LE SEPT DE COEUR

Une question se pose, et elle me fut souvent posée:

--Comment ai-je connu Arsène Lupin?

Personne ne doute que je le connaisse. Les détails que j'accumule sur

cet homme déconcertant, les faits irréfutables que j'expose, les

preuves nouvelles que j'apporte, l'interprétation que je donne de

certains actes dont on n'avait vu que les manifestations extérieures

sans en pénétrer les raisons secrètes ni le mécanisme invisible, tout

cela prouve bien, sinon une intimité, que l'existence même de Lupin

rendrait impossible, du moins des relations amicales et des

confidences suivies.

Mais comment l'ai-je connu? D'où me vient la faveur d'être son

historiographe? Pourquoi moi et pas un autre?

La réponse est facile: le hasard seul a présidé à un choix où mon

mérite n'entre pour rien. C'est le hasard qui m'a mis sur sa route.

C'est par hasard que j'ai été mêlé à l'une de ses plus étranges et de

ses plus mystérieuses aventures, par hasard enfin que je fus acteur

dans un drame dont il fut le merveilleux metteur en scène, drame

obscur et complexe, hérissé de telles péripéties que j'éprouve un

certain embarras au moment d'en entreprendre le récit.

Le premier acte se passe au cours de cette fameuse nuit du 22 au 23

juin dont on a tant parlé. Et, pour ma part, disons-le tout de suite,

j'attribue la conduite assez anormale que je tins en l'occasion, à

l'état d'esprit très spécial où je me trouvais en rentrant chez moi.

Nous avions dîné entre amis au restaurant de la Cascade, et, toute la

soirée, tandis que nous fumions et que l'orchestre de tziganes jouait

des valses mélancoliques, nous n'avions parlé que de crimes et de

vols, d'intrigues effrayantes et ténébreuses. C'est toujours là une

mauvaise préparation au sommeil.

Les Saint-Martin s'en allèrent en automobile. Jean Daspry,--ce

charmant et insouciant Daspry qui devait, six mois après, se faire

tuer de façon si tragique sur la frontière du Maroc,--Jean Daspry et

moi nous revînmes à pied par la nuit obscure et chaude. Quand nous

fûmes arrivés devant le petit hôtel que j'habitais depuis un an à

Neuilly, sur le boulevard Maillot, il me dit:

--Vous n'avez jamais peur?

--Quelle idée!

--Dame, ce pavillon est tellement isolé! pas de voisins... des

terrains vagues... Vrai, je ne suis pas poltron, et cependant...

--Eh bien, vous êtes gai, vous!

--Oh! je dis cela comme je dirais autre chose. Les Saint-Martin m'ont

impressionné avec leurs histoires de brigands.

M'ayant serré la main il s'éloigna. Je pris ma clef et j'ouvris.

--Allons! bon, murmurai-je, Antoine a oublié de m'allumer une bougie.

Et soudain je me rappelai: Antoine était absent, je lui avais donné

congé.

Tout de suite l'ombre et le silence me furent désagréables. Je montai

jusqu'à ma chambre à tâtons, le plus vite possible, et, aussitôt,

contrairement à mon habitude, je tournai la clef et poussai le verrou.

La flamme de la bougie me rendit mon sang-froid. Pourtant j'eus soin

de tirer mon revolver de sa gaine, un gros revolver à longue portée,

et je le posai à côté de mon lit. Cette précaution acheva de me

rassurer. Je me couchai et, comme à l'ordinaire, pour m'endormir, je

pris sur la table de nuit le livre qui m'y attendait chaque soir.

Je fus très étonné. À la place du coupe-papier dont je l'avais marqué

la veille, se trouvait une enveloppe, cachetée de cinq cachets de cire

rouge. Je la saisis vivement. Elle portait comme adresse mon nom et

mon prénom, accompagnés de cette mention: «Urgente».

Une lettre! une lettre à mon nom! qui pouvait l'avoir mise à cet

endroit? Un peu nerveux, je déchirai l'enveloppe, et je lus:

«_À partir du moment où vous aurez ouvert cette lettre, quoi qu'il

arrive, quoi que vous entendiez, ne bougez plus, ne faites pas un

geste, ne jetez pas un cri. Sinon, vous êtes perdu._»

Moi non plus je ne suis pas un poltron, et, tout aussi bien qu'un

autre, je sais me tenir en face du danger réel, ou sourire des périls

chimériques dont s'effare notre imagination. Mais, je le répète,

j'étais dans une situation d'esprit anormale, plus facilement

impressionnable, les nerfs à fleur de peau. Et d'ailleurs, n'y

avait-il pas dans tout cela quelque chose de troublant et

d'inexplicable qui eût ébranlé l'âme du plus intrépide?

Mes doigts serraient fiévreusement la feuille de papier, et mes yeux

relisaient sans cesse les phrases menaçantes... «Ne faites pas un

geste... ne jetez pas un cri... sinon, vous êtes perdu...»

Allons donc! pensai-je, c'est quelque plaisanterie, une farce

imbécile.

Je fus sur le point de rire, même je voulus rire à haute voix. Qui

m'en empêcha? Quelle crainte indécise me comprima la gorge?

Du moins je soufflerais la bougie. Non, je ne pus la souffler. «Pas un

geste, ou vous êtes perdu», était-il écrit.

Mais pourquoi lutter contre ces sortes d'autosuggestions plus

impérieuses souvent que les faits les plus précis? Il n'y avait qu'à

fermer les yeux. Je fermai les yeux.

Au même moment, un bruit léger passa dans le silence, puis des

craquements. Et cela provenait, me sembla-t-il, d'une grande salle

voisine où j'avais installé mon cabinet de travail et dont je n'étais

séparé que par l'antichambre.

L'approche d'un danger réel me surexcita, et j'eus la sensation que

j'allais me lever, saisir mon revolver et me précipiter dans cette

salle. Je ne me levai point: en face de moi, un des rideaux de la

fenêtre de gauche avait remué.

