«Vous pouvez lâcher mon bras, je ne chercherai pas à vous échapper.»
Clorinde frotta son genou qu’elle avait un peu froissé dans sa chute.
«C’est encore, à tout prendre, une méprise dans le genre de celle qui
vous fit tuer Lautonne. Oui, mon cher! si je n’avais glissé, vous ne me
verriez déjà plus. En bonne justice nous devrions recommencer
l’épreuve... Asseyez-vous donc! vous suffoquez!»
Sylvius ne pouvait parler; sa poitrine battait comme un soufflet de
forge.
Clorinde poursuivit:
«En somme les événements heureux de votre existence, vos plus belles
actions, sont dus à des faux pas que vous ne saviez prévoir.
--Ah! je te tiens! murmura Sylvius entre deux soupirs houleux.
--Mais oui, vous me tenez, et comme je ne triche pas au jeu, je me
déclare battue, bien qu’ayant encore mille moyens de m’enfuir;
d’ailleurs, vous courez fort bien, je l’avoue sans honte. Et maintenant
que voulez-vous faire de moi?»
Elle frissonna:
«Où habitez-vous? Rentrons. J’ai froid.»
Alors Sylvius, joyeux, triomphal, serrant les dents, la saisit dans ses
bras, l’enleva, gagna le seuil de sa maison, poussa la porte, et, sur le
lit où la lune rayonnait, posa ce beau fardeau. Il ne prononça pas une
parole et Clorinde résignée, mais surtout indifférente, le laissa
faire.--Il la dévêtit, maladroit et tout tremblant.--Bientôt, elle se
trouva nue et son corps parut, mince, d’un brun mat sur la toile
blanche.--Il lui prit la bouche et la prit tout entière. Sa poitrine se
gonflait d’un sanglot de bonheur;--mais Clorinde, impassible restait
étendue ainsi qu’une bête lasse et le sanglot de Sylvius devint un vrai
sanglot.
Pourquoi ne voulait-elle pas de lui? Qu’avait-il qui la repoussât à tel
point, qu’elle ne lui donnât même pas sa haine? Sylvius comptait se
payer dans les bras de Clorinde de tous ses ennuis passés, oublier le
goût de la coupe amère au bord de ces lèvres rouges, mais elle était une
tiède statue avec des yeux de pierre qui ne daignaient même pas le
regarder. Sylvius s’assit à côté d’elle et la contempla d’un regard
triste, comme si elle était morte et qu’il portait son deuil.
Clorinde tourna un peu la tête:
«Vous avez cru, sans doute, me causer du plaisir!» dit-elle.
Puis elle ferma les yeux, poussa un soupir, fit de son bras un coussin
et s’endormit, paisiblement.
* * * * *
Sylvius pleurait en silence.--Cette femme lui était aussi étrangère
qu’une passante rencontrée pour la première fois. Il l’avait eue
pourtant! ce but qu’il poursuivait, il l’avait atteint... Oh! pourquoi
ces baisers sans réponse et cette mauvaise étreinte sans fièvre et sans
plaisir?... La nuit passa, lourde, lente, interminable... L’aube vint
enfin pâlir les murs. Clorinde dormait, Sylvius veillait à côté
d’elle...
Qu’il vous plaise de vous les figurer ainsi, tous deux, dans cette
humble chambre, tous deux seuls, n’était la présence encore obscure de
l’aurore: la muse enveloppée en un sommeil peuplé de songes qui parfois
bouillonnent jusqu’à ses lèvres, et, d’autre part, Sylvius, allongé sur
le lit, la tête dans l’oreiller, s’écoutant vivre, s’écoutant souffrir,
et suivant avec les pulsations de son chagrin, le bruit industrieux de
l’heure qui s’égoutte à l’horloge.
Tout à coup, Clorinde se soulève, elle étire ses bras, ouvre grandes ses
mains brunes, s’assied au bord du lit, puis, de quelques doigts, tient
son sein gauche et le considère.
Sylvius se soulève aussi, examine le sein, le caresse de ses lèvres,
mais Clorinde repousse le baiser... Elle va parler, elle entrave son
genou de ses mains jointes, contemple je ne sais quelle apparence
aérienne et dit enfin:
«Maintenant, il faudrait s’entendre! Otez de votre esprit que, pour
m’avoir chassée dans la colline, vous êtes le grand Pan poursuivant
Syrinx, et certes, sur ma bouche votre air de flûte fut assez grêle et
piteux! Je veux bien me prêter quelque temps à vos fantaisies, puisque
je m’y suis engagée, mais encore faut-il que j’en sache les limites et
surtout l’exacte durée. Parlez, je vous écoute.
