Les faits de masochisme comptent certainement parmi les plus
intéressants de la psychopathologie. Avant d'essayer de les expliquer,
il faut d'abord bien établir ce qui est essentiel et ce qui est
secondaire dans ce phénomène.
L'essentiel, dans le masochisme, c'est, dans tous les cas, l'envie
d'être absolument soumis à la volonté d'une personne de l'autre sexe
(dans le sadisme, au contraire, le règne absolu sur cette personne),
mais avec provocation et accompagnement de sensations sexuelles
se traduisant par du plaisir qui va jusqu'à produire l'orgasme. Le
secondaire, c'est, d'après le critérium précédent, la manière spéciale
dont cette condition de dépendance ou de règne est manifestée, que ce
soit par des actes purement symboliques ou qu'il y ait en même temps
désir de supporter des douleurs causées par une personne de l'autre
sexe.
Tandis qu'on peut considérer le sadisme comme une excroissance
pathologique du caractère sexuel viril dans ses particularités
psychiques, le masochisme est plutôt une excroissance morbide des
particularités psychiques propres à la femme.
Il existe sans doute aussi des cas très fréquents de masochisme chez
l'homme; ce sont ceux qui deviennent pour la plupart apparents et
remplissent presque à eux seuls toute la casuistique. Nous en avons
donné les raisons plus haut.
Tout d'abord, à l'état d'excitation voluptueuse, chaque impression
exercée sur l'excité par la personne qui est le point de départ du
charme sexuel, vient indépendamment du genre de cette impression.
C'est encore une chose tout à fait normale que des tapes légères et de
petits coups de poing soient considérés comme des caresses[60].
_Like the lovers pinch wich hurts and is desired._
(Shakespeare, _Antonius and Cleopatra_.)
[Note 60: Nous trouvons des faits analogues chez les animaux
inférieurs. Les chenilles du poumon (_Pulmonata Cuv._) possèdent une
soi-disant «flèche d'amour», baguette de chaux pointue qui se trouve
dans une pochette particulière de leur corps et qu'elles font sortir
au moment de l'accouplement. C'est un organe d'excitation sexuelle
qui, d'après sa constitution, doit être un excitant douloureux.]
De là il n'y a pas loin à conclure que le désir d'éprouver une très
forte impression de la part du _consors_ amène, dans le cas d'une
accentuation pathologique de l'ardeur amoureuse, à l'envie de recevoir
des coups, la douleur étant toujours un moyen facile pour produire une
forte impression physique. De même que, dans le sadisme, la passion
sexuelle aboutit à une exaltation dans laquelle l'excès de l'émotion
psychomotrice déborde dans les sphères voisines, il se produit de
même, dans le masochisme, une extase dans laquelle la marée montante
d'un seul sentiment engloutit avidement toute impression venant de la
personne aimée et la noie dans la volupté.
La seconde cause, la plus puissante du masochisme, doit être cherchée
dans un phénomène très répandu qui rentre déjà dans le domaine d'un
état d'âme insolite et anormal, mais pas encore dans celui d'un état
perverti.
J'entends ici ce fait fréquent qu'on observe dans des cas très
nombreux et sous les formes les plus variées, qu'un individu tombe
d'une façon étonnante et insolite sous la dépendance d'un individu
de l'autre sexe, jusqu'à perdre toute volonté, dépendance qui force
l'assujetti à commettre et à tolérer des actes compromettant souvent
gravement ses propres intérêts, contraires et aux lois et aux
moeurs.
Dans les phénomènes de la vie normale, cette dépendance varie selon
l'intensité du penchant sexuel qui est ici en jeu et le peu de force
de volonté qui devrait contrebalancer l'instinct. Il n'y a donc qu'une
différence quantitative, mais non pas qualitative, comme c'est le cas
dans les phénomènes du masochisme.
J'ai désigné sous le nom de servitude sexuelle ce fait de dépendance
anormale, mais non encore perverse, d'un homme vis-à-vis d'un individu
de l'autre sexe, fait qui offre un grand intérêt, surtout au point de
vue médico-légal. Je l'ai nommé ainsi parce que les conditions qui en
résultent sont empreintes d'une marque de servitude[61]. La volonté du
sujet dominateur commande à celle du sujet asservi, comme la volonté
du maître à celle du serviteur[62].
