--Que faites-vous donc, Varin?
--Il y a là-dessous des machines qui ne me plaisent pas. Je m'en
vais. Bonsoir.
--Un instant!
--Voyons, Monsieur Andermatt, n'insistez pas, nous n'avons rien à
nous dire.
--Nous avons beaucoup à nous dire et l'occasion est trop bonne...
--Laissez-moi passer.
--Non, non, non, vous ne passerez pas.
Varin recula, intimidé par l'attitude résolue du banquier, et il
mâchonna:
--Alors, vite, causons, et que ce soit fini!
Une chose m'étonnait, et je ne doutais pas que mes deux compagnons
n'éprouvassent la même déception. Comment se pouvait-il que Salvator
ne fût pas là? N'entrait-il pas dans ses projets d'intervenir? et la
seule confrontation du banquier et de Varin lui semblait-elle
suffisante? J'étais singulièrement troublé. Du fait de son absence, ce
duel, combiné par lui, voulu par lui, prenait l'allure tragique des
événements que suscite et commande l'ordre rigoureux du destin, et la
force qui heurtait l'un à l'autre ces deux hommes impressionnait
d'autant plus qu'elle résidait en dehors d'eux.
Après un moment, M. Andermatt s'approcha de Varin et, bien en face,
les yeux dans les yeux:
--Maintenant que des années se sont écoulées, et que vous n'avez plus
rien à redouter, répondez-moi franchement, Varin. Qu'avez-vous fait de
Louis Lacombe?
--En voilà une question! Comme si je pouvais savoir ce qu'il est
devenu!
--Vous le savez! Vous le savez! Votre frère et vous, vous étiez
attachés à ses pas, vous viviez presque chez lui, dans la maison même
où nous sommes. Vous étiez au courant de tous ses travaux, de tous ses
projets. Et le dernier soir, Varin, quand j'ai reconduit Louis Lacombe
jusqu'à ma porte, j'ai vu deux silhouettes qui se dérobaient dans
l'ombre. Cela, je suis prêt à le jurer.
--Et après, quand vous l'aurez juré?
--C'était votre frère et vous, Varin.
--Prouvez-le.
--Mais la meilleure preuve, c'est que, deux jours plus tard, vous me
montriez vous-même les papiers et les plans que vous aviez recueillis
dans la serviette de Lacombe, et que vous me proposiez de me les
vendre. Comment ces papiers étaient-ils en votre possession?
--Je vous l'ai dit, Monsieur Andermatt, nous les avons trouvés sur la
table même de Louis Lacombe le lendemain matin, après sa disparition.
--Ce n'est pas vrai.
--Prouvez-le.
--La justice aurait pu le prouver.
--Pourquoi ne vous êtes-vous pas adressé à la justice?
--Pourquoi? Ah! pourquoi...
Il se tut, le visage sombre. Et l'autre reprit:
--Voyez-vous, Monsieur Andermatt, si vous aviez eu la moindre
certitude, ce n'est pas la petite menace que nous vous avons faite qui
eût empêché...
--Quelle menace? Ces lettres? Est-ce que vous vous imaginez que j'aie
jamais cru un instant?...
--Si vous n'avez pas cru à ces lettres, pourquoi m'avez-vous offert
des mille et des cents pour les ravoir? Et pourquoi, depuis, nous
avez-vous fait traquer comme des bêtes, mon frère et moi?
--Pour reprendre des plans auxquels je tenais.
--Allons donc! c'était pour les lettres. Une fois en possession des
lettres, vous nous dénonciez. Plus souvent que je m'en serais
dessaisi!
Il eut un éclat de rire qu'il interrompit tout d'un coup.
--Mais en voilà assez. Nous aurons beau répéter les mêmes paroles,
que nous n'en serons pas plus avancés. Par conséquent nous en
resterons là.
--Nous n'en resterons pas là, dit le banquier, et puisque vous avez
parlé des lettres, vous ne sortirez pas d'ici avant de me les avoir
rendues.
--Je sortirai.
--Non, non.
--Écoutez, Monsieur Andermatt, je vous conseille...
--Vous ne sortirez pas.
--C'est ce que nous verrons, dit Varin avec un tel accent de rage que
Mme Andermatt étouffa un faible cri.
Il dut l'entendre, car il voulut passer de force. M. Andermatt le
repoussa violemment. Alors je le vis qui glissait sa main dans la
poche de son veston.