--Ne me raille pas, Clorinde, dit Sylvius d’une petite voix d’enfant,
plains-moi plutôt. Cent fois, j’ai cru atteindre la gloire, mais elle me
gagne de vitesse. J’ai vu de singulières choses et l’on dirait que je
n’en tire aucun profit. Ce contentement triomphal dont on parle dans les
livres, jamais je ne l’ai ressenti, jamais un laurier n’a touché mon
front, mais aujourd’hui, je crois en lire la promesse dans tes yeux.
Clorinde! fais que tes yeux ne soient point menteurs!»
Clorinde songea quelques instants.
«Qui donc vous a donné cette folie?
--L’exemple de Lautonne et la vague promesse qu’une vieille me fit
naguère:
«Vous avez le regard d’un poète,» disait-elle.
Au nom de Lautonne, Clorinde avait frissonné. Sylvius dit encore:
«Lautonne n’avait reçu en naissant que des disgrâces et, toutefois, on
voyait souvent briller dans son regard cette forte assurance devant
laquelle tout cède et plie. D’ailleurs, il t’avait, toi, étrange,
changeante et que j’ai connue sous des formes si diverses que je ne sais
plus où se cache ta réelle nature. Vis à mes côtés, Clorinde! ne me
quitte pas! Peut-être arriveras-tu à m’aimer et c’est toi qui
m’inspireras!»
Sylvius se tut. Soudain il reprit en hautes et vives paroles:
«Je me suis voué à l’amour du laurier! Ah! je donnerais tout ce qui me
reste de vie pour connaître à tes côtés un jour de gloire, un seul jour
de cette gloire qui m’est peut-être destinée!»
Clorinde ne répondit pas aussitôt... Elle touchait la chair de son bras
comme on touche un objet précieux... puis elle leva la tête:
«Pour ce qui est de moi, dit-elle, je ne suis ni plus étrange ni plus
changeante que les autres femmes. Pour ce qui est de Lautonne, il avait
un cœur d’artiste. Vous, Sylvius, vous n’êtes qu’un amateur... Une
devineresse vous a trouvé le regard d’un poète?... A merveille...
seulement elle omit d’ajouter que votre esprit était celui d’un sot et
votre âme celle d’une commère.--Vous savez voir, Sylvius. Qu’est-ce,
cela? Il ne faut pas voir les choses, il faut les pénétrer, en avoir la
parfaite conscience. A quoi sert de regarder, d’apprécier, de juger,
puisqu’on ne peut conclure? Cent ans font sombrer une œuvre, exhaussent
l’autre. Les contemporains n’y purent rien démêler, car avec les
meilleurs yeux du monde, ils ne savent priser que le seul effort dirigé
dans le sens qu’ils entendent déjà. Le chef-d’œuvre est dû, bien des
fois, à une minute d’oubli et de dérèglement. Il brillera plus tard dans
sa pure lumière, mais les hommes du jour ne l’ont pas aperçu. Lautonne
me le disait souvent: compatir vaut mieux qu’observer. Il faut
participer à l’essence des choses, les faire vivre dans son cœur, y
chercher sa logique, sa morale, ses raisons de croire, et créer ensuite!
«Cela, vous ne l’avez jamais fait, Sylvius! Vos imaginations, si vives
qu’elles fussent, ne concluaient pas, ne menaient à rien, au lieu qu’en
créant, on fait de la beauté, on la juge belle, quoi qu’on en ait, on
conclut pour soi-même. Un spectateur est toujours dupe, un artisan ne
l’est pas, et c’est auprès de l’artisan que j’ai mon rôle de miroir où
il peut refléter son rêve.»
Impressionné par le tour pédagogique de cette allocution, Sylvius allait
répondre.
«Un moment! dit Clorinde. Vous vous êtes voué au laurier et vous
demandez un jour de gloire? Eh bien! Sylvius, je vous dois un gage comme
les enfants au jeu, ce jour de gloire je vais vous le donner.
--Je vous aime! murmurait le jeune homme qui était tombé à genoux, je
vous aime pour toujours!
--A votre aise!» dit-elle en se levant.
Et Sylvius qui avait peur, il ne savait au juste pourquoi, se répétait à
lui-même:
«Voici ta couronne! Voici ta couronne! Prends-la!»
* * * * *
Clorinde traversa la chambre, ouvrit la porte, les deux
fenêtres.--L’aurore d’été entra.
* * * * *
«Habille-toi!» dit-elle à Sylvius.
En hâte elle se vêtit, posa deux chaises dans le petit jardin au seuil
de la maison et, quand Sylvius fut prêt:
«Asseyons-nous,» dit-elle.
