XXXII

«Vous pouvez lâcher mon bras, je ne chercherai pas à vous échapper.»

Clorinde frotta son genou qu’elle avait un peu froissé dans sa chute.

«C’est encore, à tout prendre, une méprise dans le genre de celle qui

vous fit tuer Lautonne. Oui, mon cher! si je n’avais glissé, vous ne me

verriez déjà plus. En bonne justice nous devrions recommencer

l’épreuve... Asseyez-vous donc! vous suffoquez!»

Sylvius ne pouvait parler; sa poitrine battait comme un soufflet de

forge.

Clorinde poursuivit:

«En somme les événements heureux de votre existence, vos plus belles

actions, sont dus à des faux pas que vous ne saviez prévoir.

--Ah! je te tiens! murmura Sylvius entre deux soupirs houleux.

--Mais oui, vous me tenez, et comme je ne triche pas au jeu, je me

déclare battue, bien qu’ayant encore mille moyens de m’enfuir;

d’ailleurs, vous courez fort bien, je l’avoue sans honte. Et maintenant

que voulez-vous faire de moi?»

Elle frissonna:

«Où habitez-vous? Rentrons. J’ai froid.»

Alors Sylvius, joyeux, triomphal, serrant les dents, la saisit dans ses

bras, l’enleva, gagna le seuil de sa maison, poussa la porte, et, sur le

lit où la lune rayonnait, posa ce beau fardeau. Il ne prononça pas une

parole et Clorinde résignée, mais surtout indifférente, le laissa

faire.--Il la dévêtit, maladroit et tout tremblant.--Bientôt, elle se

trouva nue et son corps parut, mince, d’un brun mat sur la toile

blanche.--Il lui prit la bouche et la prit tout entière. Sa poitrine se

gonflait d’un sanglot de bonheur;--mais Clorinde, impassible restait

étendue ainsi qu’une bête lasse et le sanglot de Sylvius devint un vrai

sanglot.

Pourquoi ne voulait-elle pas de lui? Qu’avait-il qui la repoussât à tel

point, qu’elle ne lui donnât même pas sa haine? Sylvius comptait se

payer dans les bras de Clorinde de tous ses ennuis passés, oublier le

goût de la coupe amère au bord de ces lèvres rouges, mais elle était une

tiède statue avec des yeux de pierre qui ne daignaient même pas le

regarder. Sylvius s’assit à côté d’elle et la contempla d’un regard

triste, comme si elle était morte et qu’il portait son deuil.

Clorinde tourna un peu la tête:

«Vous avez cru, sans doute, me causer du plaisir!» dit-elle.

Puis elle ferma les yeux, poussa un soupir, fit de son bras un coussin

et s’endormit, paisiblement.

* * * * *

Sylvius pleurait en silence.--Cette femme lui était aussi étrangère

qu’une passante rencontrée pour la première fois. Il l’avait eue

pourtant! ce but qu’il poursuivait, il l’avait atteint... Oh! pourquoi

ces baisers sans réponse et cette mauvaise étreinte sans fièvre et sans

plaisir?... La nuit passa, lourde, lente, interminable... L’aube vint

enfin pâlir les murs. Clorinde dormait, Sylvius veillait à côté

d’elle...

Qu’il vous plaise de vous les figurer ainsi, tous deux, dans cette

humble chambre, tous deux seuls, n’était la présence encore obscure de

l’aurore: la muse enveloppée en un sommeil peuplé de songes qui parfois

bouillonnent jusqu’à ses lèvres, et, d’autre part, Sylvius, allongé sur

le lit, la tête dans l’oreiller, s’écoutant vivre, s’écoutant souffrir,

et suivant avec les pulsations de son chagrin, le bruit industrieux de

l’heure qui s’égoutte à l’horloge.

Tout à coup, Clorinde se soulève, elle étire ses bras, ouvre grandes ses

mains brunes, s’assied au bord du lit, puis, de quelques doigts, tient

son sein gauche et le considère.

Sylvius se soulève aussi, examine le sein, le caresse de ses lèvres,

mais Clorinde repousse le baiser... Elle va parler, elle entrave son

genou de ses mains jointes, contemple je ne sais quelle apparence

aérienne et dit enfin:

«Maintenant, il faudrait s’entendre! Otez de votre esprit que, pour

m’avoir chassée dans la colline, vous êtes le grand Pan poursuivant

Syrinx, et certes, sur ma bouche votre air de flûte fut assez grêle et

piteux! Je veux bien me prêter quelque temps à vos fantaisies, puisque

je m’y suis engagée, mais encore faut-il que j’en sache les limites et

surtout l’exacte durée. Parlez, je vous écoute.

