y a impuissance psychique en l'absence
du fétiche.
Il vaudrait peut-être mieux chercher le critérium de l'élément
pathologique du fétichisme corporel sur le terrain de la subjectivité
psychique.
La concentration de l'intérêt sexuel sur une partie déterminée du
corps, sur une partie--ce sur quoi il faut insister--qui n'a aucun
rapport direct avec le _sexus_ (comme les mamelles ou les parties
génitales externes), amène souvent les fétichistes corporels à ne plus
considérer le coït comme le vrai but de leur satisfaction sexuelle,
mais à le remplacer par une manipulation quelconque faite sur la
partie du corps qu'ils considèrent comme fétiche. Ce penchant dévoyé
peut être considéré, chez le fétichiste corporel, comme le critérium
de l'état morbide, que l'individu atteint soit capable ou non de faire
le coït.
Mais le fétichisme des choses ou des vêtements peut, dans tous les
cas, être considéré comme un phénomène pathologique, son objet se
trouvant en dehors de la sphère des charmes normaux de l'instinct
génital.
Là aussi les symptômes présentent une analogie apparente avec les
faits de la _vita sexualis_ physiquement normale; mais en réalité
l'ensemble intime du fétichisme pathologique est de nature tout à fait
différente. Dans l'amour exalté d'un homme physiquement normal, le
mouchoir, le soulier, le gant, la lettre, la fleur «qu'elle a donné»,
la mèche de cheveux, etc., peuvent aussi être des objets d'idolâtrie,
mais uniquement parce qu'ils représentent une forme du souvenir de
l'amante absente ou décédée, et qu'ils servent à reconstituer la
totalité de la personnalité aimée. Le fétichiste pathologique ne
saisit pas les rapports de ce genre. Pour lui, le fétiche est la
totalité de sa représentation. Partout où il l'aperçoit il en
ressent une excitation sexuelle, et le fétiche produit sur lui son
impression[70].
[Note 70: Dans _Thérèse Raquin_, de Zola, où l'homme embrasse
plusieurs fois les bottines de l'amante, il s'agit d'un fait tout
différent de celui des fétichistes du soulier ou des bottines qui, à
l'aspect de n'importe quelle bottine au pied d'une dame, ou même
d'une bottine seule, entrent en extase voluptueuse et arrivent même à
l'éjaculation.]
D'après les faits observés jusqu'ici, le fétichisme pathologique
paraît ne se produire que sur le terrain d'une prédisposition
psychopathique et héréditaire ou sur celui d'une maladie psychique
existante. De là vient qu'il se montre combiné avec d'autres
perversions primitives de l'instinct génital et qui ont la même
source. Chez les individus atteints d'inversion sexuelle, chez les
sadistes et les masochistes, le fétichisme se rencontre souvent sous
ses formes les plus variées. Certaines formes du fétichisme corporel
(le fétichisme de la main ou du pied) ont même avec le masochisme et
le sadisme des relations plus ou moins obscures.
Bien que le fétichisme se base sur une disposition psychopathique
générale et congénitale, cette perversion en elle-même n'est pas
primitive de sa nature comme celles que nous avons traitées jusqu'ici;
elle n'est pas congénitale, comme nous l'avons dit du sadisme et du
masochisme. Tandis que, dans le domaine des perversions sexuelles qui
nous ont occupé jusqu'ici, l'observateur n'a rencontré que des cas
d'origine congénitale, il trouvera dans le domaine du fétichisme des
cas exclusifs de perversion acquise.
Tout d'abord, pour le fétichisme, on peut souvent établir qu'une cause
occasionnelle a fait naître cette perversion.
Ensuite, on ne trouve pas dans le fétichisme ces phénomènes
physiologiques qui, dans le domaine du sadisme et du masochisme, sont
poussés par une hyperesthésie sexuelle générale jusqu'à la perversion,
et qui justifient l'hypothèse de leur origine congénitale. Pour le
fétichisme, il faut chaque fois un incident qui fournisse matière à la
perversion. Ainsi que je l'ai dit plus haut, c'est un phénomène de la
vie sexuelle normale, de s'extasier devant telle ou telle partie de
la femme: mais c'est précisément la concentration de la totalité de
l'intérêt sexuel sur cette impression partielle, qui constitue le
point essentiel, et cette concentration doit s'expliquer par un motif
spécial pour chaque individu atteint de ce genre d'aberration.
On peut donc se rallier à l'opinion de Binet que, dans la vie de tout
fétichiste, il faut supposer un incident, qui a déterminé par des
sensations de volupté l'accentuation de cette impression isolée. Cet
incident doit être placé à l'époque de la plus tendre jeunesse, et
coïncide ordinairement avec le premier éveil de la _vita sexualis_.
Ce premier éveil a eu lieu simultanément avec une impression sexuelle
provoquée par une apparition partielle (car ce sont toujours des
choses qui ont quelque rapport avec la femme); il enregistre cette
impression partielle et la garde comme objet principal de l'intérêt
sexuel pour toute la durée de sa vie.