Le doute n'était pas possible: il avait remué. Il remuait encore! Et

je vis--oh! je vis cela distinctement--qu'il y avait entre les rideaux

et la fenêtre, dans cet espace trop étroit, une forme humaine dont

l'épaisseur empêchait l'étoffe de tomber droit.

Et l'être aussi me voyait, il était certain qu'il me voyait à travers

les mailles très larges de l'étoffe. Alors je compris tout. Tandis que

les autres emportaient leur butin, sa mission à lui consistait à me

tenir en respect. Me lever? Saisir un revolver? Impossible... il

était là! au moindre geste, au moindre cri, j'étais perdu.

Un coup violent secoua la maison, suivi de petits coups groupés par

deux ou trois, comme ceux d'un marteau qui frappe sur des pointes et

qui rebondit. Ou du moins voilà ce que j'imaginais, dans la confusion

de mon cerveau. Et d'autres bruits s'entrecroisèrent, un véritable

vacarme qui prouvait que l'on ne se gênait point, et que l'on agissait

en toute sécurité.

On avait raison: je ne bougeai pas. Fut-ce lâcheté? Non,

anéantissement plutôt, impuissance totale à mouvoir un seul de mes

membres. Sagesse également, car enfin pourquoi lutter? Derrière cet

homme, il y en avait dix autres qui viendraient à son appel. Allais-je

risquer ma vie pour sauver quelques tapisseries et quelques bibelots?

Et toute la nuit ce supplice dura. Supplice intolérable, angoisse

terrible! Le bruit s'était interrompu, mais _je ne cessais d'attendre_

qu'il recommençât. Et l'homme! l'homme qui me surveillait, l'arme à la

main! Mon regard effrayé ne le quittait pas. Et mon coeur battait! et

de la sueur ruisselait de mon front et de tout mon corps!

Et tout à coup un bien-être inexprimable m'envahit: une voiture de

laitier dont je connaissais bien le roulement, passa sur le boulevard,

et j'eus en même temps l'impression que l'aube se glissait entre les

persiennes closes et qu'un peu de jour dehors se mêlait à l'ombre.

Et le jour pénétra dans la chambre. Et d'autres voitures passèrent. Et

tous les fantômes de la nuit s'évanouirent.

Alors je sortis un bras du lit, lentement, sournoisement. En face rien

ne remua. Je marquai des yeux le pli du rideau, l'endroit précis où il

fallait viser, je fis le compte exact des mouvements que je devais

exécuter, et, rapidement, j'empoignai mon revolver et je tirai.

Je sautai hors du lit avec un cri de délivrance, et je bondis sur le

rideau. L'étoffe était percée, la vitre était percée. Quant à l'homme,

je n'avais pu l'atteindre... pour cette bonne raison qu'il n'y

avait personne.

Personne! Ainsi, toute la nuit, j'avais été hypnotisé par un pli de

rideau! Et pendant ce temps, des malfaiteurs... Rageusement, d'un

élan que rien n'eût arrêté, je tournai la clef dans la serrure,

j'ouvris ma porte, je traversai l'antichambre, j'ouvris une autre

porte, et je me ruai dans la salle.

Mais une stupeur me cloua sur le seuil, haletant, abasourdi, plus

étonné encore que je ne l'avais été de l'absence de l'homme: rien

n'avait disparu. Toutes les choses que je supposais enlevées, meubles,

tableaux, vieux velours et vieilles soies, toutes ces choses étaient à

leur place!

Spectacle incompréhensible! Je n'en croyais pas mes yeux! Pourtant ce

vacarme, ces bruits de déménagement... Je fis le tour de la pièce,

j'inspectai les murs, je dressai l'inventaire de tous ces objets que

je connaissais si bien. Rien ne manquait! Et ce qui me déconcertait le

plus, c'est que rien non plus ne révélait le passage des malfaiteurs,

aucun indice, pas une chaise dérangée, pas une trace de pas.

--Voyons, voyons, me disais-je en me prenant la tête à deux mains, je

ne suis pourtant pas un fou! J'ai bien entendu!...

Pouce par pouce, avec les procédés d'investigation les plus minutieux,

j'examinai la salle. Ce fut en vain. Ou plutôt... mais pouvais-je

considérer cela comme une découverte? Sous un petit tapis persan, jeté

sur le parquet, je ramassai une carte, une carte à jouer. C'était un

sept de coeur, pareil à tous les sept de coeur des jeux de cartes

français, mais qui retint mon attention par un détail assez curieux.

La pointe extrême de chacune des sept marques rouges en forme de

coeur, était percée d'un trou, le trou rond et régulier qu'eût

pratiqué l'extrémité d'un poinçon.

Voilà tout. Une carte et une lettre trouvée dans un livre. En dehors

de cela, rien. Était-ce assez pour affirmer que je n'avais pas été le

jouet d'un rêve?

* * *

Toute la journée, je poursuivis mes recherches dans le salon. C'était

une grande pièce en disproportion avec l'exiguïté de l'hôtel, et dont

l'ornementation attestait le goût bizarre de celui qui l'avait conçue.

Le parquet était fait d'une mosaïque de petites pierres multicolores,

formant de larges dessins symétriques. La même mosaïque recouvrait les

murs, disposée en panneaux, allégories pompéiennes, compositions

bizantines, fresque du moyen âge. Un Bacchus enfourchait un tonneau.

Un empereur couronné d'or, à barbe fleurie, tenait un glaive dans sa

main droite.

Tout en haut, un peu à la façon d'un atelier, se découpait l'unique et

vaste fenêtre. Cette fenêtre étant toujours ouverte la nuit, il était

probable que les hommes avaient passé par là, à l'aide d'une échelle.

Mais, ici encore, aucune certitude. Les montants de l'échelle eussent

dû laisser des traces sur le sol battu de la cour: il n'y en avait

point. L'herbe du terrain vague qui entourait l'hôtel aurait dû être

fraîchement foulée: elle ne l'était pas.

J'avoue que je n'eus point l'idée de m'adresser à la police, tellement

les faits qu'il m'eût fallu exposer étaient inconsistants et absurdes.