--Ne me raille pas, Clorinde, dit Sylvius d’une petite voix d’enfant,

plains-moi plutôt. Cent fois, j’ai cru atteindre la gloire, mais elle me

gagne de vitesse. J’ai vu de singulières choses et l’on dirait que je

n’en tire aucun profit. Ce contentement triomphal dont on parle dans les

livres, jamais je ne l’ai ressenti, jamais un laurier n’a touché mon

front, mais aujourd’hui, je crois en lire la promesse dans tes yeux.

Clorinde! fais que tes yeux ne soient point menteurs!»

Clorinde songea quelques instants.

«Qui donc vous a donné cette folie?

--L’exemple de Lautonne et la vague promesse qu’une vieille me fit

naguère:

«Vous avez le regard d’un poète,» disait-elle.

Au nom de Lautonne, Clorinde avait frissonné. Sylvius dit encore:

«Lautonne n’avait reçu en naissant que des disgrâces et, toutefois, on

voyait souvent briller dans son regard cette forte assurance devant

laquelle tout cède et plie. D’ailleurs, il t’avait, toi, étrange,

changeante et que j’ai connue sous des formes si diverses que je ne sais

plus où se cache ta réelle nature. Vis à mes côtés, Clorinde! ne me

quitte pas! Peut-être arriveras-tu à m’aimer et c’est toi qui

m’inspireras!»

Sylvius se tut. Soudain il reprit en hautes et vives paroles:

«Je me suis voué à l’amour du laurier! Ah! je donnerais tout ce qui me

reste de vie pour connaître à tes côtés un jour de gloire, un seul jour

de cette gloire qui m’est peut-être destinée!»

Clorinde ne répondit pas aussitôt... Elle touchait la chair de son bras

comme on touche un objet précieux... puis elle leva la tête:

«Pour ce qui est de moi, dit-elle, je ne suis ni plus étrange ni plus

changeante que les autres femmes. Pour ce qui est de Lautonne, il avait

un cœur d’artiste. Vous, Sylvius, vous n’êtes qu’un amateur... Une

devineresse vous a trouvé le regard d’un poète?... A merveille...

seulement elle omit d’ajouter que votre esprit était celui d’un sot et

votre âme celle d’une commère.--Vous savez voir, Sylvius. Qu’est-ce,

cela? Il ne faut pas voir les choses, il faut les pénétrer, en avoir la

parfaite conscience. A quoi sert de regarder, d’apprécier, de juger,

puisqu’on ne peut conclure? Cent ans font sombrer une œuvre, exhaussent

l’autre. Les contemporains n’y purent rien démêler, car avec les

meilleurs yeux du monde, ils ne savent priser que le seul effort dirigé

dans le sens qu’ils entendent déjà. Le chef-d’œuvre est dû, bien des

fois, à une minute d’oubli et de dérèglement. Il brillera plus tard dans

sa pure lumière, mais les hommes du jour ne l’ont pas aperçu. Lautonne

me le disait souvent: compatir vaut mieux qu’observer. Il faut

participer à l’essence des choses, les faire vivre dans son cœur, y

chercher sa logique, sa morale, ses raisons de croire, et créer ensuite!

«Cela, vous ne l’avez jamais fait, Sylvius! Vos imaginations, si vives

qu’elles fussent, ne concluaient pas, ne menaient à rien, au lieu qu’en

créant, on fait de la beauté, on la juge belle, quoi qu’on en ait, on

conclut pour soi-même. Un spectateur est toujours dupe, un artisan ne

l’est pas, et c’est auprès de l’artisan que j’ai mon rôle de miroir où

il peut refléter son rêve.»

Impressionné par le tour pédagogique de cette allocution, Sylvius allait

répondre.

«Un moment! dit Clorinde. Vous vous êtes voué au laurier et vous

demandez un jour de gloire? Eh bien! Sylvius, je vous dois un gage comme

les enfants au jeu, ce jour de gloire je vais vous le donner.

--Je vous aime! murmurait le jeune homme qui était tombé à genoux, je

vous aime pour toujours!

--A votre aise!» dit-elle en se levant.

Et Sylvius qui avait peur, il ne savait au juste pourquoi, se répétait à

lui-même:

«Voici ta couronne! Voici ta couronne! Prends-la!»

* * * * *

Clorinde traversa la chambre, ouvrit la porte, les deux

fenêtres.--L’aurore d’été entra.

* * * * *

«Habille-toi!» dit-elle à Sylvius.

En hâte elle se vêtit, posa deux chaises dans le petit jardin au seuil

de la maison et, quand Sylvius fut prêt:

«Asseyons-nous,» dit-elle.