[Note 61: Comparer l'essai de l'auteur «Sur la servitude sexuelle
et le masochisme» dans _Psychiatrische Jahrbücher_, t. X, p. 169, où
ce sujet a été traité à fond, surtout au point de vue médico-légal.]
[Note 62: Bien qu'on les emploie au figuré pour de pareilles
situations, j'ai cru devoir éviter ici les expressions esclave et
esclavage, parce que ce sont des termes qu'on emploie de préférence
pour le masochisme dont il faut bien distinguer la «servitude».
L'expression de servitude ne doit pas être confondue non plus avec la
sujétion de la femme de J. St. Mill. Mill désigne par cette expression
des moeurs et des lois, des phénomènes historiques et sociaux.
Mais ici nous ne parlons que de faits nés de mobiles individuels
particuliers et qui sont en contradiction avec les lois et les
moeurs en usage. En outre, il est question des deux sexes.]
Cette servitude sexuelle est, comme nous le disions, un phénomène
anormal, même au point de vue psychique.
Elle commence là où la règle extérieure, les limites de la dépendance
d'une partie sur l'autre ou de la dépendance mutuelle, tracées par la
loi et les moeurs, sont transgressées à la suite d'une particularité
individuelle due à l'intensité de mobiles qui en eux-mêmes sont tout
à fait normaux. La servitude sexuelle n'est pas du tout un phénomène
pervers: les agents moteurs sont les mêmes que ceux qui mettent
en mouvement, quoique avec moins de vivacité, la _vita sexualis_
psychique renfermée dans les limites et les règles normales.
La peur de perdre sa compagne, le désir de la contenter toujours, de
la conserver aimable et disposée aux rapports sexuels, sont ici les
mobiles qui poussent le sujet asservi.
D'un côté un amour excessif qui, surtout chez la femme, n'indique pas
toujours un degré excessif de sensualité; de l'autre, une faiblesse
de caractère: tels sont les premiers éléments de ce processus
insolite[63].
[Note 63: Le fait le plus important, dans ces cas, c'est peut-être
que l'habitude d'obéir développe une sorte de mécanisme d'obéissance
inconsciente qui fonctionne avec une exactitude automatique et qui n'a
pas à lutter contre des idées contraires, parce qu'il est au delà de
la limite de la conscience nette, et qu'il peut être manié comme un
instrument inerte par la partie régnante.]
Le mobile de l'autre sujet, c'est l'égoïsme, qui peut se donner libre
cours.
Les faits de servitude sexuelle sont très variés dans leurs formes, et
leur nombre est très grand[64].
[Note 64: Dans les littératures de tous les pays et de toutes
les époques, la servitude sexuelle joue un grand rôle. Les phénomènes
insolites mais non pervers de la vie de l'âme sont pour le poète des
sujets heureux et qu'il lui est permis de traiter. La description
la plus célèbre de la «servitude» chez l'homme, est celle de l'abbé
Prévost dans sa _Manon Lescaut_. Une description parfaite de la
servitude chez la femme se trouve dans le roman _Leone Leoni_, de
George Sand. Il faut citer ici la _Kæthchen von Heilbronn_ de Kleist,
qui lui-même désigne cette pièce comme l'opposé de sa _Penthésilée_
(sadisme), enfin la _Griselidis_ de Halm et beaucoup d'autres poésies
analogues.]
Nous rencontrons à chaque pas dans la vie des hommes tombés dans la
servitude sexuelle. Il faut compter parmi les gens de cette catégorie
les maris qui vivent sous la domination de leur femme, surtout
les hommes déjà vieux qui épousent de jeunes femmes et qui veulent
racheter leur disproportion d'âge et de qualités physiques par une
condescendance absolue à tous les caprices de l'épouse; il faut aussi
classer dans cette catégorie les hommes trop mûrs qui, en dehors
du mariage, veulent renforcer leurs dernières chances d'amour par
d'immenses sacrifices, et aussi les hommes de tout âge qui, pris d'une
violente passion pour une femme, se heurtent à une froideur calculée
et doivent capituler dans de dures conditions; les gens très amoureux
qui se laissent entraîner à épouser des catins connues; les hommes
qui, pour courir après des aventurières, abandonnent tout, jouent leur
avenir; les maris et les pères qui délaissent épouse et enfants, et
qui placent les revenus d'une famille aux pieds d'une hétaïre.
