XXXI

Savoir comment Sylvius atteignit une auberge et, mourant de faim, y

mangea, puis y dormit vingt heures, comment il échangea son joli costume

bariolé contre un vêtement d’usage plus courant serait d’un intérêt

médiocre. Le lendemain même de son arrivée, il se rendit à Marseille

distant de quelques kilomètres et télégraphia à son banquier de Paris.

Le louis dont le dauphin lui avait fait présent facilita beaucoup ces

premières précautions, pourtant, il ne s’en sépara qu’avec peine. Où

donc le poisson aurait-il trouvé une pièce d’or neuve, sinon dans les

flots, à l’instant où Clorinde y versait les débris de Chrysolet.

Sylvius donnait, avec ces vingt francs, le seul souvenir qui lui restât

d’un être singulier.

Ayant regagné l’auberge, il se demanda quelle serait désormais sa vie.

Il s’en rendait compte: rien ne lui avait réussi. A quoi donc était-il

parvenu? Cette course à la gloire, entreprise sans méthode, à

cloche-pied, il ne rêvait même plus de la poursuivre. Il se résolut à

demeurer quelque temps dans le village où il avait abordé. Paris lui

rappellerait encore trop de mésaventures, il avait besoin de repos, loin

de la fable, loin du tumulte, loin des livres, toutes choses qui lui

donnaient la nausée. Après avoir mûrement réfléchi dans les lieux

propices à la méditation, principalement le bord de la mer, il loua,

pour tout l’automne, une petite maison de pêcheur dont le propriétaire

partait au service et s’y installa. Elle était fort jolie. Des tuiles

rouges couvraient son toit. Ses murs étaient peints à la chaux et tout

son aspect séduisait le regard. C’était une de ces maisons dont on dit

volontiers:

«Qu’il ferait bon vivre là!»

Située tout au bout du village, son petit jardin (vingt mètres carrés)

touchait presque à la mer; il y poussait de belles salades, un laurier

et un pin minuscule et contourné. Le décor, composé de flots bleus et

d’une colline abrupte, était plaisant, les quelques pêcheurs d’alentour,

bienveillants et sans malice, la température, douce. Rentré dans sa

chambre le soir venu, Sylvius prit une cigarette, alluma sa lampe,

s’assit dans un fauteuil qu’il avait fait venir de la ville et se

déclara à lui-même que, retranché loin des dieux, il trouvait à vivre un

certain agrément.

Ce fut ainsi pendant une semaine. Puis, il s’ennuya. Durant le jour, les

heures passaient tant bien que mal en longues promenades, mais les

soirées étaient lugubres. Dès le soleil couchant et le crépuscule,

Sylvius bâillait, et ce n’était point par envie de dormir, car il avait

déjà pris l’habitude de se lever tard. Il ne voulait pas aller en ville

où, d’ailleurs, il ne connaissait personne, et où son seul gîte eût été

les cafés retentissants;--il ne voulait pas méditer car, aussitôt, des

fumées d’héroïsme lui montaient à la tête et l’image de Clorinde

éblouissait ses yeux;--il ne voulait pas lire, craignant de s’identifier

aux héros de l’histoire, et il avait peur du sommeil, certain qu’un rêve

malveillant le navrerait sans trêve. Alors, une nuit qu’il s’agitait

sans trouver le repos, il s’en fut grimper sur la colline à laquelle le

village était adossé. Au clair de la lune, il vit un sentier qui

traversait un bois de pins; il s’y engagea.

Le bois était d’ombre et d’argent, paisible, parcouru de parfums, éventé

par la brise, délicieux. A travers le lacis des branches, on apercevait

le ciel foisonnant et, souvent, une pomme de pin et des aiguilles se

détachaient en noir contre la jeune lune.

Sylvius soupira d’aise:

«Je me sens mieux;--d’ailleurs il faut m’habituer à ce que les heures

soient semblables et mener une vie simple, droite, sans apprêt, comme le

firent, jadis, certains pêcheurs du lac de Gethsémani qui, pourtant, ont

leurs effigies dans toutes les églises.»