Il n’y avait pour tout spectacle que l’aurore d’été, perçant de ses

rayons une large brume étendue. Depuis longtemps, les dernières étoiles

s’étaient évanouies dans le ciel bleu clair. Déjà, les bois balbutiaient

vaguement leurs chants d’oiseaux, mais le monde attendait pour se

réjouir que son astre eût paru tout entier... Le vent agitait la couche

de brume sur les flots...

Enfin, la Méditerranée découvrit sa chair bleue et doubla l’image du

soleil.

Tandis que le jour naissait ainsi, devant ses yeux, il parut à Sylvius

que ses sens s’affinaient de façon merveilleuse. Pour la première fois,

il écoutait la musique des choses. Insensiblement, il en comprenait

mieux l’harmonie, et ce fut un innombrable orchestre; mais, en même

temps que ses accords le pénétraient, Sylvius se sentait déchiré par

eux. Le cantique du soleil levant l’assourdissait ainsi que d’un cri

forcené, dont la coupe du ciel était toute résonnante, et, des collines

d’alentour, montaient d’autres cris, clameurs d’allégresse qui

s’épanouissaient dans l’air, comme si des géants cachés eussent salué la

naissance du jour!

Sylvius se pressait les tempes, de peur que son front n’éclatât.--Il lui

semblait que le monde entier n’était qu’une même voix heureuse, et, dans

cette voix, il entendait tout!

Il entendit sur la colline les pins bruire, les ruisseaux lointains

murmurer, les pierres grincer sous leur manteau de mousses,--dans son

jardin, il entendit les insectes escaladant les brins d’herbe, le soupir

des fleurs encore assoupies, le frémissement triomphal du petit laurier

qui secouait ses gouttes de rosée,--il entendit la causerie des vagues

qui se confiaient des secrets délicats, les doux accents du flot que le

sable aspire, les rires du flot se mêlant à un autre flot, le sanglot du

flot qui se brise aux rochers, la respiration des barques sur la mer et

l’éternel murmure méditerranéen au creux de toutes les coquilles de la

grève.

Ce n’était pas, comme lorsqu’il galopait avec Lautonne et Pégase, un

spectacle nouveau charmant sa curiosité. Non! Il sentait tout cela

correspondre en lui, battre dans ses artères, faire vibrer ses nerfs...

Tant d’arbres lui parlaient, tant d’oiseaux l’appelaient!...

Et la chanson perpétuelle du vent!

Et les hymnes des pierres!

Son cœur était à l’unisson de leur cœur, ses oreilles bourdonnaient, ses

yeux se fermaient, éblouis de visions subites, et tous les parfums

enchantaient à la fois ses narines. Il n’avait jamais souffert

davantage: c’était le gril et la roue et les tenailles et les

brodequins. Un hurlement plaintif se formait dans sa voix.

Comme il étouffait aussi, Persane leva la tête pour chercher de l’air,

mais, dans le ciel, il entendit, il vit, il respira les nuages qui se

fondaient l’un dans l’autre et dansaient des danses, très lentes,

molles, ouatées et floconneuses. Traversant leurs rondes, une Vierge

passait, les lèvres arquées d’un sourire. Elle portait entre ses doigts

un arum frais éclos, l’encens des églises s’exhalait de sa chevelure

avec l’encens des roses et de cette chevelure des étoiles glissaient

qui, dans le ciel, poursuivaient leur course vive. Comme le chant d’un

violon solitaire, une plainte humaine s’élevait parfois de la ville que

cachait un pli du bois de pins, et la nature répondait par des plaintes

complémentaires, murmurées en sourdine, fraternellement, tandis qu’à

l’horizon bondissaient toujours les clameurs surhumaines de l’aurore.

Une flamme brûlait dans la poitrine de Sylvius. Il agonisait, se

débattait, crut mourir. La flamme montait à ses lèvres en le consumant

tout entier. Il se jeta vers Clorinde, et la baisa à la bouche, pensant

s’y rafraîchir, mais la bouche de Clorinde était plus brûlante que la

sienne et rouge comme une braise neuve.

Alors il cria des mots vagues et rauques, où il suppliait qu’on le

délivrât de ses tourments, qu’on le retirât de cette forge, et finit par

se blottir comme un enfant entre le bras de Clorinde.

Elle lui prit les mains. Une fraîche rosée le baigna. La torture avait

cessé... Il regarda autour de lui... C’était le soleil et la mer... le

paysage familier... Il n’y avait rien de plus que les autres jours,

sinon Clorinde à ses côtés.

