ESSAI D'EXPLICATION DU MASOCHISME

Les faits de masochisme comptent certainement parmi les plus

intéressants de la psychopathologie. Avant d'essayer de les expliquer,

il faut d'abord bien établir ce qui est essentiel et ce qui est

secondaire dans ce phénomène.

L'essentiel, dans le masochisme, c'est, dans tous les cas, l'envie

d'être absolument soumis à la volonté d'une personne de l'autre sexe

(dans le sadisme, au contraire, le règne absolu sur cette personne),

mais avec provocation et accompagnement de sensations sexuelles

se traduisant par du plaisir qui va jusqu'à produire l'orgasme. Le

secondaire, c'est, d'après le critérium précédent, la manière spéciale

dont cette condition de dépendance ou de règne est manifestée, que ce

soit par des actes purement symboliques ou qu'il y ait en même temps

désir de supporter des douleurs causées par une personne de l'autre

sexe.

Tandis qu'on peut considérer le sadisme comme une excroissance

pathologique du caractère sexuel viril dans ses particularités

psychiques, le masochisme est plutôt une excroissance morbide des

particularités psychiques propres à la femme.

Il existe sans doute aussi des cas très fréquents de masochisme chez

l'homme; ce sont ceux qui deviennent pour la plupart apparents et

remplissent presque à eux seuls toute la casuistique. Nous en avons

donné les raisons plus haut.

Tout d'abord, à l'état d'excitation voluptueuse, chaque impression

exercée sur l'excité par la personne qui est le point de départ du

charme sexuel, vient indépendamment du genre de cette impression.

C'est encore une chose tout à fait normale que des tapes légères et de

petits coups de poing soient considérés comme des caresses[60].

_Like the lovers pinch wich hurts and is desired._

(Shakespeare, _Antonius and Cleopatra_.)

[Note 60: Nous trouvons des faits analogues chez les animaux

inférieurs. Les chenilles du poumon (_Pulmonata Cuv._) possèdent une

soi-disant «flèche d'amour», baguette de chaux pointue qui se trouve

dans une pochette particulière de leur corps et qu'elles font sortir

au moment de l'accouplement. C'est un organe d'excitation sexuelle

qui, d'après sa constitution, doit être un excitant douloureux.]

De là il n'y a pas loin à conclure que le désir d'éprouver une très

forte impression de la part du _consors_ amène, dans le cas d'une

accentuation pathologique de l'ardeur amoureuse, à l'envie de recevoir

des coups, la douleur étant toujours un moyen facile pour produire une

forte impression physique. De même que, dans le sadisme, la passion

sexuelle aboutit à une exaltation dans laquelle l'excès de l'émotion

psychomotrice déborde dans les sphères voisines, il se produit de

même, dans le masochisme, une extase dans laquelle la marée montante

d'un seul sentiment engloutit avidement toute impression venant de la

personne aimée et la noie dans la volupté.

La seconde cause, la plus puissante du masochisme, doit être cherchée

dans un phénomène très répandu qui rentre déjà dans le domaine d'un

état d'âme insolite et anormal, mais pas encore dans celui d'un état

perverti.

J'entends ici ce fait fréquent qu'on observe dans des cas très

nombreux et sous les formes les plus variées, qu'un individu tombe

d'une façon étonnante et insolite sous la dépendance d'un individu

de l'autre sexe, jusqu'à perdre toute volonté, dépendance qui force

l'assujetti à commettre et à tolérer des actes compromettant souvent

gravement ses propres intérêts, contraires et aux lois et aux

moeurs.

Dans les phénomènes de la vie normale, cette dépendance varie selon

l'intensité du penchant sexuel qui est ici en jeu et le peu de force

de volonté qui devrait contrebalancer l'instinct. Il n'y a donc qu'une

différence quantitative, mais non pas qualitative, comme c'est le cas

dans les phénomènes du masochisme.

J'ai désigné sous le nom de servitude sexuelle ce fait de dépendance

anormale, mais non encore perverse, d'un homme vis-à-vis d'un individu

de l'autre sexe, fait qui offre un grand intérêt, surtout au point de

vue médico-légal. Je l'ai nommé ainsi parce que les conditions qui en

résultent sont empreintes d'une marque de servitude[61]. La volonté du

sujet dominateur commande à celle du sujet asservi, comme la volonté

du maître à celle du serviteur[62].