On se fût moqué de moi. Mais, le surlendemain, c'était mon jour de

chronique au _Gil Blas_, où j'écrivais alors. Obsédé par mon aventure,

je la racontai tout au long.

L'article ne passa pas inaperçu, mais je vis bien qu'on ne le prenait

guère au sérieux, et qu'on le considérait plutôt comme une fantaisie

que comme une histoire réelle. Les Saint-Martin me raillèrent. Daspry,

cependant, qui ne manquait pas d'une certaine compétence en ces

matières, vint me voir, se fit expliquer l'affaire et l'étudia...

sans plus de succès d'ailleurs.

Or, un des matins suivants, le timbre de la grille résonna, et Antoine

vint m'avertir qu'un monsieur désirait me parler. Il n'avait pas voulu

donner son nom. Je le priai de monter.

C'était un homme d'une quarantaine d'années, très brun, de visage

énergique, et dont les habits propres, mais usés, annonçaient un souci

d'élégance qui contrastait avec ses façons plutôt vulgaires.

Sans préambule, il me dit--d'une voix éraillée, avec des accents qui

me confirmèrent la situation sociale de l'individu:

--Monsieur, en voyage, dans un café, le _Gil Blas_ m'est tombé sous

les yeux. J'ai lu votre article. Il m'a intéressé... beaucoup.

--Je vous remercie.

--Et je suis revenu.

--Ah!

--Oui, pour vous parler. Tous les faits que vous avez racontés

sont-ils exacts?

--Absolument exacts.

--Il n'en est pas un seul qui soit de votre invention?

--Pas un seul.

--En ce cas j'aurais peut-être des renseignements à vous fournir.

--Je vous écoute.

--Non.

--Comment, non?

--Avant de parler, il faut que je vérifie s'ils sont justes.

--Et pour les vérifier?

--Il faut que je reste seul dans cette pièce.

Je le regardai avec surprise.

--Je ne vois pas très bien...

--C'est une idée que j'ai eue en lisant votre article. Certains

détails établissent une coïncidence vraiment extraordinaire avec une

autre aventure que le hasard m'a révélée. Si je me suis trompé, il est

préférable que je garde le silence. Et l'unique moyen de le savoir,

c'est que je reste seul...

Qu'y avait-il sous cette proposition? Plus tard je me suis rappelé

qu'en la formulant l'homme avait un air inquiet, une expression de

physionomie anxieuse. Mais, sur le moment, bien qu'un peu étonné, je

ne trouvai rien de particulièrement anormal à sa demande. Et puis une

telle curiosité me stimulait!

Je répondis:

--Soit. Combien vous faut-il de temps?

--Oh! trois minutes, pas davantage. D'ici trois minutes, je vous

rejoindrai.

Je sortis de la pièce. En bas, je tirai ma montre. Une minute

s'écoula. Deux minutes... Pourquoi donc me sentais-je oppressé?

Pourquoi ces instants me paraissaient-ils plus solennels que d'autres?

Deux minutes et demie... Deux minutes trois quarts... Et soudain

un coup de feu retentit.

En quelques enjambées j'escaladai les marches et j'entrai. Un cri

d'horreur m'échappa.

Au milieu de la salle l'homme gisait, immobile, couché sur le côté

gauche. Du sang coulait de son crâne, mêlé à des débris de cervelle.

Près de son poing, un revolver, tout fumant.

Une convulsion l'agita, et ce fut tout.

Mais plus encore que ce spectacle effroyable, quelque chose me frappa,

quelque chose qui fit que je n'appelai pas au secours tout de suite,

et que je ne me jetai point à genoux pour voir si l'homme respirait. À

deux pas de lui, par terre, il y avait un sept de coeur!

Je le ramassai. Les sept extrémités des sept marques rouges étaient

percées d'un trou...

* * *

Une demi-heure après, le commissaire de police de Neuilly arrivait,

puis le médecin légiste, puis le chef de la Sûreté, M. Dudouis. Je

m'étais bien gardé de toucher au cadavre. Rien ne put fausser les

premières constatations.

Elles furent brèves, d'autant plus brèves que tout d'abord on ne

découvrit rien, ou peu de chose. Dans les poches du mort aucun papier,

sur ses vêtements aucun nom, sur son linge aucune initiale. Somme

toute, pas un indice capable d'établir son identité. Et dans la salle

le même ordre qu'auparavant. Les meubles n'avaient pas été dérangés,

et les objets avaient gardé leur ancienne position. Pourtant cet homme

n'était pas venu chez moi dans l'unique intention de se tuer, et parce

qu'il jugeait que mon domicile convenait mieux que tout autre à son

suicide! Il fallait qu'un motif l'eût déterminé à cet acte de

désespoir, et que ce motif lui-même résultât d'un fait nouveau,

constaté par lui au cours des trois minutes qu'il avait passées seul.

Quel fait? Qu'avait-il vu? Qu'avait-il surpris? Quel secret

épouvantable avait-il pénétré? Aucune supposition n'était permise.

Mais, au dernier moment, un incident se produisit qui nous parut d'un

intérêt considérable. Comme deux agents se baissaient pour soulever le

cadavre et l'emporter sur un brancard, ils s'aperçurent que la main

gauche, fermée jusqu'alors et crispée, s'était détendue, et qu'une

carte de visite, toute froissée, s'en échappait.

Cette carte portait: Georges Andermatt, rue de Berry, 37.

Qu'est-ce que cela signifiait? Georges Andermatt était un gros

banquier de Paris, fondateur et président de ce Comptoir des métaux

qui a donné une telle impulsion aux industries métallurgiques de

France. Il menait grand train, possédant mail-coach, automobiles,

écurie de course. Ses réunions étaient très suivies et l'on citait Mme

Andermatt pour sa grâce et pour sa beauté.

--Serait-ce le nom du mort? murmurai-je.

Le chef de la Sûreté se pencha.

--Ce n'est pas lui. M. Andermatt est un homme pâle et un peu

grisonnant.

--Mais alors pourquoi cette carte?