Quelque nombreux que soient les exemples de servitude chez l'homme,
tout observateur un peu impartial de la vie conviendra que leur nombre
et leur importance sont bien inférieurs à ceux observés chez la femme.
Ce fait est facilement explicable. Pour l'homme, l'amour n'est presque
toujours qu'un épisode; il a une foule d'autres intérêts importants;
pour la femme, au contraire, l'amour est la vie: jusqu'à la naissance
des enfants, l'amour tient le premier rang, et souvent même après la
naissance des enfants. Ce qui est encore plus important, c'est que
l'homme peut dompter son penchant ou l'apaiser dans des accouplements
pour lesquels il trouve de nombreuses occasions. La femme, dans les
classes supérieures, quand elle est alliée à un homme, est obligée de
se contenter de lui seul, et, même dans les basses couches sociales,
la polyandrie se heurte encore à des obstacles considérables.
Voilà pourquoi, pour la femme, l'homme qu'elle possède signifie
le sexe tout entier. Son importance pour elle devient par ce fait
immense. De plus, les rapports normaux, tels que la loi et les
moeurs les ont établis entre l'homme et la femme, sont loin d'être
établis d'après les règles de la parité et destinent déjà la femme à
une grande dépendance.
Sa servitude deviendra encore plus grande par les concessions qu'elle
fait à l'amant pour obtenir de lui cet amour qui pour elle ne peut
se remplacer; dans la même mesure s'augmenteront les prétentions des
hommes qui sont décidés à mettre à profit leurs avantages et à faire
métier d'exploiter l'abnégation illimitée de la femme.
Tels sont: le coureur de dot qui se fait payer des sommes énormes
pour détruire les illusions qu'une vierge s'était faite de lui; le
séducteur réfléchi et calculateur qui compromet une femme et spécule
en même temps sur la rançon et le chantage; le soldat aux galons d'or,
l'artiste musicien à la crinière de lion qui savent provoquer chez la
femme un brusque: «Toi ou la mort!» un bon moyen pour payer les dettes
ou pour s'assurer une vie facile; le simple troupier qui, dans
la cuisine, fait payer son amour par la cuisinière en bons repas;
l'ouvrier-compagnon qui mange les économies de la patronne qu'il a
épousée; et enfin le souteneur qui force par des coups la prostituée,
dont il vit, à lui gagner chaque jour une certaine somme. Ce ne sont
là que quelques-unes des diverses formes de la servitude dans laquelle
la femme tombe forcément par suite de son grand besoin d'amour et des
difficultés de sa position.
Il était nécessaire de donner une courte description de la servitude
sexuelle, car il faut évidemment voir en elle le terrain propice d'où
la principale racine du masochisme est sortie. La servitude ainsi que
le masochisme consistent essentiellement en ce que l'individu atteint
de cette anomalie se soumet absolument à la volonté d'une personne
d'un autre sexe et subit sa domination[65].
[Note 65: Il peut se produire des cas où la servitude sexuelle
se traduise par les mêmes actes que ceux qui sont particuliers au
masochisme. Quand des hommes brutaux battent leurs femmes et que
celles-ci le tolèrent par amour, sans cependant avoir la nostalgie
des coups, il y a dans cette servitude un trompe-oeil qui peut nous
faire croire à l'existence du masochisme.]
On peut cependant faire une démarcation nette entre les deux
phénomènes, car ils diffèrent non pas par leur gradation, mais par
leur nature. La servitude sexuelle n'est pas une perversion; elle n'a
rien de morbide. Les éléments auxquels elle doit son origine,
l'amour et la faiblesse de la volonté, ne sont pas pervers; seule la
disproportion de leurs forces mutuelles donne un résultat anormal qui
souvent est opposé aux intérêts personnels, aux moeurs et aux lois.
Le mobile auquel la partie subjuguée obéit en subissant la domination,
c'est le penchant normal vers la femme (ou réciproquement vers
l'homme), penchant dont la satisfaction est le prix et la compensation
de la servitude subie. Les actes de la partie subjuguée, actes qui
sont l'expression de la servitude sexuelle, sont accomplis sur l'ordre
de la partie dominante pour servir à la cupidité de cette dernière.