[Note 61: Comparer l'essai de l'auteur «Sur la servitude sexuelle

et le masochisme» dans _Psychiatrische Jahrbücher_, t. X, p. 169, où

ce sujet a été traité à fond, surtout au point de vue médico-légal.]

[Note 62: Bien qu'on les emploie au figuré pour de pareilles

situations, j'ai cru devoir éviter ici les expressions esclave et

esclavage, parce que ce sont des termes qu'on emploie de préférence

pour le masochisme dont il faut bien distinguer la «servitude».

L'expression de servitude ne doit pas être confondue non plus avec la

sujétion de la femme de J. St. Mill. Mill désigne par cette expression

des moeurs et des lois, des phénomènes historiques et sociaux.

Mais ici nous ne parlons que de faits nés de mobiles individuels

particuliers et qui sont en contradiction avec les lois et les

moeurs en usage. En outre, il est question des deux sexes.]

Cette servitude sexuelle est, comme nous le disions, un phénomène

anormal, même au point de vue psychique.

Elle commence là où la règle extérieure, les limites de la dépendance

d'une partie sur l'autre ou de la dépendance mutuelle, tracées par la

loi et les moeurs, sont transgressées à la suite d'une particularité

individuelle due à l'intensité de mobiles qui en eux-mêmes sont tout

à fait normaux. La servitude sexuelle n'est pas du tout un phénomène

pervers: les agents moteurs sont les mêmes que ceux qui mettent

en mouvement, quoique avec moins de vivacité, la _vita sexualis_

psychique renfermée dans les limites et les règles normales.

La peur de perdre sa compagne, le désir de la contenter toujours, de

la conserver aimable et disposée aux rapports sexuels, sont ici les

mobiles qui poussent le sujet asservi.

D'un côté un amour excessif qui, surtout chez la femme, n'indique pas

toujours un degré excessif de sensualité; de l'autre, une faiblesse

de caractère: tels sont les premiers éléments de ce processus

insolite[63].

[Note 63: Le fait le plus important, dans ces cas, c'est peut-être

que l'habitude d'obéir développe une sorte de mécanisme d'obéissance

inconsciente qui fonctionne avec une exactitude automatique et qui n'a

pas à lutter contre des idées contraires, parce qu'il est au delà de

la limite de la conscience nette, et qu'il peut être manié comme un

instrument inerte par la partie régnante.]

Le mobile de l'autre sujet, c'est l'égoïsme, qui peut se donner libre

cours.

Les faits de servitude sexuelle sont très variés dans leurs formes, et

leur nombre est très grand[64].

[Note 64: Dans les littératures de tous les pays et de toutes

les époques, la servitude sexuelle joue un grand rôle. Les phénomènes

insolites mais non pervers de la vie de l'âme sont pour le poète des

sujets heureux et qu'il lui est permis de traiter. La description

la plus célèbre de la «servitude» chez l'homme, est celle de l'abbé

Prévost dans sa _Manon Lescaut_. Une description parfaite de la

servitude chez la femme se trouve dans le roman _Leone Leoni_, de

George Sand. Il faut citer ici la _Kæthchen von Heilbronn_ de Kleist,

qui lui-même désigne cette pièce comme l'opposé de sa _Penthésilée_

(sadisme), enfin la _Griselidis_ de Halm et beaucoup d'autres poésies

analogues.]

Nous rencontrons à chaque pas dans la vie des hommes tombés dans la

servitude sexuelle. Il faut compter parmi les gens de cette catégorie

les maris qui vivent sous la domination de leur femme, surtout

les hommes déjà vieux qui épousent de jeunes femmes et qui veulent

racheter leur disproportion d'âge et de qualités physiques par une

condescendance absolue à tous les caprices de l'épouse; il faut aussi

classer dans cette catégorie les hommes trop mûrs qui, en dehors

du mariage, veulent renforcer leurs dernières chances d'amour par

d'immenses sacrifices, et aussi les hommes de tout âge qui, pris d'une

violente passion pour une femme, se heurtent à une froideur calculée

et doivent capituler dans de dures conditions; les gens très amoureux

qui se laissent entraîner à épouser des catins connues; les hommes

qui, pour courir après des aventurières, abandonnent tout, jouent leur

avenir; les maris et les pères qui délaissent épouse et enfants, et

qui placent les revenus d'une famille aux pieds d'une hétaïre.