--Vous avez le téléphone, Monsieur?

--Oui, dans le vestibule. Si vous voulez bien m'accompagner.

Il chercha dans l'annuaire et demanda le 415.21.

--M. Andermatt est-il chez lui?--Veuillez lui dire que M. Dudouis le

prie de venir en toute hâte au 102 du boulevard Maillot. C'est urgent.

Vingt minutes plus tard, M. Andermatt descendait de son automobile. On

lui exposa les raisons qui nécessitaient son intervention, puis on le

mena devant le cadavre.

Il eut une seconde d'émotion qui contracta son visage, et prononça à

voix basse, comme s'il parlait malgré lui:

--Étienne Varin.

--Vous le connaissiez?

--Non... ou du moins oui... mais de vue seulement. Son frère...

--Il a un frère?

--Oui, Alfred Varin... Son frère est venu autrefois me solliciter...

je ne sais plus à quel propos...

--Où demeure-t-il?

--Les deux frères demeuraient ensemble... rue de Provence, je

crois.

--Et vous ne soupçonnez pas la raison pour laquelle celui-ci s'est

tué?

--Nullement.

--Cependant cette carte qu'il tenait dans sa main?... Votre carte

avec votre adresse!

--Je n'y comprends rien. Ce n'est là évidemment qu'un hasard que

l'instruction nous expliquera.

Un hasard en tout cas bien curieux, pensai-je et je sentis que nous

éprouvions tous la même impression.

Cette impression, je la retrouvai dans les journaux du lendemain, et

chez tous ceux de mes amis avec qui je m'entretins de l'aventure. Au

milieu des mystères qui la compliquaient, après la double découverte,

si déconcertante, de ce sept de coeur sept fois percé, après les deux

événements aussi énigmatiques l'un que l'autre dont ma demeure avait

été le théâtre, cette carte de visite semblait enfin promettre un peu

de lumière. Par elle on arriverait à la vérité.

Mais, contrairement aux prévisions, M. Andermatt ne fournit aucune

indication.

--J'ai dit ce que je savais, répétait-il. Que veut-on de plus? Je

suis le premier stupéfait que cette carte ait été trouvée là, et

j'attends comme tout le monde que ce point soit éclairci.

Il ne le fut pas. L'enquête établit que les frères Varin, Suisses

d'origine, avaient mené sous des noms différents une vie fort

mouvementée, fréquentant les tripots, en relations avec toute une

bande d'étrangers dont la police s'occupait, et qui s'était dispersée

après une série de cambriolages auxquels leur participation ne fut

établie que par la suite. Au numéro 24 de la rue de Provence où les

frères Varin avaient en effet habité six ans auparavant, on ignorait

ce qu'ils étaient devenus.

Je confesse que, pour ma part, cette affaire me semblait si

embrouillée que je ne croyais guère à la possibilité d'une solution,

et que je m'efforçais de n'y plus songer. Mais Jean Daspry, au

contraire, que je vis beaucoup à cette époque, se passionnait chaque

jour davantage.

Ce fut lui qui me signala cet écho d'un journal étranger que toute la

presse reproduisait et commentait:

«On va procéder en présence de l'empereur, et dans un lieu que l'on

tiendra secret jusqu'à la dernière minute, aux premiers essais d'un

sous-marin qui doit révolutionner les conditions futures de la guerre

navale. Une indiscrétion nous en a révélé le nom: il s'appelle _Le

Sept-de-coeur_.»

Le Sept de coeur! était-ce là rencontre fortuite? ou bien devait-on

établir un lien entre le nom de ce sous-marin et les incidents dont

nous avons parlé? Mais un lien de quelle nature? Ce qui se passait ici

ne pouvait aucunement se relier à ce qui se passait là-bas.

--Qu'en savez-vous? me disait Daspry. Les effets les plus disparates

proviennent souvent d'une cause unique.

Le surlendemain, un autre écho nous arrivait:

«On prétend que les plans du _Sept-de-coeur_, le sous-marin dont les

expériences vont avoir lieu incessamment, ont été exécutés par des

ingénieurs français. Ces ingénieurs, ayant sollicité en vain l'appui

de leurs compatriotes, se seraient adressés ensuite, sans plus de

succès, à l'Amirauté anglaise. Nous donnons ces nouvelles sous toute

réserve.»

Je n'ose pas trop insister sur des faits de nature extrêmement

délicate, et qui provoquèrent, on s'en souvient, une émotion si

considérable. Cependant, puisque tout danger de complication est

écarté, il me faut bien parler de l'article de l'_Écho de France_, qui

fit alors tant de bruit, et qui jeta sur l'affaire du Sept de coeur,

comme on l'appelait, quelques clartés... confuses.

Le voici, tel qu'il parut sous la signature de Salvator:

_L'affaire du Sept-de-coeur. Un coin du voile soulevé._

«Nous serons brefs. Il y a dix ans, un jeune ingénieur des mines,

Louis Lacombe, désireux de consacrer son temps et sa fortune aux

études qu'il poursuivait, donna sa démission, et loua, au numéro 102

du boulevard Maillot, un petit hôtel qu'un comte italien avait fait

récemment construire et décorer. Par l'intermédiaire de deux

individus, les frères Varin, de Lausanne, dont l'un l'assistait dans

ses expériences comme préparateur, et dont l'autre lui cherchait des

commanditaires, il entra en relations avec H. Georges Andermatt, qui

venait de fonder le Comptoir des Métaux.

«Après plusieurs entrevues, il parvint à l'intéresser à un projet de

sous-marin auquel il travaillait, et il fut entendu que, dès la mise

au point définitive de l'invention, M. Andermatt userait de son

influence pour obtenir du ministère de la marine une série d'essais.

«Durant deux années, Louis Lacombe fréquenta assidûment l'hôtel

Andermatt et soumit au banquier les perfectionnements qu'il apportait

à son projet, jusqu'au jour où, satisfait lui-même de son travail,

ayant trouvé la formule définitive qu'il cherchait, il pria M.

Andermatt de se mettre en campagne.