Ils n'ont pour la partie assujettie aucun but indépendant, ils ne sont
pour elle que des moyens d'obtenir ou de conserver la possession de la
partie dominatrice, ce qui est le vrai but final. Enfin, la servitude
est une conséquence de l'amour pour une personne déterminée; elle n'a
lieu que lorsque cet amour s'est déclaré.
Les choses sont tout autres dans le masochisme qui est nettement
morbide, et qui, en un mot, est une perversion. Là, le mobile des
actes et des souffrances de la partie assujettie se trouve dans le
charme que la tyrannie exerce sur elle. Elle peut, en même temps,
désirer aussi le coït avec la partie dominante; dans tous les cas, son
penchant vise aussi les actes servant d'expression à la tyrannie
comme objets directs de sa satisfaction. Ces actes dans lesquels le
masochisme trouve son expression, ne sont pas pour le subjugué un
moyen d'arriver au but comme c'est le cas dans la servitude, car ils
sont eux-mêmes le but final. Enfin, dans le masochisme, la nostalgie
de la soumission se manifeste _a priori_, avant qu'il y ait une
affection pour un objet d'amour concret.
La connexité qu'on peut admettre entre la servitude et le masochisme
vient du trait commun des phénomènes externes de la dépendance, malgré
la différence des mobiles; la transition de l'anomalie à la perversion
se produit probablement de la façon suivante.
Celui qui reste pendant longtemps en état de servitude sexuelle sera
plus enclin à contracter de légères tendances masochistes. L'amour,
qui supporte volontiers la tyrannie pour l'amour de la personne aimée,
devient alors directement un amour de la tyrannie. Quand l'idée d'être
tyrannisé s'est longtemps associée à une représentation de l'objet
aimé, accompagnée d'un sentiment de plaisir, cette manifestation de la
sensation de plaisir finit par se reporter sur la tyrannie même et
il se produit de la perversion. Voilà comment le masochisme peut être
acquis[66].
[Note 66: C'est un fait bien intéressant et qui repose sur
l'analogie qui existe entre la sujétion et le masochisme, relativement
à leur manifestation extérieure, que pour décrire la servitude
sexuelle on emploie généralement, soit par plaisanterie, soit au
figuré, des expressions comme celles-ci: «esclavage, être enchaîné,
porter des fers, agiter le fouet sur quelqu'un, atteler quelqu'un à
son char de triomphe, être aux pieds de quelqu'un, sous le règne de la
culotte, etc.», toutes choses qui, prises au pied de la lettre, sont
pour le masochiste, l'objet de ses désirs pervers.
Ces locutions imagées sont d'un fréquent usage dans la vie ordinaire
et sont presque devenues triviales. Elles ont pris leur origine
dans la langue poétique. De tout temps la poésie a vu dans l'image
d'ensemble d'une violente passion amoureuse, l'état de dépendance
de l'objet qui peut ou qui doit se refuser, et les phénomènes de la
servitude se sont toujours présentés à l'observation des poètes. Le
poète, en choisissant des termes comme ceux que nous venons de
citer, pour représenter avec des images frappantes la dépendance de
l'amoureux, suit absolument le même chemin que le masochiste qui, pour
se représenter d'une manière frappante sa dépendance (qui est pour lui
le but), cherche à réaliser des situations correspondant à son désir.
Déjà la poésie antique désigne l'amante par le mot _domina_ et emploie
de préférence l'image de la captivité chargée de fers (Horace, _Od._,
IV, 11). Dès cette époque et jusqu'aux temps modernes, (comparez
Grillparzer, _Ottokar_, IVe acte: «Régner est si doux, presque aussi
doux qu'obéir») la poésie galante de tous les siècles est remplie de
phrases et de métaphores semblables. Sous ce rapport, l'histoire de
l'origine du mot «maîtresse» est aussi très intéressante.