--Une dernière fois!
--Les lettres d'abord.
Varin tira un revolver et visant M. Andermatt:
--Oui, ou non?
Le banquier se baissa vivement.
Un coup de feu jaillit. L'arme tomba.
Je fus stupéfait. C'était près de moi que le coup de feu avait jailli!
Et c'était Daspry qui, d'une balle de pistolet, avait fait sauter
l'arme de la main d'Alfred Varin!
Et dressé subitement entre les deux adversaires, face à Varin, il
ricanait:
--Vous avez de la veine, mon ami, une rude veine. C'est la main que
je visais, et c'est le revolver que j'atteins.
Tous deux le contemplaient, immobiles et confondus. Il dit au
banquier:
--Vous m'excuserez, monsieur, de me mêler de ce qui ne me regarde
pas. Mais vraiment vous jouez votre partie avec trop de maladresse.
Permettez-moi de tenir les cartes.
Se tournant vers l'autre:
--À nous deux, camarade. Et rondement, je t'en prie. L'atout est
coeur, et je joue le sept.
Et, à trois pouces du nez, il lui colla la plaque de fer où les sept
points rouges étaient marqués.
Jamais il ne m'a été donné de voir un tel bouleversement. Livide, les
yeux écarquillés, les traits tordus d'angoisse, l'homme semblait
hypnotisé par l'image qui s'offrait à lui.
--Qui êtes-vous? balbutia-t-il.
--Je l'ai déjà dit, un monsieur qui s'occupe de ce qui ne le regarde
pas... mais qui s'en occupe à fond.
--Que voulez-vous?
--Tout ce que tu as apporté.
--Je n'ai rien apporté.
--Si, sans quoi, tu ne serais pas venu. Tu as reçu ce matin un mot te
convoquant ici pour neuf heures, et t'enjoignant d'apporter tous les
papiers que tu avais. Or, te voici. Où sont les papiers?
Il y avait dans la voix de Daspry, il y avait dans son attitude, une
autorité qui me déconcertait, une façon d'agir toute nouvelle chez cet
homme plutôt nonchalant d'ordinaire et doux. Absolument dompté, Varin
désigna l'une de ses poches.
--Les papiers sont là.
--Ils y sont tous?
--Oui.
--Tous ceux que tu as trouvés dans la serviette de Louis Lacombe et
que tu as vendus au major von Lieben?
--Oui.
--Est-ce la copie ou l'original?
--L'original.
--Combien en veux-tu?
--Cent mille.
Daspry s'esclaffa.
--Tu es fou. Le major ne t'en a donné que vingt mille. Vingt mille
jetés à l'eau, puisque les essais ont manqué.
--On n'a pas su se servir des plans.
--Les plans sont incomplets.
--Alors, pourquoi me les demandez-vous?
--J'en ai besoin. Je t'en offre cinq mille francs. Pas un sou de
plus.
--Dix mille. Pas un sou de moins.
--Accordé.
Daspry revint à M. Andermatt.
--Veuillez signer un chèque, Monsieur.
--Mais... c'est que je n'ai pas...
--Votre carnet? Le voici.
Ahuri, M. Andermatt palpa le carnet que lui tendait Daspry.
--C'est bien à moi... Comment se fait-il?
--Pas de vaines paroles, je vous en prie, cher Monsieur, vous n'avez
qu'à signer.
Le banquier tira son stylographe et signa. Varin avança la main.
--Bas les pattes, fit Daspry, tout n'est pas fini.
Et s'adressant au banquier:
--Il était question aussi de lettres, que vous réclamez?
--Oui, un paquet de lettres.
--Où sont-elles, Varin?
--Je ne les ai pas.
--Où sont-elles, Varin?
--Je l'ignore. C'est mon frère qui s'en était chargé.
--Elles sont cachées ici, dans cette pièce.
--En ce cas, vous savez où elles sont.
--Comment le saurais-je?
--Dame, n'est-ce pas vous qui avez visité la cachette? Vous paraissez
aussi bien renseigné... que Salvator.
--Les lettres ne sont pas dans la cachette.
--Elles y sont.
--Ouvre-la.
Varin eut un regard de défiance. Daspry et Salvator ne faisaient-ils
qu'un réellement, comme tout le laissait présumer? Si oui, il ne
risquait rien en montrant une cachette déjà connue. Si non c'était
inutile...