«Mon pauvre garçon! dit-elle en riant, je ne voudrais pas t’offenser,

mais tu supportes bien mal les émotions qui, pour Lautonne, étaient de

pain quotidien. A coup sûr, c’est se fourvoyer que chercher ta gloire

ainsi; ta santé n’y résisterait pas! Il faudra baisser de plusieurs

tons! Ah! mon Dieu! quels soupirs! quelles plaintes! et quand naissait

en toi ton premier poème, de quels gestes terrifiés tu te pressais la

poitrine! On eût dit que le feu du ciel la dévorait.»

Sylvius pâlit:

«Ne parlons plus de cela, Clorinde! Oui, ces émotions sont un peu vives,

je renonce avec plaisir à les éprouver de nouveau. J’y renonce d’autant

plus volontiers que je sens le bonheur à portée de ma main. Vois! le

matin est doux, nous sommes entourés de belles choses, laissons-nous

vivre!

--Je veux bien!» dit Clorinde.

* * * * *

A midi, ils déjeunèrent à l’auberge d’une friture et de coquillages. Ils

causaient familièrement: on eût dit que toute leur vie ils avaient vécu

ensemble. De quoi parlaient-ils au juste?... De quoi parlent deux vieux

époux, _le soir, à la chandelle_?

Clorinde était charmante.

Sylvius était heureux.

* * * * *

Vers cinq heures, durant une promenade qu’ils firent sur la plage, le

jeune homme ébauchait déjà des projets d’avenir.

«Nous vivrons toujours ainsi, Clorinde, c’est le vrai bonheur! Nous

ornerons notre maison d’étoffes choisies, de meubles profonds et, tout

doucement, nous nous regarderons vieillir. Des livres sur les étagères,

des tableaux aux murs seront la joie de notre esprit et de nos yeux, et,

le soir, parfois, je te conterai nos voyages dont voici aujourd’hui la

conclusion.»

Clorinde ne répondit pas, mais sur le front de Sylvius elle mit un

baiser.

Le soir tombait. Ils dînèrent, puis, ils rentrèrent chez eux.

Sylvius caressa son amie; elle lui fit encore ce don d’elle-même qu’il

avait tant appelé. Ce furent là de délicates et paisibles amours, très

conjugales et sans fièvre. Sylvius n’en eût point voulu goûter de plus

belles et n’en imaginait pas de meilleures. Clorinde semblait

satisfaite.

L’air de la chambre était lourd. Ils ne purent dormir. S’étant vêtus

quelque peu, ils s’assirent devant le seuil de la maison, comme ils

l’avaient fait à l’aurore.

Tout à coup, Clorinde se leva.

«Je vais me promener... un peu de migraine... Non! inutile de

m’accompagner.

--Tu reviendras bientôt?

--Adieu! dit-elle, nous sommes quittes!»

Il n’avait même pas écouté la réponse. Assurément, Clorinde reviendrait

dans quelques minutes... Il allongea ses jambes, soupira d’aise et

regarda, du côté de l’orient, les étoiles pâlir.

«Ah! que la vie est douce, murmura-t-il, et quelle inoubliable journée!»

Il lui sembla entendre un léger bruit dans la maison.

Il tourna la tête.

* * * * *

Que faisaient ces trois femmes, assises au fond de sa chambre? On

entrait donc chez lui comme dans un moulin?--Elles s’étaient installées

sur les meilleurs sièges, devant la cheminée.--Ah! il les voyait bien!

Il allait les chasser... tout de suite!... tout de suite!...

Vêtue de gris, l’une, aux cheveux blancs tressés en natte, paraissait

vieille. Ses pieds étaient couverts d’une jonchée de lierre.

Entre ses doigts, elle tenait une quenouille.

Vêtue de vert, la seconde, aux cheveux noirs tressés en natte,

paraissait d’âge mûr. Ses pieds étaient couverts d’une jonchée de

passiflores.

Entre ses doigts, elle tournait un fuseau.

Vêtue de blanc, la troisième, aux cheveux blonds tressés en natte,

paraissait jeune. Ses pieds étaient couverts d’une jonchée d’anémones.

Entre ses doigts, elle tirait un fil qu’elle s’apprêtait à couper avec

une petite faucille.

Sylvius eut un frisson désagréable.

«Non! dit-il. Non! je n’en veux plus!»

Et, sans se lever, il cria:

«Allez-vous en! intruses! polissonnes! calamiteuses! Que venez-vous

faire ici?»

Mais elles avaient déjà disparu.

Sylvius haussa les épaules.

«Je vois des choses ridicules! Un peu de fatigue nerveuse, sans doute.

N’y pensons plus. La vie est trop bonne pour la gâter par des

imaginations!»

Pour l'Amour du Laurier: Roman · 第 44 / 50 题