Mais la poésie réagit sur la vie. C'est de cette façon qu'a pu prendre
naissance le service des dames chez les courtisanes du moyen âge. Ce
service avec adoration des femmes comme «maîtresses» dans la société
aussi bien que dans les liaisons d'amour isolées, en assimilant les
rapports entre féaux et serfs avec les rapports entre le chevalier et
sa dame, avec la soumission à tous les caprices féminins, aux épreuves
d'amour et aux voeux, à l'engagement d'obéissance à tous les ordres
des dames, apparaît comme un développement et un perfectionnement
systématique de la servitude amoureuse. Certains phénomènes extrêmes,
commue, par exemple, les souffrances d'Ulric de Lichtenstein ou de
Pierre Vidal au service de leurs dames, ou les menées de la confrérie
des «Galois» en France qui cherchaient le martyre par amour et se
soumettaient à toutes sortes de tortures, portent déjà une empreinte
bien visible du caractère masochiste, et montrent la transition
naturelle d'un état vers l'autre.]
Un faible degré de masochisme peut bien être engendré par la servitude
et peut, par conséquent, être acquis. Mais le vrai masochisme complet
et profondément enraciné, avec sa nostalgie brûlante de soumission dès
la première enfance, tel que le dépeignent les personnes mêmes qui en
sont atteintes, est toujours congénital.
La meilleure explication de l'origine du masochisme complet,
perversion toutefois assez rare, serait dans l'hypothèse que cette
perversion est née de la servitude sexuelle, anomalie de plus en
plus fréquente, qui parfois se transmet par hérédité à un individu
psychopathe de façon à dégénérer en perversion. On a démontré plus
haut qu'un léger déplacement des éléments psychiques qui jouent ici
un rôle, peut amener cette transition. Ce que peut faire, pour les
cas possibles de masochisme acquis, l'habitude associative, l'hérédité
peut le faire pour les cas bien établis de masochisme congénital.
Aucun élément nouveau ne s'ajoute alors à la servitude; au contraire,
un élément disparaît, le raisonnement qui rattache l'amour à la
dépendance, et qui constitue la différence entre l'anomalie et la
perversion, entre la servitude et le masochisme. Il est tout naturel
que ce soit la partie d'instinct seule qui se transmette par hérédité.
Cette transition de l'anomalie à la perversion par transmission
héréditaire s'effectuera facilement, surtout dans le cas où la
disposition psychopathique du descendant fournit un autre facteur
pour le masochisme, c'est-à-dire l'élément que nous avons appelé la
première cause du masochisme: la tendance des natures sexuellement
hyperesthésiées à assimiler aux impressions sexuelles toute impression
qui part de l'objet aimé.
C'est de ces deux éléments, la servitude sexuelle d'une part, et
d'autre part la prédisposition à l'extase sexuelle qui accepte
avec plaisir les mauvais traitements, c'est de ces deux éléments,
disons-nous, dont les causes peuvent être ramenées jusqu'au domaine
des faits physiologiques, que le masochisme tire son origine, quand
il trouve un terrain psychopathique propice et que l'hyperesthésie
sexuelle amène jusqu'au degré morbide de la perversion les
circonstances physiologiques et anormales de la _vita sexualis_[67].
[Note 67: Quand on voit, ainsi que cela a été démontré plus haut,
que la «servitude sexuelle» est un phénomène qui a été constaté
bien plus fréquemment et avec une intensité plus grande dans le sexe
féminin que dans le sexe masculin, la conclusion s'impose: que le
masochisme (sinon toujours, du moins habituellement) est un legs de
la «servitude» des ascendants féminins. De cette façon, il entre en
rapport, bien qu'éloigné, avec l'inversion sexuelle, en raison de ce
fait qu'une perversion qui devrait être particulière à la femme, se
transmet à l'homme. Cette manière d'envisager le masochisme comme une
inversion sexuelle rudimentaire, comme une _effeminatio_ partielle
qui, dans ce cas, n'atteint que les traits secondaires du caractère de
la _vita sexualis_ (manière de voir que j'ai déjà, dans la 6e
édition de cet ouvrage, exprimée d'une façon très nette), est encore
corroborée par les dépositions des malades des observations 44 et
49, citées plus haut, et dont les sujets sont aussi marqués d'autres
traits d'effémination, tous les deux désignant comme leur idéal une
femme relativement plus âgée qui les aurait recherchés et conquis.
Il faut cependant noter le fait que la sujétion joue aussi un
rôle considérable dans la _vita sexualis_ masculine, et que, par
conséquent, le masochisme peut s'expliquer sans l'hypothèse de la
transmission des éléments féminins à l'homme. Il ne faut pas oublier
non plus, à ce propos, que le masochisme et son opposé le sadisme se
rencontrent quelquefois en combinaisons irrégulières avec l'inversion
sexuelle.]