On n’entendait aucun bruit; ni murmures de flots, ni plaintes d’oiseaux

réveillés...

«Ah! qu’il fait doux!»

Et Sylvius poursuivit sa marche dans le sentier d’ombre et d’argent.--Il

atteignit bientôt une éclaircie où le sentier s’arrêtait et que fermait

un mur de roche en demi-cercle. Une fontaine se déversait là, dans une

vasque ornée de lierre, et chantait à voix basse. Assise sur le bord,

les cheveux dénoués, une femme en robe violette semblait regarder dans

l’eau son image avec celle des cieux. Elle était appuyée sur une main;

de l’autre, elle lissait sa sombre chevelure. On eût dit la naïade du

lieu. Elle tourna la tête, un instant, à l’arrivée de Sylvius.

C’était Clorinde.

«Tiens! dit-elle d’un air tranquille, en relevant ses cheveux dont les

pointes étaient mouillées, je vous croyais mort? Un navire vous a donc

rapatrié?

--Vous! c’est vous! cruelle! et vous gardez cette terrible placidité

devant votre victime!»

Elle poursuivit, en accents tout à fait reposés:

«Pourquoi voulez-vous que je m’excite? Vous n’aviez qu’à ne pas tuer

Lautonne! Ne me faites pas porter la peine de vos erreurs! Quelle nuit

exquise, mon cher Persane, et quelle douceur dans l’air!

--Clorinde! Clorinde! ne vous moquez pas!

--Oh! vous finissez par être agaçant! Au lieu de me remercier, quand je

vous accorde un moment d’attention, vous le prenez déjà sur un mode

lyrique et larmoyant qui me déplaît fort!»

Elle regardait toujours dans l’eau, teinte de ciel bleu, ses yeux,

obscurcis par l’ombre.

«Clorinde! écoutez-moi! je suis calme! mais, à l’instant où je croyais

mon périple de merveilles achevé, le voici qui recommence! Souffrez que

j’en aie un peu d’émotion! Que faites-vous ici? dites-le moi!

Regardez-moi, pour Dieu! ne regardez plus cette eau de fontaine! Voyons!

je ne suis pas une chose! Je suis quelqu’un, et je vous aime!

Regardez-moi!»

Elle ne changea point d’attitude et parut toujours s’entretenir avec son

image reflétée.

«Je n’ai jamais dit que vous ne fussiez pas un très charmant garçon, mon

cher Persane, mais, vraiment, interrompez ces éclats de voix qui ne

conviennent ni à l’heure, ni au paysage, et croyez bien que votre amour

m’est complètement indifférent! C’est vous dire combien j’aurais peu de

plaisir à vous considérer... Ce que je fais ici? Je m’étonne de ma

beauté!--Récemment, je servais de muse à un pêcheur de la côte. Je lui

donnai la barque de Lautonne. Je lui fis connaître, la semaine dernière,

tandis que nous attendions la brise au large, l’innombrable splendeur

des étoiles qu’il n’avait jamais regardées. Je le quittai hier, à cause

de ses mains sales et de son parler grossier. Pour aujourd’hui, je vous

l’ai dit, je considère mon image et demain, sans doute, je rentrerai à

Paris.

--Non! Clorinde! non! demain et toujours, tu vivras auprès de moi et, ce

soir, tu seras ma maîtresse.»

Vivement, elle se retourna et l’interrompant avec un petit rire:

«Y pensez-vous, mon ami! Vous perdez le sens!»

Elle prit un peu d’eau dans le creux de sa main et la jeta à la figure

de Sylvius.

Il ne bougea pas, regardant la femme qui le narguait ainsi.