«Ce jour-là, Louis Lacombe dîna chez les Andermatt. Il s'en alla, le

soir, vers onze heures et demie. Depuis on ne l'a plus revu.

«En relisant les journaux de l'époque, on verrait que la famille du

jeune homme saisit la justice et que le parquet s'inquiéta. Mais on

n'aboutit à aucune certitude, et généralement il fut admis que Louis

Lacombe, qui passait pour un garçon original et fantasque, était parti

en voyage sans prévenir personne.

«Acceptons cette hypothèse... invraisemblable. Mais une question se

pose, capitale pour notre pays: que sont devenus les plans du

sous-marin? Louis Lacombe les a-t-il emportés? Sont-ils détruits?

«De l'enquête très sérieuse à laquelle nous nous sommes livrés, il

résulte que ces plans existent. Les frères Varin les ont eus entre les

mains. Comment? Nous n'avons encore pu l'établir, de même que nous ne

savons pas pourquoi ils n'ont pas essayé plus tôt de les vendre.

Craignaient-ils qu'on ne leur demandât comment ils les avaient en leur

possession? En tout cas cette crainte n'a pas persisté, et nous

pouvons en toute certitude affirmer ceci: les plans de Louis Lacombe

sont la propriété d'une puissance étrangère, et nous sommes en mesure

de publier la correspondance échangée à ce propos entre les frères

Varin et le représentant de cette puissance. Actuellement le

_Sept-de-coeur_ imaginé par Louis Lacombe est réalisé par nos voisins.

«La réalité répondra-t-elle aux prévisions optimistes de ceux qui ont

été mêlés à cette trahison? Nous avons, pour espérer le contraire, des

raisons que l'événement, nous voudrions le croire, ne trompera point.»

Et un post-scriptum ajoutait:

«Dernière heure.--Nous espérions à juste titre. Nos informations

particulières nous permettent d'annoncer que les essais du

_Sept-de-coeur_ n'ont pas été satisfaisants. Il est assez probable

qu'aux plans livrés par les frères Varin, il manquait le dernier

document apporté par Louis Lacombe à M. Andermatt le soir de sa

disparition, document indispensable à la compréhension totale du

projet, sorte de résumé où l'on retrouve les conclusions définitives,

les évaluations et les mesures contenues dans les autres papiers. Sans

ce document les plans sont imparfaits; de même que, sans les plans, le

document est inutile.

«Donc il est encore temps d'agir et de reprendre ce qui nous

appartient. Pour cette besogne fort difficile, nous comptons beaucoup

sur l'assistance de M. Andermatt. Il aura à coeur d'expliquer la

conduite inexplicable qu'il a tenue depuis le début. Il dira non

seulement pourquoi il n'a pas raconté ce qu'il savait au moment du

suicide d'Étienne Varin, mais aussi pourquoi il n'a jamais révélé la

disparition des papiers dont il avait connaissance. Il dira pourquoi,

depuis six ans, il fait surveiller les frères Varin par des agents à

sa solde.

«Nous attendons de lui, non point des paroles, mais des actes. Sinon...»

La menace était brutale. Mais en quoi consistait-elle? Quel moyen

d'intimidation Salvator, l'auteur... anonyme de l'article,

possédait-il sur M. Andermatt?

Une nuée de reporters assaillit le banquier, et dix interviews

exprimèrent le dédain avec lequel il répondit à cette mise en demeure.

Sur quoi, le correspondant de l'_Écho de France_ riposta par ces trois

lignes:

«Que M. Andermatt le veuille ou non, il est dès à présent notre

collaborateur dans l'oeuvre que nous entreprenons.»

* * *

Le jour où parut cette réplique, Daspry et moi nous dînâmes ensemble.

Le soir, les journaux étalés sur ma table, nous discutions l'affaire

et l'examinions sous toutes ses faces avec cette irritation que l'on

éprouverait à marcher indéfiniment dans l'ombre et à toujours se

heurter aux mêmes obstacles.

Et soudain, sans que mon domestique m'eût averti, sans que le timbre

eût résonné, la porte s'ouvrit et une dame entra, couverte d'un voile

épais.

Je me levai aussitôt et m'avançai. Elle me dit:

--C'est vous, Monsieur, qui demeurez ici?

--Oui, Madame, mais je vous avoue...

--La grille sur le boulevard n'était pas fermée, expliqua-t-elle.

--Mais la porte du vestibule?

Elle ne répondit pas, et je songeai qu'elle avait dû faire le tour par

l'escalier de service. Elle connaissait donc le chemin?

Il y eut un silence un peu embarrassé. Elle regarda Daspry. Malgré

moi, comme j'eusse fait dans un salon, je le présentai. Puis je la

priai de s'asseoir et de m'exposer le but de sa visite.

Elle enleva son voile et je vis qu'elle était brune, de visage

régulier, et, sinon très belle, du moins d'un charme infini, qui

provenait de ses yeux surtout, des yeux graves et douloureux.

Elle dit simplement:

--Je suis Mme Andermatt.

--Madame Andermatt! répétai-je, de plus en plus étonné.

Un nouveau silence. Et elle reprit d'une voix calme, et de l'air le

plus tranquille:

--Je viens au sujet de cette affaire... que vous savez. J'ai pensé

que je pourrais peut-être avoir auprès de vous quelques

renseignements...

--Mon Dieu, Madame, je n'en connais pas plus que ce qu'en ont dit les

journaux. Veuillez préciser en quoi je puis vous être utile.

--Je ne sais pas... Je ne sais pas...

Seulement alors j'eus l'intuition que son calme était factice, et que,

sous cet air de sécurité parfaite, se cachait un grand trouble. Et

nous nous tûmes, aussi gênés l'un que l'autre.

Mais Daspry, qui n'avait pas cessé de l'observer, s'approcha et lui

dit:

--Voulez-vous me permettre, Madame, de vous poser quelques questions?

--Oh! oui, s'écria-t-elle, comme cela je parlerai.

--Vous parlerez... quelles que soient ces questions?

--Quelles qu'elles soient.