En tout cas, le masochisme, en tant que perversion sexuelle
congénitale, représente aussi dans le tableau de l'hérédité un signe
de dégénérescence fonctionnelle, et cette constatation clinique a été
en particulier confirmée par mes propres observations de masochisme et
de sadisme.
Il est facile de prouver que cette tendance psychiquement anormale et
particulière par laquelle le masochisme se manifeste, représente une
anomalie congénitale; elle ne se greffe pas sur l'individu porté à la
flagellation, par suite d'une association d'idées, comme le supposent
Rousseau et Binet.
Cela ressort de ces cas nombreux, même de la majorité de ces cas, où
la flagellation n'est jamais venue à l'idée du masochiste, mais où
le penchant pervers visait exclusivement des actes symboliques, qui
expriment la soumission sans causer de douleurs physiques.
Les détails de l'observation 52 nous renseignent à ce sujet.
Mais on arrive à la même conclusion, c'est-à-dire à la constatation
que la flagellation passive ne peut pas être le noyau qui réunit tous
les autres éléments autour de lui, même quand on examine de plus près
les cas dans lesquels la flagellation passive joue un rôle, comme dans
les observations 44 et 49.
Sous ce rapport, l'observation 50 est particulièrement instructive,
car il ne peut pas y être question d'une stimulation sexuelle produite
par une punition reçue dans l'enfance. Dans ce cas, il est surtout
impossible de relier le phénomène à un fait ancien, car l'objet du
principal intérêt sexuel n'est pas réalisable, même avec un enfant.
Enfin l'origine purement psychique du masochisme est prouvée par la
comparaison du masochisme avec le sadisme. (Voir plus loin.)
Si la flagellation passive se rencontre si fréquemment dans le
masochisme, cela s'explique simplement par le fait que la flagellation
est le moyen le plus efficace d'exprimer l'état de soumission.
Je ne puis que répéter que ce qui différencie absolument la simple
flagellation passive de la flagellation basée sur un désir masochiste,
c'est que, dans le premier cas, l'acte est un moyen pour rendre
possible le coït ou l'éjaculation, tandis que, dans le dernier cas,
c'est un moyen pour obtenir une satisfaction de l'âme dans le sens des
désirs masochistes.
Ainsi que nous l'avons vu plus haut, les masochistes se soumettent
aussi à d'autres mauvais traitements et à des souffrances pour
lesquelles il ne peut être question d'une excitation voluptueuse
réflexe. Comme ces faits sont très nombreux, il faut examiner dans
quelle proportion existent la douleur et le plaisir dans de pareils
actes, et aussi dans la flagellation des masochistes.
De la déposition d'un masochiste, il résulte le fait suivant.
La proportion n'est pas telle que l'individu éprouve simplement
comme plaisir physique ce qui ordinairement cause de la douleur; mais
l'individu se trouvant en extase masochiste, ne sent pas la douleur,
soit que, grâce à son état passionnel, (comme chez le soldat au
milieu de la mêlée et de la bataille), il n'ait pas la perception de
l'impression physique produite sur les nerfs de son épiderme, soit
que, grâce à la trop grande abondance de sensations voluptueuses
(comme chez les martyrs ou dans l'extase religieuse), l'idée des
mauvais traitements n'entre dans son esprit que comme un symbole et
sans les attributs de la douleur.
Dans la deuxième alternative, il y a pour ainsi dire une
surcompensation de la douleur physique par le plaisir psychique, et
c'est cet excédent qui reste seul comme plaisir psychique dans la
conscience. Cet excédent de plaisir est encore renforcé soit
par l'influence des réflexes spinaux, soit par une accentuation
particulière des impressions sensibles dans le sensorium; il se
produit une espèce d'hallucination de volupté physique, avec une
localisation vague de la sensation projetée au dehors.
Des phénomènes analogues paraissent se produire dans
l'auto-flagellation des extasiés religieux (fakirs, derviches
hurlants, flagellants), seulement les images qui provoquent la
sensation de plaisir ont une autre forme. Là aussi on perçoit l'idée
de la torture sans ses attributs de douleur, la conscience étant trop
remplie par l'idée accentuée du plaisir de servir Dieu en subissant
des tortures, de racheter ses péchés, de gagner le ciel, etc.