Quelque nombreux que soient les exemples de servitude chez l'homme,

tout observateur un peu impartial de la vie conviendra que leur nombre

et leur importance sont bien inférieurs à ceux observés chez la femme.

Ce fait est facilement explicable. Pour l'homme, l'amour n'est presque

toujours qu'un épisode; il a une foule d'autres intérêts importants;

pour la femme, au contraire, l'amour est la vie: jusqu'à la naissance

des enfants, l'amour tient le premier rang, et souvent même après la

naissance des enfants. Ce qui est encore plus important, c'est que

l'homme peut dompter son penchant ou l'apaiser dans des accouplements

pour lesquels il trouve de nombreuses occasions. La femme, dans les

classes supérieures, quand elle est alliée à un homme, est obligée de

se contenter de lui seul, et, même dans les basses couches sociales,

la polyandrie se heurte encore à des obstacles considérables.

Voilà pourquoi, pour la femme, l'homme qu'elle possède signifie

le sexe tout entier. Son importance pour elle devient par ce fait

immense. De plus, les rapports normaux, tels que la loi et les

moeurs les ont établis entre l'homme et la femme, sont loin d'être

établis d'après les règles de la parité et destinent déjà la femme à

une grande dépendance.

Sa servitude deviendra encore plus grande par les concessions qu'elle

fait à l'amant pour obtenir de lui cet amour qui pour elle ne peut

se remplacer; dans la même mesure s'augmenteront les prétentions des

hommes qui sont décidés à mettre à profit leurs avantages et à faire

métier d'exploiter l'abnégation illimitée de la femme.

Tels sont: le coureur de dot qui se fait payer des sommes énormes

pour détruire les illusions qu'une vierge s'était faite de lui; le

séducteur réfléchi et calculateur qui compromet une femme et spécule

en même temps sur la rançon et le chantage; le soldat aux galons d'or,

l'artiste musicien à la crinière de lion qui savent provoquer chez la

femme un brusque: «Toi ou la mort!» un bon moyen pour payer les dettes

ou pour s'assurer une vie facile; le simple troupier qui, dans

la cuisine, fait payer son amour par la cuisinière en bons repas;

l'ouvrier-compagnon qui mange les économies de la patronne qu'il a

épousée; et enfin le souteneur qui force par des coups la prostituée,

dont il vit, à lui gagner chaque jour une certaine somme. Ce ne sont

là que quelques-unes des diverses formes de la servitude dans laquelle

la femme tombe forcément par suite de son grand besoin d'amour et des

difficultés de sa position.

Il était nécessaire de donner une courte description de la servitude

sexuelle, car il faut évidemment voir en elle le terrain propice d'où

la principale racine du masochisme est sortie. La servitude ainsi que

le masochisme consistent essentiellement en ce que l'individu atteint

de cette anomalie se soumet absolument à la volonté d'une personne

d'un autre sexe et subit sa domination[65].

[Note 65: Il peut se produire des cas où la servitude sexuelle

se traduise par les mêmes actes que ceux qui sont particuliers au

masochisme. Quand des hommes brutaux battent leurs femmes et que

celles-ci le tolèrent par amour, sans cependant avoir la nostalgie

des coups, il y a dans cette servitude un trompe-oeil qui peut nous

faire croire à l'existence du masochisme.]

On peut cependant faire une démarcation nette entre les deux

phénomènes, car ils diffèrent non pas par leur gradation, mais par

leur nature. La servitude sexuelle n'est pas une perversion; elle n'a

rien de morbide. Les éléments auxquels elle doit son origine,

l'amour et la faiblesse de la volonté, ne sont pas pervers; seule la

disproportion de leurs forces mutuelles donne un résultat anormal qui

souvent est opposé aux intérêts personnels, aux moeurs et aux lois.

Le mobile auquel la partie subjuguée obéit en subissant la domination,

c'est le penchant normal vers la femme (ou réciproquement vers

l'homme), penchant dont la satisfaction est le prix et la compensation

de la servitude subie. Les actes de la partie subjuguée, actes qui

sont l'expression de la servitude sexuelle, sont accomplis sur l'ordre

de la partie dominante pour servir à la cupidité de cette dernière.