Il n’y avait pour tout spectacle que l’aurore d’été, perçant de ses
rayons une large brume étendue. Depuis longtemps, les dernières étoiles
s’étaient évanouies dans le ciel bleu clair. Déjà, les bois balbutiaient
vaguement leurs chants d’oiseaux, mais le monde attendait pour se
réjouir que son astre eût paru tout entier... Le vent agitait la couche
de brume sur les flots...
Enfin, la Méditerranée découvrit sa chair bleue et doubla l’image du
soleil.
Tandis que le jour naissait ainsi, devant ses yeux, il parut à Sylvius
que ses sens s’affinaient de façon merveilleuse. Pour la première fois,
il écoutait la musique des choses. Insensiblement, il en comprenait
mieux l’harmonie, et ce fut un innombrable orchestre; mais, en même
temps que ses accords le pénétraient, Sylvius se sentait déchiré par
eux. Le cantique du soleil levant l’assourdissait ainsi que d’un cri
forcené, dont la coupe du ciel était toute résonnante, et, des collines
d’alentour, montaient d’autres cris, clameurs d’allégresse qui
s’épanouissaient dans l’air, comme si des géants cachés eussent salué la
naissance du jour!
Sylvius se pressait les tempes, de peur que son front n’éclatât.--Il lui
semblait que le monde entier n’était qu’une même voix heureuse, et, dans
cette voix, il entendait tout!
Il entendit sur la colline les pins bruire, les ruisseaux lointains
murmurer, les pierres grincer sous leur manteau de mousses,--dans son
jardin, il entendit les insectes escaladant les brins d’herbe, le soupir
des fleurs encore assoupies, le frémissement triomphal du petit laurier
qui secouait ses gouttes de rosée,--il entendit la causerie des vagues
qui se confiaient des secrets délicats, les doux accents du flot que le
sable aspire, les rires du flot se mêlant à un autre flot, le sanglot du
flot qui se brise aux rochers, la respiration des barques sur la mer et
l’éternel murmure méditerranéen au creux de toutes les coquilles de la
grève.
Ce n’était pas, comme lorsqu’il galopait avec Lautonne et Pégase, un
spectacle nouveau charmant sa curiosité. Non! Il sentait tout cela
correspondre en lui, battre dans ses artères, faire vibrer ses nerfs...
Tant d’arbres lui parlaient, tant d’oiseaux l’appelaient!...
Et la chanson perpétuelle du vent!
Et les hymnes des pierres!
Son cœur était à l’unisson de leur cœur, ses oreilles bourdonnaient, ses
yeux se fermaient, éblouis de visions subites, et tous les parfums
enchantaient à la fois ses narines. Il n’avait jamais souffert
davantage: c’était le gril et la roue et les tenailles et les
brodequins. Un hurlement plaintif se formait dans sa voix.
Comme il étouffait aussi, Persane leva la tête pour chercher de l’air,
mais, dans le ciel, il entendit, il vit, il respira les nuages qui se
fondaient l’un dans l’autre et dansaient des danses, très lentes,
molles, ouatées et floconneuses. Traversant leurs rondes, une Vierge
passait, les lèvres arquées d’un sourire. Elle portait entre ses doigts
un arum frais éclos, l’encens des églises s’exhalait de sa chevelure
avec l’encens des roses et de cette chevelure des étoiles glissaient
qui, dans le ciel, poursuivaient leur course vive. Comme le chant d’un
violon solitaire, une plainte humaine s’élevait parfois de la ville que
cachait un pli du bois de pins, et la nature répondait par des plaintes
complémentaires, murmurées en sourdine, fraternellement, tandis qu’à
l’horizon bondissaient toujours les clameurs surhumaines de l’aurore.
Une flamme brûlait dans la poitrine de Sylvius. Il agonisait, se
débattait, crut mourir. La flamme montait à ses lèvres en le consumant
tout entier. Il se jeta vers Clorinde, et la baisa à la bouche, pensant
s’y rafraîchir, mais la bouche de Clorinde était plus brûlante que la
sienne et rouge comme une braise neuve.
Alors il cria des mots vagues et rauques, où il suppliait qu’on le
délivrât de ses tourments, qu’on le retirât de cette forge, et finit par
se blottir comme un enfant entre le bras de Clorinde.
Elle lui prit les mains. Une fraîche rosée le baigna. La torture avait
cessé... Il regarda autour de lui... C’était le soleil et la mer... le
paysage familier... Il n’y avait rien de plus que les autres jours,
sinon Clorinde à ses côtés.