Beau paysage:--le mur de rocher blanchâtre où montait le lierre presque

noir... le bleu de la vasque... la lisière odorante du bois... le sol

vaguement éclairé... elle, enfin, avec sa robe violette, ses cheveux

dénoués, assise, écoutant le chant de la fontaine et remuant ses pieds

fins que chaussaient des sandales...

Il y eut une longue minute de silence...

«Alors, je te prendrai de force! je te vaincrai comme Lautonne t’a

vaincue!»

Et Sylvius se jeta sur Clorinde,--mais elle fuyait déjà.

Ce fut une course héroïque. Clorinde sautait de pierre en pierre et se

retournait quelquefois avec un éclat de rire méprisant. La lune était

haute, l’air lumineux et frais:--un beau temps de chasse. Clorinde se

dirigea d’abord vers le haut de la colline. Elle bondissait, insoucieuse

des chutes, tenant sa jupe d’une main, s’aidant de l’autre aux passages

escarpés. Sylvius suivait, silencieux, la bouche close, les lèvres

minces, tout son être tendu vers ce seul but: atteindre Clorinde; et ils

escaladaient la côte de plus en plus raide, ainsi que deux chèvres.

Les voici près du sommet.

Ils l’atteignent.

Là, sur une façon de plate-forme qui domine la mer, Clorinde s’arrête,

laisse Sylvius approcher puis, brusquement, élude le geste de ses mains

tendues, évite son retour, s’écarte, le trompe encore, se dérobe et,

vive, recule d’un saut.--Elle rit par petits hoquets, près de Sylvius

qui croit toujours la saisir, et ils tournoient ainsi, de façon

désordonnée, ombre violette poursuivie par une ombre mauve dans

l’éblouissement pâle et froid de la lune. Ils ne pensent guère à

contempler, du haut de ce rocher livide, la mer traversée d’un chemin

d’argent et toute nourrie d’étoiles qui s’éteignent et se rallument dans

ses flots, les îles verdâtres et plombées, la campagne sous un voile de

brume,--ils ne songent pas à goûter les parfums qui montent des bois

d’alentour et dont la brise arrose l’air, non, ils courent... c’est

Hippomène et Atalante, sans les pommes d’or.

Soudain, par une volte-face imprévue, Clorinde prend un chemin qui

descend vers le rivage. Ils dévalent à folle allure, précédés de leurs

ombres et de pierres qui roulent. Sylvius, plus vigoureux, gonfle tous

ses muscles, Clorinde, plus légère, semble ne faire aucun effort et

passe d’une pierre à l’autre comme un sylphe. L’écharpe de son corsage

s’est dénouée, et la suit, banderole flottante.

Ils entrent dans le bois et Sylvius la perd de vue, mais il entend le

souffle de sa course ailée. Maintenant, comme elle gagne du terrain,

elle ramasse des cailloux et les jette à Sylvius, mais dans cette courte

halte elle manque de se laisser prendre et n’échappe que de peu. Sylvius

est à ses trousses. Elle saisit une branche, lui en fouette la figure.

Elle bondit de nouveau, poussant des clameurs claires que l’écho

relance, et toujours, derrière elle, ce bruit de brindilles foulées et

ce halètement l’avertissent que la poursuite n’est point délaissée.

Ils sont sortis du bois. Ils gagnent la mer. Sur l’étroite plage ils se

hâtent encore, courant quelquefois dans le bord du flot où ils laissent

des taches de phosphore. Ils passent devant la maison de Sylvius. Le

sable cède sous leurs pieds. Une mouette piaule et s’envole. Mais

Sylvius commence à perdre haleine, chacun de ses pas devient plus lourd.

Il voit l’espace qui le sépare de Clorinde grandir, ses forces

diminuent. Tout à coup, il entend un cri, regarde, et rassemblant ce qui

lui reste de vigueur, se lance en avant. Clorinde vient de glisser, elle

est tombée, elle se relève, mais, déjà, sur elle, Sylvius abat ses mains

ouvertes.

Pour l'Amour du Laurier: Roman · 第 43 / 50 题