Ils n'ont pour la partie assujettie aucun but indépendant, ils ne sont

pour elle que des moyens d'obtenir ou de conserver la possession de la

partie dominatrice, ce qui est le vrai but final. Enfin, la servitude

est une conséquence de l'amour pour une personne déterminée; elle n'a

lieu que lorsque cet amour s'est déclaré.

Les choses sont tout autres dans le masochisme qui est nettement

morbide, et qui, en un mot, est une perversion. Là, le mobile des

actes et des souffrances de la partie assujettie se trouve dans le

charme que la tyrannie exerce sur elle. Elle peut, en même temps,

désirer aussi le coït avec la partie dominante; dans tous les cas, son

penchant vise aussi les actes servant d'expression à la tyrannie

comme objets directs de sa satisfaction. Ces actes dans lesquels le

masochisme trouve son expression, ne sont pas pour le subjugué un

moyen d'arriver au but comme c'est le cas dans la servitude, car ils

sont eux-mêmes le but final. Enfin, dans le masochisme, la nostalgie

de la soumission se manifeste _a priori_, avant qu'il y ait une

affection pour un objet d'amour concret.

La connexité qu'on peut admettre entre la servitude et le masochisme

vient du trait commun des phénomènes externes de la dépendance, malgré

la différence des mobiles; la transition de l'anomalie à la perversion

se produit probablement de la façon suivante.

Celui qui reste pendant longtemps en état de servitude sexuelle sera

plus enclin à contracter de légères tendances masochistes. L'amour,

qui supporte volontiers la tyrannie pour l'amour de la personne aimée,

devient alors directement un amour de la tyrannie. Quand l'idée d'être

tyrannisé s'est longtemps associée à une représentation de l'objet

aimé, accompagnée d'un sentiment de plaisir, cette manifestation de la

sensation de plaisir finit par se reporter sur la tyrannie même et

il se produit de la perversion. Voilà comment le masochisme peut être

acquis[66].

[Note 66: C'est un fait bien intéressant et qui repose sur

l'analogie qui existe entre la sujétion et le masochisme, relativement

à leur manifestation extérieure, que pour décrire la servitude

sexuelle on emploie généralement, soit par plaisanterie, soit au

figuré, des expressions comme celles-ci: «esclavage, être enchaîné,

porter des fers, agiter le fouet sur quelqu'un, atteler quelqu'un à

son char de triomphe, être aux pieds de quelqu'un, sous le règne de la

culotte, etc.», toutes choses qui, prises au pied de la lettre, sont

pour le masochiste, l'objet de ses désirs pervers.

Ces locutions imagées sont d'un fréquent usage dans la vie ordinaire

et sont presque devenues triviales. Elles ont pris leur origine

dans la langue poétique. De tout temps la poésie a vu dans l'image

d'ensemble d'une violente passion amoureuse, l'état de dépendance

de l'objet qui peut ou qui doit se refuser, et les phénomènes de la

servitude se sont toujours présentés à l'observation des poètes. Le

poète, en choisissant des termes comme ceux que nous venons de

citer, pour représenter avec des images frappantes la dépendance de

l'amoureux, suit absolument le même chemin que le masochiste qui, pour

se représenter d'une manière frappante sa dépendance (qui est pour lui

le but), cherche à réaliser des situations correspondant à son désir.

Déjà la poésie antique désigne l'amante par le mot _domina_ et emploie

de préférence l'image de la captivité chargée de fers (Horace, _Od._,

IV, 11). Dès cette époque et jusqu'aux temps modernes, (comparez

Grillparzer, _Ottokar_, IVe acte: «Régner est si doux, presque aussi

doux qu'obéir») la poésie galante de tous les siècles est remplie de

phrases et de métaphores semblables. Sous ce rapport, l'histoire de

l'origine du mot «maîtresse» est aussi très intéressante.

Mais la poésie réagit sur la vie. C'est de cette façon qu'a pu prendre

naissance le service des dames chez les courtisanes du moyen âge. Ce

service avec adoration des femmes comme «maîtresses» dans la société

aussi bien que dans les liaisons d'amour isolées, en assimilant les

rapports entre féaux et serfs avec les rapports entre le chevalier et

sa dame, avec la soumission à tous les caprices féminins, aux épreuves

d'amour et aux voeux, à l'engagement d'obéissance à tous les ordres

des dames, apparaît comme un développement et un perfectionnement

systématique de la servitude amoureuse. Certains phénomènes extrêmes,

commue, par exemple, les souffrances d'Ulric de Lichtenstein ou de

Pierre Vidal au service de leurs dames, ou les menées de la confrérie

des «Galois» en France qui cherchaient le martyre par amour et se

soumettaient à toutes sortes de tortures, portent déjà une empreinte

bien visible du caractère masochiste, et montrent la transition

naturelle d'un état vers l'autre.]