«Mon pauvre garçon! dit-elle en riant, je ne voudrais pas t’offenser,
mais tu supportes bien mal les émotions qui, pour Lautonne, étaient de
pain quotidien. A coup sûr, c’est se fourvoyer que chercher ta gloire
ainsi; ta santé n’y résisterait pas! Il faudra baisser de plusieurs
tons! Ah! mon Dieu! quels soupirs! quelles plaintes! et quand naissait
en toi ton premier poème, de quels gestes terrifiés tu te pressais la
poitrine! On eût dit que le feu du ciel la dévorait.»
Sylvius pâlit:
«Ne parlons plus de cela, Clorinde! Oui, ces émotions sont un peu vives,
je renonce avec plaisir à les éprouver de nouveau. J’y renonce d’autant
plus volontiers que je sens le bonheur à portée de ma main. Vois! le
matin est doux, nous sommes entourés de belles choses, laissons-nous
vivre!
--Je veux bien!» dit Clorinde.
* * * * *
A midi, ils déjeunèrent à l’auberge d’une friture et de coquillages. Ils
causaient familièrement: on eût dit que toute leur vie ils avaient vécu
ensemble. De quoi parlaient-ils au juste?... De quoi parlent deux vieux
époux, _le soir, à la chandelle_?
Clorinde était charmante.
Sylvius était heureux.
* * * * *
Vers cinq heures, durant une promenade qu’ils firent sur la plage, le
jeune homme ébauchait déjà des projets d’avenir.
«Nous vivrons toujours ainsi, Clorinde, c’est le vrai bonheur! Nous
ornerons notre maison d’étoffes choisies, de meubles profonds et, tout
doucement, nous nous regarderons vieillir. Des livres sur les étagères,
des tableaux aux murs seront la joie de notre esprit et de nos yeux, et,
le soir, parfois, je te conterai nos voyages dont voici aujourd’hui la
conclusion.»
Clorinde ne répondit pas, mais sur le front de Sylvius elle mit un
baiser.
Le soir tombait. Ils dînèrent, puis, ils rentrèrent chez eux.
Sylvius caressa son amie; elle lui fit encore ce don d’elle-même qu’il
avait tant appelé. Ce furent là de délicates et paisibles amours, très
conjugales et sans fièvre. Sylvius n’en eût point voulu goûter de plus
belles et n’en imaginait pas de meilleures. Clorinde semblait
satisfaite.
L’air de la chambre était lourd. Ils ne purent dormir. S’étant vêtus
quelque peu, ils s’assirent devant le seuil de la maison, comme ils
l’avaient fait à l’aurore.
Tout à coup, Clorinde se leva.
«Je vais me promener... un peu de migraine... Non! inutile de
m’accompagner.
--Tu reviendras bientôt?
--Adieu! dit-elle, nous sommes quittes!»
Il n’avait même pas écouté la réponse. Assurément, Clorinde reviendrait
dans quelques minutes... Il allongea ses jambes, soupira d’aise et
regarda, du côté de l’orient, les étoiles pâlir.
«Ah! que la vie est douce, murmura-t-il, et quelle inoubliable journée!»
Il lui sembla entendre un léger bruit dans la maison.
Il tourna la tête.
* * * * *
Que faisaient ces trois femmes, assises au fond de sa chambre? On
entrait donc chez lui comme dans un moulin?--Elles s’étaient installées
sur les meilleurs sièges, devant la cheminée.--Ah! il les voyait bien!
Il allait les chasser... tout de suite!... tout de suite!...
Vêtue de gris, l’une, aux cheveux blancs tressés en natte, paraissait
vieille. Ses pieds étaient couverts d’une jonchée de lierre.
Entre ses doigts, elle tenait une quenouille.
Vêtue de vert, la seconde, aux cheveux noirs tressés en natte,
paraissait d’âge mûr. Ses pieds étaient couverts d’une jonchée de
passiflores.
Entre ses doigts, elle tournait un fuseau.
Vêtue de blanc, la troisième, aux cheveux blonds tressés en natte,
paraissait jeune. Ses pieds étaient couverts d’une jonchée d’anémones.
Entre ses doigts, elle tirait un fil qu’elle s’apprêtait à couper avec
une petite faucille.
Sylvius eut un frisson désagréable.
«Non! dit-il. Non! je n’en veux plus!»
Et, sans se lever, il cria:
«Allez-vous en! intruses! polissonnes! calamiteuses! Que venez-vous
faire ici?»
Mais elles avaient déjà disparu.
Sylvius haussa les épaules.
«Je vois des choses ridicules! Un peu de fatigue nerveuse, sans doute.
N’y pensons plus. La vie est trop bonne pour la gâter par des
imaginations!»