Il réfléchit et prononça:

--Vous connaissiez Louis Lacombe?

--Oui, par mon mari.

--Quand l'avez-vous vu pour la dernière fois?

--Le soir où il a dîné chez nous.

--Ce soir-là, rien n'a pu vous donner à penser que vous ne le verriez

plus?

--Non. Il avait bien fait allusion à un voyage en Russie, mais si

vaguement!

--Vous comptiez donc le revoir?

--Le surlendemain, à dîner.

--Et comment expliquez-vous cette disparition?

--Je ne l'explique pas.

--Et M. Andermatt?

--Je l'ignore.

--Cependant...

--Ne m'interrogez pas là-dessus.

--L'article de l'_Écho de France_ semble dire...

--Ce qu'il semble dire, c'est que les frères Varin ne sont pas

étrangers à cette disparition.

--Est-ce votre avis?

--Oui.

--Sur quoi repose votre conviction?

--En nous quittant, Louis Lacombe portait une serviette qui contenait

tous les papiers relatifs à son projet. Deux jours après, il y a eu

entre mon mari et l'un des frères Varin, celui qui vit, une entrevue

au cours de laquelle mon mari acquérait la preuve que ces papiers

étaient aux mains des deux frères.

--Et il ne les a pas dénoncés?

--Non.

--Pourquoi?

--Parce que, dans la serviette, se trouvait autre chose que les

papiers de Louis Lacombe.

--Quoi?

Elle hésita, fut sur le point de répondre, puis, finalement, garda le

silence. Daspry continua:

--Voilà donc la cause pour laquelle votre mari, sans avertir la

police, faisait surveiller les deux frères. Il espérait à la fois

reprendre les papiers et cette chose... compromettante grâce à

laquelle les deux frères exerçaient sur lui une sorte de chantage.

--Sur lui... et sur moi.

--Ah! sur vous aussi?

--Sur moi principalement.

Elle articula ces trois mots d'une voix sourde. Daspry l'observa, fit

quelques pas, et revenant à elle:

--Vous avez écrit à Louis Lacombe?

--Certes... mon mari était en relations...

--En dehors de ces lettres officielles, n'avez-vous pas écrit à Louis

Lacombe... d'autre lettres. Excusez mon insistance, mais il est

indispensable que je sache toute la vérité. Avez-vous écrit d'autres

lettres?

Toute rougissante, elle murmura:

--Oui.

--Et ce sont ces lettres que possédaient les frères Varin?

--Oui.

--M. Andermatt le sait donc?

--Il ne les a pas vues, mais Alfred Varin lui en a révélé

l'existence, le menaçant de les publier si mon mari agissait contre

eux. Mon mari a eu peur... il a reculé devant le scandale.

--Seulement, il a tout mis en oeuvre pour leur arracher ces lettres.

--Il a tout mis en oeuvre... du moins, je le suppose, car, à

partir de cette dernière entrevue avec Alfred Varin, et après les

quelques mots très violents par lesquels il m'en rendit compte, il n'y

a plus eu entre mon mari et moi aucune intimité, aucune confiance.

Nous vivons comme deux étrangers.

--En ce cas, si vous n'avez rien à perdre, que craignez-vous?

--Si indifférente que je lui sois devenue, je suis celle qu'il a

aimée, celle qu'il aurait encore pu aimer;--oh! cela, j'en suis

certaine, murmura-t-elle d'une voix ardente, il m'aurait encore aimée,

s'il ne s'était pas emparé de ces maudites lettres...

--Comment! il aurait réussi... Mais les deux frères se défiaient

cependant?

--Oui, et ils se vantaient même, paraît-il, d'avoir une cachette

sûre.

--Alors?...

--J'ai tout lieu de croire que mon mari a découvert cette cachette!

--Allons donc! où se trouvait-elle?

--Ici.

Je tressautai.

--Ici!

--Oui, et je l'avais toujours soupçonné. Louis Lacombe, très

ingénieux, passionné de mécanique, s'amusait, à ses heures perdues, à

confectionner des coffres et des serrures. Les frères Varin ont dû

surprendre et, par la suite, utiliser une de ces cachettes pour

dissimuler les lettres... et d'autres choses aussi sans doute.

--Mais ils n'habitaient pas ici, m'écriai-je.

--Jusqu'à votre arrivée, il y a quatre mois, ce pavillon est resté

inoccupé. Il est donc probable qu'ils y revenaient, et ils ont pensé

en outre que votre présence ne les gênerait pas le jour où ils

auraient besoin de retirer tous leurs papiers. Mais ils comptaient

sans mon mari qui, dans la nuit du 22 au 23 juin, a forcé le coffre, a

pris... ce qu'il cherchait, et a laissé sa carte pour bien montrer

aux deux frères qu'il n'avait plus à les redouter et que les rôles

changeaient. Deux jours plus tard, averti par l'article du _Gil Blas_,

Étienne Varin se présentait chez vous en toute hâte, restait seul dans

ce salon, trouvait le coffre vide... et se tuait.

Après un instant, Daspry demanda:

--C'est une simple supposition, n'est-ce pas? M. Andermatt ne vous a

rien dit?

--Non.

--Son attitude vis-à-vis de vous ne s'est pas modifiée? Il ne vous a

pas paru plus sombre, plus soucieux?

--Non.

--Et vous croyez qu'il en serait ainsi s'il avait trouvé les lettres!

Pour moi il ne les a pas. Pour moi, ce n'est pas lui qui est entré

ici.

--Mais qui alors?

--Le personnage mystérieux qui conduit cette affaire, qui en tient

tous les fils, et qui la dirige vers un but que nous ne faisons

qu'entrevoir à travers tant de complications, le personnage mystérieux

dont on sent l'action visible et toute-puissante depuis la première

heure. C'est lui et ses amis qui sont entrés dans cet hôtel le 22

juin, c'est lui qui a découvert la cachette, c'est lui qui a laissé la

carte de M. Andermatt, c'est lui qui détient la correspondance et les

preuves de la trahison des frères Varin.