Un faible degré de masochisme peut bien être engendré par la servitude

et peut, par conséquent, être acquis. Mais le vrai masochisme complet

et profondément enraciné, avec sa nostalgie brûlante de soumission dès

la première enfance, tel que le dépeignent les personnes mêmes qui en

sont atteintes, est toujours congénital.

La meilleure explication de l'origine du masochisme complet,

perversion toutefois assez rare, serait dans l'hypothèse que cette

perversion est née de la servitude sexuelle, anomalie de plus en

plus fréquente, qui parfois se transmet par hérédité à un individu

psychopathe de façon à dégénérer en perversion. On a démontré plus

haut qu'un léger déplacement des éléments psychiques qui jouent ici

un rôle, peut amener cette transition. Ce que peut faire, pour les

cas possibles de masochisme acquis, l'habitude associative, l'hérédité

peut le faire pour les cas bien établis de masochisme congénital.

Aucun élément nouveau ne s'ajoute alors à la servitude; au contraire,

un élément disparaît, le raisonnement qui rattache l'amour à la

dépendance, et qui constitue la différence entre l'anomalie et la

perversion, entre la servitude et le masochisme. Il est tout naturel

que ce soit la partie d'instinct seule qui se transmette par hérédité.

Cette transition de l'anomalie à la perversion par transmission

héréditaire s'effectuera facilement, surtout dans le cas où la

disposition psychopathique du descendant fournit un autre facteur

pour le masochisme, c'est-à-dire l'élément que nous avons appelé la

première cause du masochisme: la tendance des natures sexuellement

hyperesthésiées à assimiler aux impressions sexuelles toute impression

qui part de l'objet aimé.

C'est de ces deux éléments, la servitude sexuelle d'une part, et

d'autre part la prédisposition à l'extase sexuelle qui accepte

avec plaisir les mauvais traitements, c'est de ces deux éléments,

disons-nous, dont les causes peuvent être ramenées jusqu'au domaine

des faits physiologiques, que le masochisme tire son origine, quand

il trouve un terrain psychopathique propice et que l'hyperesthésie

sexuelle amène jusqu'au degré morbide de la perversion les

circonstances physiologiques et anormales de la _vita sexualis_[67].

[Note 67: Quand on voit, ainsi que cela a été démontré plus haut,

que la «servitude sexuelle» est un phénomène qui a été constaté

bien plus fréquemment et avec une intensité plus grande dans le sexe

féminin que dans le sexe masculin, la conclusion s'impose: que le

masochisme (sinon toujours, du moins habituellement) est un legs de

la «servitude» des ascendants féminins. De cette façon, il entre en

rapport, bien qu'éloigné, avec l'inversion sexuelle, en raison de ce

fait qu'une perversion qui devrait être particulière à la femme, se

transmet à l'homme. Cette manière d'envisager le masochisme comme une

inversion sexuelle rudimentaire, comme une _effeminatio_ partielle

qui, dans ce cas, n'atteint que les traits secondaires du caractère de

la _vita sexualis_ (manière de voir que j'ai déjà, dans la 6e

édition de cet ouvrage, exprimée d'une façon très nette), est encore

corroborée par les dépositions des malades des observations 44 et

49, citées plus haut, et dont les sujets sont aussi marqués d'autres

traits d'effémination, tous les deux désignant comme leur idéal une

femme relativement plus âgée qui les aurait recherchés et conquis.

Il faut cependant noter le fait que la sujétion joue aussi un

rôle considérable dans la _vita sexualis_ masculine, et que, par

conséquent, le masochisme peut s'expliquer sans l'hypothèse de la

transmission des éléments féminins à l'homme. Il ne faut pas oublier

non plus, à ce propos, que le masochisme et son opposé le sadisme se

rencontrent quelquefois en combinaisons irrégulières avec l'inversion

sexuelle.]