Ordinairement, l'individu atteint ne se rappelle pas l'occasion qui a
fait naître l'association d'idées. Il ne lui reste dans la conscience
que le résultat de cette association. Dans ce cas, c'est en général
la prédisposition aux psychopathies, l'hyperesthésie qui est
congénitale[71].
[Note 71: Quand Binet prétend, au contraire, que toute perversion
sexuelle, sans exception, repose sur un incident pareil agissant
sur un individu prédisposé--(il entend par prédisposition uniquement
l'hyperesthésie en général),--il faut remarquer que cette hypothèse
n'est ni nécessaire ni suffisante pour expliquer les autres
perversions sexuelles, excepté le fétichisme, ainsi que nous l'avons
démontré précédemment. On ne peut pas comprendre comment, la vue
d'un individu qu'on flagelle, aurait précisément pour effet d'exciter
sexuellement un autre individu, même très excitable, si l'alliance
physiologique entre la volupté et la cruauté, chez cet individu
anormalement excitable n'avait produit un sadisme primitif. Cependant,
les associations d'idées sur lesquelles repose le fétichisme érotique,
ne sont pas tout à fait dues au hasard. De même que les associations
sadistes et masochistes sont préformées par le voisinage d'éléments
respectifs dans l'âme du sujet, de même la possibilité des
associations fétichistes est préparée par les attributs de l'objet
et s'explique aussi par cette préparation. Ce sont toujours les
impressions d'une partie de la femme (y compris le vêtement) dont il
s'agit dans ce cas. Les associations fétichistes dues au pur hasard
n'ont pu être constatées que dans très peu des cas qui seront cités
plus loin.]
Comme les perversions que nous avons étudiées jusqu'ici, le fétichisme
peut se manifester à l'extérieur par les actes les plus étranges,
les plus contraires à la nature et même par des actes criminels:
satisfaction sur le corps de la femme _loco indebito_, vol et rapt
d'objets agissant comme fétiches, souillure de ces objets, etc.
Là aussi tout dépend de l'intensité du penchant pervers et de la force
relative des contre-motifs éthiques.
Les actes pervers des fétichistes peuvent, comme ceux des individus
atteints d'autres perversions, remplir à eux seuls toute la _vita
sexualis_ externe, mais ils peuvent aussi se manifester à côté de
l'acte sexuel normal, selon que la puissance physique et psychique,
l'excitabilité par les charmes normaux se sont plus ou moins
conservées. Dans le dernier cas, la vue ou l'attouchement du fétiche
sert souvent d'acte préparatoire nécessaire.
D'après ce que nous venons de dire, la grande importance pratique qui
se rattache aux faits de fétichisme pathologique se montre dans deux
circonstances.
Premièrement, le fétichisme pathologique est souvent une cause
d'impuissance psychique[72].
[Note 72: On peut considérer comme une sorte de fétichisme
psychique, le fait très fréquent, que de jeunes maris qui autrefois
ont beaucoup fréquenté les prostituées, se trouvent impuissants en
présence de la chasteté de leurs jeunes épouses. Un de mes clients n'a
jamais été puissant en présence de sa jeune femme, belle et chaste,
parce qu'il était habitué aux procédés lascifs des prostituées.
S'il essayait de temps en temps le coït avec les _puellæ_, il était
parfaitement puissant. Hammond rapporte un cas tout à fait analogue et
très intéressant. Il est vrai que dans de pareils cas le remords ainsi
que la crainte d'être impuissant jouent un certain rôle.]
Comme l'objet sur lequel se concentre l'intérêt sexuel du fétichiste,
n'a par lui-même aucun rapport immédiat avec l'acte sexuel normal,
il arrive souvent que le fétichiste cesse, par sa perversion, d'être
sensible aux charmes normaux, ou que, du moins, il ne peut faire le
coït qu'en concentrant son imagination sur le fétiche. Dans cette
perversion, de même que dans beaucoup d'autres, il y a tout d'abord,
par suite de la difficulté à obtenir une satisfaction adéquate, une
tendance continuelle à l'onanisme psychique et physique, surtout
chez les individus encore jeunes et chez d'autres encore que des
contre-motifs esthétiques font reculer devant la réalisation de leurs
désirs pervers. Inutile de dire que l'onanisme, soit psychique soit
physique, auquel ils ont été amenés, réagit d'une façon funeste sur
leur constitution physique et sur leur puissance.
Secondement, le fétichisme est d'une grande importance médico-légale.
De même que le sadisme peut dégénérer en assassinat, provoquer des
coups et des blessures, le fétichisme peut pousser au vol et même à
des actes de brigandage.
Le fétichisme érotique a pour objet, ou une certaine partie du corps
du sexe opposé, ou une certaine partie de la toilette de la femme, ou
même une étoffe qui sert à l'habillement. (Jusqu'ici on ne connaît des
cas de fétichisme pathologique que chez l'homme; voilà pourquoi nous
ne parlons que du corps et de la toilette de la femme.)
Les fétichistes se divisent donc en trois groupes.