Chez la femme, la soumission volontaire à l'autre sexe est un
phénomène physiologique. Par suite de son rôle passif dans l'acte de
la procréation, par suite des moeurs des sociétés de tous les temps,
chez la femme l'idée des rapports sexuels se rattache en général à
l'idée de soumission. C'est pour ainsi dire le diapason qui règle la
tonalité des sentiments féminins.
Celui qui connaît l'histoire de la civilisation sait dans quelle
condition de soumission absolue la femme fut tenue de tout temps
jusqu'à l'époque d'une civilisation relativement plus élevée[58].
[Note 58: Les livres de droit du commencement du moyen âge
donnaient à l'homme le droit de tuer sa femme; ceux des périodes
suivantes lui accordaient encore le droit de la châtier. On en a fait
un ample usage, même dans les classes élevées (Comparez Schultze, _Das
hæfische Leben sur Zeit des Minnesangs_, Bd I. p. 163 f.). À côté on
trouve le paradoxal hommage rendu aux femmes du moyen âge.]
Un observateur attentif de la vie sociale reconnaîtra facilement,
aujourd'hui même, comment les coutumes de nombreuses générations
jointes au rôle passif que la nature a attribué à la femme, ont
développé dans le sexe féminin la tendance instinctive à se soumettre
à la volonté de l'homme. Il remarquera aussi que les femmes trouvent
inepte une accentuation trop forte de la galanterie usuelle, tandis
qu'une nuance d'attitude impérieuse est accueillie avec un blâme
hautement manifesté, mais souvent avec un plaisir secret[59].
[Note 59: Comparez les paroles de Lady Milford dans _Kabale und
Liebe_ de Schiller: «Nous autres femmes, nous ne pouvons choisir
qu'entre la domination et la servitude; mais le plus grand bonheur
du pouvoir n'est qu'un misérable pis-aller, si ce plus grand bonheur
d'être esclaves d'un homme que nous aimons nous est refusé.» (Acte II,
scène 1.)]
Sous le vernis des moeurs de salon, l'instinct de la servitude de la
femme est partout reconnaissable.
Ainsi il est tout indiqué de considérer le masochisme comme une
excroissance pathologique des éléments psychiques, surtout chez
la femme, comme une accentuation morbide de certains traits de
son caractère sexuel psychique; il faut donc chercher son origine
primitive dans le sexe féminin.
On peut admettre comme bien établi que le penchant à se soumettre à
l'homme--(qu'on peut toutefois considérer comme une utile institution
acquise et comme un phénomène qui s'est développé conformément à
certains faits sociaux)--existe chez la femme, jusqu'à un certain
point, comme un phénomène normal.
Que, dans ces circonstances, on n'arrive pas souvent à «la poésie» de
l'hommage symbolique, cela tient en partie à ce que l'homme n'a pas la
vanité du faible qui veut faire ostentation de son pouvoir (comme les
dames du moyen âge en présence de leur cavalier servant), mais qu'il
préfère en tirer un profit réel. Le barbare fait labourer ses champs
par sa femme; le philistin de notre civilisation spécule sur la dot.
La femme supporte volontiers ces deux états.
Il est probable qu'il y a chez les femmes des cas assez fréquents
d'une accentuation pathologique de cet instinct dans le sens du
masochisme, mais la manifestation en est réprimée par les conventions
sociales. D'ailleurs, beaucoup de jeunes femmes aiment avant tout être
à genoux devant leurs époux ou leurs amants. Chez tous les peuples
slaves, dit-on, les femmes de basse classe s'estiment malheureuses
quand elles ne sont pas battues par leurs maris.
Un correspondant hongrois m'assure que les paysannes du comitat de
Somogy ne croient pas à l'amour de leur mari tant qu'elles n'ont pas
reçu de lui une première gifle comme marque d'amour.
Il est difficile au médecin observateur d'apporter des documents
humains sur le masochisme de la femme. Des résistances internes
et externes, pudeur et convenances, opposent des obstacles presque
insurmontables aux manifestations extérieures des penchants sexuels
pervers de la femme.
De là vient qu'on n'a pu jusqu'ici constater scientifiquement qu'un
seul cas de masochisme chez la femme; encore ce cas est entouré de
circonstances accessoires qui le rendent obscur.
OBSERVATION 72.--Mlle V. X..., trente-cinq ans, née d'une
famille très chargée, se trouve depuis quelques années dans la
phase initiale d'une _paranoia persecutoria_. Cette maladie a
eu pour cause une _neurasthenia cerebrospinalis_ dont le point
de départ doit être cherché dans une surexcitation sexuelle.
Depuis l'âge de vingt-quatre ans, la malade était adonnée à
l'onanisme. À la suite d'un espoir matrimonial déçu et
d'une violente excitation sensuelle, elle en est venue à la
masturbation et à l'onanisme psychique. Il n'y eut jamais chez
elle d'affection pour des personnes de son propre sexe. Voici
les dépositions de la malade: «À l'âge de six à huit ans,
l'envie m'a prise d'être fouettée. Comme je n'ai jamais
été battue et que je n'ai jamais assisté à la flagellation
d'autrui, je ne peux pas m'expliquer comment ce désir étrange
a pu se produire chez moi. Je ne peux que m'imaginer qu'il est
congénital. J'éprouvais un véritable sentiment de délice à
ces idées de flagellation et, dans mon imagination, je me
représentais combien ce serait bon d'être fouettée par
une amie. Jamais la fantaisie ne m'est venue de me laisser
fouetter par un homme. Je jouissais à l'idée seule et n'ai
jamais essayé de mettre à exécution mes fantaisies. À partir
de l'âge de dix ans, j'ai perdu ces idées. Ce n'est qu'à l'âge
de trente-quatre ans, lorsque j'eus lu les _Confessions_ de
Rousseau, que je compris ce que signifiait cette envie d'être
flagellée, et qu'il s'agissait chez moi des mêmes idées
morbides que chez Rousseau. Jamais, depuis l'âge de dix ans,
je n'ai eu de pareilles tendances.»
Ce cas doit évidemment, par son caractère primitif ainsi que par
l'évocation de Rousseau, être classé comme cas de masochisme. Que ce
soit une amie qui, dans l'imagination, exerce le rôle de flagellant,
cela s'explique simplement par le fait qu'ici les sentiments
masochistes entrent dans la conscience d'une enfant avant que la
_vita sexualis_ soit développée et que le penchant pour l'homme se
manifeste. L'inversion sexuelle est absente dans ce cas d'une façon
absolue.