--Ouvre-la, répéta Daspry.
--Je n'ai pas de sept de coeur.
--Si, celui-là, dit Daspry, en tendant la plaque de fer.
Varin recula, terrifié:
--Non... non... je ne veux pas...
--Qu'à cela ne tienne...
Daspry se dirigea vers le vieux monarque à la barbe fleurie, monta sur
une chaise, et appliqua le sept de coeur au bas du glaive, contre la
garde, et de façon que les bords de la plaque recouvrissent exactement
les deux bords de l'épée. Puis, avec l'aide d'un poinçon, qu'il
introduisit alternativement dans chacun des sept trous pratiqués à
l'extrémité des sept points de coeur, il pesa sur sept des petites
pierres de la mosaïque. À la septième petite pierre enfoncée, un
déclenchement se produisit, et tout le buste du roi pivota, démasquant
une large ouverture aménagée comme un coffre, avec des revêtements de
fer et deux rayons d'acier luisant.
--Tu vois bien, Varin, le coffre est vide.
--En effet... Alors c'est que mon frère aura retiré les lettres.
Daspry revint vers l'homme et lui dit:
--Ne joue pas au plus fin avec moi. Il y a une autre cachette. Où
est-elle?
--Il n'y en a pas.
--Est-ce de l'argent que tu veux? Combien?
--Dix mille.
--Monsieur Andermatt, ces lettres valent-elles dix mille francs pour
vous?
--Oui, fit le banquier d'une voix forte.
Varin ferma le coffre, prit le sept de coeur, non sans une répugnance
visible, et l'appliqua sur le glaive, contre la garde, et juste au
même endroit. Successivement il enfonça le poinçon à l'extrémité des
sept points de coeur. Il se produisit un second déclenchement, mais
cette fois, chose inattendue, ce ne fut qu'une partie du coffre qui
pivota démasquant un petit coffre pratiqué dans l'épaisseur même de la
porte qui fermait le plus grand.
Le paquet de lettres était là, noué d'une ficelle et cacheté. Varin le
remit à Daspry. Celui-ci demanda:
--Le chèque est prêt, Monsieur Andermatt?
--Oui.
--Et vous avez aussi le dernier document que vous tenez de Louis
Lacombe, et qui complète les plans du sous-marin?
--Oui.
L'échange se fit. Daspry empocha le document et le chèque, et offrit
le paquet à M. Andermatt.
--Voici ce que vous désiriez, Monsieur.
Le banquier hésita un moment, comme s'il avait peur de toucher à ces
pages maudites qu'il avait cherchées avec tant d'âpreté. Puis, d'un
geste nerveux, il s'en empara.
Auprès de moi j'entendis un gémissement. Je saisis la main de Mme
Andermatt: elle était glacée.
Et Daspry dit au banquier:
--Je crois, Monsieur, que notre conversation est terminée. Oh! pas de
remerciements, je vous en supplie. Le hasard seul a voulu que je pusse
vous être utile.
M. Andermatt se retira. Il emportait les lettres de sa femme à Louis
Lacombe.
--À merveille, s'écria Daspry d'un air enchanté, tout s'arrange pour
le mieux. Nous n'avons plus qu'à boucler notre affaire, camarade. Tu
as les papiers?
--Les voilà tous.
Daspry les compulsa, les examina attentivement et les enfouit dans sa
poche.
--Parfait, tu as tenu parole.
--Mais...
--Mais quoi?
--Les deux chèques?... l'argent?...
--Eh bien, tu as de l'aplomb, mon bonhomme. Comment, tu oses
réclamer!
--Je réclame ce qui m'est dû.
--On te doit donc quelque chose pour des papiers que tu as volés?
Mais l'homme paraissait hors de lui. Il tremblait de colère, les yeux
injectés de sang.
--L'argent... les vingt mille... bégaya-t-il.
--Impossible... j'en ai l'emploi.
--L'argent!...
--Allons, sois raisonnable, et laisse donc ton poignard tranquille.
Il lui saisit le bras si brutalement que l'autre hurla de douleur, et
il ajouta:
--Va-t'en, camarade, l'air te fera du bien. Veux-tu que je te
reconduise? Nous nous en irons par le terrain vague, et je te
montrerai un tas de cailloux sous lequel...