En tout cas, le masochisme, en tant que perversion sexuelle

congénitale, représente aussi dans le tableau de l'hérédité un signe

de dégénérescence fonctionnelle, et cette constatation clinique a été

en particulier confirmée par mes propres observations de masochisme et

de sadisme.

Il est facile de prouver que cette tendance psychiquement anormale et

particulière par laquelle le masochisme se manifeste, représente une

anomalie congénitale; elle ne se greffe pas sur l'individu porté à la

flagellation, par suite d'une association d'idées, comme le supposent

Rousseau et Binet.

Cela ressort de ces cas nombreux, même de la majorité de ces cas, où

la flagellation n'est jamais venue à l'idée du masochiste, mais où

le penchant pervers visait exclusivement des actes symboliques, qui

expriment la soumission sans causer de douleurs physiques.

Les détails de l'observation 52 nous renseignent à ce sujet.

Mais on arrive à la même conclusion, c'est-à-dire à la constatation

que la flagellation passive ne peut pas être le noyau qui réunit tous

les autres éléments autour de lui, même quand on examine de plus près

les cas dans lesquels la flagellation passive joue un rôle, comme dans

les observations 44 et 49.

Sous ce rapport, l'observation 50 est particulièrement instructive,

car il ne peut pas y être question d'une stimulation sexuelle produite

par une punition reçue dans l'enfance. Dans ce cas, il est surtout

impossible de relier le phénomène à un fait ancien, car l'objet du

principal intérêt sexuel n'est pas réalisable, même avec un enfant.

Enfin l'origine purement psychique du masochisme est prouvée par la

comparaison du masochisme avec le sadisme. (Voir plus loin.)

Si la flagellation passive se rencontre si fréquemment dans le

masochisme, cela s'explique simplement par le fait que la flagellation

est le moyen le plus efficace d'exprimer l'état de soumission.

Je ne puis que répéter que ce qui différencie absolument la simple

flagellation passive de la flagellation basée sur un désir masochiste,

c'est que, dans le premier cas, l'acte est un moyen pour rendre

possible le coït ou l'éjaculation, tandis que, dans le dernier cas,

c'est un moyen pour obtenir une satisfaction de l'âme dans le sens des

désirs masochistes.

Ainsi que nous l'avons vu plus haut, les masochistes se soumettent

aussi à d'autres mauvais traitements et à des souffrances pour

lesquelles il ne peut être question d'une excitation voluptueuse

réflexe. Comme ces faits sont très nombreux, il faut examiner dans

quelle proportion existent la douleur et le plaisir dans de pareils

actes, et aussi dans la flagellation des masochistes.

De la déposition d'un masochiste, il résulte le fait suivant.

La proportion n'est pas telle que l'individu éprouve simplement

comme plaisir physique ce qui ordinairement cause de la douleur; mais

l'individu se trouvant en extase masochiste, ne sent pas la douleur,

soit que, grâce à son état passionnel, (comme chez le soldat au

milieu de la mêlée et de la bataille), il n'ait pas la perception de

l'impression physique produite sur les nerfs de son épiderme, soit

que, grâce à la trop grande abondance de sensations voluptueuses

(comme chez les martyrs ou dans l'extase religieuse), l'idée des

mauvais traitements n'entre dans son esprit que comme un symbole et

sans les attributs de la douleur.

Dans la deuxième alternative, il y a pour ainsi dire une

surcompensation de la douleur physique par le plaisir psychique, et

c'est cet excédent qui reste seul comme plaisir psychique dans la

conscience. Cet excédent de plaisir est encore renforcé soit

par l'influence des réflexes spinaux, soit par une accentuation

particulière des impressions sensibles dans le sensorium; il se

produit une espèce d'hallucination de volupté physique, avec une

localisation vague de la sensation projetée au dehors.

Des phénomènes analogues paraissent se produire dans

l'auto-flagellation des extasiés religieux (fakirs, derviches

hurlants, flagellants), seulement les images qui provoquent la

sensation de plaisir ont une autre forme. Là aussi on perçoit l'idée

de la torture sans ses attributs de douleur, la conscience étant trop

remplie par l'idée accentuée du plaisir de servir Dieu en subissant

des tortures, de racheter ses péchés, de gagner le ciel, etc.

Étude Médico-Légale: Psychopathia Sexualis avec recherches spéciales sur l'inversion sexuelle · 第 34 / 88 题