--Qui, lui? interrompis-je, non sans impatience.

--Le correspondant de l'_Écho de France_, parbleu, ce Salvator!

N'est-ce pas d'une évidence aveuglante? Ne donne-t-il pas dans son

article des détails que, seul, peut connaître l'homme qui a pénétré

les secrets des deux frères?

--En ce cas, balbutia Mme Andermatt, avec effroi, il a mes lettres

également, et c'est lui à son tour qui menace mon mari! Que faire, mon

Dieu!

--Lui écrire, déclara nettement Daspry, se confier à lui sans

détours; lui raconter tout ce que vous savez et tout ce que vous

pouvez apprendre.

--Que dites-vous!

--Votre intérêt est le même que le sien. Il est hors de doute qu'il

agit contre le survivant des deux frères. Ce n'est pas contre M.

Andermatt qu'il cherche des armes, mais contre Alfred Varin. Aidez-le.

--Comment?

--Votre mari a-t-il ce document qui complète et qui permet d'utiliser

les plans de Louis Lacombe?

--Oui.

--Prévenez-en Salvator. Au besoin, tâchez de lui procurer ce

document. Bref, entrez en correspondance avec lui. Que risquez-vous?

Le conseil était hardi, dangereux même à première vue, mais Mme

Andermatt n'avait guère le choix. Aussi bien, comme disait Daspry, que

risquait-elle? Si l'inconnu était un ennemi, cette démarche

n'aggravait pas la situation. Si c'était un étranger qui poursuivait

un but particulier, il devait n'attacher à ces lettres qu'une

importance secondaire.

Quoi qu'il en soit, il y avait là une idée, et Mme Andermatt, dans son

désarroi, fut trop heureuse de s'y rallier. Elle nous remercia avec

effusion, et promit de nous tenir au courant.

Le surlendemain, en effet, elle nous envoyait ce mot qu'elle avait

reçu en réponse:

«Les lettres ne s'y trouvaient pas. Mais je les aurai, soyez

tranquille. Je veille à tout. S.»

Je pris le papier. C'était l'écriture du billet que l'on avait

introduit dans mon livre de chevet, le soir du 22 juin.

Daspry avait donc raison, Salvator était bien le grand organisateur de

cette affaire.

* * *

En vérité, nous commencions à discerner quelques lueurs parmi les

ténèbres qui nous environnaient et certains points s'éclairaient d'une

lumière inattendue. Mais que d'autres restaient obscurs, comme la

découverte des deux sept de coeur! Pour ma part, j'en revenais

toujours là, plus intrigué peut-être qu'il n'eût fallu par ces deux

cartes dont les sept petites figures transpercées avaient frappé mes

yeux en de si troublantes circonstances. Quel rôle jouaient-elles dans

le drame? Quelle importance devait-on leur attribuer? Quelle

conclusion devait-on tirer de ce fait que le sous-marin construit sur

les plans de Louis Lacombe portait le nom de _Sept-de-coeur_?

Daspry, lui, s'occupait peu des deux cartes, tout entier à l'étude

d'un autre problème dont la solution lui semblait plus urgente: il

cherchait inlassablement la fameuse cachette.

--Et qui sait, disait-il, si je n'y trouverais point les lettres que

Salvator n'y a pas trouvées... par inadvertance peut-être. Il est

si peu croyable que les frères Varin aient enlevé d'un endroit qu'ils

supposaient inaccessible, l'arme dont ils savaient la valeur

inappréciable.

Et il cherchait. La grande salle n'ayant bientôt plus de secrets pour

lui, il étendait ses investigations à toutes les autres pièces du

pavillon: il scruta l'intérieur et l'extérieur, il examina les pierres

et les briques des murailles, il souleva les ardoises du toit.

Un jour, il arriva avec une pioche et une pelle, me donna la pelle,

garda la pioche et, désignant le terrain vague:

--Allons-y.

Je le suivis sans enthousiasme. Il divisa le terrain en plusieurs

sections qu'il inspecta successivement. Mais, dans un coin, à l'angle

que formaient les murs de deux propriétés voisines, un amoncellement

de moellons et de cailloux, recouverts de ronces et d'herbes, attira

son attention. Il l'attaqua.

Je dus l'aider. Durant une heure, en plein soleil, nous peinâmes

inutilement. Mais lorsque, sous les pierres écartées, nous parvînmes

au sol lui-même, et que nous l'eûmes éventré, la pioche de Daspry mit

à nu des ossements, un reste de squelette autour duquel

s'effiloquaient encore des bribes de vêtements.

Et soudain je me sentis pâlir. J'apercevais fichée en terre une petite

plaque de fer, découpée en forme de rectangle et où il me semblait

distinguer des taches rouges. Je me baissai. C'était bien cela: la

plaque avait les dimensions d'une carte à jouer, et les taches rouges,

d'un rouge de minium rongé par places, étaient au nombre de sept,

disposées comme les sept points d'un sept de coeur, et percées d'un

trou à chacune des sept extrémités.

--Écoutez, Daspry, j'en ai assez de toutes ces histoires. Tant mieux

pour vous si elles vous intéressent. Moi, je vous fausse compagnie.

Était-ce l'émotion? Était-ce la fatigue d'un travail exécuté sous un

soleil trop rude, toujours est-il que je chancelai en m'en allant, et

que je dus me mettre au lit où je restai quarante-huit heures,

fiévreux et brûlant, obsédé par des squelettes qui dansaient autour de

moi et se jetaient à la tête leurs coeurs sanguinolents.

Daspry me fut fidèle. Chaque jour il m'accorda trois ou quatre heures,

qu'il passa, il est vrai, dans la grande salle, à fureter, cogner, et

tapoter.

--Les lettres sont là, dans cette pièce, venait-il me dire de temps à

autre, elles sont là. J'en mettrais ma main au feu.

--Laissez-moi la paix, répondais-je horripilé.

Le matin du troisième jour, je me levai assez faible encore, mais

guéri. Un déjeuner substantiel me réconforta. Mais un petit bleu que

je reçus vers cinq heures contribua, plus que tout, à mon complet

rétablissement, tellement ma curiosité fut, de nouveau et malgré tout,

piquée au vif.