--Ce n'est pas vrai! Ce n'est pas vrai!
--Mais oui, c'est vrai. Cette petite plaque de fer aux sept points
rouges vient de là-bas. Elle ne quittait jamais Louis Lacombe, tu te
rappelles? Ton frère et toi vous l'avez enterrée avec le cadavre...
et avec d'autres choses qui intéresseront énormément la justice.
Varin se couvrit le visage de ses poings rageurs. Puis il prononça:
--Soit. Je suis roulé. N'en parlons plus. Un mot cependant... un
seul mot... je voudrais savoir...
--J'écoute.
--Il y avait dans ce coffre, dans le plus grand des deux, une
cassette?
--Oui.
--Quand vous êtes venu ici, la nuit du 22 au 23 juin, elle y était?
--Oui.
--Elle contenait?...
--Tout ce que les frères Varin y avaient enfermé, une assez jolie
collection de bijoux, diamants et perles, raccrochés de droite et de
gauche par lesdits frères.
--Et vous l'avez prise?
--Dame! Mets-toi à ma place.
--Alors... c'est en constatant la disparition de la cassette que
mon frère s'est tué?
--Probable. La disparition de votre correspondance avec le major von
Lieben n'eût pas suffi. Mais la disparition de la cassette...
Est-ce là tout ce que tu avais à me demander?
--Ceci encore: votre nom?
--Tu dis cela comme si tu avais des idées de revanche.
--Parbleu! La chance tourne. Aujourd'hui vous êtes le plus fort.
Demain...
--Ce sera toi.
--J'y compte bien. Votre nom?
--Arsène Lupin.
--Arsène Lupin!
L'homme chancela, assommé comme par un coup de massue. On eût dit que
ces deux mots lui enlevaient toute espérance. Daspry se mit à rire.
--Ah! ça, t'imaginais-tu qu'un M. Durand ou Dupont aurait pu monter
toute cette belle affaire? Allons donc, il fallait au moins un Arsène
Lupin. Et maintenant que tu es renseigné, mon petit, va préparer ta
revanche. Arsène Lupin t'attend.
Et il le poussa dehors, sans un mot de plus.
* * *
--Daspry, Daspry, criai-je, lui donnant encore, et malgré moi, le nom
sous lequel je l'avais connu.
J'écartai le rideau de velours.
Il accourut.
--Quoi? Qu'y a-t-il?
--Mme Andermatt est souffrante.
Il s'empressa, lui fit respirer des sels et, tout en la soignant,
m'interrogeait:
--Eh bien, que s'est-il donc passé?
--Les lettres, lui dis-je... les lettres de Louis Lacombe que vous
avez données à son mari!
Il se frappa le front.
--Elle a cru que j'avais fait cela!... Mais oui, après tout, elle
pouvait le croire. Imbécile que je suis!
Mme Andermatt, ranimée, l'écoutait avidement. Il sortit de son
portefeuille un petit paquet en tous points semblable à celui qu'avait
emporté M. Andermatt.
--Voici vos lettres, madame, les vraies.
--Mais... les autres?
--Les autres sont les mêmes que celles-ci, mais recopiées par moi,
cette nuit, et soigneusement arrangées. Votre mari sera d'autant plus
heureux de les lire qu'il ne se doutera pas de la substitution,
puisque tout a paru se passer sous ses yeux...
--L'écriture...
--Il n'y a pas d'écriture qu'on ne puisse imiter.
Elle le remercia, avec les mêmes paroles de gratitude qu'elle eût
adressées à un homme de son monde, et je vis bien qu'elle n'avait pas
dû entendre les dernières phrases échangées entre Varin et Arsène
Lupin.
Moi, je le regardais non sans embarras, ne sachant trop que dire à cet
ancien ami qui se révélait à moi sous un jour si imprévu. Lupin!
c'était Lupin! mon camarade de cercle n'était autre que Lupin! Je n'en
revenais pas. Mais, lui très à l'aise:
--Vous pouvez faire vos adieux à Jean Daspry.
--Ah!
--Oui, Jean Daspry part en voyage. Je l'envoie au Maroc. Il est fort
possible qu'il y trouve une fin digne de lui. J'avoue même que c'est
son intention.
--Mais Arsène Lupin nous reste?
--Oh! plus que jamais. Arsène Lupin n'est encore qu'au début de sa
carrière, et il compte bien...
Un mouvement de curiosité irrésistible me jeta sur lui, et
l'entraînant à quelque distance de Mme Andermatt:
--Vous avez donc fini par découvrir la seconde cachette, celle où se
trouvait le paquet de lettres?
--J'ai eu assez de mal! C'est hier seulement, l'après-midi, pendant
que vous étiez couché. Et pourtant, Dieu sait combien c'était facile!
Mais les choses les plus simples sont celles auxquelles on pense en
dernier.
Et me montrant le sept de coeur:
--J'avais bien deviné que, pour ouvrir le grand coffre, il fallait
appuyer cette carte contre le glaive du bonhomme en mosaïque...
--Comment aviez-vous deviné cela?
--Aisément. Par mes informations particulières, je savais en venant
ici, le 22 juin au soir...
--Après m'avoir quitté...
--Oui, et après vous avoir mis par des conversations choisies dans un
état d'esprit tel, qu'un nerveux et un impressionnable comme vous
devait fatalement me laisser agir à ma guise, sans sortir de son lit.
--Le raisonnement était juste.
--Je savais donc, en venant ici, qu'il y avait une cassette cachée
dans un coffre à serrure secrète, et que le sept de coeur était la
clef, le mot de cette serrure. Il ne s'agissait plus que de plaquer ce
sept de coeur à un endroit qui lui fût visiblement réservé. Une heure
d'examen m'a suffi.
--Une heure!
--Observez le bonhomme en mosaïque.
--Le vieil empereur?
--Ce vieil empereur est la représentation exacte du roi de coeur de
tous les jeux de cartes, Charlemagne.
--En effet... Mais pourquoi le sept de coeur ouvre-t-il tantôt le
grand coffre et tantôt le petit? Et pourquoi n'avez-vous ouvert
d'abord que le grand coffre?
--Pourquoi? mais parce que je m'obstinais toujours à placer mon sept
de coeur dans le même sens. Hier seulement je me suis aperçu qu'en le
retournant, c'est-à-dire en mettant le septième point, celui du
milieu, en l'air au lieu de le mettre en bas, la disposition des sept
points changeait.
--Parbleu!
--Évidemment, parbleu, mais encore fallait-il y penser.
--Autre chose: vous ignoriez l'histoire des lettres avant que Mme
Andermatt...
--En parlât devant moi? Oui. Je n'avais découvert dans le coffre,
outre la cassette, que la correspondance des deux frères,
correspondance qui m'a mis sur la voie de leur trahison.
--Somme toute, c'est par hasard que vous avez été amené, d'abord à
reconstituer l'histoire des deux frères, puis à rechercher les plans
et les documents du sous-marin?
--Par hasard.
--Mais dans quel but avez-vous recherché?...
Daspry m'interrompit en riant:
--Mon Dieu! comme cette affaire vous intéresse!
--Elle me passionne.
--Eh bien, tout à l'heure, quand j'aurai reconduit Mme Andermatt et
fait porter à l'_Écho de France_ le mot que je vais écrire, je
reviendrai et nous entrerons dans le détail.
Il s'assit et écrivit une de ces petites notes lapidaires où se
divertit la fantaisie du personnage. Qui ne se rappelle le bruit que
fit celle-ci dans le monde entier?
«Arsène Lupin a résolu le problème que Salvator a posé dernièrement.
Maître de tous les documents et plans originaux de l'ingénieur Louis
Lacombe, il les a fait parvenir entre les mains du ministre de la
marine. À cette occasion il ouvre une souscription dans le but
d'offrir à l'État le premier sous-marin construit d'après ces plans.
Et il s'inscrit lui-même en tête de cette souscription pour la somme
de vingt mille francs.»
--Les vingt mille francs des chèques de M. Andermatt? lui dis-je,
quand il m'eut donné le papier à lire.
--Précisément. Il était équitable que Varin rachetât en partie sa
trahison.
* * *
Et voilà comment j'ai connu Arsène Lupin. Voilà comment j'ai su que
Jean Daspry, camarade de cercle, relation mondaine, n'était autre
qu'Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur. Voilà comment j'ai noué des
liens d'amitié fort agréables avec notre grand homme, et comment, peu
à peu, grâce à la confiance dont il veut bien m'honorer, je suis
devenu son très humble, très fidèle et très reconnaissant
historiographe.
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