Le pneumatique contenait ces mots:

«Monsieur,

«Le drame dont le premier acte s'est passé dans la nuit du 22 au 23

juin, touche à son dénouement. La force même des choses exigeant que

je mette en présence l'un de l'autre les deux principaux personnages

de ce drame et que cette confrontation ait lieu chez vous, je vous

serais infiniment reconnaissant de me prêter votre domicile pour la

soirée d'aujourd'hui. Il serait bon que, de neuf heures à onze heures,

votre domestique fût éloigné, et préférable que vous-même eussiez

l'extrême obligeance de bien vouloir laisser le champ libre aux

adversaires. Vous avez pu vous rendre compte, dans la nuit du 22 au 23

juin, que je poussais jusqu'au scrupule le respect de tout ce qui vous

appartient. De mon côté, je croirais vous faire injure si je doutais

un seul instant de votre absolue discrétion à l'égard de celui qui

signe

«Votre dévoué,

«SALVATOR.»

Il y avait dans cette missive un ton d'ironie courtoise, et, dans la

demande qu'elle exprimait, une si jolie fantaisie, que je me délectai.

C'était d'une désinvolture charmante, et mon correspondant semblait

tellement sûr de mon acquiescement! Pour rien au monde je n'eusse

voulu le décevoir ou répondre à sa confiance par de l'ingratitude.

À huit heures, mon domestique, à qui j'avais offert une place de

théâtre, venait de sortir quand Daspry arriva. Je lui montrai le petit

bleu.

--Eh bien? me dit-il.

--Eh bien, je laisse la grille du jardin ouverte, afin que l'on

puisse entrer.

--Et vous vous en allez?

--Jamais de la vie!

--Mais puisqu'on vous demande...

--On me demande la discrétion. Je serai discret. Mais je tiens

furieusement à voir ce qui va se passer.

Daspry se mit à rire.

--Ma foi, vous avez raison, et je reste aussi. J'ai idée qu'on ne

s'ennuiera pas.

Un coup de timbre l'interrompit.

--Eux déjà? murmura-t-il, et vingt minutes en avance! Impossible.

Du vestibule, je tirai le cordon qui ouvrait la grille. Une silhouette

de femme traversa le jardin: Mme Andermatt.

Elle paraissait bouleversée, et c'est en suffoquant qu'elle balbutia:

--Mon mari... il vient... il a rendez-vous... on doit lui

donner les lettres...

--Comment le savez-vous? lui dis-je.

--Un hasard. Un mot que mon mari a reçu pendant le dîner.

--Un petit bleu?

--Un message téléphonique. Le domestique me l'a remis par erreur. Mon

mari l'a pris aussitôt, mais il était trop tard... j'avais lu.

--Vous aviez lu...

--Ceci à peu près: «_À neuf heures, ce soir, soyez au boulevard

Maillot avec les documents qui concernent l'affaire. En échange, les

lettres_.» Après le dîner, je suis remontée chez moi et je suis

sortie.

--À l'insu de M. Andermatt?

--Oui.

Daspry me regarda.

--Qu'en pensez-vous?

--Je pense ce que vous pensez, que M. Andermatt est un des

adversaires convoqués.

--Par qui? et dans quel but?

--C'est précisément ce que nous allons savoir.

Je les conduisis dans la grande salle.

Nous pouvions à la rigueur tenir tous les trois sous le manteau de la

cheminée, et nous dissimuler derrière la tenture de velours. Nous nous

installâmes. Mme Andermatt s'assit entre nous deux. Par les fentes du

rideau la pièce entière nous apparaissait.

Neuf heures sonnèrent. Quelques minutes plus tard la grille du jardin

grinça sur ses gonds.

J'avoue que je n'étais pas sans éprouver une certaine angoisse et

qu'une fièvre nouvelle me surexcitait. J'étais sur le point de

connaître le mot de l'énigme! L'aventure déconcertante dont les

péripéties se déroulaient devant moi depuis des semaines, allait enfin

prendre son véritable sens, et c'est sous mes yeux que la bataille

allait se livrer.

Daspry saisit la main de Mme Andermatt et murmura:

--Surtout, pas un mouvement! Quoi que vous entendiez ou voyiez,

restez impassible.

Quelqu'un entra. Et je reconnus tout de suite, à sa grande

ressemblance avec Étienne Varin, son frère Alfred. Même démarche

lourde, même visage terreux envahi par la barbe.

Il entra de l'air inquiet d'un homme qui a l'habitude de craindre des

embûches autour de lui, qui les flaire et les évite. D'un coup d'oeil

il embrassa la pièce, et j'eus l'impression que cette cheminée masquée

par une portière de velours lui était désagréable. Il fit trois pas de

notre côté. Mais une idée, plus impérieuse sans doute, le détourna,

car il obliqua vers le mur, s'arrêta devant le vieux roi de mosaïque,

à la barbe fleurie, au glaive flamboyant, et l'examina longuement,

montant sur une chaise, suivant du doigt le contour des épaules et de

la figure, et palpant certaines parties de l'image.

Mais brusquement il sauta de sa chaise et s'éloigna du mur. Un bruit

de pas retentissait. Sur le seuil apparut M. Andermatt.

Le banquier jeta un cri de surprise.

--Vous! Vous! C'est vous qui m'avez appelé?

--Moi? mais pas du tout, protesta Varin d'une voix cassée qui me

rappela celle de son frère, c'est votre lettre qui m'a fait venir.

--Ma lettre!

--Une lettre signée de vous, où vous m'offrez...

--Je ne vous ai pas écrit.

--Vous ne m'avez pas écrit!

Instinctivement Varin se mit en garde, non point contre le banquier,

mais contre l'ennemi inconnu qui l'avait attiré dans ce piège. Une

seconde fois ses yeux se tournèrent de notre côté, et, rapidement, il

se dirigea vers la porte.

Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur · 第 15 / 31 题